- 1 Nous prenons en compte dans notre étude l’ensemble des départements et régions d’Outre-mer (Guadelo (...)
1Une part très importante des natifs des Outre-mer connait, au cours de sa vie, l’expérience d’une migration vers l’Hexagone, avec comme objectif principal l’insertion professionnelle [Temporal et Marie, 2011]. Ces migrations pour emploi ont été encouragées, dès les années soixante, par des politiques d’aides publiques mises en place par l’Etat. Mais à partir des années 1980, dans un contexte de fin du plein emploi et de massification de l’accès à l’enseignement supérieur, les aides à la mobilité ciblent davantage, les migrations pour études [Haddad, 2018]. Cet article s’intéresse à celles-ci, moins étudiées. Alors que la plupart des travaux portent sur un DROM en particulier [Dion et Bellot, 2004 ; Joseph et al., 2019] ou sur la comparaison entre plusieurs DROM [Demougeot et al., 2021], en éclairant « l’existence d’une certaine hétérogénéité » de ces territoires [Valat, 2021], nous nous attachons au contraire à décrire les logiques communes et expériences partagées par tous les Outre-mer1.
- 2 Sources : RERS 2019, SISE 2019, BPBAC 2019 (calcul effectué par les auteurs). Comme souvent, la sta (...)
2Les bacheliers ultramarins, qui représentent 5 % des bacheliers de France, s’inscrivent moins fréquemment dans l’enseignement supérieur que les jeunes hexagonaux (68 % contre 78 % en 2019-20202). Et la moitié environ de ceux qui s’inscrivent à l’université partent au cours de leurs études en Hexagone. Qui sont ces jeunes qui se déplacent à des milliers de kilomètres de chez eux pour poursuivre leurs études à l’université après le lycée et quelles sont les ressorts de ces mobilités ?
- 3 La population étudiée dans ce chapitre est celle des étudiants ultramarins, c’est-à-dire, qui ont o (...)
3En se basant sur des données statistiques et une enquête par entretiens, cet article s’attache dans un premier temps à étudier les propriétés sociales et scolaires des étudiants ultramarins3 selon qu’ils viennent ou non étudier dans l’Hexagone et les registres qu’ils mobilisent pour expliquer leur départ. Sachant que « partir permet aux migrants d’atteindre des niveaux de diplômes plus élevés » que ceux qui restent [Haddad, 2018], l’analyse des trajectoires d’études révèle des profils diversifiés qui permettent d’examiner dans un second temps les types et niveaux d’études atteints par les étudiants ultramarins selon qu’ils soient mobiles ou pas. Il s’agit également d’expliquer le paradoxe suivant : si l’offre de formation supérieure, moins riche dans les DROM-COM, joue grandement sur le départ vers l’Hexagone, comment expliquer que nombre d’étudiants ultramarins quittent leur territoire alors même que la formation qu’ils souhaitent suivre y est dispensée ? Cette étude entend répondre à cette question en analysant les socialisations spécifiques [Haddad, 2023] de ces étudiants et l’injonction à la mobilité [Talleu, 2017 ; Ihaddadene, 2017] et à l’autonomie [Ramos, 2011] auxquelles ils sont confrontés. L’expérience de migrations pendant l’enfance, les modèles parentaux et la « canalisation » des orientations par les établissements scolaires [Van Zanten, 2015] participent à expliquer ces départs. L’enquête montre aussi que la mobilité n’est pas une norme pour tous les étudiants ultramarins. Certains sont soumis à des forces contraires, diversement incorporées : incitations familiale ou institutionnelle à rester pour ses études et surtout, en cas de départ, forte pression pour revenir dans le territoire d’origine.
Méthode
Cette étude s’appuie principalement sur l’exploitation des bases de données SISE (Système d’Information sur le Suivi de l’Etudiant) universités. Nous avons également exploité, grâce au CASD (Centre d’accès sécurisé aux données), les bases SISE non universitaires (SISE Ingénieurs, Ecoles de management, Instituts catholiques, ENS, Enq26bis et Culture) et les bases BPBAC qui correspondent aux inscriptions dans les formations post-baccalauréat des établissements du second degré (STS et CPGE) pour calculer les taux de poursuite de l’enseignement supérieur. Toutefois, nous avons été contraints pour le reste de nos analyses d’étudier uniquement les inscriptions à l’université. En effet, le CASD n’autorise pas les extractions lorsque les effectifs sont inférieurs à 10 (ce qui est évidemment le cas pour des bacheliers d’un « petit » COM qui poursuivraient par exemple en école de management ou d’ingénieur). De plus, les bases BPBAC ne comportent avant 2019 aucune variable sur le lieu d’obtention du baccalauréat.
Les résultats présentés s’appuient également sur une enquête qualitative menée auprès d’étudiants ultramarins (bac obtenu dans un DROM-COM) inscrits à l’Université de Strasbourg durant l’année scolaire 2023-2024 et contactés via la liste de diffusion des étudiants de l’université. Onze entretiens semi-directifs, d’une à trois heures environ, ont ainsi été réalisés auprès de quatre hommes et sept femmes. Les territoires d’origine, les filières et niveaux d’inscription sont largement diversifiés (voir en Annexe le tableau de présentation des enquêtés). Nonobstant un guide d’entretien volontairement ouvert, les étudiants ont été systématiquement interrogés sur leur préparation au départ en Hexagone, le choix de la ville et de la filière, leurs conditions de vie actuelles (études, logement, finances, loisirs, etc.), leurs éventuels modèles (familiaux, amicaux) ou expériences de migration et les injonctions qu’ils ont pu recevoir à partir ou à rester près de leurs proches.
4Chaque année, un peu de 60 000 étudiants originaires des Outre-mer suivent des études supérieures universitaires. Parmi eux, la moitié environ est inscrite dans un établissement situé en Hexagone. Ce phénomène de mobilité géographique est donc massif. Il concerne préférentiellement les étudiants les plus âgés, d’origine sociale plutôt favorisée et titulaires d’un bac général, notamment scientifique, obtenu sans année de retard (Tableau 1).
Tableau 1. Bacheliers ultramarins inscrits dans l'enseignement supérieur universitaire en Hexagone (2019-2020, en %)
5Conformément à ces résultats statistiques, la plupart de nos enquêtés observent des caractéristiques scolaires favorables à la poursuite des études supérieures dans l’Hexagone et à la réussite. Ainsi, Fleur était inscrite dans une classe européenne dans son lycée en Guyane et a obtenu une mention TB. Hugo, réunionnais, était lui aussi inscrit en section européenne allemand et a obtenu une mention TB à son bac scientifique. Nina quant à elle, a obtenu un Abibac à 16 ans à la Réunion. Ces étudiants confirment que niveau scolaire et mobilité géographique sont liés :
Moi je dirais que les bons élèves qui voulaient faire des études longues ils sont partis et ceux qui voulaient faire plutôt des études courtes genre BTS, licence maximum ils restaient plutôt à la Réunion (Hugo)
6Certains de nos enquêtés cumulent évidemment ce capital scolaire avec une position sociale favorisée. Ainsi, Cléa, fille d’une professeure du secondaire et d’un conseiller en droit du travail, se présente comme une très bonne élève. Elle a obtenu son bac scientifique avec mention TB en Guadeloupe dans une classe de terminale sélective et a même obtenu une bourse au mérite attribuée aux quinze meilleurs bacheliers de l’année en Guadeloupe/
Cette classe-là [section euro-caribéenne anglais] était réputée pour être une classe de très bon niveau. Il y a eu un choix d'essayer d'aller dans la meilleure structure pour le lycée pour la suite.
7Outre les propriétés individuelles des étudiants, le territoire d’origine et l’offre de formation disponible sur celui-ci constituent assurément des facteurs premiers de migrations vers l’Hexagone [Bréant & al., 2023]. Des différences sensibles sont ainsi observées entre les DROM-COM (Tableau 2). Les étudiants réunionnais, les plus nombreux des ultramarins, sont ceux qui s’inscrivent le moins fréquemment en Hexagone (40 %). A l’inverse près de sept étudiants originaires de Mayotte et la quasi-totalité de ceux originaires de Wallis-et-Futuna ou de Saint-Pierre-et-Miquelon sont inscrits en Hexagone. Notons que très peu de domiens partent étudier (dans le supérieur universitaire) dans un autre DROM-COM. Cela concerne essentiellement (deux cas sur trois) les Mahorais : 13 % d’entre eux sont inscrits à l’Université de la Réunion.
Tableau 2. Mobilité en Hexagone selon l'académie du bac et la discipline (2019-2020, en %)
8La filière joue également de façon importante sur les migrations vers l’Hexagone des étudiants ultramarins, même dans le cadre restreint des études universitaires. Les étudiants en santé, en Lettres et SHS ou dans les spécialités industrielles des IUT sont plus fréquemment en Hexagone que ceux inscrits en économie ou AES par exemple. Mais au-delà de ce constat général, des particularités existent selon l’offre de formation disponible dans chaque territoire. Ainsi les IUT de Saint-Pierre à la Réunion et de Kourou en Guyane, riches de plusieurs filières, parviennent à retenir une majorité des étudiants originaires de ces départements et préparant un BUT industriel (respectivement 68 % et 58 %). A l’inverse celui de Nouméa en Nouvelle-Calédonie, ouvert en 2015 avec seulement deux départements tertiaires, n’en retient aucun.
9Pour autant, l’offre de formation plus réduite dans les académies d’Outre-mer (comme en Corse) ne suffit évidemment pas à expliquer l’ensemble des migrations vers l’Hexagone. Le service statistique du ministère de l’Enseignement supérieur estime ainsi qu’une part significative des néo-bacheliers mobiles originaires des DROM-COM ont en fait choisi une formation (universitaire ou non) qui est pourtant proposée dans leur académie. Ces taux sont moindres que ceux des néo-bacheliers de l’Hexagone (79 %) mais s’élèvent tout de même à 35 % pour la Polynésie, 37 % à Mayotte, 40 % en Martinique, 46 % en Guyane et 50 % en Guadeloupe [SIES 2023]. Ce phénomène existe également parmi l’ensemble des inscrits dans le supérieur universitaire. Comment dès lors expliquer ces migrations « évitables », de plus longue distance et plus coûteuses que celles qui concernent les changements d’académie à l’intérieur même de l’Hexagone ?
10Au-delà de ces phénomènes objectivables statistiquement, les entretiens menés nous indiquent que d’autres logiques sont à l’œuvre lorsqu’il s’agit d’effectuer une mobilité vers l’Hexagone. Le prestige de certaines filières hexagonales (derrière lequel on retrouve des composantes plurielles comme la sélectivité ou les possibilités réelles ou supposées d’orientation et d’insertion professionnelle) motive autrement certains étudiants. Claire, étudiante en médecine, nous explique :
Il y a une université à Tahiti, l'Université de Polynésie française, mais… Mais elle est pas hyper reconnue et il y a pas tout… Voilà, on peut pas tout faire… Tout faire sur place, quoi. Il y a pas tous les cursus possibles. Et… Et du fait qu'elle soit pas non plus hyper reconnue, enfin, je savais que j'allais pas y aller…
11Cléa, originaire de Guadeloupe, est partie dans une classe préparatoire d’un grand lycée parisien car son lycée « était beaucoup moins bien classé que les classes préparatoires parisiennes. Et j'ai envie de me donner les meilleures chances pour avoir une bonne école d'ingénieur ».
- 4 Elsa Ramos précise dans la lignée des travaux de F. de Singly que « Les normes psychologiques d’épa (...)
12Certains enquêtés évoquent leur besoin ou envie, de « changer d’air », de se « débrouiller » illustrant, comme le décrit Elsa Ramos, le fait que « l’injonction à l’autonomie dans la société française moderne se révèle être une norme sociale forte » [2011]4. Cléa explique :
Je savais aussi que j'avais envie un peu de partir puisque je me disais, ça fait 17 ans que je suis au même endroit, j'ai envie de voir autre chose. J'avais envie... J'avais envie un peu de m'éloigner de mon quotidien… enfin, on a fait le tour assez rapidement de tout ce qu'il y a à faire quand on est sur une île.
13Hugo, réunionnais, a aussi intégré une classe préparatoire dans l’Hexagone. Comme Cléa, il explique son parcours de mobilité à la fois par le niveau de la classe intégrée et par un désir d’émancipation. Il semble même qu’il lui soit difficile de discriminer l’importance relative de ces deux registres. Il est parti « surtout » pour chacune des deux raisons :
Pour le niveau des classes prépas surtout parce que j'avais vu que les prépas qu'il y avait sur l'île elles avaient un moins bon taux d'intégration donc ça ça jouait beaucoup dans mon choix. Et aussi il y avait le fait que j'avais plus trop envie d'être chez mes parents du coup je voulais partir et… voilà il y avait ces deux, ces deux critères là, surtout le fait de vouloir aller en métropole ouais.
14Solenne, qui a obtenu son bac en Nouvelle-Calédonie, exprime quant à elle davantage son désir d’ailleurs que son intérêt pour l’Hexagone :
Je pense que j'avais un peu envie de... voir autre chose, aussi, peut-être de... de découvrir, en fait, comment ça se passait, autre part. J'ai aussi le facteur familial, je pense, qui a joué. Euh... Voilà. […] J'ai eu un peu des... des difficultés dans mes rapports familiaux, etc. Du coup, ça m'a donné un peu envie de partir.
15Ce tableau général des volumes et des propriétés des étudiants ultramarins en Hexagone, bien que nécessaire, éclaire insuffisamment les logiques à l’œuvre. Il convient à présent de porter attention aux temporalités dans lesquelles ces trajectoires s’inscrivent.
- 5 A la date de notre étude, les bases SISE étaient disponibles sur Progedo uniquement jusqu’en 2020-2 (...)
- 6 En comparaison, 45 % des bacheliers hexagonaux et corses 2010 changeront d’académie pour leurs étud (...)
- 7 Seuls les bacheliers de Mayotte (19 %), et dans une moindre mesure ceux de Polynésie Française (6 % (...)
16La propension à quitter son territoire d’Outre-mer pour étudier dans l’Hexagone dépend donc à la fois de l’offre de formation locale, des caractéristiques sociales et scolaires des étudiants ainsi que de leur aspiration à certaines formes de réussite et d’autonomie. Les trajectoires de mobilités des étudiants ultramarins sont évidemment diverses : certains partent dans l’Hexagone dès l’obtention du baccalauréat, d’autres un peu plus tard. Malgré tout, la venue dans l’Hexagone semble être un passage obligé pour nombre d’étudiants ultramarins qui souhaitent réaliser des études longues. Les bases SISE permettent de suivre une cohorte d’entrants dans le supérieur universitaire et d’appréhender ainsi la succession des inscriptions. Pour disposer d’un recul suffisant, nous avons choisi de nous intéresser à la cohorte 2010 et de la suivre jusqu’à la rentrée 20195. Cette année-là, environ 10 000 nouveaux bacheliers ultramarins se sont inscrits à l’université (y compris à l’IUT). Plus de la moitié d’entre eux6 s’inscrira, à un moment ou à un autre, dans une trajectoire de mobilité, quasiment toujours (98 %) dans l’Hexagone7 (Tableau 3).
Tableau 3. Bacheliers ultramarins 2010 poursuivant des études supérieures dans un établissement universitaire entre 2010 et 2020 selon leurs trajectoires de mobilité.
17Parmi les 5 273 bacheliers ultramarins de 2010 partis étudier dans l’Hexagone en filière universitaire, six sur dix arrivent dès la première année (2010 pour notre cohorte), un tiers entre la 2e et la 5e année (2011 à 2014), les 10 % restant au-delà de la 5e année (Figure 1).
Figure 1. Répartition des bacheliers ultramarins 2010 poursuivant des études supérieures dans un établissement universitaire en Hexagone selon l’année d’arrivée
- 8 Un troisième profil plus marginal (3 %) regroupe les bacheliers qui débutent par des études dans l’ (...)
18Ceux qui partent dès le bac et font la totalité de leurs études dans l’Hexagone et ceux qui débutent leurs études dans le DROM-COM d’obtention du baccalauréat et qui poursuivent plus tard dans l’Hexagone ont des profils quelque peu différents8 : les premiers sont plus souvent des hommes, titulaires d’un bac professionnel ou technologique, obtenu avec une ou plusieurs années de retard que les seconds. Ils s’inscrivent davantage en IUT ou dans des filières universitaires relevant de l’Economie, de l’AES, des Lettres, Langues ou Sciences Humaines. A l’inverse, ceux qui viennent plus tard dans l’Hexagone sont davantage des femmes, des titulaires d’un bac général, surtout scientifique, obtenu à l’heure ou en avance et qui s’inscrivent en Droit, Sciences, STAPS ou Santé. Ce sont donc essentiellement les caractéristiques scolaires qui jouent sur la temporalité du départ. En effet, les caractéristiques sociales influent sur le fait de venir ou pas étudier dans l’Hexagone (partie 1), mais pas sur la temporalité du départ (Tableau 4).
Tableau 4. Caractéristiques sociodémographiques et scolaires des bacheliers ultramarins 2010 poursuivant des études supérieures en Hexagone selon leur date d’arrivée (en %)
19Des différences notables s’observent également en fonction du territoire, élément à mettre en lien, une fois de plus, avec l’offre de formation sur place. Le cas de Mayotte est le plus parlant. En 2010, aucune offre de formation universitaire n’est disponible sur place et tous les bacheliers partent dès la première année. En 2014, soit trois ans après l’ouverture du centre universitaire de Mayotte, 81 % d’entre eux partent dès la première année ; en 2019, 77 %. Les bacheliers originaires de Saint-Pierre-et-Miquelon et Wallis-et-Futuna, certes peu nombreux, sont également obligés de partir dès la première année s’ils veulent poursuivre une formation universitaire en France, faute d’offre locale. Inversement, ceux qui demeurent le plus fréquemment dans leur territoire après l’obtention du bac sont les Calédoniens et les Réunionnais. Tout comme pour le fait de partir étudier en Hexagone ou pas, l’offre de formation disponible dans chaque DROM-COM influe donc aussi sur la temporalité du départ en Hexagone. Par exemple, les filières Lettres, Langues et Sciences Humaines sont moins présentes dans les DROM-COM et les étudiants qui souhaitent suivre ces filières doivent bien souvent partir dès l’obtention du baccalauréat. C’est le cas de Solenne (Nouvelle-Calédonie, L1 Sciences sociales renforcées) :
Non, il n'y a pas de socio à l'Université de Nouvelle-Calédonie. Le seul truc qui était plus ou moins proche, c'était... Soit il y avait des classes prépa, sciences sociales en général, ou alors il y a un BTS aussi, métier social, je ne sais pas trop. Et ce n'était pas forcément la chose que je voulais faire. Je voulais vraiment aller à l'université.
20Il en est de même pour Nina (Réunion, 5° année d’IEP) qui après deux ans de Première Année Commune aux Etudes de Santé (PACES) à la Réunion est également partie dans l’Hexagone pour des études de sociologie :
J'ai vu qu'il y avait une licence qui s'appelait licence Humanités. Elle s'appelait licence Humanités à l'Université Strasbourg où il y avait des lettres, de la philo, de l'histoire et des langues. Donc, quelque chose de très complet, très éclectique qui était un peu à mon image. Donc, je me suis dit, pourquoi pas ? Après, en général, on va dire, les étudiants d’Outre-mer, enfin, souvent, les gens, enfin, les étudiants à La Réunion, ils sont souvent obligés de partir parce qu'il n'y a pas assez de filières à La Réunion. Et celle-là, elle n'existait pas. Donc, j'étais quasiment sûre que j'étais obligée d'aller à Strasbourg.
21Souvent les premières années d’études sont possibles sur place mais pas les suivantes, à l’image des études de santé, comme l’énonce Nina. Ainsi, Claire a pu suivre la première année de santé en Polynésie avant de continuer ses études à l’Université de Bordeaux, partenaire de l’Université de Polynésie pour cette filière. C’est le cas de manière générale à la Réunion où l’offre de formation d’enseignement supérieure pour les premières années est plus développée que dans les autres DROM-COM. Il n’est donc pas surprenant que les quatre réunionnais enquêtés aient tous commencé leurs études à l’Université de la Réunion. Le développement des formations dans les DROM-COM a donc une incidence primordiale sur la mobilité des bacheliers ultramarins. Gageons que, exemple parmi d’autres, l’ouverture du deuxième cycle de médecine dans les Antilles en 2023 et la possibilité de réaliser le premier cycle complet en Guyane depuis 2024, modifieront à l’avenir les mobilités des bacheliers de ces DROM poursuivant des études de santé.
22Evidemment, les trajectoires de mobilité des bacheliers ultramarins ne sont pas toujours linéaires et aussi simples qu’énoncées statistiquement. Ainsi, un bachelier sur cinq a, à un moment ou un autre, arrêté ses études universitaires avant de reprendre. De plus, 14 % de ceux qui sont partis étudier en métropole ont fait des allers-retours DROM-COM - Hexagone. Maxime, étudiant originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon cumule ses deux caractéristiques, arrêt temporaire des études et aller-retour Saint-Pierre – Rouen – Saint-Pierre – Strasbourg :
Non, j'ai passé le bac du coup en 2019 pareil. Et j'ai fait un an à Rouen et ça s'est très mal passé parce que je n'aimais pas la ville, je n'aimais pas l'ambiance. Et j'ai eu un gros choc quand même venant de Saint-Pierre. Je me suis très mal adapté en fait. Et de toute façon, en janvier, février, mars, il y a eu le Covid donc il y a eu ça en plus. Donc ce qui fait que je suis rentré et puis j'ai travaillé un an et je suis reparti.
23Le suivi de la cohorte des bacheliers ultramarins 2010 montre des différences importantes dans les parcours d’études et la réussite scolaire en fonction des trajectoires de mobilité. La durée des études et le niveau final atteint varient de manière importante selon le lieu des études et la temporalité du départ en Hexagone. Ainsi, deux ans après l’obtention du baccalauréat, les deux tiers (68 %) des bacheliers qui n’ont étudié que dans leur DROM-COM ont arrêté leurs études contre un peu moins de la moitié (46 %) de ceux qui font toutes leurs études dans l’Hexagone et seulement un quart (24 %) de ceux qui commencent dans leur DROM-COM avant de poursuivre dans l’Hexagone. Après cinq ans, seulement 17 % des premiers sont toujours en études, contre un tiers (35 %) des seconds et encore plus de la moitié (58 %) des troisièmes (Figure 2).
Figure 2. Part des bacheliers ultramarins 2010 encore inscrits dans un établissement universitaire selon l’année d’étude.
24Sans surprise, cette différence dans la durée des études a une incidence sur le niveau final atteint par ces étudiants : les deux tiers de ceux qui ne vont jamais dans l’Hexagone ne dépassent pas le bac+1 contre moins de la moitié pour l’ensemble des bacheliers ultramarins. Parmi ceux qui effectuent à un moment donné cette mobilité, ce sont ceux qui débutent leurs études dans leur DROM-COM d’origine qui atteignent le niveau d’études le plus élevé : 79 % atteignent au moins un bac+3 contre 56 % de ceux qui viennent dans l’Hexagone dès l’obtention du baccalauréat (Figure 3).
Figure 3. Niveau d’étude final atteint par les bacheliers ultramarins 2010 inscrits dans un établissement universitaire selon leur trajectoire de mobilité.
25Faire des études longues et avoir un niveau de diplôme élevé signifierait donc pour la grande majorité des bacheliers ultramarins un passage obligé par l’Hexagone du fait d’une offre de formation avancée moins diversifiée sur place. Ainsi, Marguerite (Réunion, Master de Pharmacologie) explique :
Alors, en fait, il faut savoir qu'à la Réunion, il y a très peu de débouchés sur les métiers que je voulais faire. Par exemple, chercheur, médecine, on peut faire seulement trois années à la Réunion, et ensuite, on est obligé d'aller en métropole, on n'a pas le choix.
26Cette observation est corroborée par Hugo (Réunion, Doctorat d’astrophysique) qui dit avoir été obligé de partir pour poursuivre ses études :
Il n'y a pas du coup énormément de spécialités donc vraiment ouais moi après la prépa pour le coup j'étais 100 % certain de partir même si j'avais pas d'école je me disais qu'après je voulais vraiment venir en métropole pour faire une fac ici parce qu'en fait, si mes souvenirs sont bons, il y avait, tu peux faire la licence à la Réunion ensuite mais le master il n'y en a pas je crois. Donc de toute façon il fallait que je parte à un moment donné pour vraiment faire ce que j'ai envie de faire en termes de poursuite professionnelle.
27Et en effet, plus on avance dans les années d’études plus la répartition des inscrits entre le DROM-COM d’origine et l’Hexagone s’inverse en faveur de l’Hexagone. Ainsi, si lors de la première année d’études, 70 % des bacheliers ultramarins 2010 sont inscrits dans leur DROM-COM, six ans plus tard ils ne sont plus que 30 % à y étudier (Figure 4). Ils sont en conséquence bien plus nombreux à finir leurs études loin de chez eux et ce d’autant plus que leurs études sont longues et le niveau d’étude final atteint élevé (Figure 5).
Figure 4. Répartition (en %) des bacheliers ultramarins 2010 inscrits dans un établissement universitaire selon le lieu d’étude.
Figure 5. Lieu d’inscription des bacheliers ultramarins 2010 lors de leur dernière année d’études selon le niveau final atteint
28Sans surprise, les bacheliers qui débutent leurs études dans leur DROM-COM avant de venir dans l’Hexagone ont des parcours d’études plus longs et une plus grande réussite scolaire (niveau final atteint) que ceux qui viennent directement. Ceci s’explique notamment par un effet de composition : ils ont tous, par définition, effectué au minimum deux années d’études. Ces résultats sont aussi à mettre en lien avec ceux énoncés plus haut : ces étudiants sont plus fréquemment des bacheliers généraux et des inscrits dans des filières universitaires classiques hors IUT. D’autres facteurs peuvent enfin expliquer ces différences de parcours et de réussite scolaire. Les bacheliers qui commencent leurs études dans leurs DROM-COM sont de fait plus âgés quand ils arrivent dans l’Hexagone. Certains ont eu une première expérience de décohabitation dans leur DROM-COM en vivant par exemple en résidence universitaire loin de chez eux ; ce qui plaide pour l’explication d’une socialisation à la mobilité (certes moins lointaine) qui prépare davantage à l’arrivée dans l’Hexagone que pour les étudiants arrivant tout de suite après l’obtention de leur baccalauréat. Ainsi, plusieurs étudiants rencontrés sont dans ce cas de figure et considèrent qu’il leur a été plus simple de s’habituer à l’éloignement avec leur région d’origine. C’est le cas de Claire et d’Hugo :
Enfin, c'est bien que j'y suis pas partie direct après le bac. J'ai quand même eu deux ans avant de partir et… Et je pense que ça m'a permis de… Bah, d'être prête à… Ouais, à me retrouver seule, quoi. Après le bac, j'ai eu un peu de temps, quoi, avant de devoir me retrouver seule dans une ville. Ouais, donc seule, sans mes parents, je veux dire. (Claire)
Le fait de faire mes deux ans de prépa à La Réunion, donc en même temps j'étais pas chez mes parents mais je pouvais rentrer les week-ends il y avait toujours des choses où ils m'aidaient. Donc c'était… C'était bien et puis après là je suis vraiment parti pour les trois ans d'école d'ingénieur et là vu que j'avais déjà un peu d'expérience tout seul bah ça m'a, je pense, ça m'a vraiment aidé pour le fait de me débrouiller ici. (Hugo)
29A l’inverse, Fleur, arrivée de Guyane directement après le bac, à l’âge de 18 ans, connaît de grosses difficultés et subi une dépression. Elle prononcera 46 fois le terme « compliqué » lors de l’entretien. Ses études en IUT se passent mal et elle pense à une réorientation sans oser en parler à ses parents.
30Comment se construit le choix de sa filière postbac et de son lieu d’études lorsque l’on est étudiant ultramarin ? On connait l’effet des propriétés sociales [Nakhili, 2005] et du degré de « canalisation » [Van Zanten, 2015] des élèves par les établissements du secondaire sur l’orientation vers un type de filière. Mais pour les étudiants ultramarins, la décision de l’orientation se révèle très imbriquée à celle d’une mobilité vers l’Hexagone.
- 9 Notons que notre enquête de terrain ne nous a pas permis de rencontrer des « résistants » à la mobi (...)
31L’enquête révèle l’existence de socialisations parfois très précoces à la mobilité en général et vers l’Hexagone en particulier. Ces contextes de socialisation sont multiples et peuvent se cumuler : familles, institutions scolaires et contexte du DROM-COM (mobilités plus ou moins courantes pour l’ensemble de la population). Ainsi, pour les enquêtés, partir pour l’Hexagone est plus ou moins une évidence, construite au cours du temps par l’exposition ou des incitations répétées à des situations de mobilité au cours de leur socialisation primaire [Darmon, 2016]. Sur un sujet éloigné, les travaux de Camille Masclet [2025] sur la socialisation au féminisme font écho à notre terrain dans le sens où la transmission (ici d’une norme de mobilité9) se réalise à la fois par le biais de pratiques concrètes et par l’exposition à des modèles parentaux et à des prescripteurs divers (politiques publiques notamment).
32La norme de la mobilité peut être transmise via un récit parental, un modèle familial mais aussi par l’expérience concrète. Ainsi, sans surprise, plusieurs étudiants ont déjà séjourné dans l’Hexagone ou en Europe de manière plus ou moins prolongée : pour des vacances (certains ont par exemple des grands-parents qui y vivent) ou pour ceux et celles qui viennent en cours de cursus, lors d’une année Erasmus, à l’instar de Julien au Luxembourg ou de Guillaume en Espagne. Dans ce cas, cette première expérience est souvent appréhendée par la suite comme une bonne préparation à l’installation dans l’Hexagone pour des études plus longues.
33D’autres enquêtés ont même déjà vécu plusieurs années dans leur enfance loin de leur région d’origine. Ainsi, Maelle, qui prépare le concours de professeure des écoles en Alsace, a passé la plus grande partie de sa vie à Mayotte mais a vécu huit ans en Lorraine pendant son enfance. Tout comme Solenne qui a passé trois ans en Bretagne entre ses cinq et huit ans, après et avant la Nouvelle-Calédonie.
34Par ailleurs, les pratiques de mobilité sont souvent l’objet de reproduction de modèles familiaux. Les migrations des parents au cours de leurs propres études supérieures participent à rendre la mobilité « normale » pour leurs enfants. Solenne, arrivée de Nouvelle-Calédonie pour débuter une licence de sciences sociales, explique avoir « voulu faire comme [sa] mère » qui a réalisé ses études d’ingénieure dans l’Hexagone et qui lui « a beaucoup parlé » à la fois des difficultés financières et affectives (ce qui produit une anticipation et une préparation chez sa fille) et du plaisir de l’autonomie que lui avait alors procuré cette mobilité. Claire, étudiante en médecine est arrivée dans l’Hexagone pour sa deuxième année après avoir réussi la PACES en Polynésie. Elle explique ce départ comme une étape prévue depuis longtemps :
Je crois aussi que j'ai un peu une idée de... De ma vie toute tracée, mais depuis que je suis enfant, enfin, je sais que je vais aller faire mes études en France, je sais que... Enfin, en fait, c'est un peu la suite logique […] J'ai toujours su que j'allais faire mes études en France. Oui, parce que si tous mes cousins l'ont fait…
35Si ici ce sont les cousins qui sont montrés en exemple, nombre d’enquêtés qui occupent la position de cadet évoquent leurs frères et sœurs aînés qui leur ont « ouvert la voie » de la mobilité. Ces derniers sont partis étudier en Hexagone avant eux, s’y sont parfois installés pour travailler et font office de ressource : en transmettant des informations sur la vie en Hexagone, en les aidant et les accueillant à leur arrivée, en leur rendant visite au cours de leurs études.
36La transmission de ce patrimoine de mobilité peut être associée à des stratégies familiales de réussite scolaire parfois extrêmement précoces. Ainsi, la mère de Claire (Polynésie) a fait le choix d’accoucher aux Etats-Unis pour qu’elle puisse avoir la nationalité américaine et éventuellement faire des études à Hawaï. Cette pratique avait déjà été mise en mise en œuvre par sa sœur. Claire savait depuis toujours qu’elle partirait pour ses études : « Autour de moi, c'était la norme, quoi, de partir faire ses études en France ».
- 10 Notons que certains enquêtés issus de milieux peu favorisés et peu dotés scolairement ont pourtant (...)
37Le rapport à la mobilité est socialement situé. Ainsi, ce sont les étudiants de milieux favorisés qui sont davantage préparés à venir dans l’Hexagone [Haddad, 2023]. Ceci se retrouve dans les propriétés de nos enquêtés. Ainsi, parmi les onze étudiants rencontrés, la moitié d’entre eux ont un ou deux parents enseignants dans le secondaire ; ces professions bénéficient de connaissances sur l’institution scolaire mais également de temps qui leur permettent de travailler à une scolarité réussie de leurs enfants [Garcia, 2023 ; Salane et Letrait, 2018 ; Van Zanten, 2018]. Cléa, étudiante en école d’ingénieur, évoque le fait que dans sa classe de Terminale, les « trois premiers avaient des parents enseignants qui connaissent déjà les classes prépa, savent comment ça fonctionne »10.
38Si la plupart des étudiants ultramarins déclarent se poser la question du départ vers l’Hexagone au moment du lycée [Joseph & all, 2019], c’est parce que l’institution scolaire est également le lieu d’une socialisation à la mobilité. Les enquêtés relatent parfois un fort encouragement des professeurs. Ainsi Marguerite, en Master de pharmacologie, explique que ses professeurs de lycée à la Réunion l’ont « encouragée à partir » :
Il y a beaucoup de gens qui m'ont encouragée à partir et tout. J'avais eu des lettres de recommandation de la part de mes professeurs en montrant que j'étais investie et que c'était ce que je voulais faire plus tard, que c'était aussi en lien avec mon projet professionnel. Donc, globalement, il n'y a eu que des encouragements.
39Au lycée, l’environnement social peut aussi produire un effet d’entrainement. Maxime, qui a grandi à Miquelon, explique que comme il n’existe pas de formation supérieure, sa classe de Terminale était très encadrée par les professeurs pour les préparer à la suite. Toutefois, cette préparation ne présume pas que les étudiants vont forcément pouvoir réaliser une mobilité dans de bonnes conditions scolaires, matérielles ou psychologiques [Lepaux et Monicolle, 2025]. C’est d’ailleurs le cas de Maxime qui explique avoir « eut un choc » et subi une dépression en arrivant à Rouen. Il n’en reste pas moins que les encouragements à la mobilité sont corrélés à une volonté de réussite scolaire et d’obtention de meilleurs diplômes comme vu précédemment.
40Le cercle familial prépare plus ou moins à la possibilité d’une mobilité, celle-ci étant davantage la marque de milieux favorisés. Pour les étudiants moins dotés socialement et qui partent en Hexagone c’est l’institution scolaire, par le biais des enseignants, qui travaille à les préparer au départ. C’est le cas de Marguerite évoquée plus haut (père brevet des collèges et mère CAP) ou encore de Maelle (père 5e et mère niveau bac) qui a reçu, lors de son année de terminale de forts encouragements de la part de son professeur principal et son professeur de philosophie « à poursuivre, à faire de longues études ».
- 11 Au-delà des influences respectives de la sphère familiale et des enseignants (qui renvoient à des p (...)
41La socialisation à la mobilité peut donc s’opérer dans différents cadres (familiaux, amicaux, institutionnels11) et surtout se réaliser à différents moments de la trajectoire, de manière plus ou moins précoce. Restent à étudier les contextes plus spécifiques des DROM-COM. En effet, grandir dans un territoire où « ceux qui partent » sont nombreux et se distinguent de « ceux qui restent » [Coquard, 2023] produit aussi des effets socialisateurs.
42Enfin, socialisation à la mobilité ne signifie pas mécaniquement production d’un discours d’encouragement au départ par les parents ou les professeurs. Des retours d’expériences négatives des parents et/ou des incitations à « revenir » ou « rester » des professeurs produisent des forces contraires.
43La préexistence de migrations familiales ne produit pas toujours un discours parental enchanté ni un encouragement au départ vers l’Hexagone. Ainsi, certains parents qui sont partis étudier loin ne souhaitaient pas forcément voir leurs enfants faire de même pour des raisons multiples. Si dans le cas de nos étudiants interrogés, cela n’a pas suffi à les empêcher de partir, elles peuvent avoir été opérantes pour d’autres restés dans leur DROM-COM.
44Evidemment, le coût financier constitue souvent un frein au départ, surtout quand la filière d’études souhaitée est présente sur le territoire. Et ce, d’autant plus que, dans ce cas de figure, les étudiants ne peuvent pas recourir à l’aide de LADOM. Par ailleurs, l’éloignement et la crainte que son enfant se retrouve seul sans savoir se débrouiller participe à la volonté des parents de « leur éviter des souffrances inutiles » (les parents de Cléa). Cette dernière explique : « ma mère a eu peur que je parte toute seule en Hexagone, sachant qu'elle est loin et qu'elle est stressée ».
45Le registre parental mobilisé pour « retenir » les enfants est empreint de la crainte associée à la perte de surveillance : les études seront-elles bien suivies ? les dépenses raisonnables ? les fréquentations « sérieuses » ? Le père de Fleur, étudiante en IUT, était très frileux à l’idée de la laisser partir en Hexagone, par peur d’une grossesse précoce. Ainsi, il tente à distance de contrôler tant bien que mal les sorties de sa fille. Celle-ci aimerait se réorienter en licence d’anglais, mais comme la formation existe en Guyane, elle craint de devoir rentrer auprès de ses parents. Ces derniers ont en outre accusé un coût financier important suite à son départ. Elle explique :
On n'a pas le droit à l'erreur. On ne peut pas se tromper. Parce que sinon, ça veut dire qu'on est parti pour rien et tout. Et... Et nos parents ont fait toutes ces dépenses pour rien. (Fleur)
46Comme évoqué précédemment, plusieurs enquêtés ont intégré l’injonction à la réussite scolaire. Ils s’interdisent les sorties ou loisirs, restreignent les sociabilités pour pouvoir se concentrer sur leurs études. Les craintes des parents s’expriment davantage lorsqu’il s’agit de filles. Quant aux garçons, ils vont davantage mobiliser le registre de l’héroïsme pour justifier leur départ et séjour en Hexagone. Guillaume, réunionnais qui prépare l’agrégation de STAPS, explique que c’est « comme ça qu’on devient plus fort ». Julien, lui, (Calédonien, étudiant en licence de droit) avait « envie de se forcer à sortir » et de réaliser un « test de maturité » en venant en Hexagone.
47Les enseignants des lycées peuvent également produire un discours freinant les velléités de départ vers l’Hexagone parfois proches du registre parental. Plusieurs enquêtés racontent ainsi comment leurs professeurs leur ont conseillé de ne pas partir pour éviter de subir trop de changements fragilisants. C’est le cas de Solenne, qu’une des professeures de son lycée en Nouvelle-Calédonie a tenté de dissuader de partir à Strasbourg où elle étudie aujourd’hui :
Ma prof d'art plastique […] on avait un peu discuté du fait que j'allais partir... Enfin, que je voulais partir en France. Et au début, elle me sentait un peu... Enfin, je ne sais pas trop comment l'exprimer, mais elle... Je pense qu'elle m'avait plus ou moins dit qu'elle trouvait que j'étais peut-être trop fragile pour partir en France ou quoi.
48Au-delà de ces motifs, il apparaît que le développement de l’offre de formation locale, dans un contexte de concurrence entre établissements d’enseignement supérieur peut passer par des tentatives d’immobilisation des bacheliers. Cléa, très bonne élève, raconte comment ses professeurs de lycée ont tenté de l’inciter à s’inscrire en classe préparatoire en Guadeloupe. Décidant de partir, elle explique :
C’est aussi ce côté un peu égoïste de ne pas rester pour développer ces classes préparatoires-là.
49Comme pour les étudiants en mobilité internationale [Eckert et Primon 2021], la question du retour dans le DROM-COM d’origine se pose à tout étudiant ultramarin dans l’Hexagone. Si Cléa définit sa mobilité vers l’Hexagone comme « égoïste », il n’en reste pas moins qu’elle évoque le retour en Guadeloupe comme projet à la fois professionnel et familial :
Au début je me disais que j'avais pas envie de rentrer. J'avais pas envie de revenir. J'avais envie de vivre une vie d'exploratrice, d'aller partout. Mais je sais pas, je vais me fonder une famille, par exemple. Je me vois pas le faire ici. J'ai envie de le faire en Guadeloupe, près de ma famille. Mais avant de rentrer il faut que j'ai les finances, plus le bagage et le pedigree de fou furieux. Là je pourrais peut-être revenir et pas galérer. En revenant. Parce que le secteur est petit et il est pas porteur en Guadeloupe. Mais oui, à terme, j'aimerais bien rentrer, si possible.
50Rentrer définitivement ou s’installer dans l’Hexagone ? Les entretiens révèlent une tension autour de ce questionnement qui intervient pour différentes raisons. Tous les étudiants mettent en balance ce qu’ils ont à gagner et à perdre en rentrant dans leur DROM-COM. A perdre : la possibilité des voyages, l’importance de l’offre culturelle, des emplois à hauteur du diplôme obtenu, une plus grande liberté due à l’éloignement familial. A gagner : la possibilité de se mettre en couple et construire une famille dans un cadre connu et auprès de leurs proches, participer au développement ou au dynamisme du territoire. Julien étudiant en droit à Strasbourg explique : « Il faut pas que je reste, c'est en sortant que je peux apporter des choses au territoire ». Maelle, qui prépare un Master pour devenir professeure des écoles, n’envisage pas de passer le concours ailleurs qu’à Mayotte, malgré sa crainte d’y retourner suite aux « émeutes » que le territoire a connu :
Donc l'objectif final, c'est quand même rentrer à Mayotte pour pouvoir enseigner sur place. […] Il y a une pénurie de profs. Il y a vraiment des besoins. Donc, voilà, il faut vraiment que j'y retourne, quoi.
51Que ce projet de retour se réalise ou non, il est intéressant de noter que l’injonction à rester ou revenir pour construire sa famille et/ou apporter des compétences acquises dans son territoire d’origine agit sur le contenu des projections des étudiants. Ainsi, parmi les onze enquêtés avec qui nous nous sommes entretenus, tous, à l’exception d’Ugo en doctorat (et qui semble certain de ne pas revenir à la Réunion), envisagent à plus ou moins long terme de « rentrer ». Fleur explique ainsi cette injonction :
Ils aiment pas trop qu'on parte, parce qu'ils ont peur. Mon père, il m'appelle souvent pour me dire, tu fais tes études, mais tu reviens. Oui, il faut revenir au pays. Je suis contente d'être partie découvrir parce que je me dis, si je n'étais pas partie, je n'aurais jamais découvert. Je serais restée en Guyane tout au long.
52Ces postures reflètent une réalité observée en population générale et s’inscrivent ainsi dans une socialisation au retour : « À partir de 35 ans, la part des natifs d’Outre-mer vivant hors de leur région natale diminue avec l’âge, alors qu’elle reste stable pour les natifs de France métropolitaine » [Demougeot & al., 2021].
53Comme l’a montré B. Coquard pour les bacheliers des territoires ruraux, « pour ‘partir’ faire des études supérieures, il faut être doté d’un certain nombre de ressources, matérielles et culturelles, qui permettent à la fois de s’aventurer loin de son espace connu et de maîtriser à minima ce qui se joue dans l’enseignement supérieur » [Coquard, 2019]. Les migrations vers l’Hexagone, pour études universitaires, des bacheliers ultramarins correspondent bien à cette description. Elles sont le résultat de plusieurs facteurs : de bons, voire très bons, profils scolaires, des profils sociaux plutôt favorisés, une offre de formation locale moindre et parfois jugée moins prestigieuse que celle dans l’Hexagone, alliés à une volonté d’émancipation et de découverte d’un autre territoire, d’une autre vie. Les études dans l’Hexagone semblent ainsi un passage obligé pour nombre d’étudiants qui souhaitent faire des études longues, même si commencer par des études dans son DROM-COM d’origine facilite ces parcours. Ces migrations pour étude s’inscrivent dans des processus familiaux, amicaux et institutionnels de socialisation à la mobilité. Mais celles-ci ne sont bien souvent que temporaires, le temps des études voire des premiers emplois, l’injonction à revenir est pour la plupart de ces jeunes très forte.
54Des différences s’observent aussi selon les territoires en lien notamment avec l’offre de formation locale. Cette dernière ne cesse de se développer et modifiera sûrement encore la proportion et les profils des étudiants ultramarins qui viennent étudier dans l’Hexagone. De même, depuis la cohorte 2010, de nouveaux systèmes d’inscription et d’orientation ont été mis en place pour les nouveaux bacheliers (Admission Post Bac en 2009 puis Parcoursup en 2018) ou les étudiants plus avancés (MonMaster en 2023). Il sera donc intéressant, dans quelques années, lorsque de nouvelles bases SISE seront disponibles, de renouveler cette étude pour estimer en quoi ces nouveaux dispositifs peuvent avoir un impact sur les migrations estudiantines des ultramarins.