1Au Tadjikistan, s’intéresser à des parcours de vie de femmes en situation de migration interne conduit inévitablement à interroger la migration internationale, tant celle-ci constitue un phénomène structurant de la société tadjikistanaise post-soviétique. Depuis plus de deux décennies, la migration internationale est considérée comme le poumon financier du Tadjikistan. En raison de la guerre civile (1992 - 1997) et de la situation de crise majeure qui ont suivi l’indépendance du pays en 1991, de nombreux ménages se sont tournés vers la migration de travail, surtout vers la Russie. Depuis la fin des années 2000, les envois de fonds de l’étranger représentent en moyenne 40 % du PIB du pays, de loin le taux le plus élevé au monde. Bien que ces migrations de travail soient majoritairement masculines, elles connaissent une féminisation croissante, dans un contexte d’évolution rapide des structures familiales et des rapports sociaux de genre [Khusenova, 2010 ; Kholmatova, 2018].
2Outre ce contexte de migrations internationales de masse, le Tadjikistan compte toujours deux tiers de sa population en zones rurales et connaît des migrations importantes vers Douchanbé, la capitale du pays fondée sur l’emplacement d’un village de même nom lors de la formation du territoire national tadjik en 1924 par les autorités soviétiques. Les flux internes vers la capitale se sont particulièrement intensifiés dans les années 50-60, phénomène qui coïncide avec les mesures gouvernementales pour réinstaller les populations de montagne dans les plaines [Kasymova, 2020]. Or, malgré l’ampleur des flux migratoires ruraux vers les villes, la part de la population urbaine diminue depuis les années 1970, en raison d’un taux de croissance naturelle nettement plus élevé dans les zones rurales que dans les zones urbaines.
3Les statistiques montrent également que ces deux phénomènes migratoires contemporains, à l’intérieur du Tadjikistan et vers l’international, sont connexes. En effet, les migrations internes et internationales proviennent des mêmes espaces ruraux, notamment du sud-ouest du pays (Province du Khatlon) et des districts situés aux alentours de la capitale (Région de Subordination Républicaine). Ce double contexte semble ainsi essentiel pour comprendre l’articulation des trajectoires de migrations interne et internationale au sein des familles.
4L’articulation entre migrations internes et internationales intéresse de plus en plus la recherche, qu’il s’agisse de migrations internes secondaires [Sabater et al., 2012 ; Trevena et al., 2013 ; Fromentin, 2019], ou bien de migrations internes qui précèdent voire s’inscrivent dans un projet de migration internationale [Percot et Nair, 2020 ; Cirillo et al., 2022 ; Bernard et al., 2023]. Plus globalement, dès les années 80 des travaux ont cherché à montrer la pertinence de rassembler migrations internes et internationales afin de mieux saisir les phénomènes migratoires [Pryor, 1981 ; Kleiner et al, 1986 ; Korgelli, 1994 ; Pieke et Mallee, 1999 ; Adepoju, 2002 ; Kok et al., 2006 ; Pieke et Mallee, 1999 ; Skeldon, 2006 ; King et al., 2008 ; Poertner et al., 2011 ; Otoiu, 2014 ; Otoiu et al., 2014 ; Graeme, 2015 ; Lerch, 2016 ; Xiang, 2016 ; Lyons et Ford, 2007 ; King et Skeldon 2010 ; Hickey et Yeoh, 2015 ; Nestorowicz et Anacka, 2019 ; Vullnetari, 2020 ; Tirtosudarmo, 2021]. En travaillant sur les migrations intérieures aux États-Unis, Mark Ellis [2012] défend l’abandon de l’échelle nationale en tant que déterminante des types de migration, rappelant que certains groupes peuvent facilement traverser les frontières internationales tandis que d’autres sont limités dans leurs déplacements à l’intérieur des pays [Ellis, 2012]. Des travaux comme celui de Cati Coe [2011], auprès de femmes migrantes internes et internationales du Ghana, met en évidence la façon dont les migrantes internationales sont confrontées aux mêmes défis que les migrantes internes, même si leurs expériences sont différentes [Coe, 2011]. Pour Susan Brown et Frank Bean [2016], une façon de clarifier le débat serait de passer à un autre clivage, celui entre migrations légales et illégales, qui serait plus importante pour les migrants que la différence entre migration interne et internationale. Ils rappellent que le système chinois d’enregistrement des ménages, le hukou, est tout aussi contraignant pour les déplacements alors même qu’il s’opère à une échelle nationale [Brown et Bean, 2016].
5D’autres travaux récents, davantage en résonance avec mes problématiques, s’intéressent à l’articulation des migrations internes et internationales au sein des familles ou des communautés [Masud et Morshed, 2021]. Le travail de Mahesh Maharjan [2015], portant sur des femmes mariées qui quittent le village pour s’installer en ville après l’émigration du mari à l’étranger, explore des liens entre la migration internationale et la migration interne peu explorés par ailleurs [Maharjan, 2015]. En ce même sens, Julie Vullnetari [2020] souligne que les migrations internes et internationales peuvent non seulement agir comme des alternatives l’une à l’autre, mais peuvent également coexister, simultanément ou séquentiellement, au sein d’une même famille [Vullnerati, 2020].
6D’autre part, peu sont les travaux qui se sont intéressés à l’articulation de différentes migrations dans une approche biographique. Or, les approches biographiques semblent permettre d’interroger, au sein d’une même famille, la manière dont les évènements qui adviennent à l’échelle internationale jouent sur les trajectoires de ceux et celles en situation de migration interne et vice-versa. Ces approches micro-analytiques semblent également permettre de questionner la manière dont les ressources et les contraintes de la migration circulent au sein des groupes, agissant les trajectoires des uns et des autres. L’enjeu de cet article est ainsi d’interroger l'imbrication des migrations internes et des migrations internationales en contexte tadjikistanais au prisme des trajectoires biographiques.
7La « trajectoire » est ici mobilisée dans son acception la plus courante, c’est-à-dire comme une série d’événements, mais aussi de transitions qui marquent un changement d’état, de statut ou de rôle chez l’individu [Gherghel et Saint-Jacques, 2013]. De l’autre côté, le « parcours » est mobilisé dans sa dimension subjective et réflexive, comme une « histoire personnelle » dont la reconstruction par le récit évolue au cours de la vie, mais aussi en fonction du contexte dans lequel elle est produite [Zimmermann, 2013] Les bifurcations biographiques auxquelles les enquêtées cherchent à donner sens rendent particulièrement compte de cette dimension réflexive et subjective. Ici, le terme « bifurcations » désigne des réorientations importantes dans les trajectoires. Elles caractérisent des moments de redéfinition, tant de soi que de ses rapports sociaux [Bessin et al., 2010]. En ce sens, les parcours de vie et leurs bifurcations ne peuvent pas être isolés de leurs entourages. Cela renvoie à la dimension relationnelle de la théorie du parcours de vie, qui suppose que les vies des individus sont interreliées [Elder, 1998 ; Gherghel et Saint-Jacques, 2013].
8Ici, nous nous intéressons aux entourages en migration internationale dont les trajectoires sont saisies à partir du point de vue de celles en migration interne. Ainsi, les trajectoires des proches, migrants internationaux, ne font pas l’objet d’un entretien biographique et du recueil d’une « histoire personnelle ». A partir du récit des femmes rencontrées, nous retenons une série d’évènements survenus dans les trajectoires des proches migrants, mais racontés par nos interlocutrices, souvent pour donner sens à leur propre parcours de vie. Ces narrations permettent de reconstituer, de manière partiale et située, certains événements survenus dans les trajectoires migratoires internationales des proches, qui apparaissent moins pour eux-mêmes que pour leur répercussion sur les expériences des femmes restées au pays. Mais comment les évènements qui adviennent dans les trajectoires des migrants internationaux peuvent agir sur les trajectoires de celles restées au pays ? De quels évènements s’agit-il ? Quelles contraintes impliquent-ils ? Dans l’autre sens, comment celles qui restent mobilisent les ressources des migrations internationales des proches pour agir sur leurs propres parcours ?
9Mon hypothèse est que la migration internationale des proches, notamment du conjoint, serait un facteur majeur de précarisation pour de nombreuses femmes et, par conséquent, à l’origine de nombreuses bifurcations biographiques dans les parcours de celles restées au Tadjikistan. D’autre part, je défends l’hypothèse que les femmes restées au pays feraient appel à la migration internationale des proches, et aux ressources qui peuvent en être issues, afin de subsister et d’assurer leur statut en adéquation avec le cadre normatif local. Elles mobiliseraient ces ressources pour faire face, par exemple, à des situations d’infertilité ou de violences domestiques, évitant par-là une bifurcation biographique tel un divorce.
10Dans une démarche inductive, ces questions ont été formulées et traitées au cours de 12 mois de terrain à Douchanbé, réalisés en 6 fois entre l’hiver 2022 et l’été 2025, ce qui représente des entretiens auprès de 106 jardinières et balayeuses employées de la Ville. Ce travail auprès de 106 femmes représente, en effet, beaucoup plus qu’une centaine de rencontres, puisque 2/3 des femmes ont été interviewées au moins 2 fois dans le cadre d’entretiens répétés.
Photographie 1. Des balayeuses de la ville de Douchanbé à l’hiver 2024.
Crédits ©Richelli AFONSO/Douchanbé, février 2024.
Photographie 2. Des jardinières de la ville de Douchanbé à l’été 2025.
Crédits ©Richelli AFONSO/Douchanbé, juillet 2025.
11Les entretiens se composent principalement d’un récit de vie et d’un diagramme de parenté revisité, réalisé et commenté avec l’enquêtée. Les diagrammes de parenté sont revisités dans la mesure où nous y ajoutons une dimension spatiale, en détaillant notamment les lieux de naissance, de vie et de travail de chaque membre. Lors des entretiens, ces diagrammes commentés nous permettent de nous intéresser tout particulièrement aux membres de la famille et à leur situation de migration.
Figure 1. Exemple de diagramme de parenté réalisé avec Dilfuza.
12Les méthodes mobilisées nous permettent ainsi d’articuler les trajectoires biographiques, dans le sens d’une série d’évènements et de transitions survenus dans la vie des proches, avec les parcours de vie des enquêtées, compris ici telle une histoire personnelle auxquelles les principales concernées cherchent à donner sens, y compris en mobilisant des évènements survenus à une autre échelle, celle internationale.
13Pour apporter des réponses et des pistes aux questions soulevées, je partirai d’exemples de parcours de vie, ceux de Madina (46 ans), Dilfuza (39 ans) et Sumaya (47 ans). Nous analyserons la manière dont leurs parcours s’articulent avec des trajectoires de migration internationale, principalement du conjoint, mais pas uniquement.
14En croisant genre, travail et migration, ma recherche partait de l’hypothèse que les travailleuses identifiées avaient quitté leur village d’origine principalement à la recherche d’un travail à la capitale, c’est-à-dire dans le cadre d’une migration de travail. Or, j’ai vite découvert que le travail en ville est rarement l’une des raisons principales du départ du village et que la migration interne féminine n’est souvent pas directement accompagnée d’un travail. En effet, l’écrasante majorité des femmes rencontrées sont parties du village pour le mariage ou avec le mari, ou bien avec la famille d’origine lorsqu'elles n’étaient pas mariées. C’est seulement dans un second temps, souvent de nombreuses années après la mobilité, que l’expérience du travail rémunéré à l’extérieur du domicile intègre les trajectoires.
15Plus précisément, lorsque j’interroge les femmes rencontrées sur la manière dont elles envisageaient leur avenir à Douchanbé au moment de quitter le village, la majorité d’entre elles affirment ne pas avoir anticipé la nécessité ou la volonté d’investir un travail rémunéré à l’extérieur du foyer. Ces attentes rejoignent, plus globalement, le paysage national quant à la situation d’emploi des femmes. Selon les dernières données de la Banque mondiale sur le Tadjikistan (2022), 69 % des femmes en âge de travailler ne travaillent pas contre rémunération.
16Alors une deuxième question s’impose : si de nombreuses migrantes internes ne quittent pas le village d’origine à la recherche d’un emploi, pourquoi ont-elles commencé à travailler à la capitale ?
17Outre la centralité de la conjugalité, les circulations transnationales sont omniprésentes au sein des foyers. Les femmes auxquelles nous nous intéressons naviguent entre les statuts de « celles qui partent » (vis-à-vis de leur famille au village) et de « celles qui restent » (notamment vis-à-vis de leur époux), une lecture par l'enchevêtrement des migrations internes et internationales permettant d'accéder à ces doubles statuts.
18L’enchevêtrement des migrations internes et internationales semble également permettre, dans de nombreux cas, de répondre à la question du travail féminin en ville. En effet, les migrations internationales, notamment celles des conjoints, jouent un rôle central dans l’analyse de l’arrivée sur le marché de l’emploi des femmes rencontrées. Ce n’est d’ailleurs pas tant la migration internationale en elle-même que les bifurcations ou transformations significatives dans le parcours migratoire international du conjoint qui semblent constituer un déclencheur majeur de l’engagement des épouses restées au pays dans une activité rémunérée. L’exemple de Madina que nous verrons ci-dessous en rend compte.
19Je rencontre Madina pour la première fois au début du printemps 2024, lorsqu’elle jardinait, avec une douzaine d’autres femmes, un espace vert d’une grande avenue non loin du centre-ville de Douchanbé (cf. photographie 3). Faisant partie d’une équipe mobile, elle change régulièrement de lieu de travail (cf. photographie 4).
Photographie 3. L’équipe de Madina lors de notre première rencontre au printemps 2024.
Crédits ©Richelli AFONSO/Douchanbé, mars 2024.
Photographie 4. L’équipe de Madina dans le bus qui les conduit aux différents espaces de travail.
Crédits ©Richelli AFONSO/Douchanbé, juin 2024.
20Madina est née en 1979 dans un village du district de Khuroson. Elle part pour la première fois à Douchanbé au tout début de la guerre civile. Sa famille s’y réfugie en 1992, mais rentre au village 1 an plus tard. Elle a été mariée dans un village du district voisin (Jomi) en 2002. Son mari, de 7 ans son aîné, est un cousin germain de sa mère. Son mari a travaillé de nombreuses années en Russie, c’est ainsi qu’il a payé leur mariage et a acheté un appartement à Douchanbé en 2000, qu’il louait pour compléter les ressources familiales dans un premier temps. En 2007, le couple quitte le village pour emménager dans cet appartement en ville, avec leurs 4 enfants. Son mari a 3 frères cadets : il fallait leur laisser la maison au village. Madina s’engage dans un emploi rémunéré en 2022, soit 15 ans après son arrivée à Douchanbé. Le schéma biographique ci-dessous résume son parcours :
Schéma 1. Le parcours de vie de Madina.
21Pour mieux comprendre le parcours de Madina, je propose de le regarder en lien avec la trajectoire de son conjoint :
Schéma 2. Madina et son conjoint : articulations entre deux trajectoires migratoires en situation de mise à terme de la migration internationale.
22Lorsque Madina s’est mariée, son mari travaillait déjà en Russie. Au Tadjikistan, les ressources mobilisées pour les mariages proviennent très souvent des migrations internationales, les fils partant pour pouvoir assurer leur propre mariage, mais aussi pour aider dans ceux des frères et sœurs cadets [Cleuziou, 2024]. Dans notre exemple, les ressources de la migration internationale est au cœur même de la migration interne du couple, puisque l’acquisition de l’appartement à la capitale se fait avec l’argent du travail du conjoint en Russie.
23La migration du mari de Madina est ici schématiquement représentée sous forme de circulations entre la Russie et le Tadjikistan. Si les périodes exactes d’absences et présences du conjoint ont été difficiles à saisir, un évènement plus précis ressort comme un tournant : le retour de Russie de l’année 2017, quand il décide de mettre fin à ses circulations transnationales, tel que vous voyez dans le schéma.
24Si le mari de Madina décide, par lui-même, de mettre fin à ses circulations, d’autres conjoints sont déportés, situation qui s’est particulièrement aggravée depuis l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie à l’hiver 2022 et l’attentat à Moscou en mars 2024. En effet, lors de mes derniers séjours au Tadjikistan, à l’automne 2024 et à l’été 2025, nombreuses ont été celles à me faire part de la déportation du conjoint, ou de la volonté de rentrer au Tadjikistan et de ne plus repartir Russie, en raison de la situation qui y serait « bezeb » (moche).
25Ce retour du mari de Madina de Russie bouleverse l’économie familiale. Même si 5 ans plus tard, cet évènement génère un changement important dans la trajectoire de l’épouse, l’investissement d’un travail salarié, dans la suite d’un parcours de femme au foyer, étant compris comme une bifurcation biographique. Madina, qui avait alors 43 ans, investit, pour la première fois, un travail à l’extérieur de l’espace domestique pour combler l’absence des remises migratoires, devenue alors insoutenable. Elle l’affirme : « la vie était plus simple quand il travaillait en Russie… s’il avait continué, je n’aurais pas eu besoin de travailler ». L’exemple de Madina montre, plus globalement, la manière dont des évènements survenus à différentes échelles s’articulent : la mise à terme des circulations du conjoint, à l’échelle transnationale, avec l’investissement d’un travail salarié par l’épouse, à l’échelle locale.
26Contrairement à d’autres récits croisés sur le terrain, dans celui de Madina le retour du conjoint ne produit pas immédiatement de bifurcation dans le parcours de l’épouse. Son exemple montre plutôt la façon dont l’imbrication ne se matérialise que lorsque d’autres facteurs interviennent. Ici, ce sont les études des enfants, et plus particulièrement l’arrivée à l’université du fils aîné, qui viennent matérialiser l’absence des remises migratoires et ce qu’elle fait sur le parcours de Madina.
27Mais Madina n’investit pas n’importe quel travail, les métiers de balayage et de jardinage étant eux-mêmes des « symboles » de la migration interne. En effet, ces métiers sont marqués par une surreprésentation du village en tant que lieu d’origine des employées. En ce sens, l’engagement dans ces activités professionnelles — localement associées aux « femmes du village » — réaffirme la position de migrante interne, y compris après de nombreuses années passées en ville.
28Enfin, l’exemple de Madina démontre que la division homme-extérieur/femme-intérieur continue de caractériser, du moins en partie, l’organisation du champ migratoire. Lorsque les circulations transnationales masculines s’arrêtent, la réorganisation de l’économie famille, pourtant bouleversée par l’absence de remises migratoires, ne prévoit pas un départ des femmes en Russie afin de rééquilibrer les ressources. Celles-ci investissent des activités telles que le balayage et le jardinage sur place, au Tadjikistan, malgré les bas salaires proposés et l’existence d’emplois identiques en Russie, bien mieux rémunérés compte tenu du différentiel des devises. En Russie, ces mêmes activités sont majoritairement investies par des migrants des Suds post-soviétiques, notamment des hommes tadjikistanais. Pour les femmes rencontrées, il n’est possible de rompre avec cette organisation genrée du travail en migration qu’en étant « démariée ». L’exemple de Dilfuza, que nous verrons dans la partie suivante, rend compte des marges des manœuvre différenciées en situation de polygynie, puis de rupture conjugale.
29Une autre hypothèse centrale qui sous-tend ce travail, en continuité avec d’autres recherches menées auprès de femmes au Tadjikistan, postule que les trajectoires biographiques féminines s’inscrivent majoritairement en relation de subordination vis-à-vis des trajectoires conjugales. Dans la mesure où la migration internationale du conjoint tend à jouer sur la conjugalité – portant notamment à la rupture des liens ou à la polygynie – elle constitue, par-là, un facteur majeur de bifurcation biographique féminine. Cette bifurcation biographique peut se traduire en départ du village, lieu où le statut de femme « sans mari » devient, pour certaines, insoutenable.
30Le parcours de Dilfuza illustre un cas de migration de travail vers la ville, modalité encore minoritaire parmi les enquêtées, mais en croissance chez les nouvelles arrivantes en ville. Son exemple reste néanmoins représentatif de nombreux parcours croisés sur le terrain, dans la mesure où ses mobilités, vers l’étranger et à l’intérieur du pays, sont en partie conditionnées par la trajectoire de mobilité du conjoint, mais aussi par celle de l’autre épouse.
31Je rencontre Dilfuza pour la première fois à l’automne 2023, lorsqu’elle balayait l’une des principales avenues de Douchanbé. Dilfuza est née en 1986 dans un village du centre du pays, dans le district de Nurobob. Comme beaucoup de femmes tadjikistanaises, elle se marie avec un homme qui travaille en Russie, de trois ans son aîné. Son père et le père de son mari sont des cousins germains. Mais contrairement à beaucoup d’autres, elle ne reste pas au village des beaux-parents. Après son mariage en 2005, elle part aussitôt à Moscou avec son conjoint. Le couple a 1 fils en 2006. En 2009, toujours en Russie, Dilfuza subit une opération pour un fibrome à l’utérus, à la suite de laquelle le médecin lui annonce qu’elle est désormais infertile. Dilfuza est contrainte par sa belle-famille de rentrer chez sa famille de naissance au village, au Tadjikistan. Cette situation aboutit à la séparation du couple, à l’arrivée d’une autre épouse, mais pas à la répudiation. Dilfuza et son mari restent en lien à distance, y compris par le biais de remises migratoires régulières, jusqu’à ce que le couple et l’enfant se retrouve à nouveau ensemble en Russie en 2013. Mais le mari de Dilfuza est arrêté en Russie, ce qui la contraint à rentrer de nouveau au village parental au Tadjikistan. C'est dans ce cadre de détention, de précarisation liée à l'absence de remises et de polygynie que Dilfuza est répudiée en 2016. Cela marque aussi son départ à Douchanbé. En arrivant en ville, Dilfuza s’engage rapidement dans un travail de balayeuse. Au printemps 2024, au lendemain de l’arrivée de son fils à la majorité, Dilfuza quitte le Tadjikistan pour travailler en Russie. Le schéma biographique ci-dessous illustre son parcours de vie :
Schéma 3. Le parcours de vie de Dilfuza.
32Pour comprendre la trajectoire de Dilfuza, je vous propose de la regarder en articulation avec celle de son conjoint, mais aussi de l’autre épouse.
Schéma 4. Dilfuza, son mari et la deuxième épouse : articulations en situation de polygynie et de rupture conjugale.
33Comme vous voyez dans le schéma, la trajectoire de Dilfuza est marquée par une évolution de son statut matrimonial. En 2009, en raison de son infertilité, son mariage évolue de la monogamie à la polygynie. Le père du mari vient en Russie pour réaccompagner le couple au Tadjikistan, imposant d’une part le retour de Dilfuza à son village d’origine et, d’autre part, un deuxième mariage à son fils avec une femme supposée fertile. En effet, de nombreux divorces, mais aussi de nombreux mariages polygynes, sont justifiés par l’infertilité réelle ou supposée de l’épouse, soulignant des violences systémiques dans un contexte d'accès très limité aux soins.
34La trajectoire de Dilfuza, représentative de nombreuses femmes rencontrées à Douchanbé, met l’accent sur la façon dont la procréation est une pratique relationnelle de légitimation : l’on devient légitime aux yeux de sa belle-famille dès lors que l’on donne naissance à des enfants, notamment du sexe masculin. Cette légitimité est tout aussi fragile que la fertilité, pouvant être perdu ou remise en cause du jour au lendemain.
35La migration de retour de Dilfuza, de la Russie vers son village d’origine au Tadjikistan, s’inscrit dans un cadre normatif où l’impératif de la procréation conditionne les mobilités. Ce même impératif conditionne l’immobilité de la nouvelle épouse du mari de Dilfuza, en bleu dans le schéma. Cette nouvelle épouse, face à la première expérience familiale en Russie, à laquelle l’infertilité est associée, se voit contrainte à rester au village de la belle-famille. L’expérience de Dilfuza, marquée par la mobilité, mais vécue comme un échec familial puisqu’elle rentre de Russie infertile, change le rapport familial à la belle-fille, dont la « fertilité » est désormais protégée au foyer. « Ils avaient peur qu’il lui arrive la même chose en Russie, alors ils l’ont gardée au village », raconte Dilfuza. En effet, si les relations de care sont centrales lorsqu’il est question de procréation, ces mêmes relations peuvent aussi impliquer contrôle, exploitation et coercition de la part des familles [Borisova, Torno, 2024]. La grande majorité des hommes tadjikistanais qui partent travailler en Russie sont déjà mariés (71 %), sans être pour autant des chefs de famille (79 % sont des enfants des chefs de famille, selon Bakozoda et al., 2019, dans Cleuziou, 2024, p. 163). C’est-à-dire que peu d’entre eux sont en position de force au sein du foyer, les choix parentaux étant souvent respectés.
36Malgré le retour à son village de naissance et le divorce civil, imposés par sa belle-famille, Dilfuza reste liée à son mari. Ce dernier, qui ne souhaitait pas la quitter mais qui a été mis par ses parents devant le fait accompli, voit dans la polygynie un moyen de rester lié à Dilfuza. En passant du statut d’épouse en monogamie à celui d’épouse « secondaire », les mobilités de Dilfuza ne sont plus encadrées par sa belle-famille. En effet, la marginalisation par le réseau familial du mari s’accompagne, en contrepartie, d’une plus grande liberté de se mouvoir. C’est ainsi qu’elle repart en Russie en 2013, pour rejoindre son mari après 4 années passées chez la famille de naissance au village. Ici, la migration offre au couple l'occasion de vivre une relation qui aurait été difficilement soutenable au Tadjikistan en raison du contrôle familial, d’autant plus que les deux familles sont en conflit depuis le divorce civil en 2009. A ce sujet, Hélène Thibault soutient qu'au lieu de voir la polygynie comme une simple réification du patriarcat, il faudrait la considérer comme un moyen pour les individus de négocier – et parfois même de subvertir – les règles patriarcales qui régissent l'institution du mariage au Tadjikistan [Thibault, 2017].
37Malgré la liberté relative, les mariages polygynes présentent divers pièges pour les femmes [Thibault, 2017 ; Cieślewska, 2020 ; Cleuziou, 2024], ce que les contraintes imposées par la situation de détention du conjoint en Russie, dès 2013, mettent en évidence. La bifurcation dans la trajectoire de migration internationale du conjoint (la prison) déclenche une série de conflits au sein du couple. Lorsque le mari est en prison, Dilfuza et son fils ne sont pas aidés par la belle-famille et se retrouvent en difficulté, alors l'autre épouse et enfants bénéficient d'une « bonne vie » (zindagii khub). A cette même période le mari hérite d’un bien, mais sa famille décide d’en faire bénéficier uniquement l'autre femme et enfants. Cela génère plusieurs conflits car le mari ne souhaite pas s'opposer à la propre famille (beaux-parents de Dilfuza). C'est dans ce cadre conflictuel que, en 2016, arrive le divorce religieux.
38Ici, les conflits ne sont pas uniquement marqués par la détention et l’absence de remises, mais aussi par la dénégation de la belle-famille et de l'Etat. La polygynie n’étant pas reconnue par l’Etat tadjikistanais, elle n’est que religieuse (Nikoh), l’enregistrement civil du mariage (Zags) n’étant possible que pour l’une des épouses. Or, nombreuses sont celles qui, comme Dilfuza, tombent dans une impasse juridique. Pour cela, afin de protéger les droits des secondes ou troisièmes épouses, certaines organisations et associations, y compris féministes, sont favorables à la légalisation de la polygynie [Cleuziou, 2024]. C’est dans cette impasse que Dilfuza investit la migration interne, en partant à Douchanbé à la recherche d’un emploi. Elle s’y engage rapidement dans un emploi de balayeuse. La rupture conjugale totale, tant sur le plan civil que religieux, plonge Dilfuza dans un statut que la majorité des enquêtées qualifient d’insoutenable au village : celui de femme répudiée. Si l’âge et le nombre d’enfants sont des éléments essentiels pour comprendre le poids de cette condition, la configuration de la famille d’origine est tout aussi fondamentale. En effet, Dilfuza a 4 frères, dont 3 qui vivent en Russie et 1, marié, qui vit et s’occupe des parents vieillissants au village, la présence de Dilfuza à la maison familiale étant de ce fait difficilement justifiable. La présence de Dilfuza, en tant que femme pouvant se remarier, n’est pas acceptée par la famille de son frère, spécialement par sa belle-sœur. L’entourage de Dilfuza est ainsi, sur différents plans, essentiel pour comprendre son histoire, réaffirmant l’intérêt du principe des « linked lives » (vies interreliées) dans l’étude des parcours de vie [Elder, 1998 ; Gherghel et Saint-Jacques, 2013].
39Or, l’articulation de processus migratoires n’est pas seulement marquée par la précarisation, ce que cette section propose d’analyser. En effet, les articulations peuvent se traduire en ressources, et dépasser la conjugalité. Les migrantes internes peuvent mobiliser les ressources des trajectoires migratoires de leurs proches pour faire face à des problèmes « locaux », tels que des problèmes de santé chez les enfants, le handicap et l’infertilité étant ceux le plus fréquemment mentionnés. Cette mobilisation des ressources peut porter, même si temporairement, les migrantes internes à la migration internationale. L’exemple de Sumaya que nous verrons dans cette dernière partie en rend compte.
40Je rencontre Sumaya pour la première fois à l’hiver 2024, lorsqu’elle jardinait sous la neige dans un parc du centre de la ville. Sumaya est née en 1978 dans un village du district de Nurek, au sud-est de Douchanbé. En 1995, en raison de la guerre civile, elle rejoint le foyer de sa tante paternelle, tandis que sa mère et sa fratrie se réfugient en Ouzbékistan. En 1997, en raison de conflits avec ses cousines, elle fuit Nurek, faisant la connaissance de son mari à Douchanbé. Le cas de Sumaya est exceptionnel puisque sa famille, qui était en exil en Ouzbékistan, ne participe pas à son mariage. Mais son cas est aussi représentatif d’autres femmes mariées durant la guerre civile, qui ont connu des mariages beaucoup plus précaires que la norme, sans enregistrement civil et sans l’implication économique des familles. Malgré son jeune âge, Sumaya se marie avec un homme plus âgé, né en 1962, qui avait déjà été marié, ce qui est plutôt rare pour un premier mariage et représentatif de la situation de précarité.
41Outre le mariage, cette situation de grande précarité se traduit en changement très fréquent de logement, même si elle n’a jamais divorcé. Dans le schéma biographique ci-dessous, vous verrez qu’elle part au village une fois mariée, puis qu’elle retourne à Douchanbé, puis au village à nouveau et ainsi de suite. A Douchanbé, elle change de logement à plusieurs reprises. Outre ces mobilités, Sumaya part travailler en Russie pour 1 an, puis pour 3 ans en Ouzbékistan. Il existe, en langue tadjike, une expression pour définir des personnes qui déménagent souvent : « sarsonu sargardon », que l’on pourrait traduire par errant, ou bien confus et perdu. Cette expression, souvent péjorative, met en évidence la norme résidentielle en vigueur, celle de changer de logement qu’une, maximum deux fois au cours de la vie pour une femme, voire aucune pour un homme (notamment lorsqu’il s’agit du cadet de la famille). Sumaya commence à travailler comme jardinière à la fin de l’année 2023 lorsque son mari est arrêté à Douchanbé. Elle n’avait jamais exercé un emploi formel auparavant, ses expériences précédentes de travail rémunéré se résumant à un travail de couture informel et ponctuel depuis son foyer. Le schéma biographique ci-dessous résumé son parcours de vie :
Schéma 5. Le parcours de vie de Sumaya.
42Sumaya, contrairement aux autres, n’a pas connu de mariage transnational, son mari n’étant jamais parti travailler en Russie. Mais voyons la trajectoire de Sumaya en articulation avec son entourage.
Schéma 6. Sumaya et les ressources migratoires : articulations entre différentes trajectoires migrantes et non-migrantes en contexte de famille transnationale
43Comme il a été mentionné, la famille de Sumaya fuit la guerre civile en 1995, se réfugiant en Ouzbékistan. Sa famille n’est jamais rentrée au Tadjikistan et sa mère a travaillé en Russie de nombreuses années. En 2018, alors que sa mère travaillait toujours en Russie, Sumaya décide de la rejoindre pour financer l’opération de son dernier fils né avec un handicap, le système sanitaire tadjikistanais n’offrant pas de prise en charge adaptée. Sa mère l’aide avec le permis de travail russe, la recherche d’emploi, le logement à Moscou, entre autres. Elle y reste 1 an environ, puis rentre au Tadjikistan pour l’opération.
44Lorsque Sumaya fait appel aux ressources de la migration internationale de sa mère, pour pouvoir elle-même migrer et gagner l’argent nécessaire à l’opération, elle cherche à agir sur la trajectoire de son fils et, par conséquent, sur la sienne de mère, au sein d’un cadre normatif où le corps – productif et reproductif – est une source majeur de stigmatisation sociale. La mobilisation des ressources migratoires peut ainsi dépasser le cadre de la migration interne, portant les enquêtées, même si temporairement, à la migration internationale. C’est ainsi qu’en début de l’année 2021 Sumaya rejoint à nouveau sa mère, désormais en Ouzbékistan, y restant jusqu’à la fin de l’année 2023. Après autant d’années de séparation, que porte-t-elle à rester auprès de sa mère ?
45Rencontrée à l’hiver 2024, j’ai revu Sumaya à chacun de mes trois retours successifs au Tadjikistan. Une dizaine d’entretiens répétés, espacés de plusieurs semaines ou mois, m’ont permis d’accompagner les derniers évènements de sa vie : les années durant lesquelles elle a été seule au foyer avec ses fils en raison de la détention de son mari entre 2023 et 2025, mais aussi le retour de son mari au foyer, le renouvellement de leurs vœux de mariage religieux et les stratégies plus récentes de Sumaya pour acquérir la nationalité russe. Ces entretiens répétés sur trois ans m’ont également permis de voir évoluer son récit, donnant pleinement sens à la dimension subjective du parcours de vie. Il s’agit, en effet, d’une reconstruction qui évolue au cours de la vie, mais qui dépend aussi du contexte dans lequel elle est produite. Les entretiens répétés jouant sur le contexte de production des récits, il est intéressant de voir comment les explications aux « accidents de parcours » y évoluent.
46A l’été 2023, lorsque je lui demande la raison de son séjour en Ouzbékistan après autant d’années de séparation avec sa famille d’origine, elle explique avoir été très malade du dos à cette période, sa mère lui ayant proposé des cures en Ouzbékistan. Lors d’un deuxième entretien, plusieurs mois après le premier, nous revenons sur cet évènement. Elle me dit, cette fois-ci, avoir été agressée par son mari, père de ses 4 fils, ne souhaitant plus vivre avec lui. En l’interrogeant sur sa maladie, elle m’explique qu’elle était aussi malade lors des violences.
47Sumaya explique qu’elle est partie en Ouzbékistan car elle ne souhaitait plus vivre avec son mari. Néanmoins, le divorce ne lui semblait pas envisageable. La migration lui permet ainsi de fuir la violence tout en évitant le divorce ou la répudiation, c’est-à-dire la rupture avec la norme. Mais à la fin 2023, le mari de Sumaya est arrêté, condamné à 5 ans de prison. Elle retourne à Douchanbé pour s’occuper de ses fils qui y étaient restés, et commence à travailler comme jardinière.
48L’exemple de Sumaya montre ainsi que les réseaux transnationaux, et les ressources qui y sont associées, peuvent non seulement dépasser la vie conjugale, mais peuvent même répondre aux violences qui traversent cette dernière.
49Enfin, les migrantes internes peuvent faire appel aux migrations de leurs proches pour faire face à des difficultés bien ancrées localement, notamment dans un contexte d’effondrement du système de protection sociale [Montgomery et al, 2010]. Dans ces cas, les ressources semblent plutôt permettre de rester à l’intérieur du cadre normatif, évitant une trajectoire d’exclusion sociale. Il s’agit d’éviter d’échapper à la norme, qu’il soit celle de la validité, de la fertilité ou de la conjugalité normative. Dans l’exemple de Sumaya, pour éviter la marginalisation sociale de son fils, puis le divorce ou la répudiation, elle fait appel aux ressources de la migration internationale de sa mère.
50A l’instar des travaux qui ont proposé de revisiter l’opposition encore courante entre migrations internes et internationales, cet article s’est efforcé de penser les articulations possibles en contexte tadjikistanais. En mobilisant des approches biographiques, il a cherché à montrer qu’au cours d’une trajectoire, les personnes peuvent non seulement passer d'une échelle à l'autre, comme la littérature le démontre bien, mais également être prises dans des dynamiques socio-spatiales qui ne relèvent pas de la migration interne ou de l'internationale, mais plutôt d'une imbrication des deux.
51Plus précisément, les parcours analysés rendent comptent de la manière dont les vies des femmes rencontrées, migrantes internes au Tadjikistan, sont liées à celles de leurs proches migrants internationaux. Pour de nombreuses femmes, ces entourages sont essentiels pour comprendre leur mobilité vers la ville, mais aussi la suite de leurs parcours de vie dont le travail constitue un tournant important.
52Si la migration internationale du conjoint est centrale dans de nombreuses trajectoires, il reste à redire qu’elle n’est pas la seule source de contraintes ou de ressources pour les trajectoires biographiques féminines. En nous intéressant aux ressources, nous avons pu noter que les migrantes internes peuvent aussi faire appel aux migrations de leurs proches pour faire face à des difficultés bien ancrées localement, y compris dans la conjugalité. Ainsi, les articulations de processus migratoires s’inscrivent également dans un contexte spécifique, d’effondrement du système de protection sociale et de précarité juridique, notamment pour les femmes.
53Les exemples soulignent enfin que l’expérience migratoire ne se réduit pas à la seule mobilité. Pour de nombreuses femmes, le travail constitue la conséquence concrète de la bifurcation dans la trajectoire biographique du conjoint et migrant international. Mais tel que nous avons vu, l’engagement dans des activités professionnelles telles que le balayage ou le jardinage — des métiers localement associés aux « femmes du village » — réaffirme leur propre position de migrantes en ville. Enfin, un résultat qui renforce l’importance de conceptualiser tant la migration internationale que l’interne comme des parcours de vie plutôt que comme une série d’événements qui s’enchaînent et s’entrecroisent.