1Au recensement de 2020, on dénombre près de 500 000 natifs des départements et régions d’outre-mer (Drom) résidant dans l’Hexagone. Cela représente un quart de l’ensemble des personnes nées en outre-mer. La massification des migrations vers l’Hexagone a débuté dans les années 1950, à la suite de la départementalisation de 1946, et s’est accompagnée d’une politique migratoire qui considère la mobilité des Dromiens comme une solution palliative aux inégalités de développement et une marque de solidarité de la nation française envers ses territoires d’Outre-mer [Gay, 2003]. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’intervient la création du Bureau de Migration intéressant les Départements français d’outre-mer (BUMIDOM). Créée par le gouvernement français, la société d’État aura, entre 1963 et 1981, la fonction d’organiser, d’encadrer et d’accélérer l’émigration des Français d’Outre-mer vers l’Hexagone. La mise en place du BUMIDOM relèvera de la volonté de désamorcer la crise sociale latente en Outre-mer, que les autorités attribuent à la surpopulation, tout en palliant le manque de main d’œuvre dans l’Hexagone, particulièrement sur les emplois publics peu qualifiés auxquels ne peuvent prétendre les populations arrivant de l’étranger [Gay, 2003 ; Haddad, 2018 ; Pattieu, 2016].
2Pendant vingt ans, plus de 160 000 français originaires des Outre-mer, dont plus de la moitié native des Antilles, émigrent en France hexagonale avec le concours du BUMIDOM. Il s’agit majoritairement de jeunes âgés de 18 à 25 ans orientés vers une formation professionnelle (métiers de l’industrie et du bâtiment pour les hommes, métiers du service aux personnes pour les femmes), ou placés dans un emploi de la fonction publique ou dans le secteur automobile [Pattieu, 2016]. Le BUMIDOM permet la migration de personnes qui autrement n’y auraient pas eu accès : les moins favorisés partent via l’institution tandis que les plus aisés migrent par leurs propres moyens [Haddad, 2020a]. Parallèlement à l’émigration encadrée, on estime sur la même période des départs spontanés tout aussi importants. Ainsi, près d’un tiers des adultes résidants actuellement en Guadeloupe et Martinique connaissent au cours de leur vie une expérience de migration durable, c’est-à-dire d’au moins 6 mois consécutifs [Marie, Breton, Floury, Crouzet, Chanteur, et al., 2023 ; Marie, Breton, Floury, Crouzet, Salibekyan-Rosain, et al., 2023]. Ces flux migratoires ont un impact considérable sur les structures démographiques de ces départements [Domenach et Picouet, 1993 ; Rallu, 1997; Marie et Temporal, 2011]. Elles sont notamment responsables du « creux » observé sur la pyramide des âges entre 20 et 45 ans, accentuant le phénomène de vieillissement démographique auxquels sont confrontées les Antilles [Crouzet, 2022]. En outre, l’émigration massive redéfinit et réorganise les unités familiales antillaises. Elle donne à repenser le faire-famille, entendu comme la manière dont les relations familiales se (main)tiennent et se transforment [Danican, 2023].
3Le BUMIDOM intervient dans la prise en charge du transport lié à l’émigration, le placement en emploi et l’intégration par le logement, mais aussi par l’accompagnement social des Français d’outre-mer, jouant un rôle d’intermédiation qui distingue nettement sa politique des autres actions migratoires de l’État [Bidet, Haddad et Veron, 2025]. La prise en charge holistique de la migration est un incitatif de taille pour ceux qui voient dans la migration organisée un espace sécurisant, et un substitut au cadre familial [Danican, 2023]. L’objectif de promotion sociale et les opportunités inaccessibles en Outre-mer sont mis en avant. Si l’institution nourrit l’idée selon laquelle l’« avenir est ailleurs », la politique consiste, dans les faits, au placement dans des filières migratoires genrées [Condon, 2008] qui ne tiennent pas toujours compte des projets des candidats [Pattieu, 2025]. Aussi, bien que la participation au programme migratoire ait pour base le volontariat, elle renvoie au traitement différencié selon la place dans le cycle de vie [Bidet, Haddad et Veron, 2025]. Le BUMIDOM privilégie une migration jeune et célibataire, qu’il oriente principalement dans des centres de formation et d’adaptation en France hexagonale, tout en accélérant, notamment dans la deuxième moitié de sa période d’activité, le regroupement familial, afin de maintenir les migrants installés et stabiliser les familles en France hexagonale en vue d’un établissement définitif hors des départements d’origine. De la nécessité de réguler l’accroissement démographique antillais et de répondre aux exigences de l’industrialisation nationale d’après-guerre, cette politique contribue à l’institutionnalisation d’une « spécificité domienne » en France [Pattieu, 2016]. Par l’encadrement et l’application qu’il suppose, le BUMIDOM, comme pensée d’État [Sayad, 1999], consiste en un aller-simple sans prise en considération d’un retour aux départements de naissance, influençant les trajectoires individuelles et collectives des Français d’outre-mer.
4Une analyse sur deux échelles permet une mise en relation du discours performatif de l’institution et l’expérience migratoire des participants du programme. On s’aperçoit que les intérêts politiques convergent tant bien que mal avec ceux des migrants, dotés d’intentionnalité et d’agentivité [Gherghel, 2013]. Pour les participants du programme, l’émigration répond à certaines aspirations individuelles ; elle offre la possibilité d’améliorer ses conditions de vie, et celles de la famille, y compris des membres non migrants. De la tension entre les opportunités et contraintes qu’elle suppose, l’expérience migratoire concerne à la fois la trajectoire professionnelle, résidentielle et familiale. La spécificité de la prise en charge donne lieu à une mise en domesticité et tentative de contrôle de l’intime et du faire-famille des personnes migrantes par l’organisme [Danican, à paraître]. Puisqu’elle renvoie également aux conditions prémigratoires marquées par des situations économique et sociale complexes, l’émigration avec le BUMIDOM se comprend comme une expérience marquante, parfois « honteuse et douloureuse » [Lirus, 2016], autant pour ceux qui sont partis, que ceux qui sont restés, interreliant ainsi des parcours de vie [Gaudet, 2013 ; Gherghel, 2013].
5La transition démographique, entamée au début des années 1950 dans les deux départements français des Antilles, parmi les plus rapides au monde, a fortement réduit la taille des foyers. Dans le même temps, la migration a contribué à leur éclatement géographique. Aujourd’hui la « famille à distance » (parents dans un Drom, enfants ailleurs) est une réalité expérimentée par de nombreux Antillais : les premiers résultats de l’enquête Migration, Famille et Vieillissement de 2020-2021 (MFV-2) montrent que 60 % des parents âgés de 50 à 79 ans en Martinique et 64 % en Guadeloupe ont au moins un enfant résidant en dehors du département [Marie et al., 2023]. Avoir des enfants à distance est d’autant plus fréquent pour les personnes qui ont elles-mêmes vécu une expérience de migration d’au moins 6 mois hors de leur Drom de naissance [Beaugendre, et al., 2016]. Il n’existe aucune barrière légale à la migration Drom-Hexagone, toutefois, la grande distance géographique, les coûts et difficultés qui s’y rapportent rendent les situations de « famille à distance » telles que vécues par les Dromiens proche des réalités que connaissent les familles transnationales [Beauchemin et Safi, 2020 ; Danican, 2023 ; Razy et Baby-Collin, 2011]. En effet, on ne peut ignorer les défis d’adaptation et d’intégration que supposent cette migration, pourtant interne aux frontières nationales [Bidet et al., 2025 ; Danican, 2023 ; Giraud et Marie,1988 ; Constant, 1987]. Dans un rapport social qui relève tantôt de la postcolonialité, tantôt d’une colonialité inachevée [Curtius, 2010], les Antillais apprennent à faire-famille dans des temporalités et espaces géographiques divers [Séraphin, 2016]. La distance vient reconfigurer les moyens de communication, autant qu’elle suppose une remise en question du maintien (ou non) des liens sociaux et affectifs [Danican, à paraître]. La question du maintien des liens familiaux par-delà la distance se pose particulièrement dans le contexte de vieillissement accéléré que connaissent actuellement les sociétés antillaises, dont le système de prise en charge des aînés repose encore largement sur les solidarités intergénérationnelles. Les personnes ayant connu une expérience de migration au cours de leur vie ont une plus forte probabilité de voir leurs enfants vivre en dehors des Antilles [Beaugendre et al., 2018], ce qui constitue un frein à l’entraide. Toutefois, malgré les milliers de kilomètres séparant parents et enfants, les solidarités familiales continuent à s’exercer sous des formes variées [Crouzet, 2024 ; Ferné, 2022] : des contacts étroits se maintiennent entre les membres de la parentèle par-delà la distance géographique, et les familles s’adaptent pour venir en soutien à ceux qui en ont besoin. Il importe de se pencher sur les transformations sociales liées à l’émigration [Mondain et al., 2012] ; et notamment sur l’articulation famille, genre, et migration, ce qui suppose de s’attarder sur la manière dont le phénomène migratoire concerne et affecte les relations familiales, en tenant compte de la différenciation selon le genre.
6Notre article propose de s’intéresser aux enjeux et défis du faire-famille pour les Français originaires des Antilles ayant émigré en France hexagonale à partir des années 1960. Il s’agit plus exactement de comprendre comment la (re)composition familiale s’est inscrite dans les parcours de vie, et ainsi mieux appréhender ce qu’a signifié « faire-famille » pour les Français d’outre-mer dans les années BUMIDOM (1963-1981). Par le biais d’une démarche interdisciplinaire (démographie et sociologie) mêlant méthodes quantitatives et qualitatives, nous proposons un regard croisé sur la transformation des structures et dynamiques des familles antillaises. Nous questionnons ainsi les enjeux du faire-famille autour du processus déclencheur qu’a été la mobilité volontaire vers la France hexagonale, et plus particulièrement celle possible par le concours du BUMIDOM.
- 1 Dans les enquêtes MFV, on nomme « natif de retour » les personnes nées dans un Drom et qui ont vécu (...)
7Nous mobilisons les données issues des enquêtes Migrations, Famille et Vieillissement (MFV), réalisées par l’Ined et l’Insee dans les quatre Drom historiques en 2009-2010 (MFV-1), puis en 2020-2021 (MFV-2) [Marie, 2014]. Les deux enquêtes sont passées auprès d’échantillons différents, mais avec un questionnaire identique, permettant de regrouper les données issues des deux enquêtes dans une approche par génération, afin d’augmenter la taille de l’échantillon étudié. Les enquêtes MFV n’étant passées qu’auprès de la population résidant dans un Drom, notre population d’étude se restreint aux « natifs de retour »1 de Guadeloupe et Martinique, excluant de fait les personnes parties sans revenir. Nous nous intéressons aux personnes nées entre 1929 et 1971, soit âgées entre 50 et 79 ans au moment de l’enquête, en 2010 ou en 2020 (n = 2 618). Cela permet de suivre leur trajectoire familiale et migratoire sur l’ensemble de leur vie adulte (de 18 à 49 ans), et englobe les générations qui ont pu partir dans le cadre du BUMIDOM, bien que l’échantillon retenu englobe toutes les migrations, quel qu’en soit le cadre.
8Grâce aux informations biographiques rétrospectives collectées dans les enquêtes MFV, nous pouvons reconstituer la situation conjugale, familiale et migratoire des natifs de retour de Guadeloupe et Martinique chaque année entre 18 et 49 ans. Nous mettons alors en œuvre une méthode d’analyse des séquences pour classifier ces trajectoires familiales et migratoires, via la méthode d’appariement optimal (optimal matching), afin de définir des « trajectoires-types » de parcours familial et migratoire. Cette méthode permet une approche dynamique et longitudinale des situations individuelles, et offre une vision synthétique de trajectoires complexes, en restituant quantitativement les logiques des parcours individuels [Robette et Thibault, 2009].
9Les trajectoires-types, étant reconstituées à partir de données rétrospectives, ne sont pas exemptes de biais liés à des problèmes de mémoire (d’autant plus probables que certains individus sont âgés de plus de 70 ans au moment de l’enquête) ou des omissions, volontaires ou non. Par ailleurs, le questionnaire ne permet pas de reconstituer entièrement les trajectoires conjugales très fragmentées (plus de 4 unions différentes), ou les trajectoires migratoires faites de nombreux séjours successifs (seuls le premier et le dernier séjour de 6 mois ou plus hors du département sont documentés). Ces situations sont cependant peu fréquentes : 8 individus seulement ont indiqué avoir eu 4 conjoints différents, et 8 % de l’échantillon a connu plus de deux migrations d’au moins 6 mois.
10Cette analyse est complétée par l’exploitation d’un corpus de trente entretiens individuels semi-dirigés menés en 2022 avec des personnes originaires de la Guadeloupe qui ont participé au BUMIDOM. Les entretiens ont été réalisés dans le cadre d’un projet doctoral visant à comprendre la manière dont la migration avec le BUMIDOM a influencé les parcours de vie des participants du programme d’émigration offert par l’institution d’État. Le panel de participants interrogés est constitué de vingt femmes et dix hommes âgés de 64 à 87 ans en 2022. Leur recrutement a été possible à la suite d’appels à participation diffusés en français sur les réseaux sociaux et dans des groupes reconnus pour leur entraide et solidarité, en Guadeloupe et au sein de la communauté antillaise en France hexagonale. C’est cependant par le biais d’annonces radiophoniques que la majorité du panel a été rejoint. En plus de se révéler le moyen de communication le plus adapté pour rejoindre la « population cible », cette méthode a également eu pour avantage de limiter les intermédiaires entre participants et chercheur, un atout pour une participation libre et éclairée. La forte teneur inductive de l’étude a conduit à écarter le critère de représentativité que suppose un échantillon. Le nombre de femmes interrogées s’est avéré supérieur à celui des hommes. La collecte a ainsi été marquée par une quantité et une qualité de données inattendues quant au rapport et dynamiques de genre de l’expérience migratoire.
11La perspective sociologique du parcours de vie permet de saisir les réalités du faire-famille, à savoir les (trans)formations du lien familial en contexte migratoire [Gaudet, 2013]. À partir des cinq principes sur lesquels elle se fonde, à savoir : le développement tout au long de la vie (1) ; l’intentionnalité des individus (2) ; l’insertion des vies dans le temps et dans l’espace (3) ; la temporalité des transitions (4) ; et l’interrelation des vies (5), elle offre un cadre d’analyse cohérent qui regroupe de nombreuses dimensions de la vie sociale [Fleury, 2013], et facilite ainsi la compréhension de l’action, des choix et non choix qui jalonnent les parcours.
12Si l’analyse qualitative des récits d’expériences migratoires permet une fine compréhension des parcours [Collet et Veith, 2013 ; Gaudet, 2013], la flexibilité et l’ouverture que suppose la collecte de donnée par entretien semi-directif a permis d’aborder des dimensions que nous n’envisagions pas initialement, telles que le faire-famille ou l’appréhension de la mise en domesticité dans les parcours. Par la parole, les participants ont donné sens à leur choix et non-choix. La méthode des récits de vie [Bertaux, 2016] appliquée a eu pour avantage de recueillir les représentations, les significations, et connaissances du point de vue des migrants. Aussi, la récurrence des récits a donné lieu à la formation d’une trajectoire collective, que l’on peut mettre en relation avec les « trajectoires-types », mises en lumière par l’analyse des séquences.
13L’échantillon qualitatif n’a aucune prétention à être exhaustif, mais vise plutôt à apporter des éléments de compréhension. L’analyse qualitative des expériences permet de saisir, dans une démarche sociologique de l’action sociale, la portée et la signification des décisions et orientations des parcours, offrant ainsi un regard interdisciplinaire et croisé qui contribue à enrichir la compréhension de la (re)composition des familles antillaises en contexte migratoire. On ne peut toutefois prétendre accoler les récits aux données quantitatives, ne serait-ce que parce que la population-cible des deux échantillons n’est pas la même. On ne peut donc que les lire en parallèle pour obtenir ou un aperçu du faire-famille en contexte de migration.
14Les enquêtes MFV collectent un grand nombre d’informations biographiques rétrospectives sur le parcours familial et migratoire des individus : dates d’union et de désunion, dates de naissance, de décès et de décohabitation des enfants, dates de départ et de retour pour les séjours de plus de six mois hors du département. Grâce à ces informations, nous pouvons reconstituer précisément les trajectoires familiales des natifs de retour sur l’ensemble de leur vie adulte, c’est-à-dire entre 18 et 50 ans. À chaque âge sur cet intervalle, nous savons si les personnes sont : (1) en couple (cohabitant ou non) ou hors couple ; (2) avec ou sans enfants cohabitants ; (3) dans leur Drom de naissance ou en migration.
- 2 Les principales caractéristiques sociodémographiques, migratoires et familiales des individus de ch (...)
15À partir de la combinaison de ces trois éléments, nous déterminons « l’état » de la personne à chaque âge. La trajectoire familiale et migratoire de la personne correspond à la succession de ces états tout au long de sa vie adulte. Nous classifions ensuite les trajectoires en réalisant une classification ascendante hiérarchique sur la matrice des distances, obtenue par la méthode d’appariement optimal (optimal matching) à coûts constants. La partition retenue est une partition en 6 classes2 (figure 1). Les classes ainsi formées sont ensuite décrites à partir des informations recueillies dans les enquêtes MFV sur les caractéristiques du plus long séjour hors du Drom, la situation conjugale actuelle, et les caractéristiques des enfants le cas échéant.
Figure 1 : Classes de trajectoires familiales et migratoires entre 18 et 50 ans des natifs de retour de Guadeloupe et Martinique
Champ : Natifs de retour nés entre 1929 et 1971, âgés de 50 à 79 ans et résidant en Guadeloupe ou Martinique au moment de l'enquête.
Sources : enquêtes Ined-Insee MFV-1 (2009-2010) et MFV-2 (2020-2021)
Lecture : Les couleurs changent en fonction des changements d’état des individus.
Légende :
C : en couple / HC : hors couple
E : avec des enfants cohabitants / SE : sans enfants cohabitants
D : vit dans le Drom / M : est en migration
La couleur violet foncé (C_E_D) correspond ainsi aux âges où l’individu est en couple, avec des enfants cohabitants, et vit dans son Drom de naissance
16Cette classe regroupe des individus dont la vie adulte s’est déroulée essentiellement dans le Drom de naissance, hors couple et sans enfant. Leur expérience de migration est faite de séjours relativement courts comparativement aux autres classes : 25 % sont partis 1 an ou moins, 75 % moins de 9 ans (durée médiane : 3 ans). Les départs ont eu lieu plutôt en début de vie adulte, pour trouver un emploi (38 %), faire son service militaire (25 %), ou poursuivre des études (20 %). Même si la majorité est partie à destination de l’Hexagone, on retrouve dans cette classe davantage de personnes ayant réalisé leur plus longue expérience de migration dans un autre Drom (17 %).
17Pour ceux qui ont eu un conjoint, cette mise en couple s’est faite relativement tardivement dans leur vie adulte. De ce fait, au moment de l’enquête ces personnes sont pour la majorité célibataires ou divorcés, et ont 0,5 enfant en moyenne.
18C’est un profil plutôt masculin (60 %), et « jeune », qui surreprésente les générations nées après 1960. 2 % des personnes de cette classe sont partis avec le BUMIDOM.
19Les personnes de cette classe ont vécu l’essentiel de leur vie adulte dans leur Drom de naissance. Leurs séjours hors du département ont eu lieu plus tardivement dans leur vie, comparativement aux autres classes (âge moyen au départ : 28 ans), pour une durée médiane de 4 ans. L’emploi est le principal motif de départ (38 %), suivi par les motifs familiaux (21 %), les études (15 %), et le service militaire (14 %).
20Elles se caractérisent par une trajectoire familiale marquée par de longues périodes vécues en situation de monoparentalité (hors couple mais avec un ou plusieurs enfants cohabitants). Les personnes qui ont vécu en couple l’ont été soit tardivement dans leur trajectoire, soit ont connu des ruptures conjugales. Elles ont eu en moyenne 2,6 enfants, majoritairement nés dans le département, et la moitié de ces enfants vivaient aussi dans le département au moment de l’enquête, indiquant une construction familiale principalement en dehors des expériences de migration.
21Ce profil est plutôt féminin (65 %). 4 % des personnes de cette classe ont eu recours à l’aide du BUMIDOM pour partir hors de leur Drom de naissance.
22Cette classe rassemble des individus qui ont quitté leur département de naissance à un âge relativement jeune (23 ans en moyenne), à destination de l’Hexagone pour la quasi-totalité (94 %). L’emploi est cité par plus des 2/3 (68 %) comme motif de départ. Ils sont ensuite restés et ont établi leur vie de famille sur le lieu de migration. La durée médiane du séjour est de 23 ans, et 25 % sont partis pendant plus de 32 ans.
23Ces personnes ont eu en moyenne 3 enfants, mais au moment de l’enquête, elles ont en moyenne 0,9 enfant vivant dans le même Drom qu’elles. Un peu plus de la moitié (54 %), ont d’ailleurs donné naissance à tous leurs enfants sur leur lieu de migration, conséquence de la construction de leur vie familiale en dehors du département. Toutefois, bien que la mise en union ait souvent eu lieu pendant la migration, leur conjoint est rarement natif de l’Hexagone : parmi les 2/3 en couple au moment de l’enquête, 80 % le sont avec une personne native du même Drom, et 11 % avec une personne native d’un autre Drom.
24Il s’agit d’un profil équilibré en termes de genre, et qui surreprésente les générations « anciennes » (nées avant 1950). C’est dans cette classe que l’on retrouve le plus de personnes parties avec le concours du BUMIDOM : elles représentent 12 % de l’ensemble des individus constituant la classe.
25Dans cette classe, on retrouve des personnes dont la vie adulte s’est déroulée essentiellement en dehors du Drom de naissance. Tout comme dans la classe 3, il s’agit de personnes qui ont quitté le département à un âge relativement jeune (22 ans en moyenne, écart-type : 4,2 ans), pour un long séjour : entre 10 et 50 années ont été vécues sur le lieu de migration, pour une durée médiane de 30 ans. Le motif de départ est essentiellement l’emploi (65 %), et le lieu du séjour, l’Hexagone (90 %).
26Ces personnes, comme celles de la classe 2, ont vécu des périodes durables en situation de monoparentalité. Elles ont souvent connu des ruptures conjugales : les divorcés (30 %) et les veufs (13 %) au moment de l’enquête sont surreprésentés dans cette classe. Elles ont eu en moyenne 2,5 enfants, nés pour la plupart pendant la période de migration. De ce fait, au moment de l’enquête la majorité des enfants vivaient en dehors du Drom (0,7 enfant dans le département en moyenne).
27Ce profil rassemble une large majorité de femmes (68 %), et surreprésente les générations les plus anciennes (avant 1950). 5 % des personnes de cette classe sont parties avec le BUMIDOM.
28Les personnes de cette classe ont vécu la majeure partie de leur vie adulte dans leur Drom de naissance, en couple et avec des enfants. Leurs trajectoires migratoires sont un peu plus variées. On retrouve dans ce profil une diversité plus grande de motifs de départs : 32 % sont partis pour trouver un emploi, 24 % pour faire leur service militaire, 16 % pour un motif familial, 15 % pour les études, et 7 % pour des vacances. On y trouve aussi plus fréquemment des trajectoires faites de départs plus tardifs et répétés tout au long de la vie adulte. De ce fait, l’âge moyen au départ est le plus élevé (28 ans), et la durée de séjour est relativement courte : 75 % sont partis moins de 6 ans (durée médiane : 1 an).
29Au moment de l’enquête, les 2/3 sont mariées, la plupart du temps avec un natif du même Drom (87 %). Elles ont en moyenne 2,9 enfants, tous nés dans le département dans 73 % des cas. Il s’agit de la classe qui a le plus d’enfants résidant dans le même Drom au moment de l’enquête (1,6 enfant dans le département en moyenne). Leur vie familiale s’est ainsi construite en dehors de leur expérience de migration.
30Il s’agit d’un profil plutôt masculin (57 %), et qui rassemble peu de personnes parties via le BUMIDOM (2,5 %).
31Cette classe regroupe des personnes qui ont vécu la plupart de leur vie adulte sans enfants cohabitants. Leurs trajectoires conjugales et migratoires, en revanche, varient : près de la moitié (47 %) sont en couple au moment de l’enquête, mais cette classe surreprésente aussi les personnes célibataires (34 %). Quant à la trajectoire migratoire, les durées de séjour sont les plus variables dans ce groupe : 25 % sont partis 6 ans ou moins, tandis que 25 % sont partis plus de 30 ans, pour une durée médiane de séjour de 22 ans. Ils sont partis jeunes (23 ans en moyenne), pour trouver un emploi (51 %), effectuer leur service militaire (16 %), ou pour un motif familial (14 %).
32Ce profil est aux plutôt masculin (59 %), et 6 % sont partis avec l’aide du BUMIDOM.
33Les classes se sont ainsi construites en « miroir » : on retrouve les mêmes trajectoires familiales, mais vécues principalement dans le Drom (classes 1, 2 et 5) ou hors du Drom (classes 3, 4 et 6).
34Les classes 1, 2 et 5 sont composées de personnes dont la vie de famille s’est construite dans le département de naissance, en dehors des expériences de migration. Pour la plupart, la migration a lieu en début de vie adulte, avec un retour après quelques années, puis la vie de famille s’établit après le retour dans le département. C’est notamment le cas des hommes pour qui la seule expérience de migration durable est celle liée au service militaire. On retrouve également de personnes qui sont parties pendant leur enfance, ou plus tardivement, pour des motifs tels que des visites à la famille, des vacances, etc. L’âge au départ du plus long séjour hors du Drom présente une plus grande variabilité dans ces classes, témoignant de motifs de départs plus diversifiés (figure 2). Dans tous les cas, leur migration n’est pas une étape constitutive de leur parcours familial. Cependant, comme la plupart des expériences migratoires ont eu lieu en début de vie adulte, elles ont pu avoir pour effet de reculer l’entrée en parenté, repoussé à après le retour. L’âge médian à la première naissance est en effet un peu plus élevé dans les classes 2 et 5 (resp. 25 et 27 ans contre 24 ans dans les classes 3 et 4), et 25 % des personnes de ces deux classes ont eu leur premier enfant à plus de 30 ans (figure 3). Leur expérience de migration, en moyenne beaucoup plus courte que dans les trois autres classes, a également eu un impact moindre sur les lieux de la famille, puisque les situations de « famille à distance » sont peu fréquentes dans ces classes.
Figure 2
Figure 3
35À l’opposé, les classes 3, 4 et 6 rassemblent les personnes qui sont parties durablement, au moment de l’insertion sur le marché du travail pour la majorité, et qui ont établi leur vie de famille, le cas échéant, sur le lieu de migration. Pour ces personnes ayant vécu très longtemps hors des Antilles, cette expérience de migration continue à marquer leur famille à travers les lieux de vie des membres de la parentèle : ils sont nombreux à expérimenter la « famille à distance », puisque leurs enfants, pour ceux qui en ont, vivent en dehors du département. Les personnes des classes 3 et 4 ont en effet respectivement 3 et 2,5 enfants en moyenne, mais seulement 1,2 et 0,9 (resp.) vivant dans le même département qu’elles au moment de l’enquête.
36On retrouve dans ces classes 86 % des individus partis avec l’aide du BUMIDOM, et particulièrement dans la classe 3 (vie en couple avec enfants, hors du Drom), qui en regroupe à elle seule près de la moitié (49 %). Les « Bumidomiens » représentent une très faible proportion de l’échantillon étudié (5 %, n = 133), aussi la prudence est de mise dans les conclusions les concernant, compte tenu de l’ampleur des mouvements migratoires via le BUMIDOM, n’en compter que si peu parmi les « natifs de retour » confirme que l’institution a favorisé des migrations durables, la plupart étant encore dans l’Hexagone après l’âge de 50 ans. Parmi les « natifs de retour », la présence de ceux partis par l’intermédiaire du BUMIDOM essentiellement dans les classes 3, 4 et 6 indique une construction familiale selon la norme hexagonale de la famille nucléaire.
- 3 Les principales caractéristiques socio-démographiques et familiales des participants aux entretiens (...)
- 4 Ou dernier conjoint, dans le cas des personnes veuves ou divorcées.
37Quelle que soit la classe, on constate que les personnes en couple au moment de l’enquête le sont très majoritairement avec un natif du même Drom (85 %). Même pour ceux dont la vie conjugale s’est formée sur le lieu de migration, un lien du département de naissance s’est maintenu via le choix du conjoint, qui la plupart du temps est natif du même département : soit parce que le couple s’est formé avant le départ, soit parce qu’ils ont fréquenté des cercles de sociabilités composés de personnes issues de la même île sur le lieu de migration. Cette tendance à choisir un conjoint de la même origine que soi se retrouve également dans le panel de personnes interrogées3. Le conjoint4 est rarement natif de l’Hexagone ou d’un pays étranger, mais plutôt d’un Drom. Un peu plus des 2/3 des participants (21/30) ont fréquenté une personne également originaire de la Guadeloupe (soit le même Drom que le participant à l’étude), et sur les 18 personnes de la catégorie « marié ou veuf », 14 se sont unies à une personne également native de la Guadeloupe, et 4 à une personne native d’un autre Drom. Pour les 12 interrogés que l’on retrouve dans la catégorie « non marié », plus de la moitié (7) a eu une relation durable avec une personne native du même Drom. On peut alors supposer un lien entre l’origine du conjoint et l’état matrimonial, ainsi qu’entre l’origine du conjoint et la durée de la relation. Ces observations concernant l’analyse quantitative comme qualitative, peuvent toutefois provenir d’un biais de sélection : notre champ d’étude se limite aux personnes revenues vivre dans leur département de naissance. Celles dont le conjoint est natif de l’Hexagone ont pu choisir de s’établir définitivement sur le lieu de migration.
38L’enquête qualitative rapporte également une construction familiale majoritairement sur le lieu de migration. À l’exception de quatre participants qui ont connu la parentalité avant l’émigration, les familles, unités formées de parents et d’enfants, se sont construites en France hexagonale, dans la continuité de l’expérience individuelle et migratoire des deux membres du couple. Au moment de l’entretien, aucun participant n’avait la totalité de ses enfants vivant en Guadeloupe, tandis que 19 d’entre eux avaient tous leurs enfants en dehors de la Guadeloupe.
39Si 2 des participants n’ont jamais eu d’enfant, 24 des personnes interrogées ont eu des enfants, et ont connu la parentalité en France hexagonale, soit au cours de leur migration. 4 des 30 participants ont au moins un enfant avant de quitter la Guadeloupe avec le BUMIDOM. Toutes ces personnes sont des femmes et elles ont entre 1 et 4 enfants au moment du départ. On retrouve d’ailleurs les caractéristiques du modèle familial antillais, marqué par la monoparentalité [Lefaucheur, 2014]. Dans le cas de plusieurs des femmes ayant eu des enfants avant la migration, un certain malaise voire une incohérence ont été observé lorsqu’il s’agissait d’évoquer les débuts de la parentalité, et plus particulièrement l’âge des candidates à la naissance des enfants avant l’émigration, supposant des grossesses survenues à des âges précoces et parfois non désirées, à l’instar de leurs mères avant elles. À ce sujet, certaines candidates et candidats déclarent être « nés dans des conditions particulières » :
« Ma mère a été victime d’un concours parce qu’ils étaient plusieurs à la zyeuter. Et c’est mon père finalement qui a remporté le « trophée ». Mon père était marié à une autre femme. » (F.J-B)
40Si plusieurs participants relatent une société marquée par les pratiques masculines de pluripartenariat, [Lefaucheur, 2014], le lègue matrifocal [Charbit, 1980 ; Mulot, 2013 ; Mulot et al., 2023 ; Régnier-Loilier, 2025] n’est pas moindre ; la structure familiale se caractérise et se défend par la position centrale et prépondérante de la mère, et l’absence ou marginalité du père [Gobert, 2007]. On constatera également que les trajectoires des femmes, migrantes ou non, sont particulièrement affectées par la migration.
- 5 Cette modalité regroupe à la fois les migrations pour rechercher un emploi, suivre une formation pr (...)
41Les motifs liés à l’emploi [Marie et Rallu, 2004]5 dominent les raisons citées par les répondants aux enquêtes MFV quant au motif principal du départ pour le plus long séjour hors du département (43 % des personnes, toutes classes confondues). Les raisons familiales n’arrivent qu’en troisième position (16 %), derrière le service militaire (17 %). Dans les classes 3, 4, et 6 (séjours de longue durée), le motif « Emploi » est même cité par plus de la moitié des personnes, et jusqu’à 68 % dans la classe 3, qui rassemble la majorité des départs liés au BUMIDOM (tableau 1).
Tableau 1 : Principal motif du départ pour le plus long séjour hors du Drom, selon la classe et le sexe (en %)
|
Hommes
|
|
|
Etudes
|
Emploi
|
Famille
|
Service militaire
|
Raison médicale
|
Vacances
|
Autre
|
Total
|
|
classe.1
|
13.1
|
35.5
|
7.1
|
41.5
|
2.2
|
0.0
|
0.5
|
100
|
|
classe.2
|
14.0
|
31.2
|
10.2
|
39.8
|
2.2
|
2.2
|
0.5
|
100
|
|
classe.3
|
7.0
|
71.6
|
8.1
|
10.3
|
0.4
|
0.4
|
2.2
|
100
|
|
classe.4
|
3.8
|
61.5
|
11.5
|
19.2
|
0.0
|
3.8
|
0.0
|
100
|
|
classe.5
|
13.2
|
32.2
|
6.3
|
41.6
|
1.9
|
3.9
|
0.9
|
100
|
|
classe.6
|
9.2
|
49.4
|
4.6
|
27.6
|
2.3
|
3.4
|
3.4
|
100
|
|
Ensemble
|
11.6
|
42.2
|
7.3
|
33.7
|
1.6
|
2.4
|
1.2
|
100
|
|
Femmes
|
|
classe.1
|
30.3
|
41.0
|
18.9
|
0.8
|
4.1
|
4.1
|
0.8
|
100
|
|
classe.2
|
15.7
|
41.2
|
27.2
|
0.3
|
7.2
|
6.4
|
2.0
|
100
|
|
classe.3
|
7.1
|
64.3
|
24.3
|
0.8
|
0.8
|
1.2
|
1.6
|
100
|
|
classe.4
|
10.9
|
67.3
|
16.4
|
0.0
|
0.0
|
3.6
|
1.8
|
100
|
|
classe.5
|
18.3
|
31.1
|
29.0
|
0.2
|
9.4
|
11.2
|
0.9
|
100
|
|
classe.6
|
11.5
|
54.1
|
26.2
|
0.0
|
3.3
|
4.9
|
0.0
|
100
|
|
Ensemble
|
15.8
|
44.0
|
25.9
|
0.4
|
5.9
|
6.6
|
1.3
|
100
|
Champ : Natifs de retour nés entre 1929 et 1971, âgés de 50 à 79 ans et résidant en Guadeloupe ou Martinique au moment de l'enquête.
Sources : enquêtes Ined-Insee MFV-1 (2009-2010) et MFV-2 (2020-2021)
Lecture : 13,1 % des hommes de la classe 1 ont déclaré avoir quitté leur Drom de naissance pour un motif lié aux études.
42Bien que tous les participants de l’étude mentionnent la présence de difficultés financières et professionnelles avant l’émigration, les entretiens montrent que les motivations et raisons du départ avec le BUMIDOM se comprennent immanquablement à l’aune des configurations et logiques familiales. La famille influe à la fois sur les départs et les retours dans les trajectoires migratoires liées au BUMIDOM : tantôt perçue comme source de contrainte ou de rejet, elle motive la migration ; tantôt investie comme lieu d’attachement, elle en limite la durée et conditionne le retour. Certains aspirants au départ sont en quête d’autonomie vis-à-vis de leur entourage. C’est le cas d’H.L qui voit l’émigration comme une solution d’éloignement avec sa mère avec qui elle entretient des relations conflictuelles. L’émigration est une porte de sortie, elle représente à la fois une opportunité d’épanouissement professionnel, d’indépendance financière et la possibilité de s’émanciper de sa mère :
« Lorsque ma mère m’a demandé quand est-ce que je reviendrai, pour avoir la paix, je lui ai dit « Écoute maman, dès que les études seront finies, je reviendrai », mais dans ma tête je me suis dit « tu pourras toujours m’attendre ». (H.L)
43Pour sa part, A.B voulait s’éloigner du père de ses enfants, partir travailler et se cultiver, elle entendait qu’en France, « on pouvait réussir ». Pour d’autres, l’émigration est l’occasion de maintenir le lien et sa place au sein de la famille. J.S est partie pour être un support financier pour sa mère, elle voulait qu’« elle soit mieux ». G.G est parti pour se former au métier d’électricien avec l’intention de revenir dans six mois. Bien que sa migration ait finalement duré 23 ans, on s’aperçoit que contrairement à la précédente catégorie, tous ceux qui partent avec l’idée de maintenir et nourrir le lien familial ont un horizon de retour ou, le cas échéant de retrouvailles.
44L’insertion de la migration dans le temps et l’espace est également présente chez toutes les mères laissant leurs enfants à la parenté, généralement d’autres femmes (grand-mère, tante), le temps de trouver un emploi. Dans ce cas, l’ascension sociale devient possible par la co-agentivité [Danican, à paraître ; Ducu et al., 2024], et la famille non migrante représente le socle sur lequel les migrantes ont tendance à s’appuyer pour gagner en qualité de vie [Danican, à paraître]. En somme, la migration, même individuelle est une affaire de famille, et concerne plusieurs des membres malgré la distance géographique. Pour les mères monoparentales rencontrées, les enfants sont les « moteurs » d’une émigration qu’elles considèrent comme le dernier recours pour améliorer le sort de la famille :
« S’il n’y avait pas mes enfants derrière je ne serais pas partie. Mais dans ma tête, j’étais forte, je savais ce que je voulais. J’étais motivée pour mes enfants, ils étaient mon moteur ». (H.L)
45Les récits donnent à interroger l’existence d’une tension constante chez les candidats à l’émigration entre quête d’indépendance et gestion du sentiment d’appartenance. La cellule familiale motive les départs mais détermine également la durée et les modalités de séjour [Danican, 2023]. La durée moyenne de la migration de notre panel est de 29 ans, et au moment des entretiens, la plus longue migration était de 56 ans.
46Au sein des classes formées par l’analyse quantitative, on relève des disparités dans les trajectoires vécues par les hommes et les femmes. Dans les classes de séjour courts (classes 1, 2 et 5), les départs sont plutôt concentrés en début de vie adulte pour les hommes, tandis qu’ils sont davantage étalés pour les femmes, qui sont plus nombreuses à connaître une expérience de migration durable à un âge plus avancé (figure 4). Ceci est lié aux motifs de migration, qui sont en grande partie le service militaire pour les hommes de ces classes (environ 40 %), tandis que pour les femmes, les raisons du départ sont liées à l’emploi ou à la famille, voire, dans la classe 5, à des départs en vacances ou des raisons médicales (resp. 12 % et 9 % des femmes de cette classe). L’Hexagone a été la destination de migration de la grande majorité des femmes (90 % quelle que soit la classe), tandis que les lieux de migration des hommes sont plus divers : 17 % des hommes de la classe 6, 19 % de ceux de la classe 2, et près d’1/4 de ceux des classes 1 et 5 sont partis dans un autre Drom.
Figure 4
47Les classes 3 et 4, correspondants aux plus longs séjours, sont plus homogènes concernant les trajectoires féminines et masculines. Les entretiens qualitatifs mettent cependant en avance des différences de genre dans la façon dont est vécue l’expérience de la migration. Notamment, les temps de la migration et singulièrement le « moment du retour » sont provoqués par les hommes qui prennent la décision de mettre un terme à l’expérience migratoire [Danican, 2023]. Les trajectoires migratoires des femmes sont étroitement liées voire soumises aux trajectoires familiales. Pour la grande majorité des femmes en couple interrogées, la fin de la migration résulte de la volonté du conjoint, et le retour prend place au détriment de leur carrière et aspirations personnelles. Il n’est pas rare que la période de transition que suppose une re-migration non prise en charge ni accompagnée par le BUMIDOM implique une assignation à résidence et ou une mise en domesticité des femmes qui se retrouvent à assumer seule la gestion de la maisonnée. E.P a renoncé à son avancement professionnel lorsque son mari a « brusquement » annoncé sa mutation en Guadeloupe. S’il ne tenait qu’à A.L, elle « serait morte en France », plutôt que de revenir dans son île natale. Ces expériences corroborent les travaux de Haddad [2020b], pour qui les calendriers migratoires sont structurés par des logiques familiales et de genre. On peut comprendre la trajectoire familiale à la fois comme une cause et une conséquence des conditions de retour.
48Le « retour au pays » est indéniablement une étape charnière pour les familles antillaises qui se sont construites en France hexagonale. Il renvoie au défi de « réintégration » dans un environnement que les migrants peinent à reconquérir. H.L fait partie des femmes lésées par le retour dans son département natif. En plus d’avoir quitté au nom du lien conjugal une vie et un emploi qu’elle chérissait en France, elle déplore que son couple n’ait pas survécu lors du retour en Guadeloupe. Elle a demandé le divorce à son époux infidèle et s’en ai longtemps voulu d’avoir privé ses filles d’un cadre familial complet. Pour H.L, le retour en Guadeloupe a détruit sa famille.
49Si le retour est rarement souhaité par les femmes, il marque également une recomposition et restructuration de la famille. La fin de la migration des parents et du couple signifie pour les enfants, nés pour la plupart en France hexagonale, le début d’une migration, celle vers le département de naissance des parents. En fonction de l’âge - ou du cycle de vie - auquel survient ce changement, la migration concerne plus ou moins les enfants, et donne souvent lieu à la cohabitation parents-enfants, pour les enfants de « Bumidomiens » qui font le choix de rester vivre en France alors que les parents retournent aux Antilles.
50Soixante ans après la création de la société d’État et la mise en place de sa politique, on questionne aujourd’hui l’héritage d’un encouragement et d’une prise en charge holistique du déplacement massif des populations d’outre-mer vers la France hexagonale. Bien que la politique n’ait fonctionné « que » pendant un peu moins de deux décennies, le BUMIDOM a eu un impact durable sur les relations entre la France hexagonale et les départements d’outre-mer [Wimbush et Danican, 2025], situant les trajectoires des habitants des Drom dans un double espace, celui de l’Hexagone et de leur département [Pattieu, 2016]. Du fait de son offre de prise en charge, l’organisme a initié, sinon amplifié la forte mobilité des Dromiens et institutionnalisé le provisoire à travers la pérennité des « aller-retours » qui régissent encore aujourd’hui le quotidien de nombreux habitants d’outre-mer et leur famille.
51L’articulation des deux approches quantitatives et qualitatives pour documenter la façon dont se mêlent trajectoires familiales et migratoires chez les natifs de retour antillais nous a permis de mettre en lumière à la fois la diversité des trajectoires et la manière dont elles sont vécues. L’analyse quantitative a mis en évidence la grande hétérogénéité dans les parcours de vie, combinant différemment union, parentalité et migration. Elle révèle notamment des différences dans les expériences vécues selon le genre, particulièrement pour les personnes parties pour des séjours relativement courts (moins de 10 ans). Les trajectoires de migration longues, telles que celles initiées par le BUMIDOM, illustrent bien la double appartenance de ces Dromiens, à travers le choix du conjoint, souvent natif de la même île malgré la vie familiale construite sur le lieu de migration, et le lieu de vie de enfants, restés majoritairement sur le lieu de migration, qui est pour eux le lieu où ils sont nés, quand les parents sont rentrés. Considérer le lieu de résidence des enfants des « natifs de retour » nous permet d’inscrire les parcours dans une trajectoire collective plus large et d’envisager une répercussion de l’émigration sur la structure démographique des sociétés antillaises de départ. Les lieux de résidences des enfants de migrants, donnent à penser l’ancrage des familles qui ont connu, se sont construites et établies autour de l’expérience migratoire avec le BUMIDOM. Cette variable contribue à cerner les effets de la migration sur les familles, dans leur composition et fonctionnement, ainsi que sur les dynamiques économiques, démographiques, sociales et culturelles des sociétés de départ.
52En complément de l’approche quantitative, les entretiens donnent accès à la dimension subjective de ces parcours. L’articulation des deux approches permet de passer d’une lecture structurale à une compréhension plus fine des significations sociales de la mobilité et de la famille. Les récits de vie mettent en effet en lumière la manière dont la migration reconfigure les liens familiaux et l’appartenance territoriale, donnant accès à des informations et des logiques invisibles dans l’analyse statistique. On constate que les individus se construisent avec et à travers le temps, et que leur existence présente et à venir est déterminée par les contraintes et possibilités de leur passé [Gherghel, 2013]. Le fait migratoire et les décisions qui en découlent de même, que les transitions, temporalités et les cycles de vie se comprennent donc à l’aune des contextes de vie, y compris historique et politique, en témoignent les spécificités de la politique du BUMIDOM. Enfin, les trajectoires des individus peuvent être étroitement liées aux trajectoires de d’autres personnes avec lesquels ils ont des relations, notamment familial [Fleury, 2013]. C’est pourquoi les trajectoires migratoires ne peuvent se comprendre en dehors des trajectoires familiales et inversement.
53Il reste que si la migration a eu tendance à affecter les calendriers et parcours de vie, les individus et leurs familles ont su s’adapter, faire preuve de résilience et de résistance pour maintenir le lien malgré la distance. La co-agentivité et les diverses expressions de solidarité en témoignent. Si les membres non-migrants - et particulièrement les femmes non-migrantes – jouent un rôle déterminant dans la perception de la réussite de l’émigration, la prédominance du lien est tel qu’il s’avère dans bien des cas cause du retour.
54Marginalisé dans le monde académique et particulièrement dans les études migratoires, le BUMIDOM constitue un lègue, et son étude permet d’appréhender les impacts sociologiques et démographiques de l’émigration massive, en ce qui a trait notamment à la transformation des valeurs et mœurs au sein des sociétés de départs outre-mer.