1En Corse comme en Martinique, maintenir sa résidence sur l'île tout en accédant aux ressources du continent est devenu une pratique possible pour une partie de la population, au vu de la diversification et de la massification de l’offre de transports. Si des échanges maritimes denses entre la Corse et le continent existaient déjà de longue date [Attard-Maraninchi, 1997], c'est principalement l'extension progressive du transport aérien aux Antilles à partir des années 1980 qui a rendu ces circulations envisageables pour une fraction plus large de la population insulaire [Ranély Vergé-Dépré, 2016]. Emploi, études supérieures, soins médicaux spécialisés : autant de raisons qui poussent certains résidents à développer des mobilités plus ou moins régulières vers l'Hexagone sans pour autant quitter définitivement leur île [Moutai, 2026]. Mais, cette configuration interroge les cadres d'analyse classiques qui opposent mobilité et ancrage. En contexte insulaire, la discontinuité territoriale, nécessitant un franchissement maritime ou aérien, transforme la nature même de la circulation. Là où les mobilités continentales s'inscrivent dans une continuité spatiale permettant des navettages quotidiens, les mobilités insulaires imposent des déplacements moins fréquents mais qui peuvent s'avérer structurellement nécessaires pour accéder à des ressources absentes ou insuffisantes localement. Toutefois, cette nécessité structurelle ne se traduit pas par un accès égal : tous les insulaires ne parviennent pas à développer ces mobilités.
2Cet article interroge précisément ces inégalités d'accès en comparant deux territoires aux configurations contrastées. La Corse, qui se situe à une heure de vol des principales métropoles hexagonales, et la Martinique à huit heures de Paris. Trois questions structurent l'analyse. Cette différence de distance produit-elle des accessibilités inégales aux mobilités vers l’Hexagone ? Au-delà de la distance, quels sont les déterminants sociaux de ces pratiques - qui peut développer ces stratégies et à quelles conditions ? Enfin, dans quelle mesure les dispositifs de continuité territoriale - tarifs subventionnés en Corse, aides rationnées en Martinique - médiatisent-ils différemment l'accès au continent ?
3Mobilisant une démarche mixte articulant données du recensement de la population (2019) et entretiens semi-directifs (N = 40) pour répondre à ces questions, l'article s'organise en trois temps. Il revient d'abord sur les débats théoriques relatifs aux mobilités. Il propose ensuite une quantification des mobilités insulaires vers l'Hexagone et de leurs déterminants sociodémographiques. Enfin, il restitue la complexité de ces pratiques à partir des récits, en montrant qu'elles ne se réduisent ni aux seuls motifs professionnels ni aux parcours étudiants, mais s'inscrivent dans des stratégies résidentielles plus larges.
4Comment certaines populations parviennent-elles à maintenir un ancrage résidentiel tout en accédant à des ressources distantes ? Un nombre croissant de travaux documentent l'intensification de mobilités permettant cette conciliation, sans rupture résidentielle. Kaufmann [2005] a mis en évidence un processus de « réversibilisation des mobilités » désignant la substitution progressive de formes irréversibles (déménagement infra ou international) par des formes réversibles (pendularité longue distance, multi-résidentialité, voyages professionnels fréquents). Loin d'exprimer une liberté nouvelle, ces mobilités réversibles apparaissent avant tout comme des réponses à des contraintes accrues du marché du travail et aux arbitrages familiaux. Pradel [2015] approfondit cette perspective en conceptualisant mobilité et ancrage non comme des termes opposés mais comme deux facettes d'un même mode d'habiter le territoire. Ses travaux sur la « territorialité mobile » montrent que les déplacements réguliers créent des formes spécifiques d'appropriation de l'espace, le trajet devenant un « intervalle » habité plutôt qu'un simple temps mort.
5Cette reconfiguration du rapport entre résidence et mobilité s'observe à différentes échelles et révèle une forte sélectivité sociale. En milieu rural britannique, 21 % des employés parcourent quotidiennement plus de 40 miles pour travailler, acceptant des temps de transport considérables pour préserver leur ancrage territorial tout en accédant aux marchés du travail urbains [Green et al., 1999 ; Milbourne et Kitchen, 2014]. À l'échelle interrégionale française, Meissonnier [2003] analyse les « provinciliens », résidant en province mais travaillant régulièrement à Paris. Cette bi-localisation asymétrique repose sur trois conditions : infrastructures de transport performantes, arrangements professionnels flexibles (télétravail partiel, missions concentrées), et ressources socioéconomiques suffisantes pour absorber les coûts de l'hypermobilité. Ces travaux révèlent que la capacité à articuler ancrage résidentiel et mobilité professionnelle de longue distance dépend étroitement des ressources mobilisables.
6Le passage du navettage rural-urbain ou même interrégional aux mobilités insulaires introduit des différences importantes. Contrairement aux mobilités continentales, les déplacements depuis les îles impliquent un franchissement maritime ou aérien qui modifie les conditions de la circulation. Cette discontinuité territoriale a plusieurs implications. D'abord, elle renchérit considérablement le coût des déplacements, rendant l'hypermobilité a priori plus sélective socialement. Ensuite, elle introduit des contraintes logistiques spécifiques : horaires de bateaux ou d'avions limités, dépendance aux conditions météorologiques, impossibilité d'un navettage quotidien. Enfin, elle s'inscrit dans des dispositifs publics particuliers, notamment la continuité territoriale, désignant l'ensemble des mesures visant à compenser les surcoûts liés à l'insularité en matière de transport. En France, ces dispositifs diffèrent selon les territoires. Pour la Corse, le dispositif subventionne les liaisons aériennes pour les résidents, permettant des tarifs bloqués pour tous les individus fiscalement rattachés à la Corse. Pour la Martinique et les autres territoires ultramarins, les aides relèvent davantage d’un « rationnement » où les individus ont droit tous les 3 ans, par LADOM, sur la base de critères sociaux, à 340 euros sur un billet aller-retour vers l’Hexagone. Ces configurations contrastées façonnent ainsi différemment les possibilités de développer des mobilités - enjeu même que cet article propose d’interroger.
7Cet article adopte une méthode mixte articulant analyses quantitatives des données du recensement (2019) et analyses qualitatives de 40 entretiens semi-directifs menés auprès de Corses et de Martiniquais. Ces deux approches visent à se compléter [Aguilera et Chevalier, 2021] : le recensement quantifie l'ampleur et les déterminants structurels des mobilités des natifs résidents ; les entretiens en éclairent les logiques subjectives et les stratégies concrètes.
8Les données du Recensement de la population offrent un matériau précieux pour comparer les trajectoires des personnes résidentes et natives de Corse et de Martinique. Le recensement distingue les individus selon leur région de naissance, leur région de résidence au moment de l'enquête, ainsi que leur région d'études ou d'emploi, rendant possible une lecture différenciée des mobilités. Notre analyse mobilise les données de 74 804 personnes nées et résidant en Corse et 140 570 en Martinique, constituant la population de référence à partir de laquelle sont estimées les probabilités de mobilité. La population d'intérêt, soit les individus déclarant étudier ou travailler sur le continent tout en maintenant leur résidence insulaire, représente un sous-ensemble plus restreint : 1 295 personnes en Corse (dont 787 étudiants et 508 actifs) et 1 085 en Martinique (dont 742 étudiants et 343 actifs).
9Notre analyse quantitative se déploie en plusieurs temps pour saisir à la fois l'ampleur, les profils et les déterminants de ces mobilités. Nous commençons par situer la Corse et la Martinique dans le paysage national des mobilités interrégionales. Deux cartes présentent ainsi la part d'individus ayant déclaré une région de travail (carte 1) ou d'études (carte 2) différente de leur région de résidence, pour l'ensemble des régions françaises. Cette mise en perspective permet d'identifier les configurations territoriales favorables aux mobilités professionnelles et étudiantes, et de révéler la position singulière des territoires insulaires étudiés.
10Nous nous concentrons ensuite spécifiquement sur les populations natives résidentes corses et martiniquaises. Le tableau 1 présente les caractéristiques (âge, sexe, niveau de diplôme, lien au ménage) des résidents corses et martiniquais déclarant étudier dans une région continentale. Le tableau 2 détaille quant à lui les caractéristiques sociodémographiques et professionnelles (secteur d'activité, catégorie socioprofessionnelle) de ceux déclarant travailler hors de leur île de résidence. Ces tableaux permettent de mieux cerner les modalités d'un ancrage résidentiel sans ancrage professionnel ou étudiant.
11Enfin, pour identifier les principaux déterminants de ces mobilités, nous recourons à des modèles de régression logistique binaire. La figure 1 présente les probabilités prédites d'étudier sur le continent pour les jeunes résidents de Corse et de Martinique, permettant d'estimer l'effet du sexe et du niveau de diplôme sur cette probabilité, à profil d'âge et de position dans le ménage constant. La figure 2 présente quant à elle les probabilités prédites de déclarer travailler dans une autre région, selon le sexe, le secteur d'activité et le niveau de diplôme. Ces modélisations permettent d'identifier les groupes sociaux les plus enclins à développer ces stratégies de mobilité.
12Les entretiens offrent une opportunité de recueillir les discours des individus sur leurs pratiques de mobilité et d'en saisir les ressorts. J'ai constitué un corpus de 40 entretiens semi-directifs entre 2023 et 2024, dont réalisés 18 avec des Corses et 22 avec des Martiniquais. Les enquêtés ont été contactés principalement par l'intermédiaire de réseaux indirects (connaissances professionnelles ou personnelles), puis selon une logique d'échantillonnage par boule de neige, plusieurs participants m'ayant ensuite orientée vers d'autres personnes. 11 entretiens ont été conduits par téléphone, en fonction de la préférence des enquêtés ou de ma présence sur l'île au moment de la prise de contact.
13Il importe de préciser la nature et la logique de ce corpus. Les entretiens ont été conduits selon une approche biographique : j'ai interrogé des résidents insulaires sur l'ensemble de leur trajectoire de vie, ce qui m'a permis de reconstituer rétrospectivement leurs pratiques de mobilité à différents moments du cycle de vie. Cette approche permet ainsi de saisir des formes de mobilité passées, notamment étudiantes, professionnelles ou associées à l’entrée dans la retraite, qui ne seraient pas visibles dans une photographie du présent. Le corpus ne prétend pas constituer un échantillon représentatif des individus résidant sur l'île tout en étudiant ou travaillant sur le continent : il vise plutôt à documenter la diversité des configurations et des logiques à l'œuvre dans ces trajectoires où se conjuguent habitat sur l’île d’origine et circulations vers le continent.
14Le corpus d’entretiens se compose de 21 hommes et 19 femmes, et couvre un large éventail d’âges, allant de 18 à plus de 65 ans. Précisément, le corpus comprend 3 personnes âgées de 18 à 24 ans, 9 âgées de 25 à 34 ans, 7 âgées de 35 à 44 ans, 6 âgées de 45 à 54 ans, 4 âgées de 55 à 65 ans, et 11 personnes de plus de 65 ans. Les niveaux de diplôme sont diversifiés. Le corpus compte 8 personnes faiblement diplômées (moins que le baccalauréat), 9 titulaires du baccalauréat, 10 titulaires d’un diplôme du supérieur court (bac +2 ou +3), 13 titulaires d’un diplôme de niveau bac +4 ou plus. Du point de vue des catégories socioprofessionnelles, le corpus comprend 3 personnes de statut cadres et professions intellectuelles supérieures, 7 personnes appartenant aux professions intermédiaires, 12 employés, 2 ouvriers, 6 artisans, commerçants ou chefs d’entreprise, 10 retraités, ainsi que 2 personnes sans activité professionnelle (dont 1 est étudiant). Dans l’ensemble, ce corpus a été constitué de manière à croiser origine régionale, positions sociales et générations, afin de saisir la pluralité des rapports à la mobilité en Corse et en Martinique.
15L'analyse de la mobilité des natifs résidents vers d’autres régions hexagonales, qu'elle soit professionnelle ou étudiante, révèle une stratification territoriale fortement corrélée à la continuité spatiale. Si les dynamiques quantitatives confirment l'effet de barrière de l'insularité, une analyse des pratiques et des stratégies individuelles met en évidence divers mécanismes de substitution à la migration qui nuancent l'enclavement structurel des Corses et des Martiniquais.
Carte 1. Part d’individus ayant déclaré avoir une région de travail différente de la région de résidence (%)
Champ : Populations natives résidentes des régions françaises (hors Mayotte) | Population âgée de 15 ans ou plus | Ont été exclues les personnes nées à l’étranger, ainsi que les individus ayant déclaré travailler dans un DROM-COM
Source : Recensement de la population (2019) | Estimations de l’auteure
16La carte ci-dessus révèle une stratification de la mobilité professionnelle, fortement déterminée par la proximité et l'insularité. En effet, elle met d'abord en lumière l'existence d'un effet de débordement autour de la capitale. Les régions hexagonales présentant les taux de mobilités interrégionales les plus élevés (Centre-Val de Loire à 4,7 %, Hauts-de-France à 3,7 %, Normandie à 3,6 %) sont celles qui bénéficient de la contiguïté spatiale avec les grands bassins d'emploi, notamment celui de l'Île-de-France. Les résidents de ces régions frontalières profitent d'une mobilité facilitée, leur permettant de concilier ancrage résidentiel et accès à des marchés du travail plus vastes. Ces taux restent néanmoins faibles en valeur absolue : même dans les configurations territoriales les plus favorables, moins d'un actif sur vingt développe ce type de stratégie, confirmant que la mobilité professionnelle interrégionale sans rupture résidentielle demeure une pratique minoritaire.
17À l'autre extrémité de la distribution, les territoires ultramarins et la Corse illustrent le coût socio-spatial de la distance. Ces régions présentent les taux les plus faibles, soulignant une barrière géographique au maintien d'une activité professionnelle régulière sur le continent sans migration [Moutai, 2026]. La Corse se distingue néanmoins légèrement avec un taux de 0,8 %, soit plus du double des régions d'outre-mer qui convergent autour de 0,3 %. Cette différence atteste que la moindre distance facilite encore, pour une fraction certes réduite de la population, une forme de mobilité à des fins professionnelles.
Carte 2. Part d’individus ayant déclaré avoir une région d’études différente de la région de résidence (%)
Champ : Populations natives résidentes des régions françaises (hors Mayotte) | Population âgée de 15 ans ou plus | Ont été exclues les personnes nées à l’étranger ainsi que les individus ayant déclaré étudier dans un DROM-COM
Source : Recensement de la population (2019) | Estimations de l’auteure
18L'analyse de la mobilité des natifs résidents au motif des études révèle une dynamique structurellement différente de celle observée pour la sphère professionnelle (carte 2). Les taux sont globalement plus élevés, soulignant que la mobilité d'études peut être un engagement plus répandu que la délocalisation professionnelle. Elle met également en évidence l'importance de la proximité géographique aux grands pôles universitaires : le Centre-Val de Loire (2,4 %), la Bourgogne-Franche-Comté (1,9 %) et la Normandie (1,6 %) dominent. Ces régions, situées en périphérie des grandes métropoles (notamment l'Île-de-France, le Rhône), bénéficient d'une attraction académique par débordement, facilitant l'accès à un enseignement supérieur diversifié sans exiger la migration des étudiants.
19Le résultat le plus marquant concerne la Corse. Avec 1,7 % des natifs étudiants se formant sur le continent, l'île se classe à la troisième place nationale, juste derrière les régions frontalières de l'Île-de-France et devant la plupart des régions hexagonales. Le départ vers le continent pour les études ne relève ainsi pas toujours d'une nécessité pour accéder à certains cursus ou spécialités, transformant l'immobilité résidentielle en mobilité étudiante pour une part de la jeunesse corse.
20Sans nier l'essor des formations à distance, accéléré par la numérisation de l'enseignement supérieur et permettant à certains étudiants de suivre un cursus continental sans quitter l'île, les entretiens révèlent des pratiques originales de mobilités entre la Corse et le continent - notamment chez des étudiants issus de milieux modestes. Ces stratégies, combinant présence physique partielle sur le campus et maintien de l'ancrage insulaire, traduisent une réappropriation des ressources disponibles. Camilla et Francis illustrent ainsi ces allers-retours pour effectuer un cursus universitaire non disponible localement. Francis, âgé aujourd'hui d'une soixantaine d'années et issu d'un foyer de commerçants, avait vécu sur le continent pendant quatre ans en raison de l'absence d'université en Corse. Mais à l'ouverture de celle-ci en 1981, conjuguée à la maladie de sa mère nécessitant d'importantes ressources financières, il fut contraint de revenir à Corte pour travailler dans l'entreprise familiale. Il put néanmoins, lors de sa dernière année d'études, effectuer des allers-retours pour suivre ses cours concentrés sur deux jours à Nice.
« …quatre années scolaires enfin la dernière année, je la faisais en pointillés puisque je faisais des allers-retours, j'avais plus d'appartements là-bas... j'avais groupé mes cours sur deux jours, donc je revenais parce qu'il fallait aussi aider ma mère et travailler. À l'époque, on avait la chance d'avoir des tarifs étudiants, qui étaient dérisoires. »
21Camilla, quant à elle, raconte comment l'impossibilité financière de migrer, il y a une trentaine d’années, l'a conduite à développer une stratégie alternative pour poursuivre des études supérieures :
« Non moi quand je devais partir faire mes études, quand j'ai eu mon bac, je vous disais, c'est le moment où mon père a fait faillite donc du coup je n'ai pas pu, pour des raisons financières hein, partir faire mes études donc j'ai renoncé à mon inscription sur le continent et je me suis inscrite à l'université de Corse parce qu'elle me permettait à la fois de faire des études supérieures tout en travaillant. Donc j'ai fait ça jusqu'en maîtrise. Ensuite le DEA, je me suis inscrite à l'université de Lyon. J'ai fait DEA, mais j'ai passé mon doctorat... euh à Lyon 3 et... tout en travaillant ici donc, c'était sous statut de salarié, c'est à dire que je travaillais, et je partais passer les exams et je partais pour quelques jours à Lyon, voilà. »
22Ces entretiens nous montrent que là où les étudiants continentaux peuvent effectuer des allers-retours plus réguliers, les insulaires corses adoptent une stratégie différente : ils regroupent leurs cours pour minimiser leurs déplacements. Cette « mobilité par lots » reconfigure l'expérience étudiante, la fragmentant en séquences intensives et espacées plutôt qu'en une présence régulière et continue. Dans un contexte de précarité, ce choix représente un compromis économique, contournant les coûts liés à une installation complète hors de l'île tout en garantissant l’accès à une offre éducative élargie. Cette stratégie repose notamment sur la solidarité de la diaspora corse qui permet à Camilla et Francis de se loger gratuitement ou à moindre coût lors de leurs déplacements sur le continent.
23Ces observations rejoignent les travaux de Donnelly et Gamsu [2018] sur les « marchés éducatifs régionaux », qui démontrent que l'accès à l'enseignement supérieur dépend de la capacité des familles à financer la mobilité spatiale des étudiants. Dans les zones périphériques, notamment rurales, le capital économique devient déterminant pour assumer les coûts de déplacement. En Corse, les tarifs bloqués atténuent cette sélectivité. Ces trajectoires font également écho aux recherches de Christie [2007] sur les « day students » britanniques, dont l'organisation se caractérise par une séparation stricte entre vie familiale et vie universitaire. L’autrice nous dit que, toutefois, cette configuration génère un désavantage social lié aux mobilités elles-mêmes : exclusion de la vie nocturne étudiante, temps limité sur le campus, construction entravée du réseau social au dépend de la coprésence. Camilla nous dit d’ailleurs en ce sens que son expérience se résume au transit :
« …puis en fait moi, je me sentais en transit, donc c'est peut-être moi aussi qui fait n'ai pas fait l'effort de rester en contact... J'allais et je venais quoi parce que comme je travaillais ici. J'allais, je venais. »
24Cet extrait informe sur le coût symbolique de ces mobilités, le transit s’opposant à la vie étudiante comme expérience totale. Les « day students » de Christie [2007] rapportent une exclusion de la socialité et des réseaux informels du campus, créant un désavantage social cumulatif qui se traduit finalement en moindre capital social. Dans le cas corse, cette logique est amplifiée par la discontinuité maritime et les coûts associés.
25Comparativement, la proximité géographique de la Corse constitue un avantage relatif par rapport aux départements d'outre-mer, bien qu’elle ne supprime pas la barrière insulaire qui différencie structurellement ces mobilités des « navettages » continentaux. En effet, les autres territoires insulaires présentent des taux faibles de mobilités étudiantes, illustrant que l'éloignement important demeure le principal frein à la mobilité, même temporaire. Si la Martinique (1,1 %) maintient un taux proche de déclaration du lieu d'études sur le continent supérieur aux autres DOM, la Guadeloupe (0,8 %), La Réunion (0,5 %) et la Guyane (0,4 %) affichent les proportions les plus faibles. Ces chiffres suggèrent que, pour les résidents de ces régions, la distance et le coût du transport limitent ces mobilités. Le décalage horaire constitue une contrainte supplémentaire pour les DOM, limitant notamment la possibilité de suivre des cours en ligne en direct ou de participer à des enseignements synchrones, et contribuant ainsi à réduire l'attractivité de ces formes alternatives de mobilité étudiante [Urry, 2002]. Ce constat trouve un écho dans notre corpus, au sein duquel aucun résident martiniquais ne s’est retrouvé dans cette configuration.
26Le paradoxe souligné par l'analyse agrégée, à savoir une part plus ou moins proche d’étudiants se formant sur le continent en Corse (1,7 %) et en Martinique (1,1 %), malgré un éloignement physique très différent, invite à déplacer l'analyse vers les caractéristiques individuelles. Au-delà des obstacles de distance et de coûts qui lui sont associés, l’accès à la mobilité continentale est également soumis, pour les natifs résidents martiniquais et corses, à une sélection opérant selon le sexe, l’âge et le niveau de diplôme.
Tableau 1. Caractéristiques des natifs résidents corses et martiniquais déclarant étudier dans une région continentale (en %)
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|
Corse
N = 787
|
Martinique
N = 742
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Ensemble
N = 1 529
|
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Groupes d'âges
|
Moins de 18 ans
|
99
(13 %)
|
171
(23 %)
|
270 (
18 %)
|
|
18-24 ans
|
458
(58 %)
|
368
(50 %)
|
826
(54 %)
|
|
25-34 ans
|
170
(22 %)
|
104
(14 %)
|
274
(18 %)
|
|
35 ans ou plus
|
60
(7,6 %)
|
98
(13 %)
|
158
(10 %)
|
|
Sexe
|
Femme
|
442
(56 %)
|
443
(60 %)
|
885
(58 %)
|
|
Homme
|
345
(44 %)
|
299
(40 %)
|
644
(42 %)
|
|
Niveau de diplôme
|
Aucun diplôme
|
130
(18 %)
|
192
(30 %)
|
322
(23 %)
|
|
Baccalauréat
|
265
(36 %)
|
240
(38 %)
|
505
(37 %)
|
|
Diplôme d'études supérieures
|
339
(46 %)
|
207
(32 %)
|
547
(40 %)
|
|
Lien à la personne de référence du ménage
|
Personne de référence
|
71
(9 %)
|
82
(11 %)
|
153
(10 %)
|
|
Conjoint
|
46
(5,8 %)
|
27
(3,6 %)
|
72
(4,7 %)
|
|
Enfants/Petits-enfants
|
627
(80 %)
|
454
(61 %)
|
1 081
(71 %)
|
|
Autres
|
36
(4,6 %)
|
32
(4,3 %)
|
68
(4,4 %)
|
|
Hors logement ordinaire
|
7
(0,9 %)
|
148
(20 %)
|
155
(10 %)
|
Champ : Population corse et martiniquaise résidant dans leur région de naissance | Ont été exclues les personnes ayant déclaré étudier à l’étranger ou dans un DROM-COM
Source : Recensement de la population (INSEE, 2019) | Estimations de l’auteure
27Le tableau recensant les individus résidant des deux îles déclarant suivre leurs études sur le continent confirme une surreprésentation des jeunes adultes, corroborant la littérature sur les mobilités de longues distances [Gobillon, 2001], mais révèle une dynamique insulaire différenciée. La tranche d'âge des 18-24 ans est plus représentée parmi les deux populations (54 %), ce qui correspond aux âges typiques de formation post-baccalauréat. Toutefois, les mobilités précoces (moins de 18 ans) sont quasiment deux fois plus importantes en Martinique (23 %) qu'en Corse (13 %). Cette différence suggère qu'en Martinique, certains élèves se rendent sur le continent pour accéder à des filières spécialisées du secondaire ou des formations, tout en maintenant leur résidence administrative dans l'île. À l'inverse, la Corse présente une proportion plus forte d'étudiants plus âgés engagés dans une mobilité continentale : 22 % ont entre 25 et 34 ans, contre seulement 14 % en Martinique. Cette surreprésentation des 25-34 ans renvoie potentiellement à des parcours de formation continue ou de reconversion professionnelle pour lesquels l'offre locale corse est inexistante ou insuffisante. Ces mobilités tardives peuvent ainsi témoigner d'une segmentation éducative : si l'université de Corte peut absorber une partie des formations initiales de premier cycle, elle ne couvre pas l'ensemble des formations spécialisées ou professionnalisantes recherchées par les actifs en reprise d'études.
28Les femmes sont majoritaires parmi les étudiants mobiles dans les deux populations : 56 % en Corse et 60 % en Martinique. Cette surreprésentation féminine peut sembler paradoxale au regard de la littérature sur les mobilités genrées qui souligne généralement une moindre mobilité géographique féminine, notamment dans les milieux populaires. Les femmes sont en effet davantage sujettes à une assignation résidentielle liée aux responsabilités familiales et à leur inscription plus forte dans les réseaux de solidarité familiale locale [Christie, 2007 ; Belton-Chevallier, 2015 ; Donnelly & Gamsu, 2018]. Toutefois, cette surreprésentation doit être analysée et nuancée en tenant compte de la féminisation générale de l'enseignement supérieur et des effets de structure qui en découlent. Beauchemin et al. [2013] et Favell et Recchi [2011] observent d'ailleurs dans certains contextes européens une surreprésentation féminine dans les mobilités étudiantes internationales, qu'ils attribuent précisément à la surreprésentation générale des femmes dans l'enseignement supérieur. Brooks et Waters (2011) suggèrent également que la mobilité, lorsqu'elle reste inscrite dans un cadre institutionnel comme les études, peut être perçue comme plus acceptable socialement pour les jeunes femmes que d'autres formes de mobilité plus risquées ou moins légitimes.
29Le niveau de diplôme déclaré par les individus mobiles révèle une forte sélectivité qui structure différemment l'accès à la mobilité continentale selon les îles. La mobilité continentale est plus prononcée par les individus détenant déjà un diplôme d'études supérieures : ils représentent 40 % de l'échantillon total. Mais, ce niveau d’étude préalable est particulièrement prépondérant en Corse, où 46 % des étudiants mobiles en possèdent déjà. Cette proportion élevée va dans le sens de notre observation dressée au regard du mode relatif à l’âge : la mobilité continentale corse doit s'effectuer principalement en cours de cycle universitaire [Dupray, 2023]. Inversement, la Martinique présente une proportion beaucoup plus élevée d'individus « sans diplôme » parmi les étudiants mobiles : 30 % contre seulement 18 % en Corse. Ce différentiel de 12 points révèle une sélectivité territoriale inverse.
30Le lien à la personne de référence du ménage révèle l'importance du soutien familial dans le maintien de l'ancrage résidentiel insulaire malgré la mobilité étudiante continentale. La grande majorité des étudiants mobiles sont déclarés comme « enfants » ou « petits-enfants » de la personne de référence du ménage (80 % en Corse), confirmant que cette mobilité est structurée par le foyer d'origine. Le maintien du statut résidentiel insulaire, malgré les études sur le continent, semble davantage possible grâce au soutien logistique de la famille. Toutefois, la modalité « hors logement ordinaire » présente un écart de quasiment 20 points de pourcentage : 20 % en Martinique contre seulement 0,9 % en Corse. Ce statut correspond à des individus résidant en foyer d'étudiant, en résidence universitaire, ou dans un autre type de logement collectif lors de l'enquête. Ce contraste considérable révèle deux stratégies de mobilités différentes. En Martinique, un étudiant sur cinq conservant sa résidence administrative sur l'île vit en réalité en logement collectif sur le continent pendant ses études. Leur statut de « résident » martiniquais peut ainsi être largement fictif d'un point de vue résidentiel effectif : l'éloignement contraint à une installation continentale de fait, même si celle-ci ne se traduit pas formellement par un changement de résidence administrative. En Corse, à l'inverse, la proximité géographique rend viable une véritable stratégie d'allers-retours : les étudiants peuvent maintenir leur ancrage dans le logement familial insulaire sans nécessiter d'hébergement permanent sur le continent.
31Afin de dépasser la description des profils et de quantifier l’association de chaque variable sur la propension à la mobilité étudiante vers le continent, une modélisation par régression logistique binaire a été réalisée. Cette approche permet d'estimer la probabilité prédite de cette mobilité en fonction du sexe, du niveau de diplôme et de l’origine insulaire. La figure 1 révèle la hiérarchie des facteurs agissant comme leviers à la mobilité continentale au motif des études pour les populations insulaires, sur un profil type : jeune de 18-24 ans, enfant ou petit-enfant de la personne de référence du ménage de résidence.
Figure 1. Probabilités prédites d’étudier sur le continent pour les jeunes résidents de Corse et de Martinique
Note de lecture : Cette figure présente les probabilités prédites qu'un jeune natif résident de Corse ou de Martinique déclare étudier sur le continent français tout en maintenant sa résidence dans sa région d'origine, selon son sexe et son niveau de diplôme. Les estimations sont produites à partir d'un modèle de régression logistique binaire pondéré incluant un terme d'interaction Région * (Niveau de diplôme + Sexe + Âge).
Spécifications du modèle : Profil d’estimation standardisé sur les modalités « enfant/petit-enfant de la personne de référence » et « 18-24 ans »
Les barres verticales représentent les intervalles de confiance à 95 %
Champ : Population corse et martiniquaise résidant dans leur région de naissance | Ont été exclues les personnes ayant déclaré étudier à l’étranger ou dans un DOM
Source : Recensement de la population (INSEE, 2019) | Estimations de l’auteure
32Le niveau de diplôme apparaît comme le déterminant le plus structurant de l'accès à la mobilité continentale. Pour les jeunes résidents corses, la probabilité de se former sur le continent atteint environ 15 % pour les individus disposant déjà d'un diplôme d'études supérieures, chute à environ 8 % pour ceux ne possédant que le baccalauréat, et devient minime (environ 3 %) pour ceux n'ayant aucun diplôme. Cette gradation dessine une sélectivité par le haut : la capacité à mobiliser une stratégie de mobilité complexe vers le continent est à la fois conditionnée par le capital scolaire préalable et en devient simultanément la condition de reproduction. Le diplôme fonctionne ainsi comme une condition de viabilité du projet de mobilité. Bien qu'avec des écarts moins prononcés et des taux moindres, cette escalade selon le niveau de diplôme est également observable pour les populations martiniquaises, confirmant qu'il s'agit d'un mécanisme structurel de sélection commun aux deux territoires insulaires, au-delà de leurs différences de distance au continent. Au niveau du genre, bien que les coefficients suggèrent une probabilité de mobilité légèrement supérieure pour les femmes dans toutes les catégories de diplômes et dans les deux îles, les intervalles de confiance se recoupent, indiquant que ces différences ne sont pas statistiquement significatives. Autrement dit, à diplôme égal, le genre ne semble pas constituer un facteur discriminant de la mobilité étudiante vers le continent dans nos deux populations insulaires.
33Pour finir, nous pouvons parler d’un effet corse. Toutes catégories confondues, la probabilité prédite de mobilité continentale pour les études est significativement plus élevée en Corse qu'en Martinique. Cet écart se creuse d'autant plus que le niveau de diplôme augmente : pour la catégorie baccalauréat, la probabilité martiniquaise est inférieure à 3 % contre près de 8 % pour la Corse ; pour le niveau d'études supérieures, la probabilité martiniquaise tourne autour de 4 % contre 15 % pour la Corse, soit un différentiel de 11 points. Ce résultat modélisé dépasse l'apparente égalité dans l'accès continental suggérée par les résultats bruts (1,7 % des corses contre 1,1 % des martiniquais déclarant étudier sur le continent). L'analyse démontre qu’à profil socio-démographique équivalent, l'effet de la distance géographique est fort. La moindre distance de la Corse au continent constitue un avantage structurel qui rend la stratégie mobile significativement plus probable.
34La distance martiniquaise fonctionne ainsi comme une variable ségrégative : elle filtre l'accès à la mobilité continentale de manière bien plus forte qu'en Corse. Cette sélection accrue se manifeste notamment dans les stratégies résidentielles divergentes observées précédemment : l'étudiant martiniquais doit mobiliser des ressources suffisantes pour financer une installation continentale de fait (20 % vivant en logement non ordinaire), tandis que l'étudiant corse peut s'appuyer sur une stratégie de mobilité moins coûteuse (0,9 % en logement hors ordinaire). Ces résultats montrent que les coûts fonctionnent par seuils : au-delà d'une certaine distance, les mobilités deviennent impossibles, obligeant à une migration résidentielle complète ou à un renoncement.
35En conclusion, la capacité à maintenir un ancrage résidentiel insulaire tout en accédant aux formations continentales apparaît comme le produit d'une double sélection : par le capital scolaire et par la distance géographique (effet Corse). La Corse, grâce à sa proximité relative au continent, permet à une fraction plus large de sa jeunesse diplômée d'accéder à cette stratégie de mobilité sans rupture résidentielle complète. La Martinique, pénalisée par son éloignement, ne rend cette stratégie accessible qu'à une frange encore plus restreinte, obligeant les autres étudiants à assumer une installation continentale coûteuse ou à renoncer à la mobilité [Moutai, 2026]. Ces inégalités territoriales d'accès à la mobilité étudiante participent d'une reproduction différenciée des positions sociales selon les territoires insulaires : là où les jeunes corses peuvent cumuler ancrage familial et accès aux formations continentales, les jeunes martiniquais doivent choisir entre non-migration ou rupture résidentielle précoce.
36Si l'immobilité interrégionale professionnelle caractérise la majorité des insulaires, l'existence d'une petite fraction d'actifs ayant leur lieu d'emploi sur le continent (0,7 % en Corse, 0,3 % en Martinique) illustre néanmoins des formes d'ancrage professionnel reconfiguré, où le franchissement maritime ou aérien se substitue à la continuité spatiale du navettage classique domicile-travail.
Tableau 2. Caractéristiques des natifs résidents corses et martiniquais déclarant travailler dans une région continentale
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Corse
N = 508
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Martinique N = 343
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Ensemble
N = 851
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Groupes d'âges
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35 ans ou plus
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297 (58 %)
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243
(71 %)
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540
(63 %)
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Moins de 35 ans
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211 (42 %)
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99
(29 %)
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311
(37 %)
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Sexe
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Homme
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363 (71 %)
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168
(49 %)
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531
(62 %)
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Femme
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146 (29 %)
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175
(51 %)
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320
(38 %)
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Niveau de diplôme
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Diplômé du supérieur
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219 (43 %)
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124
(36 %)
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343
(40 %)
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Pas ou peu diplômé
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289 (57 %)
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219
(64 %)
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508
(60 %)
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Secteur d'activité
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Autres secteurs de production
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47
(9,3 %)
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35
(10 %)
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82
(9,7 %)
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Commerce/Transports
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342 (67 %)
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164
(48 %)
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507
(60 %)
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Administration/Social
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119 (23 %)
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143
(42 %)
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262
(31 %)
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Catégorie socioprofessionnelle
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Ouvriers
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116 (23 %)
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79
(23 %)
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195
(23 %)
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Employés
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135 (27 %)
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134
(39 %)
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269
(32 %)
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Professions intermédiaires
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101 (20 %)
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74
(22 %)
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176
(21 %)
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Cadres et professions intellectuelles supérieures
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127 (25 %)
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39
(11 %)
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166
(20 %)
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Artisans, commerçants, chefs d'entreprise
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29
(5,8 %)
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16
(4,6 %)
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45
(5,3 %)
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Champ : Population corse et martiniquaise résidant dans leur région de naissance | Ont été exclues les personnes ayant déclaré travailler à l’étranger ou dans un DOM
Source : Recensement de la population (INSEE, 2019) | Estimations de l’auteure
37L'analyse descriptive des individus réalisant des mobilités au motif professionnel révèle des profils contrastés, fortement déterminés par l'âge et le secteur d'activité. Tout d’abord, ce type de mobilité semble avant tout une stratégie de carrière établie plutôt qu’en phase d’insertion professionnelle : 63 % de l'échantillon a 35 ans ou plus, avec une proportion encore plus élevée en Martinique (71 %) qu’en Corse (58 %). Cependant, le sexe marque la divergence puisque la mobilité corse est très majoritairement masculine (71 %), renvoyant à l’archétype du jeune actif effectuant de longue distance pour sa carrière, tandis que la Martinique présente une répartition plus équilibrée.
38L'analyse sectorielle révèle que la discontinuité géographique se caractérise par des modalités de travail compatibles avec le franchissement maritime ou aérien. En Corse, le secteur Commerce/Transports concentre 67 % des actifs mobiles, et cette concentration peut s'expliquer par la nature même de ces professions (chefs d’entreprise, transporteurs) dont les cycles de travail s'accommodent du déplacement. En Martinique, c'est le secteur Administration/Social qui domine (42 %), avec une surreprésentation des employés (39 %). Cette configuration régionale, où la part des cadres est nettement plus faible (11 %), suggère une mobilité professionnelle découlant principalement des mécanismes de la fonction publique (détachements, missions et formations longues). De plus, la distribution selon le niveau de diplôme (40 % diplômés du supérieur) et la CSP (employés 32 %, ouvriers 23 %) nuance l'hypothèse d'une mobilité exclusivement élitaire. Cette répartition fait écho à la littérature qui distingue la mobilité comme ressource et choix pour les classes favorisées de la mobilité comme contrainte et injonction pour les classes populaires [Bacqué et Fol, 2007].
39En ce qui concerne des mobilités plus espacées dans le temps, les entretiens suggèrent plutôt que la distinction entre injonction et choix se situe davantage dans la possibilité décisionnelle inhérente aux découpages sectoriels et hiérarchiques : les chefs d'entreprise et professions intellectuelles supérieures décident de leurs déplacements de manière autonome, tandis que les employés, ouvriers et certains cadres de la fonction publique voient leurs mobilités davantage dictées par les impératifs hiérarchiques, pour des formations ou des missions. Camilla, cadre de l'Académie de Corse, illustre ce second cas : elle se rend deux fois par mois à Marseille pour des réunions et formations décidées par son administration. À l’inverse, pour Mireille et Ruben, enseignants-chercheurs, les déplacements répondent davantage à leurs initiatives, notamment au rythme de leurs candidatures et participations à des colloques.
40Toutefois, le caractère imposé ou libre du déplacement ne va pas de pair avec la façon de le vivre. Pour certains, c’est une opportunité de faire du tourisme de loisirs et de retrouver sa famille, et ce dans un contexte où les frais inhérents à ce type de déplacements sont importants ; alors pour d’autres, malgré une gestion autonome, cette obligation est une contrainte voire traduit la dépendance de leur territoire au continent.
Malcolm, Martiniquais, ouvrier qualifié : « alors Lyon c’est pour ma formation et j’en ai profité pour voir ma sœur, et à Bordeaux c’était pour un ami qui avait réussi son école d’infirmier. J’ai passé une semaine chez lui et du coup euh, ouais... »
Léopold, Corse, chef d’entreprise : « Pour le travail de façon régulière. En moyenne une fois par mois. »
TM : « Ah oui, d'accord et vous aimez bien ce rythme ? »
Léopold : « Non, pas du tout, si je pouvais éviter d'y aller, j'éviterais d'y aller. En plus, pour moi les vacances se passent au village. »
41Au-delà de ces vécus différenciés, les entretiens révèlent également d’autres logiques qui échappent aux statistiques. Le cas de Francesca illustre une autre dimension stratégique. En déclarant fiscalement résider en Corse alors qu'elle vit principalement à Paris, elle apparaît statistiquement comme une résidente insulaire travaillant sur le continent. Cette déclaration lui permet de sécuriser son accès au tarif résident et de multiplier ainsi les retours à moindre coût. Son exemple montre comment le « statut résident » peut être instrumentalisé : l'insularité devient une ressource mobilisable (accès aux tarifs subventionnés) à condition de jouer sur l'ambiguïté des critères de résidence. La résidence n'est plus ici un ancrage territorial stable mais un instrument stratégique au service de la mobilité, incarnant ainsi une nouvelle facette de la figure du résident mobile.
42La modélisation (figure 2) révèle que la mobilité professionnelle constitue un phénomène doublement sélectif : socialement stratifié et géographiquement conditionné. Le niveau de diplôme et la catégorie socioprofessionnelle déterminent l'accès à cette stratégie, témoignant d'une sélection par le haut. Toutefois, la proximité géographique apparaît comme le facteur décisif.
Figure 2. Probabilités prédites de déclarer travailler dans une autre région
Note de lecture : Cette figure présente les probabilités prédites qu'un jeune natif résident de Corse ou de Martinique déclare travailler sur le continent français tout en maintenant sa résidence dans sa région d'origine, selon son sexe, son domaine d’activité et son niveau de diplôme. Les estimations sont produites à partir d'un modèle de régression logistique binaire pondéré incluant un terme d'interaction Région * (Niveau de diplôme + Sexe + Âge + Catégorie socioprofessionnelle).
Spécifications du modèle : Profil d’estimation standardisé sur la modalité « 35 ans ou plus »
Les barres verticales représentent les intervalles de confiance à 95 %
Champ : Population corse et martiniquaise résidant dans leur région de naissance | Ont été exclues les personnes ayant déclaré travailler à l’étranger ou dans un DROM-COM
Source : Recensement de la population (INSEE, 2019) | Estimations de l’auteure
43Toutes choses égales par ailleurs, les diplômés du supérieur affichent une probabilité de mobilité supérieure aux individus peu ou pas diplômés, et ce quelle que soit la région ou le secteur d'activité. Cependant, cet avantage s'érode considérablement en Martinique : l'écart entre niveaux de diplôme y devient minime, quels que soient la catégorie socioprofessionnelle et le secteur. Ce résultat témoigne d'une neutralisation de l’effet du capital scolaire par la distance.
44La probabilité maximale de mobilité concerne les Corses, et plus particulièrement les cadres et individus de professions intellectuelles supérieures diplômés du supérieur exerçant dans le secteur du commerce et du transport. Néanmoins, une particularité met en exergue l'effet de proximité corse : dans ce secteur, les ouvriers diplômés du supérieur affichent la même probabilité de mobilité (1,5 %) que les cadres corses du secteur administratif et social. La combinaison secteur d'activité et proximité géographique semble ainsi contrebalancer partiellement le caractère ségrégant de la catégorie socioprofessionnelle. En effet, toutes choses égales par ailleurs, la probabilité de mobilité professionnelle est systématiquement plus élevée en Corse qu'en Martinique. Pour un cadre diplômé du supérieur dans le secteur commerce/transport, la bi-localisation est dix fois plus probable en Corse (environ 3,2 %) qu'en Martinique (environ 0,3 %). Cet écart montre que la proximité corse constitue un avantage structurel qui rend la mobilité professionnelle économiquement et logistiquement viable, permettant aux individus de substituer la migration résidentielle par une mobilité professionnelle. À l'inverse, l’éloignement martiniquais agit comme un filtre sélectif, réduisant l’accessibilité de cette stratégie et ce au gré des profils individuels favorisés.
45Au-delà de ces différenciations sociales et géographiques, l'analyse révèle d'importantes disparités selon le sexe. En Corse, les cadres du secteur commerce/transport présentent les probabilités les plus élevées de travailler sur le continent, avec une nette surreprésentation masculine : les hommes cadres ont une probabilité de 2,6 % contre 1,2 % pour les femmes cadres, soit un écart significatif de plus du double. Cette différence genrée se retrouve également, bien que dans une moindre mesure, chez les ouvriers corses du même secteur (1,2 % pour les hommes contre 0,5 % pour les femmes). En Martinique, les écarts de genre sont moins prononcés, témoignant là aussi de l’effet inhibiteur de la distance.
46En conclusion, la modélisation démontre que la mobilité professionnelle est fortement stratifiée. La distance géographique s'impose comme le principal déterminant de la rareté de cette pratique et, par conséquent, de sa nature élitiste et sélective. La comparaison Corse/Martinique révèle que la proximité ne facilite pas seulement la mobilité, elle en conditionne fondamentalement la viabilité, et qu’une fois cette viabilité effective, rentre en jeu la sélection socioéconomique.
47Au-delà des mobilités étudiantes et professionnelles, d'autres formes de déplacements vers le continent révèlent des dynamiques moins visibles mais tout aussi structurantes dans les trajectoires insulaires. La sphère médicale constitue un registre spécifique de mobilité contrainte, souvent occultée par les statistiques. En Corse comme en Martinique, l’absence de certains plateaux techniques ou de spécialités médicales impose un déplacement vers les grands centres hospitaliers hexagonaux.
48Ce phénomène apparaît cependant de manière plus saillante dans les récits corses - notamment en raison des tarifs bloqués, où le voyage à Marseille est fréquemment associé à la maladie. La ville devient une destination médicalement chargée de symbolique, perçue comme un « prolongement sanitaire » de l’île. Plusieurs enquêtés soulignent cette association affective négative, liée à des souvenirs d’hospitalisation ou de soins lourds. Ces mobilités sanitaires font écho aux travaux de Horsfall [2020] sur les déplacements transfrontaliers pour raisons médicales, bien que les logiques diffèrent : contrairement aux Britanniques se rendant en Pologne pour des soins moins coûteux (notamment dentaires), les mobilités corses vers Marseille relèvent d'une nécessité imposée par l'absence de certaines infrastructures spécialisées sur l'île.
Thierry, Corse, employé de la fonction publique : « La première fois que j’ai pris l’avion c’était à 16 ans, c'était pour... ma mère était sur Marseille, elle a été opérée, j'étais allé la voir. C'était plus médical. Marseille, malheureusement pour nous, pour les Corses, c'est l'endroit où... on va souvent se faire opérer... Marseille, Nice, même Nice, hein, ça peut arriver, bon moins et puis peut-être aussi Paris, mais bon Marseille c'est vrai que c'était plus la proximité. »
Camilla, Corse, cadre de la fonction publique : « Après c'est une ville, Marseille nous, qu'on assimile beaucoup à la maladie entre guillemets parce que généralement quand il n’y a pas de quoi vous soigner ici, c'est surtout ou Marseille ou Nice. Mais c'est vrai que Marseille c'est le grand centre hospitalier, donc vous assimilez souvent à la maladie. Les seules fois où... à part quand j'y suis allé, quand j'ai fait des trucs pour les élèves... Les élèves du collège dont j'étais principal…donc à part cet échange là où c'était sympa et plus joyeux, autrement non c'est pas... top ».
49En Martinique, cette logique sanitaire est plus diffuse dans les entretiens, sans doute en raison de tarifs à la mobilité discriminants et d’une offre de soins régionalisée : les patients peuvent se rendre en Guadeloupe pour accéder à certains services, évitant ainsi le recours systématique à l’Hexagone. Toutefois, pour les pathologies lourdes, le recours aux centres hexagonaux reste incontournable pour les deux populations, confirmant une hiérarchie médicale centre-périphérie où l'île est structurellement déficitaire. Antoinette, Martiniquaise, employée publique à Paris, nous dit en ce sens :
« Donc, mon père était malade, c’est ce qui les (ses parents) a aussi incités à partir. Donc, on ne trouvait pas… on l’avait déjà condamné en Martinique. Donc, et puis, mon futur mari… m’avait trouvé un rendez-vous avec un médecin à Marie Mont d’Or. Donc, à ce moment-là, ils ont pris l'avion et sont venus en France pour soigner mon papa. »
50De plus, sortir de l’île ne répond pas uniquement à des nécessités objectives (soins, travail, études), mais renvoie aussi à des aspirations à l’évasion, à une recherche d’oxygène hors de l’insularité, notamment pendant les vacances. Cette mobilité récréative, bien que conjoncturelle, met au jour des représentations très contrastées de l’île et des vacances selon les classes sociales. Les catégories les plus favorisées associent, en plus de la visite aux proches, le continent à une diversité culturelle stimulante et à une forme de capital symbolique (musées, spectacles, concert). À l'inverse, les classes les moins dotées en capital culturel expriment davantage des mobilités centrées sur les liens familiaux et sur le repos que sur l'accès aux équipements culturels. Cette différenciation sociale des motifs de mobilité confirme que l’insularité est vécue différemment selon les ressources : pour les uns, c'est une privation culturelle ; pour les autres, c'est surtout une barrière économique au maintien des liens affectifs.
51Cet article avait pour ambition de documenter comment certains résidents corses et martiniquais parviennent à maintenir leur ancrage insulaire tout en accédant aux ressources continentales. L'analyse comparée révèle que ces mobilités sont façonnées par deux filtres structurels majeurs.
52Le premier est géographique. Toutes choses égales par ailleurs, les probabilités de mobilité professionnelle ou étudiante sont systématiquement plus élevées en Corse qu'en Martinique. La proximité ne facilite pas seulement ces déplacements : elle conditionne leur viabilité même. Les dispositifs de continuité territoriale (tarifs subventionnés en Corse versus aides LADOM rationnées en Martinique) renforcent ou atténuent ces effets de distance.
53Le second est socioéconomique. Ces mobilités concernent prioritairement les diplômés du supérieur et les cadres. Cette sélectivité produit un effet cumulatif : les élites articulent les avantages de l'ancrage local (réseaux familiaux, accès au foncier, identité territoriale) et ceux de l'accès continental (formations spécialisées, opportunités professionnelles), tandis que les classes populaires subissent un double enclavement. L'analyse des mobilités médicales et récréatives confirme que la capacité à circuler devient elle-même une ressource distinctive, structurant les inégalités insulaires au-delà des seules sphères éducative et professionnelle.
54Ces constats nous conduisent à théoriser le concept de staying through mobility (« rester par la mobilité »), défini comme un ensemble de pratiques permettant de maintenir l'ancrage insulaire tout en accédant régulièrement aux ressources continentales. Ce concept repose sur trois mécanismes sociaux distincts mais articulés. Le premier, l'accumulation de capital, concerne les jeunes et les actifs qualifiés qui maximisent leurs opportunités éducatives et professionnelles sans renoncer aux avantages de l'ancrage local. Le deuxième, l'accès à des services rares, touche l'ensemble des résidents confrontés aux déficits structurels de l'offre insulaire, particulièrement médicale. Le troisième, la régulation symbolique, révèle une dimension moins visible : la mobilité comme échappatoire et comme condition psychologique du maintien résidentiel.
55Ces trois mécanismes se combinent différemment selon les trajectoires individuelles, mais leur accessibilité dépend des deux variables identifiées : ressources socioéconomiques et distance géographique. Au-delà d'un certain seuil kilométrique, le staying through mobility devient économiquement et logistiquement impossible, obligeant à choisir entre ancrage local et émigration complète [Moutai, 2026]. Ce concept pourrait s'avérer heuristique pour analyser d'autres contextes de discontinuité territoriale et contribuer au renouvellement des immobility studies en montrant que l’ancrage résidentiel peut paradoxalement reposer sur une mobilité.