1La mobilité est un phénomène multiforme (Brun, 1993 ; Stock, 2019) incluant les déplacements quotidiens (Berroir et al., 2017 ; Diaz Olvera et al., 2010), les migrations résidentielles (Eggerickx et Sanderson, 2019 ; Audard et al., 2024) ou encore les migrations internationales (Bertrand, 2010 ; Beauchemain, 2015). Les travaux dans ces domaines ont bénéficié de nombreuses innovations conceptuelles et méthodologiques depuis plusieurs décennies. Les approches basées sur les stratégies et les choix résidentiels (cf. Authier, Bonvalet et Lévy, 2021) ont révélé les marges de manœuvre plus ou moins grandes dont disposent les individus et les ménages pour réaliser leurs aspirations résidentielles (en termes de localisation, de statut d’occupation, de type et taille de logement…). Les approches fondées sur les trajectoires (cf. Viry, Gauthier, 2019) ont, quant à elles, mis en évidence les interactions entre les migrations résidentielles et les autres sphères de la vie socio-professionnelle et familiale. On peut également souligner le rôle des socialisations passées, des contextes (politiques, économiques) dans lesquels les individus ont vécu et des réseaux de relations sociales et familiales.
2Le vieillissement de la population, les transformations des modèles familiaux et des arrangements résidentiels, les évolutions des politiques publiques, notamment en matière de logement et d’aménagement du territoire, mais aussi le développement (et la remise en question récente) du télétravail, sont autant de phénomènes impactant la mobilité résidentielle qui justifient la poursuite de recherches dans ce domaine.
3Les migrations internationales s’inscrivent elles aussi dans les trajectoires résidentielles. Ces mouvements, inclus dans le parcours de vie des individus et des familles, se sont transformés compte tenu de l’évolution des contextes internationaux (changements politiques, crises économiques, dérèglements climatiques, globalisation…), de politiques migratoires de plus en plus restrictives impliquant des parcours administratifs de plus en plus complexes.
4Ce numéro de la revue Espace, Populations, Sociétés porte sur les trajectoires de mobilités résidentielles et internationales, en les insérant dans les parcours de vie et en s’intéressant aux interactions entre les trajectoires résidentielles et les trajectoires familiales, professionnelles, administratives.... Ce numéro comprend dix-sept textes couvrant une partie de ce champ très large et révélant la richesse des approches, des questionnements et des méthodes. Ces textes abordent la mobilité selon des points de vue différents, mais ils peuvent néanmoins être regroupés en quelques thématiques.
5Les deux premiers textes abordent la problématique par le prisme des causes ayant provoqué la mobilité. Dans des contextes très différents, ces deux textes mettent en évidence l’impact des violences et de l’insécurité comme moteurs de la mobilité. Le texte de Florent Chossière, Être persécuté, aspirer et réussir à partir. Les ressorts de la migration d’exilés LGBT+ ayant demandé l’asile en France, analyse la situation des personnes ayant demandé l’asile en France au motif de persécutions liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre. Ces analyses invitent à ne pas lire ces migrations simplement comme des réactions aux persécutions, mais à les intégrer dans des parcours individuels plus large. L’article d’Ouedraogo Habibou, Crise sécuritaire et migration résidentielle : Le cas des ménages rouges au Nord du Burkina, analyse les choix résidentiels internes posés par les personnes fuyant la violence armée (terrorisme). En l’absence d’une véritable politique d’accompagnement des personnes déplacées, ces choix résidentiels sont souvent liés à la présence de parents dans le lieu de destination, avec, selon les situations, des tensions sociales et familiales importantes pouvant avoir des conséquences lourdes sur les familles accueillantes ou accueillies.
6Deux autres articles s’intéressent aux interactions entre les migrations et la manière de faire famille et plus généralement aux interactions entre famille et migration dans deux contextes différents. Richelli Afonso, dans une article intitulé Parcours de vie de migrantes internes au Tadjikistan. Un terrain fertile pour penser l’articulation de différents processus migratoires, analyse la situation de migrantes internes et à la manière dont leur parcours migratoire s’articule avec la migration internationale de proches. L’article de Malika Danican et Maude Crouzet, Trajectoires familiales et migratoires des Français d'Outre-mer au temps du BUMIDOM : entre "ici" et "là-bas", comment faire-famille ? s’intéresse à une période particulière des migrations Drom-Hexagone et à la manière dont ces migrations ont redéfini et réorganisé unités familiales constituées ou à construire.
7La formation et la situation socio-économique sont deux moteurs importants de la migration tant interne qu’internationale. Les cinq articles suivants explorent ce rôle dans ces différentes dimensions. Estelle Czerny, Victor Lepaux, Céline Monicolle, Partir ou rester après le BAC ? Ressorts des mobilités post-bac des jeunes français ultramarins et contraintes associées, étudient le profil de ces étudiants qui viennent poursuivre des études supérieures dans l’Hexagone. Cet article souligne que de longues études impliquent de traverser l’océan avec derrière une exigence de retour dans le territoire d’origine. L’article de Tania Moutai, Au-delà de la dichotomie migrants/non-migrants : les mobilités ponctuelles vers l’Hexagone des résidents de la Martinique et de la Corse, montre comment certains résidant en Corse et en Martinique ont remplacé la migration en développant des mobilités ponctuelles. Ils demeurent résidants dans leurs territoires d’origine mais ponctuellement, que ce soit pour les études ou le travail. Pour ces personnes, la capacité à circuler est nécessaire au maintien de la résidence initiale.
8Les textes suivants abordent davantage le lien entre (im-)mobilité et situation économique. Alexis Poulhes, Migration and commuting from metropolitan area to mid-sized cities: a new spatial mismatch?, interroge, pour la France, le lien entre lieu de résidence et lieu de travail, dans un contexte où les métropoles conservent une forte attractivité économique et que les villes moyennes hors périurbain gagnent en attractivité résidentielle car offrant de nouvelles opportunité en terme de modes de déplacement. Koffi Léopold Kouakou, Trajectoires urbaines et mobilités sociales au Ghana : Focus sur les porteuses de balles de fripes à Accra, analyse la situation des femmes ayant quitté le Nord du Ghana pour s’installer dans la capitale comme « chargeuses de balles de fripes ». Ces femmes viennent exercer cette profession avec comme objectif d’amasser un capital pour rentrer chez elles et améliorer leurs conditions de vie. Le dernier texte sur ce sujet, celui d’Anne Calvès et de Maude Jodoin Léveillée, (Im)mobilités pour le travail et articulation travail-famille dans les villes ouest-africaines : Parcours professionnel et familial des femmes à Lomé et Ouagadougou, ouvre la question de l’immobilité contrainte par la situation économique et le cycle de vie familial. Beaucoup de femmes à Lomé et à Ouagadougou travaillent à domicile pour concilier vie familiale et travail et difficultés d’accès à la mobilité autre que la marche.
9Danièle Bélanger et Charles Fleury ainsi que Natasha Zimmer abordent la question de la migration et du parcours administratif. Les premiers dans l’article intitulé Migration internationale et parcours de vie au Canada à travers le prisme des parcours de statuts migratoires, examinent l’impact des modes d’accès à la résidence pour les migrants internationaux sur l’ensemble des composantes du parcours de vie des individus y compris la trajectoire migratoire. Natasha Zimmer, Navigating through Reception Network and Asylum Procedures: Internal Migration of Recognised Refugees in Belgium, examine comment le parcours administratif affecte les processus d'intégration des immigrants dans les pays de destination.
10Le quatrième ensemble d’articles porte sur l’impact de la mobilité sur la composition des territoires. Saliha Ouadah et Msilta Leila, dans leur article intitulé Dynamiques des Mobilités Résidentielles dans l'Agglomération Algéroise : Tendances et Déterminants, montrent que la mobilité dans la métropole algéroise contribue à la recomposition spatiale de la ville et révèle les disparités sociales. Elle souligne l’impact des politiques urbaines mais également la faculté d’adaptation des résidants. L’article d’Emile Duflot, Vincent Lapierre, Valérie Golaz, Flux de mobilités résidentielles et redistribution de la population selon la catégorie sociale au sein de la ville de Marseille (2015-2022), mobilise des données administratives et fiscales pour étudier les mobilités résidentielles, la fragmentation socio-résidentielle et les transformations de l’espace marseillais. Enfin, Sébastien Lord, Athanasios Boutas, Michel Després, Gérard Beaudet, Paula Negron-Poblete, Mélanie Levasseur, Vieillir dans la diversité d’une agglomération qui se transforme. Les trajectoires socio-économiques des quartiers de l’immigration de l’agglomération de Montréal au Québec, Canada, considèrent la manière dont les transformations urbaines des métropoles redéfinissent les conditions de vie des personnes âgées résidant dans des quartiers en mutation.
11Le quatrième texte, de Sarah Joubaire, Sylvie Dubuc, Philippe Cordazzo, Les attractions et mouvements migratoires en région transfrontalière : la situation des jeunes adultes en Lorraine, nous conduit hors des grandes métropoles, dans les espaces transfrontaliers de Lorraine, marqués par des espaces en déclin et des espaces particulièrement attractifs, influençant la mobilité résidentielle des jeunes et leur trajectoire professionnelle.
12Les derniers textes étudient les mobilités résidentielles et quotidiennes des personnes âgées. Angèle Brachet, Trajectoire de mobilité des personnes vieillissant en espaces peu denses périurbains, étudie la mobilité résidentielle et quotidienne des personnes âgées dans les aires de Limoges et Dijon. Elle observe un mixte entre adaptation de la mobilité quotidienne avec l’âge et le recours à la mobilité résidentielle pour réduire sa mobilité quotidienne. Enfin, Guillaume Le Roux, Jordan Pinel, Timothée Chabot, Catherine Bonvalet, Trajectoires géographiques et rapports aux territoires des premiers baby-boomers, étudient les rapports (liens) aux territoires des personnes nées entre 1945 et 1949. Le facteur clef de l’ancrage territorial est la famille, la proximité des enfants.
13Ainsi, ce numéro décline la mobilité dans ces différentes formes allant de l’immobilité, aux migrations internationales en passant par la mobilité quotidienne et la mobilité résidentielle. Ils couvrent des territoires et des contextes très différents et mettent chacun la focale soit sur une thématique particulière soit sur une dimension singulière de celle-ci. Le résultat est un numéro montrant la richesse ainsi que la grande diversité des approches.