1Les déplacements forcés de population fuyant notamment des zones de violences politiques suscitent un nouvel intérêt dans la littérature. Dans les pays dits du sud, la question des déplacements forcés est fortement associée aux mobilités liées à des situations de conflits [TAPSOBA Tebkieta Alexandra, SANGLI Gabriel, 2023]. Les migrations forcées, qui ont lieu à l’intérieur des frontières des États ou entre ceux-ci, sont devenues l’un des plus grands défis sociopolitiques du 21ème siècle [ICRC 1998 ; IDMC 2015 ; UNHRC 2014 ; Brun 2005] et ne pourront que s’accroître au cours des prochaines années. Elles sont liées autant à des violences de différents types (persécution politique, religieuse, ethnique, raciale, basée sur le genre ou l’identité sexuelle ; développement économique ; crime organisé ; guerres coloniales ou impériales de contrôle territorial) qu’à des catastrophes environnementales et des crises économiques profondes. Ces différents phénomènes mettent en danger la sûreté des populations et les forcent à fuir leur chez-soi pour protéger leur vie.
2En Afrique, les études sur les migrations forcées se sont développées depuis les années 1980 en Amérique du Nord, en Grande-Bretagne et dans certains pays africains anglophones [Luc Cambrezy, Véronique Lassailly-Jacob, 2012]. Les écrits récents sur les déplacements forcés de population se sont plus basés sur des récits de survie à des analyses sur la résilience urbaine [Ouedraogo H., 2025] et les déplacements internes, à la prise en charge des déplacés, à la santé de la reproduction des déplacés, etc. La réception des personnes déplacées a généralement été abordée en termes de racisme [Taguieff 1990, 2015] et/ou d’aide humanitaire [Dozon, 2011]. Dans ces perspectives, l’accent est mis sur les causes des déplacements [Kolmannskog et Trebb 2010] ; les situations critiques dans lesquelles se retrouvent les déplacés à leur arrivée (malnutrition, fatigue extrême, mauvais traitements [Bello, 2004] ; ou encore l’urgence des interventions qu’il faudrait mettre en place, au niveau de l’aide humanitaire ou des politiques publiques [Garay Salamanca, 2010 ; Pandolfi 2011]. La diversité des formes de gestion de ces populations dont l’exil est forcé, revient sur le devant de la scène. Ainsi les camps de regroupement réapparaissent un peu partout dans le monde qu’ils soient gérés par le HCR (Haut-Commissariat pour les Réfugiés) ou directement par les États.
3La littérature sur les déplacements forcés liés au terrorisme en Afrique de l'Ouest, particulièrement au Sahel, s'est intensifiée ces dernières années. Elle se divise en témoignages de survie [Foutem, 2021 ; Nkoué, 2021], analyses académiques sur l'insécurité [Toumpiguim ; 2021] et œuvres de fiction explorant la résilience des déplacés. Peu d’écrits portant sur l’accueil des déplacés issus de la mobilité sous contrainte comme c’est le cas du terrorisme n’a encore été abordé aussi bien sur les politiques publiques d’accueil que sur les initiatives privées ainsi que les conséquences sociales qui en découlent. Les politiques fondées sur une dispersion dans l’ensemble du territoire, comme celles qui sont appliquées en Allemagne pour gérer les réfugiés du Moyen-Orient, ou en Russie à l’égard des réfugiés ukrainiens [Florinskaia, 2016], etc., diffèrent de ce qui est constaté au Burkina Faso où les déplacés trouvent refuge dans les familles d’accueil en plus des sites qui leurs sont réservés. Cette mode de gestion (ou d’absence de gestion) témoigne aussi des incertitudes et de l’impossibilité de replacer tout cela dans un contexte clair entre d’une part, le monde des camps et, d’autre part, le monde de l’intégration dans les familles d’accueil ou de dispersion sur le territoire.
4Depuis la crise libyenne en 2007, la zone sahélienne est sous la menace du phénomène du terrorisme avec comme corollaire des déplacements massifs de populations, le retrait de l’administration publique des zones touchées, la fermeture des écoles et centres de santé, etc. Cette situation entraîne une migration résidentielle des ménages ou familles vivant dans les zones touchées. Au Burkina Faso, cette crise perdure depuis 2015, depuis que le pays est sous la tension des attaques terroristes avec des déplacements forcés de populations. En effet, le nombre de PDI (Personnes déplacées internes) est passé de 1 999 127 à 2 062 534 entre le 28 février 2023 et le 31 mars 2023 soit une augmentation de 3,17% selon le Conseil National de Secours d'Urgence et de Réhabilitation (CONASUR). Le retrait de l’administration publique de certaines zones touchées (notamment dans les régions de kuilsé, du Grand Est, Yadega, et Sahel), la fermeture des écoles (entre 2015 et 2021, le nombre d’établissements fermés est passé de 2 923 à 3 280 selon la Secrétariat Technique de l’Éducation en Situation d’Urgence) et des centres de santé (485 structures sanitaires fermées selon le rapport du Centre d'opérations et de réponse aux urgences sanitaires) constituent un souci majeur pour les ménages, contraints de se déplacer pour leur mieux être. Cette situation, entraîne des mobilités résidentielles sans oublier leurs conséquences au niveau tant social que politique dans le contexte africain où le processus de modernisation en cours est en conflit avec les valeurs sociales liées à la cohabitation.
5Cette recherche ambitionne analyser le défi de la cohabitation entre ménages déplacés et ménages d’accueil. Il faut noter qu’il existe des ménages déplacés ne vivant pas avec un autre ménage mais dans un site spécifique mis en place par les autorités gouvernementales. Elle s’interroge sur les facteurs qui influencent le choix résidentiel des personnes déplacées internes de la région du Yadega au Burkina Faso. Plus spécifiquement, il est question de :
-
Étudier l’ampleur de la mobilité résidentielle et ses variations en termes de type et lieu de logement selon certaines caractéristiques du déplacé ;
-
Examiner les impacts de la cohabitation entre les ménages déplacés et les ménages d’accueil.
6L'insurrection djihadiste ou terroriste a vu le jour en 2015 au Burkina Faso. C’est un conflit armé qui oppose le gouvernement burkinabé à des groupes salafistes djihadiste. Ce conflit se déroule dans le cadre de la guerre du Sahel.
7La première attaque au Burkina Faso s’est produite en août 2015 à Oursi dans un poste des services de sécurité burkinabé près de la frontière avec le Niger et le Mali par le groupe Ansar Dine déjà actif au Mali. Par la suite en 2016, un autre groupe appelé Ansarul Islam s’est formé au nord du Burkina Faso. Ces deux organisations se fondent pour donner le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), affilié à al-Qaïda, qui étend progressivement sa zone d'influence dans le nord, l'ouest et l'est du pays. D’autres groupes comme l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) existe aussi et coordonne avec les autres dans la planification des attaques.
8De 2015 à 2025, les violences font des milliers de victimes (chiffres officielles inexistantes), avec notamment de nombreux massacres et crimes de guerre.
9La crise sécuritaire dans la région du Yadega au Burkina Faso est caractérisée par une intensification des attaques terroristes, des déplacements de population et des difficultés d'accès humanitaire. Cette région située au Sahel, est particulièrement touchée. Les violences ont entraîné des déplacements internes massifs, avec des milliers de personnes cherchant refuge dans des zones plus sûres comme les sites d’accueil (Photo1).
Photo 1. PDI dans un site d’accueil
Photo des PDI dans un site à Ouahigouya, 2025
10Le Burkina Faso est un pays de l'Afrique de l'Ouest. Sans accès à la mer, il est entouré de six pays : le Niger à l'est-nord-est, le Bénin à l'est-sud-est, le Togo au sud-est, le Ghana au sud, la Côte d'Ivoire au sud-ouest et le Mali au nord-ouest (carte n°1). Sa capitale politique, Ouagadougou, est située au centre du pays. Le Burkina Faso est situé dans la zone sahélienne. Le Sahel est une région généralement délimitée au nord par le Sahara et au sud par la bande de savane. La situation sécuritaire qui y règne est de plus en plus préoccupante depuis l’effondrement de la Libye en 2011, puis le début du conflit au nord du Mali en 2012, pays dans lequel s’étaient réfugiés des djihadistes algériens au début des années 2000.
Carte n°1 : Carte des zones des attaques des groupes islamistes au Sahel
Source : Tirée du rapport du Centre d’étude stratégique de l’Afrique 2022.
11Le Burkina Faso compte 17 régions inégalement touchées par les attaques terroristes. L’ampleur des attaques est plus remarquée dans les régions du Sahel (Liptako, Soum), du Yadega, du grand Est (Sirba, Goulmou, Tapoa) et du Kuilsé. Dans la région du Yadega (région de notre étude), les villages/communes touchés par les attaques et qui constituent les zones de départ des personnes déplacées interne (PDI) sont entre autres les villages/commune de Bahn, Kaïn, Koumbri, Barga, Ouindigui, Rambo, Kossouka, Kalssaka, Tougo, Solé, Tougo, Oula, Bassi, Namissiguima, Zogoré. Les PDI de ces zones sont accueillis dans les communes de Ouahigouya, Titao, Gourcy, Yako (carte n°2). Sur les 37 villages que compte la commune de Ouahigouya, 17 villages se sont déplacés à Ouahigouya. Du reste, sur l’ensemble des 37 villages, la menace terroriste est élevée. Le nombre de PDI accueillit dans cette commune était de 147 134 à la date du 31 mars 2023 dont 23 236 hommes ; 35 255 femmes et 88 643 enfants venant des villages de la commune et des autres provinces (SP/CONASSUR, 2023).
12En mars 2023, Ouahigouya (ville située dans la région du Yadega) était la deuxième commune d'accueil de PDI, avec 7,13% du total des PDI dans la région. En janvier 2023, ce chiffre était de 7,44%.
Carte n°2 : Répartition spatiale des PDI selon les zones de départ et d’arrivée dans la région du Yadega (Ex-région du Nord)
13L'un des problèmes rencontrés dans la recherche démographique, en particulier dans l'étude des nouvelles dynamiques migratoires dans les zones d’insécurités, est la faible disponibilité, la faible précision et l’absence des données. A cela s’ajoute la guerre de communication qui ne permet pas aux chercheurs d’avoir accès aux données réelles. Compte tenu de toutes ces contraintes, cette étude s’appuie sur les données originales quantitatives et qualitatives collectées auprès des ménages et sur une revue documentaire. L’enquête a concerné les ménages déplacés internes qui vivent dans les sites et les ménages d’accueil. Pour ce qui est des ménages déplacés qui vivent dans les familles d’accueil, nous avons utilisé la méthode de boole de neige car aucune donnée n’etait disponible. Cela se justifie par le fait que l’accueil des déplacés dans les ménages se fait en fonction de la présence d’un membre de la famille dans la ville. Ce processus échappe au contrôle des autorités. Quant aux PDIs vivant dans les sites, ils sont gérés par les responsables des sites. En mai 2023, on estime à 1,496 ménages avec 8,548 personnes dont 1,506 hommes, 2,191 femmes, 1,711 garçons et 3,140 filles concernées par ces déplacements internes forcés (Source : SP/CONASUR, 31/03/2023). Nous avons rencontré deux difficultés majeures pour accéder aux sites : La première est celle liée à l’insécurité au sein des sites. En effet, avec le déplacement massif, certains terroristes profitent s’insérer dans les sites d’accueil comme des déplacés. La deuxième difficulté est celle liée à l’indisponibilité des chefs de ménages qui vaquent à leurs occupations journalières pour la suivie de leur ménage.
14L’enquête quantitative a couvert 121 ménages des personnes déplacées internes de la région du Yadega au Burkina Faso, une des régions les plus affectées par la crise sécuritaire. Elle a été administrée à l’aide d’un questionnaire structuré adressé au chef de ménage et l’enquête qualitative avec un guide d’entretien administré aux femmes et aux chefs de ménages. Au total, neuf (9) entretiens individuels ont été réalisés et répartis comme suit: quatre (4) personnes dans les sites d’accueil dont deux (2) hommes et deux (2) femmes et cinq (5) dans les familles d’accueils dont trois (3) femmes et deux (2) hommes. Ce choix a pris en compte le critère d’âge pour recueillir les opinions des jeunes couples et des couples relativement vieux.
15Une des limites de cette étude est que l’échantillon pour l’enquête quantitative est minimal pour des analyses statistiques très poussées.
16Les données quantitatives ont fait l’objet d’une analyse descriptive univariée, bivariée et multivariée pour présenter la logique qui sous-entend la mobilité résidentielle des ménages déplacés internes dans la région du Yadega au Burkina Faso ainsi que les problèmes rencontrés avec la cohabitation. Plusieurs variables ont fait l’objet de l’analyse descriptive: il s’agit du sexe du chef de ménage, de l’âge, du niveau d’instruction, du statut matrimonial, de la taille du ménage, du choix du lieu de destination, de l’activité économique avant et après le déplacement.
17L’Analyse Factorielle des Correspondances Multiples (AFCM), sera aussi utilisée car elle permet d’analyser les interdépendances de plusieurs variables en révélant des associations cachées. L’AFCM permet ainsi de dresser le profil des migrants selon le choix du lieu de destination, ce qui contribue à former des différentes catégories basées sur les modalités de la variable dépendante.
18Même si les méthodes descriptives apportent un premier niveau d’information, elles ne suffisent pas à rendre compte du phénomène étudié. Les associations mises en évidence à l’aide de l’analyse bivariée risquent en effet d’être fallacieuses, dans la mesure où elles ne prennent pas en compte les effets d’autres facteurs susceptibles d’interagir d’où une des limites de la méthode utilisée.
19Pour ce qui est des données qualitatives (entretiens) une analyse du contenu a été faite afin de mettre en exergue les problèmes sociaux et familiaux auxquels sont confrontés les ménages déplacés et les ménages d’accueil au cours de leur cohabitation. Il est ici question de recueillir les sentiments et le vécu des chefs de ménage et de leur(e)s époux(ses) vivant dans le ménage.
20La population interrogée dans le cadre de cette recherche est les chefs de ménage, définis selon l'Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD) du Burkina Faso, comme la personne reconnue par les autres membres du ménage comme ayant l'autorité et la responsabilité des affaires du ménage, et qui subvient financièrement aux besoins du ménage. Les chefs de ménages ont été enquêtés dans les sites et hors des sites dans les ménages d’accueil. Il ressort des résultats de l’étude que 10.7% des chefs étaient de sexe féminin contre 89,3% (tableau 1) qui étaient de sexe masculin. Quant au niveau d’instruction, les résultats montrent que 66,1% étaient sans niveau contre 23,1% qui avaient le niveau primaire. Certains chefs de ménage (9,9%) ont fait l’école coranique. La taille des ménages a une influence sur le choix du lieu de résidence. L’observation des tailles des ménages déplacés permet de dire que 45,5% de ces ménages ont une taille inférieure à la moyenne nationale qui est de 5,2 personnes par ménage selon le recensement général de la population et de l’habitation réalisée en 2019. Il n’y a pas de différence significative entre les groupes d’âge des chefs de ménage en déplacement. Tous les groupes d’âge (20-34 ; 35-49 et 50 ans et+) étaient représentés dans cette mobilité résidentielle. La majorité des chefs étaient en union : monogame (59,5) et polygame (24,8). Seuls 15,7% étaient veufs/veuves ou divorcés.
Tableau 1 : Répartition des chefs de ménage selon certaines caractéristiques sociodémographiques
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Variables
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Proportion (%)
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|
Groupe d'âge
|
|
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20-34
|
29,8
|
|
35-49
|
38,8
|
|
50 et+
|
31,4
|
|
Sexe
|
|
|
Masculin
|
89,3
|
|
Féminin
|
10,7
|
|
Niveau d'instruction
|
|
|
Sans niveau
|
66,1
|
|
Primaire
|
23,1
|
|
Secondaire
|
0,8
|
|
Ecole coranique
|
9,9
|
|
Statut matrimonial
|
|
|
Célibataire
|
0
|
|
Marié monogame
|
59,5
|
|
Marié polygame
|
24,8
|
|
Veuf/veuve/divorcé
|
15,7
|
|
Taille du ménage
|
|
|
2-3 personnes
|
25,6
|
|
4-5 personnes
|
19,8
|
|
5-6 personnes
|
20,7
|
|
6-7 personnes
|
11,6
|
|
7-8 personnes
|
7,4
|
|
8 et plus
|
14,9
|
|
Total
|
100
|
Source ; Traitement des données de l’enquête sur les PDI dans la région du Yadega (2025)
21Pour analyser le choix du lieu du logement par les ménages déplacés, l’Analyse Factorielle des Correspondances Multiples (AFCM) a été utilisée. Cette méthode justifie le choix par le regroupement des variables autour des axes. Dans notre étude, nous avons choisi les deux premiers axes factoriels (Axe 1 et Axe 2) à cause de la décroissance progressive de l'inertie après le deuxième axe. L'axe 1 explique 26,43% de l'inertie totale, tandis que l'axe 2 en explique 14,16%, soit un total de 40,59% de la variance totale. De plus, seules les modalités ayant une contribution de la formation de l'axe supérieure à la moyenne, soit 4,54%, seront retenues. Ainsi, 13 modalités ont été mises ensemble afin de montrer les relations qu'ils entretiennent.
22Le premier axe factoriel oppose deux groupes de ménages selon leur choix du lieu de résidence (tableau 2).
23Du côté positif de l'axe se trouvent les ménages déplacés qui résident dans des familles (ménages) d'accueil. Ces chefs de ménage se caractérisent par un âge avancé de 50 ans et plus, vivant dans des ménages de très grande taille (plus de 8 personnes), avec un statut matrimonial de marié polygame ou de veuf/veuve. Ces ménages se trouvent généralement en situation d'inactivité économique.
24Du côté négatif de l'axe, se situent les ménages déplacés qui vivent dans les sites d’accueil. Ce profil de ménage est caractérisé par des chefs de ménage relativement jeune (20-34 ans), vivant dans les ménages de petite taille, avec un statut matrimonial de marié monogame. Ces chefs de ménages ont un niveau d'instruction primaire.
25Le deuxième axe factoriel montre aussi deux groupes de ménages selon leur choix du lieu de résidence.
26Du côté positif de l'axe s'observent les ménages résidant dans des familles d'accueil. Il s'agit de jeunes femmes déplacées internes âgées de 20-34 ans, vivant dans des ménages de petite taille. Elles sont des veuves.
27Du côté négatif de l'axe, se trouvent les ménages vivant dans les sites d’accueil, présentant un âge moyen de 35-49 ans, issues des ménages de taille élevée. Ces derniers présentent des statuts matrimoniaux polygame et exercent une activité de commerce.
Tableau 2 : Contribution et signe des coordonnées des points-modalités des deux axes
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Variables/modalités
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Axe 1
|
Axe 2
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|
Positive
|
Négative
|
Positive
|
Négative
|
|
Groupe d'âge
|
|
20-34 ans
|
|
9,20
|
6,70
|
|
|
35-49 ans
|
|
|
|
9,02
|
|
50 ans et plus
|
12,18
|
|
|
|
|
Taille du ménage
|
|
C2=Petite taille
|
|
9,08
|
4,57
|
|
|
C2=Taille élevée
|
|
|
|
5,15
|
|
C2=Très élevée
|
7,33
|
|
|
|
|
Niveau d'instruction
|
|
Primaire
|
|
9,56
|
|
|
|
Sexe
|
|
Féminine
|
|
|
23,16
|
|
|
Statut matrimonial
|
|
Marié monogame
|
|
7,12
|
|
|
|
Marié polygame
|
5,77
|
|
|
8,67
|
|
Veuf/Veuve
|
4,74
|
|
22,13
|
|
|
Activité économique
|
|
Commerce
|
|
|
|
5,47
|
|
Inactif
|
12,38
|
|
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Source ; Traitement des données de l’enquête sur les PDI dans la région du Yadega (2025)
28Le profilage des ménages déplacés internes selon le choix du lieu de résidence a permis de distinguer deux groupes aux caractéristiques différentes selon que le ménage réside ou non dans une famille d'accueil (figure 1).
29Le premier groupe désigne les ménages vivant dans les familles d’accueil. Ils sont caractérisés par des ménages de petite taille et dont les chefs ont des âges compris entre 20-34 ans, avec un niveau d'instruction primaire et un statut matrimonial de marié monogame. D’autre part, on retrouve également dans ce groupe des chefs de ménage d'âge moyen de 35-49 ans, issus de ménages de taille élevée et exerçant une activité qui est le commerce.
30Le deuxième groupe désigne les ménages qui vivent dans les sites d’accueil. Il s’agit notamment des chefs de ménage âgés de 50 ans et plus, en situation d’inactivité économique, issues de ménages de taille très élevée. On y trouve également les femmes (chefs de ménage) déplacées internes présentant un statut matrimonial de marié polygame ou de veuf/veuve (10,7%). Le choix du site d’accueil comme lieu d’habitation pour ce groupe se justifie par la non présence d’un membre de la famille dans la ville d’accueil. C’est ce qui ressort des propos de ce chef de ménage résidant dans un camp d’accueil : « Nous avons souhaité être hébergés par des familles aussi à notre arrivée ici, mais nous ne connaissons personne dans cette ville d’accueil ». (Idrissa, déplacé de Pobé Megao).
Figure 1 : Profil des ménages déplacés selon le lieu de résidence
Source ; Traitement des données de l’enquête sur les PDI dans la région du Yadega (2025)
31Pour ce dernier groupe de ménage, leur trajectoire résidentielle a été marquée par des passages dans au moins deux sites d’accueil. Avec la progression rapide des terroristes vers le chef-lieu de la région du Yadega, des sites ont été déplacés internes de la périphérie vers le centre de la ville. Ainsi, certains déplacés étaient à leur deuxième site d’accueil. C’est ce que confirme cette femme chef de ménage déplacée du village de « Loumbré » : « Nous avons d’abord résidé dans le site construit à l’école de pêèla avant d’être conduit par les autorités dans ce nouveau site » (Zoenabo, PDI dans un site). Le choix du site pour ce groupe est dicté par l’autorité. Les déplacés sur les sites d’accueil sont conduits par l’autorité et relativement pris en charge par cette dernière et/ou les humanitaires.
32Cette deuxième contribution s’intéresse aux perceptions et aux sentiments que vivent les deux groupes de ménage dans la cohabitation. En effet, la cohabitation est un phénomène africain car elle est d’abord culturelle. Depuis les temps anciens, plusieurs générations vivent autour du patriarche qui est le centre du noyau familial. Cette tendance vécue en milieu rural dans toutes ses dimensions sociales et économiques rencontre des difficultés en milieu urbain à cause de plusieurs facteurs comme la prise de conscience des transformations sociales profondes que sécrète l’évolution démographique d’une part, mais aussi et surtout la cherté de la vie en milieu urbain d’autre part. La cohabitation entre ménages déplacés et ménages d’accueil se trouve dans un contexte économique déjà dégradé avec la crise sécuritaire. Les entretiens réalisés avec les chefs de ménage dans les familles d’accueils montrent que la stratégie de choix de cohabitation est liée à la présence d’un membre du ménage dans la ville d’accueil. En effet, ceux qui résident hors des sites d’accueil ont au moins un membre de la famille dans la ville. Le statut socio-économique de ce dernier détermine la vie en cohabitation ou le choix pour un logement isolé. Dans les ménages que nous avons interrogés, 82,6% étaient en cohabitation contre seulement 1,7% qui étaient locataires (Tableau 3). Le reste 15,7% était dans les sites d’accueil. La décision du lieu de logement vient du membre de la famille qui réside dans la ville (selon 74,4% des chefs de ménages). C’est ce que confirme ce chef de ménage qui a été hébergé avec tout son ménage (10 personnes) par son beau-fils : « c’est chez mon beau fils que je suis venu m’installer et c’est lui qui a décidé qu’on vienne rester avec eux » (Bokoum, chef de ménage). Selon cet interlocuteur la cohabitation n’est pas un meilleur choix de logement car elle nous prive de liberté et d’intimité.
Tableau 3 : Répartition des chefs de ménages selon le lieu de résidence et la perception de la cohabitation
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Variables
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Effectifs
|
Proportion (%)
|
|
Lieu de résidence
|
|
|
|
Site d'accueil
|
13
|
15,7
|
|
Cohabitation
|
106
|
82,6
|
|
Locataire
|
2
|
1,7
|
|
Total
|
121
|
100
|
|
Décision d'installation sur le lieu de logement
|
|
|
|
Un membre de la famille
|
90
|
74,4
|
|
Autorité
|
13
|
10,7
|
|
Autre
|
18
|
14,9
|
|
Total
|
106
|
100
|
|
Consultation pour avis de cohabitation
|
|
|
|
Oui
|
0
|
0
|
|
Non
|
106
|
100
|
|
Total
|
106
|
100
|
|
État de la cohabitation
|
|
|
|
Paisible
|
0
|
0
|
|
Conflictuel
|
106
|
100
|
|
Total
|
106
|
100
|
Source ; Traitement des données de l’enquête sur les PDIs dans la région du Yadega (2025)
33Dans la tradition africaine de façon générale, accueillir un étranger dans son ménage est une joie pour tous les membres (y compris les enfants). La perception de l'étranger a évolué avec la modernisation en Afrique et varie considérablement selon les contextes culturels, historiques et politiques. Avec la dégradation du contexte économique que connaît le Burkina Faso suite à la crise sécuritaire, les ménages d’accueil expriment leur douleur dans la perception de l’arrivée de l’étranger. Cette perception oscille entre méfiance, rejet voire conflit. En effet, l’analyse des interviews réalisées avec les ménages d’accueil (les familles d’accueil) montre des résultats intéressants. Le premier résultat est que la femme continue de jouer le rôle de second plan dans nos contrées et ne peut discuter ni décider de l’arrivée d’un étranger dans le ménage. Considérée comme le pilier de la famille et assurant la reproduction, l'éducation des enfants et le maintien du foyer, pourvoyeuse de ressource ou de vivre notamment dans l'agriculture et le commerce, la femme n’a toujours pas de pouvoir de décision dans certaines sociétés au Burkina Faso. A la question de savoir si elles ont été consultées avant l’arrivée des étrangers dans leur ménage (cf. tableau 3), elles ont toutes répondu par la négation (100% des femmes). Les réponses les plus couramment enregistrées étaient : « non, mon mari n'a pas demandé mon avis, il a décidé seul de leur arrivée chez nous ». Ce résultat confirme que la discussion au sein du couple pour des prises de décision reste encore limitée dans cette région. Au niveau macro, il faut noter que la prise de décision au sein du couple est influencée par des facteurs culturels, économiques et sociaux. Bien qu'il y ait une évolution vers plus d'égalité, les femmes ont souvent un rôle moins prépondérant dans les décisions importantes, surtout dans les domaines où elles contribuent moins financièrement. Dans de nombreuses sociétés burkinabées, notamment patriarcales, les hommes sont considérés comme des chefs de ménage, et cette situation peut réduire les chances d’implication des femmes dans la prise de décision. Ce résultat confirme celui trouvé par Gnoumou Thiombiano [2014, p.265] dans une recherche réalisée au Burkina Faso sur Genre et prise de décision au sein du ménage. Cette cohabitation qui ne vient pas d’un consensus au sein du couple dans le ménage d’accueil est souvent source de tension ou de conflit que les femmes soulignent dans leur propos : « ça ne va pas du tout avec la cohabitation, nous sommes toujours en conflit ». Cette tension se manifeste à deux niveaux : entre la femme et les PDI, et entre la femme et son conjoint. On assiste à des relations de couple tendues et fragiles où le conjoint dans la plupart des cas soutient sa famille déplacée dans ce conflit au détriment de sa femme. Cette situation n’honore pas la femme, qui se sent méprisée, finit par partir et laisser son mari avec sa famille déplacée. Les propos des femmes interviewées sont les suivants : « Je ne pense pas que ces PDI ont l’intention de partir de chez nous, moi je vais partir et les laisser avec leur fils car je suis fatiguée ».
34Cette recherche qui porte sur la crise sécuritaire et la migration résidentielle a utilisé les données primaires collectées auprès de 121 ménages dans la région du Yadega (Ouahigouya) au Burkina Faso. Cette partie du pays est une zone frontalière avec le Mali. Elle est le théâtre d'affrontements entre groupes armés et forces de défense et de sécurité, et les attaques contre les populations civiles sont fréquentes. Cette situation a entraîné un déplacement massif des populations des zones d’insécurités vers la capitale du chef-lieu de la région. Les Personnes déplacées internes (PDI) de ses zones sont accueillies dans les communes de Ouahigouya, Titao, Gourcy, Yako.
35C’est sur ce nombre élevé de PDI que nous avons enquêté 121 chefs de ménages afin d’examiner l’ampleur de la mobilité résidentielle et ses variations en termes de type et lieu de logement selon certaines caractéristiques du migrant /déplacé. L’étude a aussi analysé les impacts de la cohabitation entre les ménages déplacés et les ménages d’accueil. La méthode d’analyse utilisée qui est à la fois quantitative (univariée bivariée et multivariées) et qualitative (l’analyse du contenu des interviews) a abouti à des résultats denses et riches en enseignements.
36D’abord, il ressort que la mobilité des ménages déplacés est fortement liée à plusieurs facteurs internes et externes aux ménages. Le facteur interne principal est la présence d’un membre du ménage dans la ville d’accueil et le facteur externe est celui lié à l’autorité qui dirige les PDI vers les sites. L’analyse du profil des ménages déplacés internes selon le choix du lieu de résidence avec l’AFCM a permis de distinguer deux groupes aux caractéristiques différentes selon le choix du lieu de résidence. Le premier groupe désigne les jeunes couples tandis que le second est composé des couples relativement vieux. Le choix de résidence du premier groupe est les familles d’accueil tandis le second groupe réside dans les sites d’accueil. Le choix des familles d’accueil comme lieu d’habitation pour le premier groupe s’explique par le fait que ce sont des ménages de petite taille faciles à héberger. Quant au second groupe, compte tenue de la taille élevée de leur ménage et la vieillesse du couple, il constitue un ménage à charge. La combinaison (taille + âge) accroît la charge de dépendance pour les ménages d’accueil.
37Quant aux vécus et aux perceptions de la cohabitation, tous les ménages (qu’il soit d’accueil ou d’arrivée) sont unanimes ; à savoir que la cohabitation n’est pas le meilleur choix. Cette cohabitation qui est souvent faite sans le consentement des deux conjoints a été révélée par toutes les femmes comme source de tension dans le couple. En effet, par rapport aux autres régions du monde, en Afrique subsaharienne, les femmes ont un faible pouvoir de décision au sein de leur ménage [Banque mondiale, 2012]. Par exemple, au Burkina Faso, les résultats de la dernière Enquête Démographique et de Santé (EDS) réalisée en 2021 montrent que plusieurs décisions sont principalement prises par le conjoint [rapport EDS, 2021, p. 405].
38En définitive, les résultats de l’étude montrent les difficultés qu’ont les ménages d’accueil et les autorités à gérer les ménages déplacés. Ils interpellent aussi sur les crises conjugales et sociales qui pourront naître avec la crise sécuritaire dans la cohabitation. Ils mettent en exergue la perte des valeurs sociales et culturelles en Afrique, liée à l’accueil de l’étranger. Tous ceux-ci rendent d’autres recherches nécessaires afin de mettre en lumière les différents problèmes sociaux qui découlent de la crise sécuritaire et qui ne sont pas perçus par les politiques et les chercheurs.