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Ressources en ligne
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Site d’informations en ligne : http://www.vesti.ru/doc.html?id=18429
Vidéo de la chanson “Kajčylar” [Le dialogue des bardes] de l’ensemble AltajKAJ, tirée de l’album “XXI century” (2006) : https://www.youtube.com/watch?v=s1FVD0fGNBA
Vidéo “Altaj – Put’ v Šambalu” [Altaï, le chemin pour le Shambhala], en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=CjPe5t7PB_U
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Notes
Jacquemoud, Clément, “Altaj-Buučaj, héros épique de l’entre-deux siècles”, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines 45, Épopée et millénarisme : transformation et innovation, section 1 : L’Épopée, un outil pour penser les transformations de la société, sous la direction de F. Goyet et J. L. Lambert, 2014, en ligne : http://emscat.revues.org/2292.
Voir Florence Goyet et Jean-Luc Lambert, “Introduction”, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines 45, Épopée et millénarisme : transformation et innovation, section 1 : L’Épopée, un outil pour penser les transformations de la société, sous la direction de F. Goyet et J. L. Lambert, 2014, en ligne : https://emscat.revues.org/2265), consulté le 30 septembre 2016. L'épopée y est présentée comme “un outil pour penser les transformations de la société”. Voir en particulier, Goyet, Florence, “De l'épopée canonique à l'épopée “dispersée” : à partir de l'Iliade ou des Hōgen et Heiji monogatari, quelques pistes de réflexion pour les textes épiques notés”, en ligne : http://emscat.revues.org/2366.
La division de ces groupes remonte au XIXe siècle et la distinction a été à l’époque basée à la fois sur des critères linguistiques, sur les zones de répartition et sur les modes de subsistance prédominants (quoique non exclusifs). On distinguera ainsi les groupes vivant principalement de chasse et de cueillette dans les forêts du nord de l’Altaï (Toubalars, Tchelkanes et Koumandines), des groupes du sud (Altaj-kiži et Télenguites), traditionnellement éleveurs transhumants. Les Téléoutes, vivant au nord en dehors de la République sont, de par leurs langue et mode de vie, généralement associés aux groupes du sud. Les Chors sont apparentés linguistiquement et culturellement aux groupes du nord mais vivent eux aussi hors de la République de l’Altaï, principalement dans le sud boisé et montagneux de l’actuel Oblast’ de Kemerovo. Certains de ces groupes sont autochtones, tandis que d’autres auraient migré dans la région seulement au début du XVIIe siècle, au cours de la période dzoungare (Šerstova, Ljudmila Ivanovna, Burhanizm : istoki ètnosa i religii [Le bourkhanisme : les sources de l’ethnos et de la religion], Tomsk, Tomskij gosudarstvennyj universitet, 2010, carte 1). Le territoire des Altaïens a progressivement été intégré à la Russie impériale entre 1756 et 1865, puis une entité administrative autonome est née à l’époque soviétique. De nos jours, environ un tiers des quelque 200.000 habitants de la République de l’Altaï relève des groupes ethniques autochtones, tandis que la majorité de la population est composée de Russes venus s’installer dans la région entre les XIXe et XXe siècles.
Il existe une variante proche en altaïen : kajlap ajdar čörčök “conte dit en chant de gorge” (Puhov, Innokentij Vassil’evič, “Altajskij narodnyj geroičeskij èpos” [L’épopée héroïque populaire altaïenne], Maadaj-Kara, Altajskij geroičeskij èpos, Moscou, Nauka, 1973, p. 22). Citons, à titre de contre-exemple, la dénomination de l’épopée dans les langues turques des voisins de la République de l’Altaï : en khakasse alyptyg nymah ; en chor alyptyg nybak ; en touva maadyrlyg tool.
Cette technique de chant particulière est souvent associée aux techniques dites de “chant diphonique”, dont elle diffère toutefois par sa “gutturalité”. Reichl parle également de “voix de gosier” (Reichl, Karl, “L’épopée orale turque d’Asie centrale”, Études mongoles et sibériennes, 32, 2001, p. 131). Dans un extrait d’épopée exécuté à plusieurs par l’ensemble de musiciens contemporain AltajKAJ, on pourra entendre, outre une introduction traditionnelle (prière à l’instrument), le chant de gorge traditionnellement employé pour la récitation. Après un intermède de guimbarde, quelques passages finaux en chant diphonique permettent de bien ressentir la différence entre ces deux techniques vocales (https://www.youtube.com/watch?v=s1FVD0fGNBA).
Dyrenkova précisait concernant les Chors : “des conteurs particuliers racontent les poèmes héroïques, les kajčy, et chacun possède ses propres répertoire et manière de chanter” (Dyrenkova, Nadežda Petrovna, Šorskij Fol’klor [Folklore chor], Moscou, Léningrad, Izdatel’stvo Akademii Nauk SSSR, 1940, p. XXXVII). Le suffixe -čy est généralement un suffixe de spécialité ou de profession (Baskakov, Nikolaj Aleksandrovič & Toščakova, Taisija Makarovna, Ojrotsko-russkij slovar’ [Dictionnaire Oïrote-russe], Moscou, OGIZ, Gosudarstvennoe Izdatel’stvo Inostrannyh i Nacional’nyh Slovarej, [1947] 2005, p. 242 ; 245). Le kajčy est donc littéralement le “spécialiste du chant de gorge”.
On trouvera cependant d’autres expressions pour décrire le rituel chez les peuples voisins, comme par exemple en chor : nybaq salarγa (“déposer le conte”) ou nybaq yzarγa (“envoyer le conte”) (Dyrenkova, Šorskij Fol’klor, op. cit., p. XXXVII). Bien qu’il soit largement présent au sein de l’aire turco-mongole, le chant de gorge n’était pas employé partout pour réciter l’épopée : les contes épiques pouvaient être récités sans voix de gorge (il en va ainsi des bardes altaïens Tabar Čačijakov et Saldabaj Savdin). Toutefois, cette manière-là d'employer les textes n'était pas valorisée, puisque les femmes pouvaient très bien réciter ainsi (voir note 9). “L’épopée dans laquelle on utilise la voix de gorge et qui parfois met en avant des harmoniques intentionnellement se retrouve dans les pratiques kirghize, khakasse, kalmouke, turkmène, azerbaidjanaise, ainsi que chez les Kazakhs et les Karakalpaks d’Ouzbékistan” précise J. Curtet (Curtet, Johanni, La Transmission du höömij, un art du timbre vocal : ethnomusicologie et histoire du chant diphonique mongol, Thèse de doctorat, sous la direction d’Alain Desjacques, Rennes, Université Rennes 2, 2013, p. 139).
Le topšuur est un instrument à cordes pincées, dont le nom pourrait dériver du mongol tovših “pincer” (Curtet, La Transmission …, op. cit., p. 200). Notons que la mélodie répétée, employée pour accompagner la récitation épique, est souvent qualifiée de “monotone” par les ethnomusicologues (Reichl, “L’épopée orale …”, op. cit., p. 137). Cette “monotonie”, comparée à l’originalité stupéfiante des rituels chamaniques, peut être à la base de l’intérêt tardif que vont susciter le rituel d’exécution épique et les textes. Les conteurs chors kajčy récitaient les épopées en s’accompagnant d’un kaj komys, luth en tout point semblable au topšuur des Altaïens (Dyrenkova, Šorskij Fol’klor, op. cit., p. X-XV). Certains groupes ne le font pas : ainsi les groupes bouriates, khakasses ou mongols. Les Bouriates constituent un ensemble de groupes de langue mongole vivant aux abords du lac Baïkal. Bien qu’ils emploient également le chant de gorge, leurs bardes exécutaient originellement l’épopée sans accompagnement aucun, ou plus tardivement, au moyen d’une vielle huur (Hamayon, Roberte, La Chasse à l’âme – Esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien, Nanterre, Société d’ethnologie, 1990, p. 171-174).
Les Khakasses sont un ensemble de groupes de langue turque (Katchines, Sagaïs, Koïbales, Beltires et Kyzyles) vivant en République de Khakassie, qui avoisine au nord la République de l’Altaï. Bien qu’ils puissent également employer un tovšuur, leurs bardes hajdžy récitaient généralement leurs épopées en s’accompagnant d’une cithare čatkan posée sur leurs genoux (Butanaev, Viktor Jakovlevič & Butanaeva, Irina Isaevna, Hakasskij istoričeskij fol’klor [Le folklore historique khakasse], Abakan, 2001 ; Majnogaševa, Valentina Evgen’evna, “Hakasskij geroičeskij èpos “Altyn-Aryg”” [L’épopée héroïque khakasse “Altyn-Aryg”], Altyn-Aryg, Hakasskij geroičeskij èpos, Moscou, Nauka, 1988, p. 498-499 ; Stojanov, Anatolij Konstantinovič, “Isskustvo hakasskih hajdži” [L’art des hajdži khakasses], Altyn-Aryg, Hakasskij geroičeskij èpos, Moscou, Nauka, 1988, p. 577).
Pour réciter leurs épopées, les Mongols emploient quant à eux une voix différente nommée argil (Curtet, La Transmission …, op. cit., p. 130) et accompagnent leur chant de la vièle “à tête de cheval” morin huur (ou hiil huur ; Marsh, Peter K., The Horse-head Fiddle and the Cosmopolitan Reimagination of Tradition in Mongolia, New-York, Londres, Routledge, 2009, p. 27), que l’on retrouve en Altaï sous le nom d’ikili (l’objet ne possède toutefois pas le même travail d’ornement).
Un conte exécuté sans chant de gorge ni instrument est dit être récité “à pied” (voir note 7). Seuls les contes exécutés “à cheval”, donc chantés et accompagnés au topšuur ont une efficacité symbolique. Nous verrons plus loin quels effets en étaient précisément attendus.
La voix particulière du barde est dite passer de génération en génération, et celui qui la transmet ne peut dès lors plus chanter (Harvilahti, Lauri, “Altai Oral Epic”, Oral Tradition, 15, 2, 2000, p. 218), voire meurt (Funk, Dmitri Anatol’evič, Miry šamanov i skazitelej. Kompleksnoe issledovanie teleutskih i šorskih materialov [Les mondes des chamanes et des bardes. Étude complexe des matériaux téléoutes et chors], Moscou, Nauka, 2005, p. 261). En Altaï, le barde récitant en chant de gorge était obligatoirement un homme, pour plusieurs raisons. D’une part, la technique vocale participait de l’efficacité du rite. L’Histoire retient le nom de nombreuses conteuses (Konunov, Arkadij, Altajdyŋ Kajčylary – Kajčy Altaja [Les kajčy de l’Altaï], Gorno-Altaïsk, Ministerstvo Kul’tury Respubliki Altaj, Respublikanskij Centr Narodnogo Tvorčestva, Naučno-Issledovatel’skij Institut Altaistiki im. S. S. Surazakova, 2010, 68 p.), et Funk (Miry šamanov …, op. cit., p. 277-278), chez les Chors, introduit l’idée de “milieu épique” lorsqu’il cite les femmes, liées de près ou de loin à des bardes (femme, fille ou encore sœur), qui connaissaient des textes et étaient en mesure de les réciter. Chez les Mongols, Pegg (Pegg, Carole, “Ritual, Religion and Magic in West Mongolian (Oirad) Heroic Epic Performance”, British Journal of Ethnomusicology, Vol. 4, 1995, p. 90) rappelle que certaines femmes connaissaient les contes, ayant assisté à la formation de leur mari, ou contribué à celle de leurs enfants. Mais dans tous les cas, la technique vocale pour réciter l’épopée, le chant de gorge, leur était (et leur est toujours) déconseillée : chez les Mongols, outre leur supposée incapacité physique (Curtet, La Transmission …, op. cit., p. 345 ; reprise en ce qui concerne les Khakasses : Stojanov, “Isskustvo …”, op. cit., p. 581-582), le danger généralement encouru était la stérilité (Pegg, Carole, “Mongolian Conceptualisations of Overtone Singing (xoomii)”, British Journal of Ethnomusicology, Vol. 1, 1992, p. 43-44). Lors de mes recherches en Altaï, bien que me rappelant qu’elles avaient eu leurs enfants et ne risquaient plus rien à ce niveau-là, les “musiciennes” interrogées ont surtout insisté sur les effets sociaux (mise à l’écart notamment) de leur pratique du chant de gorge (R. M., témoignage enregistré le 01/02/2011 à Gorno-Altaïsk ; N. O. È., témoignage enregistré le 25/07/2012). Ensuite, pour en revenir à l’efficacité du rite, les chasseurs n’auraient jamais emmené une femme à la chasse pour qu’elle récite l’épopée. Lors de nos recherches de Master, nous avions émis l’hypothèse que cette interdiction pouvait être liée à l’appartenance clanique des territoires de chasse : “accorder le droit de chanter [l’épopée] à une femme qui provient d’un autre clan, c’est lui laisser les ‘rênes’ dans l’obtention de la chance à la chasse, puisqu’elle va établir une relation avec l’esprit maître des lieux du clan de son mari” (Jacquemoud, Clément, Barde et chamane, Étude anthropologique comparative de deux spécialistes rituels en République d’Altaï (Sibérie méridionale), Mémoire de Master II, Paris, École Pratique des Hautes Études, 2009, p. 83-84). Selon J.-L. Lambert (communication personnelle), une femme ne peut être supposée apporter la chance à la chasse. Selon R. Hamayon, l’interdit de la chasse pour les femmes est lié au sang menstruel (Hamayon, La Chasse …, op. cit., p. 392-395), et “les petites filles ne pourront que savoir l’épopée, à la rigueur la raconter pour la transmettre à leur tour, mais non l’exécuter rituellement, non la ‘chamaniser’ pour la collectivité à la veille de la chasse aux cervidés” (op. cit., p. 176). La question de la pratique féminine de récitation de l’épopée, qui dépasse le cadre du présent article et sur laquelle nous travaillons par ailleurs, consiste donc à préciser si c’est l’emploi du texte en tant que tel ou la technique d’exécution qui est susceptible de porter préjudice à la femme qui exécute le chant ou à la communauté tout entière.
Šejkin, Jurij Il’ič & Nikiforova, Vera Semenovna, “Altajskoe èpičeskoe intonirovanie” [L’intonation épique altaïenne], Altajskie geroičeskie skazanija, Novossibirsk, Nauka, 1997, p. 51 ; Funk, Miry šamanov …, op. cit., p. 366). En effet, les esprits, souvent perçus en rêve, peuvent offrir des “cordes vocales de cuivre” ou, dans certains cas où la “destinée” est en jeu, le choix entre les attributs du chamane et du barde (Butanaev, Viktor Jakovlevič, Tradicionnyj šamanism Xongoraja [Le chamanisme traditionnel de Khongoraï], Abakan, Izd-vo Hakasskogo Gosudartsvennogo Universiteta im. N. F. Katanova, 2006, p. 62 ; Funk, Miry šamanov …, op. cit., p. 264-265). Ainsi, un chanteur khakasse racontait avoir eu le choix entre un costume de chamane et des instruments de musique. Selon ses dires, s’il avait choisi le tambour, il serait devenu chamane, ce qui prouve en un sens combien épopée et chamanisme peuvent être liés en Sibérie (Funk, idem).
Hamayon, La Chasse …, op. cit., p. 331-332.
Lebendinksij, Lev Nikolaevič, “Isskustvo uzljau u baškir” [L’art des uzlau chez les Bachkires], Sovetskaja Muzyka, 4, 1948, p. 51, cité par Stojanov, “Isskustvo…”, op. cit., p. 578.
Hamayon, La Chasse …, op. cit., p. 182-183 ; Funk, Miry šamanov …, op. cit., p. 253 ; Šejkin & Nikiforov, “Altajskoe …”, op. cit., p. 54 ; matériaux de terrain 2011. Le barde altaïen Akčabaj Markov, mobilisé pour la Seconde Guerre Mondiale, racontait avoir chanté des épopées pour se rassurer et être protégé des balles lors des combats (Šejkin et Nikiforov, “Altajskoe …”, op. cit., p. 54). La guerre et autres calamités seraient, selon les mots du barde Saldabaj Savdin, les conditions d’apparition du kaj (Šejkin et Nikiforov, “Altajskoe …”, op.cit., p. 52). En un sens, cela rejoint les hypothèses de F. Goyet concernant les situations favorisant l’apparition de l’épopée : “Quand on “remet les épopées dans leur contexte historique”, le premier résultat c'est de s'apercevoir que le monde où elles s'élaborent est secoué par une crise politique intense” (Goyet, Florence, “L’Épopée”, Vox Poetica, 2009, en ligne : https://sflgc.org/bibliotheque/goyet-florence-lepopee-premiere-partie/, consulté le 10/10/2013).
Hamayon, La Chasse …, op. cit., p. 167, pour les Bouriates. Les épopées bouriates sont nommées üliger (ou encore ül’ger, ülger), terme qui signifie “modèle, exemple”. Il est notoire que la période de l’année durant laquelle les Bouriates chantent les épopées est la saison froide. Toutefois, le fait que ülger soit le nom de la Constellation des Pléiades en altaïen [et plus généralement en turc commun selon L. Bazin (Bazin, Louis, Les systèmes chronologiques dans le monde turc ancien, Budapest, Akadémiai Kiadó, Paris, CNRS éditions, 1991, p. 504)], nous pousse à croire que les épopées altaïennes devaient être récitées à la même période. Ülger sös (litt. “mot sage”) désigne les proverbes en altaïen. Composés de deux vers seulement, ils entrent souvent dans la composition des poésies épiques. Nous retrouvons ici l’idée de sagesse et d’exemplarité véhiculée par les épopées, et la remarque que me faisait le kajčy Nogon Šumarov à leur sujet (“elles contiennent beaucoup de sagesse”) prend alors tout son sens (entretien 03/2007).
Bien qu’ils soient généralement perçus comme opposés (Butanaev, Tradicionnyj šamanism …, op. cit., p. 64 ; Šejkin et Nikiforov, “Altajskoe …”, op. cit., p. 53), chamanes et bardes sont aussi dits posséder les mêmes esprits auxiliaires tös (Funk, Miry šamanov …, op. cit., p. 265), et chez les Chors, les chamanes âgés pouvaient devenir bardes (Dyrenkova, Šorskij fol’klor, op. cit., p. 441). Néanmoins, selon A. G. Kalkin (Šejkin et Nikiforov, idem), les deux spécialistes ne doivent pas faire de rituel en même temps. En effet, l’histoire que raconte le barde est susceptible de plaire aux esprits auxiliaires du chamane (au même titre que ceux donneur de gibier à qui est destinée l’épopée). Le chamane risque donc de ne pas trouver son chemin et de ne pas parvenir à regagner le monde des hommes si ses esprits ne sont pas là pour l’aider (Jacquemoud, Barde et chamane …, op. cit).
Butanaev, Tradicionnyj šamanism …, op. cit, p. 63 ; Dyrenkova, Šorskij fol’klor, op. cit., p. XXXIX ; Funk, Miry šamanov …, op. cit., p. 266 ; Harvilahti, Lauri, The Holy Mountain. Studies on Upper Altay Oral Poetry, Helsinki, Suomalainen Tiedeakatemia Academia Scientiarum Fennica, 2003. Lors d’une soirée chez un ami kajčy converti au protestantisme évangélique, celui-ci m’a proposé de l’enregistrer récitant l’épopée Očy-Bala à partir d’un livre. Il était déjà tard, je ne songeais qu’à aller me coucher, mais l’évident intérêt de la proposition m’a redonné courage. Il s’est donc mis à jouer du topšuur pendant que je tournais les pages du livre qu’il lisait en chantant. Après plus d’un millier de vers d’une récitation lente et monotone, mes dernières forces m’abandonnant, j’oubliais de tourner les pages tandis que mon ami me bousculait régulièrement du pied pour me réveiller. Je me demandais combien de temps cela allait encore durer lorsqu’enfin il s’arrêta. Il justifia la longueur de son exécution par le fait qu’il ne pouvait mettre fin à son chant tant qu’il n’avait pas ramené l’héroïne chez elle pour l’y endormir.
Funk, Miry šamanov …, op. cit., p. 344.
Butanaev, Tradicionnyj šamanism …, op. cit, p. 63.
“The very existence of different types of heroic models suggests that the epics represent the principle of an ideal norm of a society or community rather than a particular ideal norm, since the details of the norm may change from one type to another” (Hamayon, Roberte, “The Dynamics of the Epic Genre in Buryat Culture − a Grave for Shamanism, a Ground for Messianism”, in Jansen, Jan & Maier, Henk M. J. (éd.), Epic Adventures − Heroic Narrative in the Oral Performance Traditions of Four Continents, Münster, LIT Verlag, 2004, p. 56-57).
À l’analyse, Ojrot-khan est une figure légendaire qui personnifie les khans de l’“empire” oïrate (ou Khanat dzoungar, 1616-1756), et dont les hauts faits ont été transmis de génération en génération (Znamenski, Andrei, “Power of Myth: Popular Ethnonationalism and Nationality Building in Mountain Altai. 1904-1922”, Acta Slavica Iaponica, 22, 2005, p. 31). Ak-Bourkhan signifie “Bouddha blanc” ou “divinité blanche” en mongol. Bourkhanisme est le nom russe donné au mouvement, tandis qu’il est nommé Ak-T’aŋ (“Foi/Manière de faire blanche”) ou Altaj- T’aŋ (“Foi/Manière de faire altaïenne”) chez les autochtones. Notons à ce sujet que les Altaïens, à la différence de leurs voisins mongols ou touvas, n’ont pas été intensément bouddhisés au cours de l’Histoire. C’est la raison pour laquelle le nom de Bourkhan n’est associé en Altaï qu’au mouvement religieux bourkhaniste. Ak-Bourkhan et Ojrot-khan sont des figures parfois totalement assimilées l’une à l’autre.
Les textes étaient “reçus” sous forme de prières récitées au cours des rituels. On peut percevoir cette pratique, toujours en cours au sein du mouvement contemporain, comme un cas typique de channeling.
Jacquesson, Svetlana, “Les bardes kirghiz : initiations, apprentissages, pratiques”, communication lors du séminaire de Revel, Nicole et Servan-Schreiber, Catherine, Les épopées : littératures de la voix. Apprentissages et fonctions, Paris, Centre de recherche sur l’oralité, 1999, p. 14.
Danilin, Andrej Grigor’evič, Burhanizm, Iz istorii nacional’no-osvoboditelnogo dviženija v Gornom Altae [Le bourkhanisme. Histoire d’un mouvement national-libérateur dans l’Altaï montagneux], Gorno-Altaïsk, Ak Čeček, 1993, p. 95.
Il est également possible de citer un texte recueilli par A. G. Danilin, intitulé “Prière à tous les esprits-héros” (Molitva vsem duham bogatyrjam), adressé à la fois aux différentes divinités des panthéons chamanique et bourkhaniste altaïens (Šunu, Ojrot, Ülgen, Üč Kurbustan…), mais aussi à des héros d’épopées (Altan Topčy, Ak Ančy, Gezer…) et même à l’empereur Constantin ! (Archives A. G. Danilin de l’Institut d’ethnographie N. N. Mikluho-Maklaj de l’Académie des Sciences de Russie, f. 15, p. 413, année 1927-1936, op. 1, ed. khr. 10).
Jacquemoud, “Altaj-Buučaj, …”, op. cit.
Le barde N. U. Ulagašev a ainsi reçu en 1939 l’“Insigne d’honneur” (ru. Znak Počëta) (Demčinova, Mira Alčinovna, “Vvedenie” [Introduction], Skazitel’ Nikolaj Ulagašev : Altajskie geroičeskie skazanija, Gorno-Altaïsk, Ministerstvo Kul’tury Respubliki Altaj, Gosudarstvennoe naučnoe učreždenie Respubliki Altaj “Naučno-Issledovatel’skij Institut Altaistiki im. S. S. Surazakova”, 2011, p. 9), qui récompense les accomplissements dans le domaine de la littérature, tandis qu’A. G. Kalkin était décoré en 1948 d’une distinction honorifique (ru. Počëtnaja gramota) (Surazakov, Sazon Sajmonovič, “Biografija skazitelja A. G. Kalkina” [Biographie du barde A. G. Kalkin], Maadaj-Kara, Altajskij geroičeskij èpos, Moscou, Nauka, 1973, p. 441 ; Šinžin, Ivan (Tanispaj) Boksurovič, Skazitel’ A. G. Kalkin [Le barde A. G. Kalkin], Gorno-Altaïsk, Gorno-Altajskij Naučno-Issledovatel’skij Institut Istorii, Jazyka i Literatury, 1987, p. 17). Kalkin s’est aussi produit plusieurs fois sur scène et ses textes ont été recueillis par les turcologues V. A. Gordlevskij et N. A. Baskakov lors de sa prestation à la Maison pansoviétique de la création populaire (Vsesojuznyj dom narodnogo tvorčestva im. N. K. Krupskoj ; Surazakov, idem).
Concernant le rôle des folkloristes soviétiques durant la période stalinienne, on pourra se reporter à l’article de T. G. Ivanovna (Ivanovna, Tatiana Grigorievna, “La littérature orale narrative et son utilisation dans la période stalinienne”, Ethnologie française, XXVI, 4, 1996, p. 727-737).
Surazakov, “Biografija …”, op. cit., p. 442. Voir également Koptelov, Afanasij Lazarevič, “Kajčy N. U. Ulagašev” [Le kajčy N. U. Ulagašev], Sibirskie ogni, 1, 1941, p. 130. On pourra repérer que dans ce cadre, les textes à la gloire des héros du Parti s’inscrivent dans la lignée des textes bourkhanistes, notamment grâce à l’emploi d’un “nous” collectif.
T. B. Šinžin n’est d’ailleurs pas le seul folkloriste altaïen à avoir été considéré comme barde : il a été précédé notamment de P. V. Kučijak (1897-1943) et de S. S. Surazakov (1925-1980).
S’inspirant des remarques de Reynolds sur les bardes d’Égypte (Reynolds, Dwight F., Heroic Poets, Poetic Heroes: The Ethnography of Performance in an Arabic Oral Epic Tradition, Ithaca, Cornell University Press, 1995, 304 p.), K. Reichl signale que les bardes d’Asie centrale auraient très bien pu “modifier le récit pour attirer l’attention des auditeurs ou pour faire un commentaire sur eux. Si quelqu’un s’endort au cours de la récitation, le barde fait s’endormir le héros pour le réveiller ensuite en poussant des cris, ce qui, bien sûr, réveillera aussi l’auditeur endormi” (Reichl, “L’épopée orale …”, op. cit., p. 129).
Les premières tentatives dateraient des années 1930 (Hoholkov, Vladimir Fedorovič, Muzykal’nye instrumenty Gornogo Altaja [Les instruments de musique de l’Altaï montagneux], Gorno-Altaïsk, autoédition, 2004, p. 8).
Aubert, Laurent, “Comment exposer la musique et que lui faire dire”, in Desroches, Monique, Pichette, Marie-Hélène, Dauphine, Claude, Smith, Gordon E. (éd.), Territoires musicaux mis en scène, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 23, pour les deux citations.
Rappelons en outre que les bardes étaient autrefois invités à jouer par les baj (personnes riches, notables) (Kalačev, A., “Neskol’ko slov o poèzii telengitov” [Quelques mots sur la poésie des Télenguites], Živaja Starina, 3-4, 1896, p. 490). Tout le monde se réunissait chez ces derniers pour venir écouter le rhapsode, qui pouvait parfois venir de très loin et passait donc plusieurs jours dans le campement. Concernant les Kirghizes, Radloff (Radloff, Friedrich Wilhelm, Proben der Volkslitteratur dernördlischen Stämme: Theil V [Échantillons de littérature populaire des tribus du Nord], Saint-Pétersbourg, 1885, cité par Jacquesson, “Les bardes …”, op. cit., p. 2) rapporte qu’outre sa protection, le gîte et le couvert, le notable offrait généralement un cheval en dédommagement au barde, mais qu’il pouvait tout aussi bien lui jeter son manteau sous l’effet enthousiasmant de la récitation.
Selon Hoholkov (Muzykal’nye …, op.cit., p. 8), la modernisation de l’instrument a été effectuée dès 1939-1940 par P. A. Šošin. On constatera notamment la présence de frettes, de cordes de nylon voire de métal au lieu des cordes en crin de cheval, et d’une fine plaquette de bois sur le corps de l’instrument au lieu d’une membrane en peau de cervidé.
On citera notamment pour l’Altaï l’ensemble novateur “Čuja”, créé en 1968, et l’ensemble “Altaï”, fondé en 1986 par Vladimir E. Končev, qui devint plus tard Ministre de la culture. Les membres les plus éminents d’“Altaï”, Nogon Šumarov et Bolot Bajrišev, sont aujourd’hui considérés internationalement comme les “ambassadeurs” du kaj altaïen, et se produisent autour du monde avec des musiciens renommés.
On peut citer l’École de la Musique et des Arts, ou encore l’Atelier altaïen pour garçons “Altaï” (ru. Altajskaja studija mal’čikov “Altaj”), créé par V. E. Končev.
Notons que le fait de partir étudier la pratique du chant de gorge dans un paysage culturel où il était employé d’une manière différente, risque de conduire à délaisser, comme le souligne J. During, bon nombre d’“aspects extra-musicaux qui constituent l’essence même d’une tradition”, et de réduire la musique à des formes et des techniques (During, Jean, “Globalisations de l’ère préindustrielle et formatage de l’oreille du monde. L’écoute de l’ethnomusicologue”, in Bouët, J. & Salomos, M. (éd.), Musique et globalisation : Musicologie Ethnomusicologie, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 61).
Regnault, Madina, “Mise en scène des patrimoines musicaux à La Réunion et à Mayotte”, in Desroches, Monique, Pichette, Marie-Hélène, Dauphine, Claude, Smith, Gordon E. (éd.), Territoires musicaux mis en scène, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 109, citant Schuerkens, Ulrike, “The Sociological and Anthropological Study of Globalization and Localization”, Current Sociology, Vol. 51, n° 3-4, 2003, p. 209-222. Nous pourrons à nouveau mentionner N. Šumarov et B. Bajrišev, qui ont travaillé respectivement avec des musiciens venus de Suisse et du Japon, ainsi que l’ensemble altaïen “AltajKAJ”, fondé en 1997 par U. Yntaev, qui a enregistré un disque avec l’orchestre philharmonique de Prague (2007), un autre lors d’une tournée aux États-Unis (2006). Ces deux albums sont localement perçus comme un indice incontestable de succès. Du côté des voisins de la République de l’Altaï, le groupe Huun Huur Tu et la chanteuse Sainkho Namtchylak, venus de Touva, collaborent régulièrement avec des groupes allemands ou américains.
L’association entre chant de gorge et chamanisme reste à déterminer au cas par cas pour les peuples disséminés du Tibet à l’arctique, en passant par l’Asie centrale (voir à ce sujet la thèse de J. Curtet consacrée à l’origine du chant mongol höömij ; Curtet, La Transmission …, op. cit.). Au contraire d’autres régions où il est pratiqué (Mongolie, Touva), j’ai rarement entendu mentionnées les vertus bénéfiques du chant de gorge en Altaï, mis à part dans une perspective New Age. J’ai néanmoins pu voir le jeune kajčy A. Közörököv, malheureusement trop tôt décédé, employer son chant dans des rituels de cure (MT 2011 ; Konunov, Altajdyŋ Kajčylary …, op. cit., p. 8). Cette idée est de nos jours principalement diffusée, en tous cas en Russie, par les médias “mainstream”, dans des émissions ou des documentaires “chocs”. On citera à ce titre la vidéo “Altaj – Put’ v Šambalu” (Altaï, la voie pour le Shambhala : https://www.youtube.com/watch?v=CjPe5t7PB_U), dans laquelle le jeune musicien altaïen A. Čičakov vient se produire chez une grand-mère russe malade des jambes, et qui sent tout de suite les bienfaits du chant ! Quant aux prétendues vertus méditatives du chant, si elles ne sont pas nouvelles concernant l’Altaï [Anohin en parlait déjà au début du XXe siècle (cité par Šul’gin, Boris Mihajlovič, “Ob altajskom kae” [Au sujet du kaj altaïen], Maadaj-Kara, Altajskij geroičeskij èpos, Moscou, Nauka, 1973, p. 459)], elles ont de grandes chances d’avoir été mondialement propagées via le bouddhisme, et plus particulièrement par les disques des chants des moines tibétains du monastère de Gyütö (rGyud-stod). J’ai maintes fois entendu le public européen de musiciens altaïens, touvas ou mongols, dire avoir été “transporté” par la musique, ou avoir expérimenté un “état de transe” durant les concerts. La vidéo précitée contribue elle aussi, du côté russe, à la diffusion de telles idées, mais également de celle selon laquelle les peuples de l’Altaï sont bouddhistes dans leur ensemble.
Les tournées à l’étranger, combinant souvent des workshops de chant de gorge aux concerts, sont des sources non négligeables de revenus.
Tjuhteneva, Svetlana Petrovna, Zemlja, Voda, Han-Altaj : Ètničeskaja kul’tura Altajcev v XX veke [La terre, l’eau, Han-Altaï : la culture ethnique des Altaïens au XXe siècle], Elista, Izdatel’stvo Kalmyckogo Universiteta, 2009, p. 51-52.
Desroches, Monique, “Musique touristique et patrimoine à la Martinique”, in Desroches, Monique, Pichette, Marie-Hélène, Dauphine, Claude, Smith, Gordon E. (éd.), Territoires musicaux mis en scène, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 73.
Desroches, “Musique …”, op.cit., p. 62 ; p. 73.
Postanovlenie Pravitel’stva Respubliki Altaj ot 14.05.2014 n°140 “Ob utverždenii gosudarstvennogo reestra ob’’ektov nematerial’nogo kul’turnogo nasledija Respubliki Altaj” [Arrêté du Gouvernement de la République de l’Altaï n°140 en date du 14/05/2014 “Au sujet de la ratification de la liste officielle des biens du patrimoine culturel immatériel de la République de l’Altaï]. Au total, ce sont 21 biens culturels qui sont ainsi listés, parmi lesquels des pratiques religieuses et des “personnages mythologiques” (tels que les divinités vénérées) issus des différents systèmes de représentations (chamanisme, bourkhanisme, tengrisme…). Les pourparlers concernant l’inscription du kaj altaïen au sein de la liste du patrimoine mondial immatériel ont déjà commencé avec les représentants des régions voisines de l’Altaï où le chant de gorge est également pratiqué (site d’informations http://www.gorno-altaisk.info/news/49917#more-49917, en date du 26/02/2016, consulté le 28/02/2016).
Oukase n°173-u du Président et du Chef du Gouvernement de la République de l’Altaï, en date du 28/06/2011.
Au sujet de l’âge à partir duquel commencer à réciter l’épopée, le père du barde kirghize Jusup l’avait mis en garde de ne pas “raconter les exploits [de Manas] avant d’avoir dépassé la quarantaine. Un jeune ne doit pas dire l’épopée” (cité par Jacquesson “Les bardes …”, op. cit., p. 23).
Nous renvoyons à la vidéo référencée note 5.
Amselle, Jean-Loup, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001.
Fait également souligné par le folkloriste altaïen A. Konunov (Altajdyŋ Kajčylary …, op. cit., p. 9). Plusieurs musiciens contemporains se présentent en tant que kajčy dans les recueils de chansons qu’ils autoéditent. Ajoutons qu’aux dires des Altaïens, certains kajčy contemporains n’ont parfois qu’une connaissance superficielle de la langue altaïenne !
La tentative d’E. Terkišev a eu lieu de nuit, en public, durant le festival Èl-Ojyn de l’été 2014. Notons toutefois qu’en 2003, les musiciens de l’ensemble AltajKAJ s’étaient déjà relayés durant plus de 4 heures afin de remporter le record du monde de la plus longue poésie épique en kaj (http://www.vesti.ru/doc.html?id=18429, consulté le 10/04/2017). Nous savons que c’est l’épopée Maadaj-Kara qui a été récitée, mais nous n’avons pas davantage d’information quant à la manière dont elle a été exécutée. Il y a de fortes chances pour que ce ne fût qu’un extrait, chacun des musiciens ayant appris une partie du texte. En effet, il faut à peu près une heure pour réciter 1000 vers ; sachant que l’épopée compte 7738 vers, nous estimons que sa récitation complète aurait plutôt pris entre 6 et 8 heures.
On pourra citer notamment les publicités TV et radio réalisées par l’agence de communication locale Planeta-Servis, ou encore l’écran géant situé sur la place Lénine de Gorno-Altaïsk, qui diffuse à plein volume des réclames agrémentées de chant de gorge.
Gauthard, Nathalie, “L’Épopée tibétaine de Gesar de Gling. Adaptation, patrimonialisation et mondialisation”, Cahiers d’ethnomusicologie, 24, 2011, p. 186.
Gauthard, “L’Épopée …”, op. cit.
J’avoue ne pas avoir rencontré, lors de mes recherches, de personnes écoutant des récitations de poésies épiques sur CD uniquement pour le plaisir de l’oreille.
Deux heures de chant correspondent à peu près à 2000 vers.
Les instruments gagnés lors du concours sont systématiquement fabriqués par A. Ènčinov, artisan et musicien à Koš-Agač.
Kalačev (“Neskol’ko slov …”, op. cit., p. 490) pour les Télenguites, Dyrenkova (Šorskij Fol’klor, op. cit., p. XXXVII-XXXVIII) pour les Chors, Jacquesson (“Les bardes …”, op. cit., p. 2) pour les Kirghizes, racontent comment les bardes sont encouragés par l’assistance lorsqu’ils chantent des épisodes particulièrement enthousiasmants.
Goyet, Florence et Jean-Luc Lambert, “Introduction”, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines 45, Épopée et millénarisme : transformation et innovation, section 1 : L’Épopée, un outil pour penser les transformations de la société, sous la direction de F. Goyet et J. L. Lambert, 2014, en ligne : https://emscat.revues.org/2265, § 5.
Ajoutons que le va-et-vient incessant d’une bonne partie du public de la yourte a témoigné du sentiment de monotonie dégagé par la récitation, sentiment que nous avions déjà mentionné plus haut et considéré comme la cause du peu d’intérêt dévolu jusqu’à présent à l’épopée.
Bien que l’altaïen soit la langue officielle de la république au même titre que le russe, les documents officiels ne sont pas traduits dans cette langue. Bien que parlé à la maison dans les villages, il n’est pas employé pour l’enseignement général et est partout enseigné comme une langue étrangère. Le seul journal national en altaïen, Altajdyŋ Čolmony (L’Étoile de l’Altaï), paraît une fois par semaine. À la télévision, l’antenne de la première chaîne fédérale n’est récupérée que quelques minutes par jour le temps d’un bulletin de nouvelles.
Suite à ma participation aux cours et à des entretiens avec les jeunes élèves des écoles de musique, je peux sans hésiter affirmer que s’ils sont séduits par la pratique musicale et la technique du chant de gorge, ils sont beaucoup moins motivés par l’apprentissage par cœur de centaines de vers !
Mifune, Marie-France, “Rite et performance dans le culte du bwiti chez les Fang du Gabon”, in Desroches, Monique, Pichette, Marie-Hélène, Dauphine, Claude, Smith, Gordon E. (éd.), Territoires musicaux mis en scène, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2011, p. 307.
Mauss, Marcel, Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés primitives, L'Année Sociologique, 1923-1924, p. 179. [Également : édition électronique réalisée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi, en ligne : http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm].
Regnault, “Mise en scène …”, op. cit., p. 101.
Au niveau de la République de l’Altaï, rien ne peut décorer Terkišev plus qu’il l’est déjà. Nous savons aussi que le système de distinction fonctionne dans une logique de tour de rôle et que le barde ne pourra pas être sacré “Maître de l’art du barde” une seconde fois (matériaux de terrain 2011). Concernant son “tour de force”, n’oublions pas que la technique du chant de gorge mobilise des muscles de la gorge rarement sollicités et se révèle très éprouvante sur la durée.
Goyet & Lambert “Épopée et millénarisme…”, op. cit.
Goyet & Lambert, “Introduction…”, op. cit., § 5.
Goyet, “De l'épopée …”, op. cit. ; Goyet, Florence, “L’épopée refondatrice : extension et déplacement du concept d’épopée”, Projet Épopée, volume 2016 – Extension de la pensée épique. Selon l’auteure, l’épopée moderne “peut se déployer dans tous les genres, à condition qu’elle soit populaire, politique et polyphonique” (Goyet, “L’épopée …”, op. cit., résumé).
Le “néo-bourkhanisme” tente de remettre au goût du jour les pratiques rituelles bourkhanistes du début du XXe siècle. Apparu depuis quelques années en République de l’Altaï, le mouvement, qui se développe principalement sous la bannière du groupe religieux activiste Ak-T’aŋ (“manière de faire blanche”), a une activité politique revendicative très forte, en particulier contre le Bouddhisme et le Christianisme, religions perçues selon ses membres comme importées et imposées par les décideurs politiques.
Èšua désigne Jésus en hébreu.
Entretien réalisé en mai 2011.
Le terme soot’yŋ est synonyme du terme čörčök “conte” (Baskakov & Toščakova, Ojrotsko …, op. cit., p. 130). Selon une informatrice (06/2017), il connote en outre la transmission d’un enseignement, d’une morale, à la manière d’une fable.
Son ennemi est nommé Èrlik, du nom de la divinité du monde d’en-bas dans le système de représentations altaïen, et qui est parfois présentée comme responsable de la mort des individus. Dans ce cas, même s’il n’est pas explicitement fait mention d’une crucifixion, Èšua meurt sur Tuu baš, la “montagne de la tête”, autrement dit le Golgotha.
Il en va ainsi dans plusieurs versions de l’épopée d’Altaj-Buučaj (Jacquemoud, “Altaj-Buučaj, …”, op. cit.).
Dundes, Alan, “The Hero Pattern and the Life of Jesus”, Essays in Folkloristics, Delhi, Folklore Institute, 1978, p. 223-270.
Hamayon, Roberte, “La ‘tradition épique’ bouriate change tout en étant facteur de changement”, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines 45, Épopée et millénarisme : transformation et innovation, section 1 : L’Épopée, un outil pour penser les transformations de la société, sous la direction de F. Goyet et J. L. Lambert, en ligne, 2014, en ligne : http://emscat.revues.org/2277, consulté le 30 juin 2014, § 41.
Jacquemoud, “Altaj-Buučaj, …”, op. cit. On peut dire que, dans un sens, l’histoire est actualisée dans l’Altaï, puisqu’il n’est pas non plus fait mention des Romains et des Juifs. En revanche, le thème du déluge est brièvement abordé, tout comme sont évoqués le prophète Jean qui baptise le héros Èšua, l’errance de ce dernier dans le désert et les tentations du démon, ses capacités de guérisseur-thaumaturge, ses enseignements, et sa résurrection.
Jacquemoud, Clément, Les Altaïens, peuple turc des montagnes de Sibérie, Genève-Paris, Fondation Culturelle – Musée Barbier-Mueller, Somogy, 2015, p. 120.
Les héros n’ont généralement pas de nombril, ce qui contribue à les associer à des êtres hors du commun et à leur attribuer une origine divine. Par contraste, Ak-Bourkhan “avec un nombril et un cœur” tend à se rapprocher de l’humanité.
En Altaï autrefois, les personnes lettrées (elles avaient étudié dans les monastères mongols) étaient appelées sudurčy, c’est-à-dire des personnes capables de lire des sudur, des soutras bouddhistes (Kos’min, Vitalij Konstantinnovič, “Mongolian Buddhism’s Influence on the Formation and Development of Burkhanism in Altai”, Anthropology & Archeology of Eurasia, 45(3), 2006-7, p. 59). Nous voyons en ce livre un témoignage de l’influence du bourkhanisme. Souvent, le fils du héros demande à la nouvelle femme de son père de lui indiquer où se trouve sa fiancée prédestinée, réponse qu’elle trouve en consultant un livre de soutras sudur bičik.
On notera par ailleurs que l’organisation bouddhique locale à laquelle est affilié le musicien porte elle aussi le nom d’Ak-Bourkhan.
L’origine du texte peut en effet être questionnée. En l’état de nos connaissances, nous savons que son auteur, parolier reconnu de la période soviétique ayant écrit de nombreuses chansons à la gloire du Parti, propose paradoxalement un texte à forte connotation religieuse. Čapyev aurait très bien pu participer aux derniers rituels bourkhanistes des années 1920, retenir secrètement le texte de prière jusqu’à la détente religieuse des années 1980, puis le publier. Il a pu aussi tout simplement l’inventer. On peut donc se demander si le mantra est originellement noté par Čapyev.
Altaj-èèzi est vénéré non seulement des bourkhanistes, mais aussi des chamanistes et parfois encore des convertis à l’orthodoxie.
Également nommé Bij-Altaj (“Riche Altaï”). Khan-Altaj peut être considéré comme le nom “originel” de l’esprit de l’Altaï, employé dans le bourkhanisme du début du XXe siècle. Il est aujourd’hui plutôt désuet, abandonné au profit de sa désignation Altaj-èèzi (Tjuhteneva, Zemlja, Voda …, op.cit.).
On remarquera que l’étymologie du terme kaj renvoie elle aussi à l’idée de “s’envoler, glisser sur, bouillir” (Baskakov & Toščakova, Ojrotsko …, op. cit., p. 67).
Terkišev, Èmil’, T’üregimde – Kaj, T’aŋarym – Altaj [Dans mon cœur – le kaj, Mon t’aŋar – l’Altaï], Gorno-Altaïsk, autoédition, 2009, p. 12-14, 20 et 72. Le t’aŋar est un type de chant traditionnel altaïen.
Kergilov, Karyš, Kuulgazyn èles [Un instant magique], Gorno-Altaïsk, autoédition, 2007, p. 36-42. L’auteur jouant sur les mots saŋbaška “étrange” et kaj “chant de gorge”, on peut en déduire qu’il souhaite donner à entendre une sorte d’épopée contemporaine.
Regnault, “Mise en scène …”, op. cit., p. 109
During, “Globalisations …”, op. cit., p. 45.
Dans le sens de processus d’appropriation d’une pratique culturelle et de revendication de l’héritage inhérent à cette pratique (Gauthard “L’Épopée …”, op. cit., p. 173).
Provini, Sandra, “Résumé de l’intervention de Florence Goyet : “Penser sans concepts : fonction de l’épopée guerrière””, Camenae, 4, 2008, en ligne : https://www.saprat.fr/wp-content/uploads/2023/06/camenae-04-cr-fgoyet-epopee-guerriere.pdf, consulté le 18/11/2024.
Goyet, “De l'épopée …”, op. cit., § 1.
Goyet, “De l'épopée …”, op. cit., § 12.
Provini, “Résumé …”, op. cit.
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