Source : Léopold KOUAKOU, Accra-Kantamanto, Décembre 2020.
1Kantamanto, nom donné au quartier qui l’abrite, est un immense marché situé au cœur de la capitale Ghanéenne et considéré comme la plateforme du commerce de la fripe du pays et de la sous-région ouest africaine. L’espace du marché qui couvre une superficie d’environ 26 hectares avec près de 40.000 vendeurs [Ankomoa, Y. 2016] a une architecture marquée par une multiplicité de magasins, des voies de circulation piétonnes étroites et une occupation permanente des voies routières par les commerçants ambulants, les acheteurs et des visiteurs. Le marché de Kantamanto présente une architecture non conventionnelle et informelle caractérisée par des constructions de magasins en bois, en tôles et vulnérables au moindre départ de feux ou en cas de fortes pluies.
- 1 Inauguré en 1962 après celui de Takoradi en 1928, le port de Téma, devenu le principal du pays, acc (...)
2En dépit de la faiblesse des infrastructures de Kantamanto, la forte activité commerciale autour des vêtements de seconde main fait de ce pays le premier importateur de fripe dans la sous-région ouest africaine. Entre 2013 et 2017, le pays a importé près de 111.000 tonnes de vêtements en provenance d’Europe, des États-Unis et d’Asie, soit plus de 22.000 tonnes de fripes par année durant cette période [Douanes Ghanéennes, 2017]. Le rapport de l’Institut Tony Blair paru en 2020 présente le Ghana comme un important bassin commercial de la fripe avec plus de 181 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel [Kouakou, 2025] et l’activité d’importation n’a pas cessé malgré la crise sanitaire du coronavirus. L’essor du commerce de vêtements d’occasion au Ghana s’appuie sur trois principaux facteurs : Le premier, c’est la présence le port de Téma1,situé à 35km au Nord d’Accra et qui constitue le point d’entrée privilégié de ces marchandises. Le deuxième facteur tient à l’engouement de la population urbaine ghanéenne pour les vêtements de seconde main et enfin, le rayonnement de Kantamanto qui s’est imposé graduellement, dès les années 1980, comme le plus important marché du commerce des vêtements de seconde main d’Afrique de l’Ouest.
- 2 « Kayayei » et au singulier « Kayayo ». Sur le plan étymologique, « kayayei » est la dérivée de « k (...)
3La circulation de la fripe s’accompagne d’une mobilité d’acteurs originaires de plusieurs villes du Ghana et des pays frontaliers (Burkina Faso, Togo, Côte d’Ivoire). Ces acteurs sont constitués essentiellement par les importateurs, les grossistes et semi grossistes, les détaillants, les démarcheurs sans omettre les petits métiers qui se sont greffés à l’activité tels que les activités de retouches, de chargement de bagages ou encore de teinture. Les flux de marchandises que représente la fripe s’intègrent aux réseaux traditionnels de l’économie informelle et urbaine [Alba Vega, 2011], par le biais des marchés. La logistique marchande de la fripe est assurée par les véhicules bennes du port de Téma jusqu’au marché de Kantamanto, mais, le développement progressif du marché et sa forte fréquentation journalière ont rendu impossible l’accès des engins motorisés aux différents espaces du marché devenus étroits. La congestion quotidienne du marché pousse commerçants et clients à s’installer sur les voies de circulation, rendant certaines zones inaccessibles aux véhicules. Il s’est donc créé une logistique alternative orchestrée d’abord par les hommes utilisant des engins à quatre roues pour desservir le marché en fripes puis les femmes qui, quant à elles, assurent le dernier kilomètre de la chaine de distribution à travers le portage. Ces femmes, appelées kayayeis2 font l’objet de notre étude. Elles sont des migrantes originaires des zones rurales des régions du Nord du Ghana et leur activité consiste à charger directement sur leurs têtes ou à l’aide de récipients diverses marchandises et principalement les balles de fripes dont la masse de l’unité varie entre 45 et 60 kilogrammes. Ces femmes sont le dernier maillon de la circulation de la fripe à l’échelle micro-locale du marché de Kantamanto ; leur travail et leur installation très précaires au centre-ville de la métropole marquent de leur empreinte la vie sociale urbaine. La capitale ghanéenne est devenue un lieu attractif pour les jeunes femmes en quête d’opportunités économiques et sociales. Les actions économiques de l’Etat, axées en priorité vers les régions du Sud ont creusé des écarts de développement entre les villes dans les offres des services de santé et des infrastructures socioéducatives et cela constitue l’un des facteurs ayant accentué la mobilité des régions du Nord vers le Sud. En rejoignant les espaces urbains, les migrantes aspirent à un changement de statut social, à quitter la précarité caractérisant leurs conditions de vie dans leurs régions d’origine.
4Les femmes migrantes en milieu urbain représentent des groupes sociaux précaires, se distinguant par leur marginalisation dans l’accès au logement et à l’exercice d’activités économiques en ville. Des flux migratoires en provenance des différentes villes se sont progressivement mis en place dans les régions prospères du pays notamment au sein des métropoles d’Accra et de Kumasi [Aldridge et al.2011] et la migration des natifs ghanéens en direction d’Accra se base sur des motifs essentiellement économiques. Les travaux des sociologues et économistes américains Andrzejewski, Reed et White indiquent bien que : « Historiquement, les hommes et les femmes au Ghana ont été relativement mobiles. La côte et les régions situées juste à l’intérieur des terres ont attiré la main-d’œuvre, principalement des hommes, vers les industries de la pêche et de l’exploitation forestière et vers les plantations de cacao. Les grandes villes de marché, Accra et Kumasi ont attiré des commerçants parfois des hommes, mais le plus souvent des femmes ». [Andrzejewski et al. 2010, p. 774].
5Cette migration urbaine est à mettre en lien avec les réformes libérales intervenues après 1980 et qui ont été marquées par des programmes d’ajustement structurels qui ont eu de graves répercussions sur l’économie agricole du pays. Les régions du Nord ont été les plus touchées à cause de la sécheresse, des faibles moyens de modernisation de l’agriculture et de la baisse des cours des matières premières agricoles. De plus en plus, les villes sont devenues des centres attractifs qui entretiennent des économies urbaines en constante mutation, source de mobilités importantes [Ankomoa et al., 2015]. L’exploitation de l’or et la culture du cacao ont aussi attiré des migrants en provenance des pays limitrophes. Pour [Anafi et al. 2010, p. 10] « La forte productivité dans la culture cacaoyère des années 1930 a suscité un réel besoin de main d’œuvres dans les zones de production ; le travail dans les plantations de cacao était plus attrayant que le travail dans les mines ». Les zones rurales sont restées marquées par une migration de populations nationales mais aussi sous régionales avec notamment ceux venus du Libéria et de la Sierra Leone, alors qu’un nombre encore plus grand de travailleurs migrants non qualifiés a été recruté dans les colonies franco-africaines de Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), du Togo, de Côte d’Ivoire, du Mali et du Bénin. Les flux migratoires accompagnés de l’essor de l’agriculture et des ressources minières ont consolidé l’économie ghanéenne jusqu’à aujourd’hui.
6La crise internationale des cours du cacao intervenue autour de 1990 a suscité une volonté politique délibérée de faire du commerce et du secteur tertiaire, une réponse au chômage grandissant notamment dans les milieux urbains [Aremou et Ayayi, 2004]. En 1994, en réponse aux crises du monde agricole, l’État ghanéen crée « the Ghana Investment Promotion Centre », agence gouvernementale, chargée d’encourager et de promouvoir les investissements privés en en créant un cadre incitatif attractif et un environnement transparent capables d’attirer des investisseurs nationaux et étrangers. Les actes qui régissent ce centre ont été entérinés par le parlement Ghanéen le 26 août 2013 et les réglementations sur l’activité commerciale réservent certaines activités comme le commerce de détail aux seuls Ghanéens. Le Ghana a su développer un management social basé sur l’incitation des populations à l’initiative privée, au « business » qui prend ses marques et s’étend dans les milieux urbains. Les centres-villes sont des lieux de fortes concentrations humaines et présentent des atouts favorables au développement d’activités commerciales grâce à une offre importante des transports publics, la concentration de la plupart des services administratifs et socio-éducatifs, une accessibilité bénéfique au commerce. Pour la seule ville d’Accra, il y a treize marchés centraux gérés par le district : celui de Makola est assez emblématique car plusieurs commerces y sont greffés et il y a eu un effet de diffusion des espaces environnants qui sont aussi devenus des marchés au sens propre ou des lieux pour le commerce ambulant. À l’image des marchés centraux en Afrique de l’Ouest, Kantamanto se positionne comme un marqueur spatial qui produit de nouvelles centralités avec des fonctions clés sur le plan économique, social et culturel [Doubogan et al.2016].
7La migration continue des femmes originaires du nord du Ghana vers Accra et Kantamanto, leurs conditions de vie et leur activité de transporteuses de balles de fripes nous amènent à nous interroger sur les facteurs de la migration féminine à Accra et sur la production de vulnérabilité par l’activité professionnelle de chargeuse de balles de fripes.
8Comment la migration des kayayeis permet-elle d’analyser les dynamiques de présence et d’insertion des femmes migrantes internes à Accra ? Comment le système urbain produit-il de nouvelles formes de vulnérabilité notamment chez les femmes ? Nous formulons l’hypothèse selon laquelle l’activité de chargeuse ne produit pas systématiquement une requalification sociale mais produit au contraire des fragilités chez ces femmes migrantes.
9À l’échelle urbaine de la métropole d’Accra, les variables sociodémographiques ne permettent pas de quantifier ou d’analyser les mobilités des groupes sociaux dans la ville. Dans notre approche, nous nous appuyons donc sur des échantillons représentatifs constitués par les chargeuses de fripes afin de saisir certaines caractéristiques spatiales et socioéconomiques de ces groupes qui sont de plus en plus présents dans la capitale ghanéenne. La méthodologie d’enquête est basée sur des entretiens semi-directifs réalisés en 2020 au sein du marché de Kantamanto et auprès des jeunes femmes transporteuses avec des séquences de témoignages qui retracent des parcours de vie de ces dernières. Dans cet article, je présente des séquences de témoignages tout en précisant que les enquêtes ont concerné 40 jeunes filles et femmes dont l’âge varie entre 13 et 35 ans et exerçant le métier de chargeuses de fripes au sein du marché de fripes de Kantamanto. J’ai aussi procédé par observation in-situ afin d’appréhender les mobilités quotidiennes (domicile–travail et au sein du marché) et leurs conditions de vie et d’exercice de leurs activités.
10Pour questionner les facteurs de la migration féminine à Accra et la production de vulnérabilité par l’activité professionnelle, nous appréhendons les réalités de la migration économique des femmes à Accra, le fonctionnement de leur activité de chargeuse de balles de fripes et la précarité à laquelle elles font face au sein de la sphère urbaine. Cet article aborde la question des femmes au cœur de la migration économique et des réalités urbaines sous trois aspects : nous aborderons tout d’abord les contraintes socioéconomiques et les motivations du projet migratoire des femmes dont la plupart disent avoir migré pour des raisons essentiellement économiques, mais aussi sociales. Ce sont avant tout les témoignages des migrantes devancières, figures de repère incontournables, qui fondent leurs motivations. Ensuite, nous décrirons l’organisation du marché de Kantamanto et l’activité des chargeuses, ce qui permettra d’éclairer la particularité de cette activité qui fait appel à une force physique et une détermination remarquable. Enfin, nous analyserons les conditions de vie de ces femmes en mettant l’accent sur leur précarité économique et leurs conditions d’habitation au sein de la capitale ghanéenne. Ces trois perspectives permettent de saisir le caractère inédit de la filière fripe, en évoquant le rôle des femmes migrantes économiques dans la circulation de la fripe à l’échelle locale du marché et d’appréhender comment le droit à la ville devient une quête perpétuelle pour ces femmes. Dans notre démonstration, nous ferons usage de courts récits de vie illustrant les réalités de ces femmes.
11Lors de nos enquêtes sur le terrain en 2020, nous nous sommes intéressés au profil migratoire de ces femmes transporteuses de fripes au marché de Kantamanto, grâce à la collecte de récits de vie. Différents profils de migrantes originaires des zones rurales ressortent de l’enquête.
12Dans les villes du Nord, dont l’économie demeure largement tributaire des activités agricoles et pastorales, la crise économique mondiale se fait durement ressentir : la chute des cours des matières premières y est aggravée par un sous-investissement chronique dans les infrastructures de base, notamment les écoles et les centres de santé. [Agyei et al., 2015, p. 294] : « les reformes du néolibéralisme économique ont eu de graves impacts sur l’économie agricole du Ghana et ont favorisé des migrations internes des zones de savane au Nord vers les zones de forêt au Sud. Les populations et notamment les jeunes restent faiblement scolarisés faute de moyens financiers ». La pauvreté affecte diverses populations, en particulier les femmes, et les conduit souvent à quitter leur milieu familial pour migrer vers Accra, perçue pour ces femmes comme une « ville-rêve » porteuse d’opportunités économiques. Pour la plupart de ces migrantes, généralement peu ou pas qualifiées, le secteur tertiaire constitue une voie d’insertion professionnelle ; notamment à travers l’activité de porteuse de charges, envisagée comme une stratégie d’amélioration de leurs conditions de vie.
13Face à une situation de crise agricole et de croissance démographique dans les milieux urbains, le gouvernement ghanéen a fait du commerce et des activités tertiaires son principal levier pour l’emploi des citadins en développant un management social basé sur l’incitation à l’initiative privée [Aremou et Ayayi.2004]. Accra, avec sa multitude de marchés est aujourd’hui le lieu de l’expression du « business » et un véritable eldorado pour de nombreux Ghanéens. On voit ainsi apparaitre les effets d’une mondialisation marchande productrice de migrations internes et, comme le souligne Alba Vega, « La mondialisation économique par le bas permet aux catégories populaires d’accéder à des flux de richesse mondiale qui, d’une autre manière, ne seraient pas à leur portée. En plus, elle offre des possibilités de changement de statut social ou des moyens de subsistance dans des pays qui ne sont pas capables de fournir des emplois dignes à leurs concitoyens » [Alba Vega. 2011, p. 103]. La migration économique est une quête permanente pour ces migrants urbains dont le principal objectif est l’accroissement de leurs revenus à travers des emplois stables et une sécurité au sein des espaces urbains.
14Selon les données collectées sur le terrain auprès des kayayéis de Kantamanto, les enquêtées ont entre 13 et 35 ans. Plus de la moitié (60 %) sont des jeunes de 13 à 20 ans, et les 40 % restantes ont entre 21 et 35 ans. Analysons ainsi la situation des jeunes femmes chargeuses de balles de fripes à Accra. Deux hypothèses peuvent être formulées pour expliquer cette répartition par tranche d’âge. La première est que les flux migratoires ne concernent que les jeunes et les adolescentes et la seconde est que cette activité est transitoire et ne dure que quelques années, compte tenu de sa pénibilité. Les travaux de [Oparé. 2003, p. 33] nous présentent des caractéristiques de cette migration féminine à Accra : « Depuis des décennies, il y a eu un taux élevé de migration d’adolescentes et de jeunes femmes qui n’ont jamais été à l’école ou qui ont une scolarité limitée, dans les principaux centres de marché au sud du Ghana. Ces adolescentes et ces jeunes femmes viennent principalement des régions de savane du nord du Ghana et des régions contiguës au Burkina Faso et au Togo. Un petit nombre d’entre elles viennent d’autres parties du sud du Ghana. Ces adolescentes et jeunes femmes s’occupent presque exclusivement du portage des bagages sur la tête et la diversification des origines géographiques des femmes interroge l’extension de cette activité en dehors des frontières ghanéennes et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest ». À l’issue de nos entretiens, les profils qui se dégagent révèlent que la grande partie des femmes est originaire des zones rurales (80 %) et les autres (20 %) sont originaires des villes telles que Tamalé (Nord) ou Wa (Nord-Ouest).
15Les femmes rurales font face à un ensemble de difficultés sociales qui les poussent à migrer : des infrastructures et équipements sanitaires défaillants, une faible rémunération de leurs activités agricoles, des mariages précoces et parfois imposés auxquels s’ajoutent des charges familiales que les revenus du mari peinent à assumer. La cellule familiale constitue le moteur du déplacement des femmes et dans une certaine mesure, les parents ou les époux encouragent leurs femmes à mener l’activité de kayayeis. Les travaux de [Awumbile et Ardahyo-Shardong. 2003, p. 172] viennent corroborer notre recherche de terrain dans la mesure où pour ces auteurs : « les jeunes femmes originaires des zones du Nord du Ghana migrent à Accra à cause de la pauvreté, du mariage forcé et du chômage ». Qu’elles soient parties de leur plein gré ou contraintes par les circonstances, les femmes qui migrent vers Accra se retrouvent cantonnées à des activités de survie précaires : portage de marchandises et de ballots de vêtements d’occasion, travail domestique, aide en cuisine, plonge dans les restaurants, vente ambulante. Originaire de Tamalé dans le nord Ghana, Kaïna, 25 ans, partage son expérience après trois années passées à Kantamanto. « Je vivais dans des conditions difficiles avec mon époux et nos trois enfants à Tamalé et lorsque j’ai entendu parler du métier de Kayayei, je suis venue à Accra en espérant gagner beaucoup d’argent et monter une affaire avec mon époux ». Dans une région offrant peu de débouchés économiques, et chargée de subvenir aux besoins de trois enfants et d’un mari, la migration s’est imposée à elle comme la voie privilégiée vers une amélioration des conditions de vie familiales. Ce témoignage révèle des réalités sous-jacentes de familles rurales au sein desquelles la femme a un rôle moteur pour l’épanouissement socioéconomique. Elles font un choix personnel ou sont incitées à l’émigration puisque dans les communautés d’origine, émigrer est perçu comme un pas vers une ascension sociale. Dès lors, comment expliquer la place centrale des femmes dans ces mouvements migratoires ?
16Leurs trajectoires migratoires s’inscrivent-elles dans des réseaux organisés ? La réponse à ces questions nous permettra d’appréhender les trajectoires de migration de ces jeunes et les processus de leurs inscriptions dans le tissu économique à Accra.
17Les réalités familiales qui sous-tendent les projets migratoires apparaissent de façon révélatrice dans le témoignage de Samina, jeune porteuse de 21 ans exerçant à Kantamanto : « En classe de 3e, j’ai contracté une grossesse et j’ai dû abandonner l’école pour me consacrer à ma famille. Mon époux et moi vivions dans un village de la région de Walé-Walé au Nord du Ghana. La vie était difficile pour nous ; j’ai alors entendu parler du métier de kayayeis à Accra qui permettrait de bien gagner sa vie. C’est alors que j’ai décidé de venir à Accra avec l’accord de mon époux qui est resté au village avec notre enfant. Je suis à Kantamanto depuis 2019 ». Ce témoignage révèle bien que les difficultés sociales et familiales sont prédominantes dans les causes des migrations rurales vers Accra. Lorsque les gens ne parviennent plus à faire face à des dépenses pour s’occuper de leurs familles, migrer n’est plus un choix passif mais une obligation qui s’inscrit dans un contexte de survie. La famille reste au cœur des dynamiques migratoires de ces jeunes filles et femmes ; elles arrivent à Accra avec le soutien de leurs époux, de leurs parents ou encore de certains membres de leur communauté. Le projet de migration se construit et se consolide au sein de la famille et se concrétise ensuite par le financement du voyage. Selon les travaux d’Ankomoa et al. [2015], les jeunes filles et les femmes sont pour la plupart très faiblement scolarisées et nos travaux d’enquête réalisées en 2020 s’inscrivent dans ce même ordre dans la mesure où plusieurs d’entre elles sont soit non scolarisées, soit déscolarisées, soit dans des cas très rares, à la recherche de moyens pour financer leurs études.
Tableau 1 : Niveau de scolarisation des kayayeis à Kantamanto
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Niveau d’éducation
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Nombre
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Pourcentage
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Non scolarisées
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26
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65
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Niveau primaire
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10
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25
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Niveau secondaire
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04
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10
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Niveau universitaire
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00
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00
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Total
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40
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100
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Source : Données tirées des enquêtes de terrain, Léopold KOUAKOU, 2020.
18La non scolarisation de ces filles et jeunes femmes constitue un facteur de leur fragilité sociale dans la mesure où elles n’ont pas accès à des emplois qui demandent un niveau de qualification. Lorsque des femmes scolarisées deviennent kayayei, cela se fait dans l’objectif de faire des économies afin de financer leurs études. Le témoignage d’Aïcha, jeune scolarisée de 20 ans, vient compléter ce tableau : « l’année dernière, j’ai échoué à l’examen du Baccalauréat à cause d’une faible moyenne en anglais. Mon père n’ayant plus les moyens pour m’assurer une nouvelle scolarité m’a encouragée à me rendre à Accra pour devenir kayayei. Il s’est chargé de payer les frais de transport à hauteur de 22 euros ». Lorsque les parents ou époux deviennent des « motivateurs » à la migration, cela contribue à amplifier les flux migratoires et parfois à les rendre permanents et durables.
- 3 « Migrant devancier » est utilisé pour désigner un individu (ou groupe d’individus) ayant le statut (...)
- 4 Twi est une variété d'Akan, membre du sous-groupe Kwa des langues Niger-Congo. Il y a environ 7 mil (...)
- 5 Le Dagbani, aussi appelé dagbane ou dagomba, est une langue du groupe des langues gour parlée par p (...)
19En outre, l’un des facteurs des mobilités est lié au réseau de solidarité piloté par leurs devancières3. Les conditions d’accueil des jeunes filles et femmes à Accra influencent l’exercice du métier de kayayéi. Un réseau de migrantes devancières, caractérisé par une solidarité ethnique ou religieuse, accompagne les nouvelles arrivantes de l’hébergement jusqu’à l’introduction dans le métier. Les kayayeis ne parlent pas forcément le même dialecte en dépit du fait qu’elles proviennent des mêmes régions ou de territoires voisins. Le réseau se structure ainsi d’abord autour du dialecte ou de l’appartenance à la même ethnie et se consolide encore davantage lorsque les kayayeis sont originaires du même village. La communauté ethnique devient donc le socle sur lequel les nouvelles arrivantes s’appuient pour espérer obtenir une place dans l’activité. C’est au sein de ces communautés que s’organise « l’école des kayayéis » au sein de laquelle les devancières enseignent les rouages du métier aux nouvelles. Dans les premiers instants, les devancières sont des tutrices et même des protectrices car elles hébergent les nouvelles et leur servent de guides durant les premières semaines. À Accra, plusieurs kayayéis, illettrées et originaires de zones rurales où les taux de scolarisation restent encore très faibles, éprouvent de réelles difficultés pour s’exprimer en anglais. Dès les premiers mois, ce sont les devancières qui leur servent parfois d’interprètes avant qu’elles ne s’habituent à la langue dans le contact quotidien avec les acteurs du marché de fripes de Kantamanto. Le système de communication au sein du marché est basé sur la langue anglaise et le Twi4. Or la plupart d’entre elles, issues des milieux ruraux ne parlent que le Dagbani5dont l’usage est restreint aux kayayéis et aux autres acteurs originaires du Nord ghanéen.
20Zeinabou, 21 ans, originaire de Bolgatanga au Nord du Ghana, livre son témoignage quatre mois après son arrivée à Accra : « À mon arrivée à Kantamanto, j’ai recherché des jeunes filles de ma communauté avec qui je parle la même langue maternelle. J’en ai rencontré une qui m’a hébergée pour ma première nuit dans un quartier proche de Kantamanto et le lendemain, elle m’a accompagnée pour acheter une grande bassine métallique avec laquelle j’ai débuté l’activité de transport de marchandises ». La communauté ethnique fournit à la nouvelle arrivée un certain nombre d’informations relatives à la société d’accueil et aux opportunités d’emploi au sein de la filière. La solidarité permise par l’identification à une même communauté constitue une pratique courante chez la plupart des acteurs et notamment chez les kayayéis. Dans leurs pratiques quotidiennes, elles sont menées à côtoyer d’autres kayayéis parlant d’autres dialectes ou d’autres acteurs avec lesquels elles collaborent. Cependant, en dépit des autres connexions qui se tissent, les filles de la même ethnie sont souvent ensemble et cela leur procure un sentiment de sécurité.
21Nourgina, adolescente de 17 ans originaire de Sakassi, une localité du nord du Ghana, livre son expérience : « Après le décès de mon père, ma mère m’a conseillée d’aller à Accra pour devenir kayayéi comme les jeunes filles de mon âge. Ma mère m’a remis 18 euros pour les frais de voyage et, à mon arrivée, j’ai rencontré cinq filles originaires du même village que moi. Aujourd’hui, nous formons un groupe solidaire de six filles parlant le même dialecte, le Dagomba ». La présence de ces jeunes filles et femmes à Accra et plus précisément à Kantamanto est liée à plusieurs facteurs qui sont donc la présence d’une filière tenue par des migrantes devancières.Au regard de ce récit, les témoignages transmis de bouches à oreilles sont le fondement de la migration interne des femmes à Accra et les opportunités économiques de l’activité. Lorsqu’elles arrivent à Accra, en dépit des conditions difficiles de l’activité qui leur sont exposées dans les détails, elles préfèrent rester pour se battre. Dans les milieux populaires, on les appelle aussi les courageuses, les battantes [Oparé, 2003]. À leur arrivée, quel est leur rapport à l’espace ? Comment s’approprient-elles les espaces marchands ? Quelles sont les particularités de leurs mobilités domicile-travail au quotidien ? L’espace économique du marché est-il facilité ou parsemé d’embûches ?
22L’installation des Kayayeis en milieu urbain soulève la question des conditions dans lesquelles elles accèdent aux ressources nécessaires à leur subsistance quotidienne. Pour Faret [2017, p. 93]. : : « L’accès à la ville est plus vraisemblablement la résultante d’un double jeu, celui des interactions à l’échelle locale, voire micro-locale, des contextes d’arrivée/insertion ; celui des articulations entre ces dynamiques locales et des facteurs structurants de niveau métropolitain ». Selon l’auteur, l’organisation des systèmes urbains dans l’exercice des activités économiques, les interactions entre différents acteurs et le niveau d’accès aux ressources, sont des éléments qui conditionnent la possibilité de vivre en ville des personnes migrantes. Le marché de Kantamanto est le lieu privilégié pour les femmes dans la pratique de leurs activités quotidiennes. Celles-ci pratiquent les espaces et sont en relation avec divers acteurs de la chaîne commerciale de la fripe.
23Situé à l’emplacement de l’ancienne gare de train interurbain, ce marché qui débuta ses activités autour de 1950 est bâti sur environ 9000 m2 [Oteng-Ababio et al. 2015]. La configuration du marché de Kantamanto nous présente un marché compartimenté en fonction de l’ampleur de l’activité. C’est un espace avec une multiplicité d’acteurs repartis sur des espaces bien définis. Comme nous l’observons sur la carte 1, l’espace du marché est techniquement subdivisé en trois parties abritant différents acteurs de la chaîne de commercialisation. Il s’agit des grossistes, des semi-grossistes et des détaillants.
Carte 1 : Configuration de l’espace marchand de Kantamanto
Réalisation : Léopold KOUAKOU (2022), Source de données : Univ.Legon Ghana (2021)
24Les grossistes occupent de grands magasins construits avec du matériau solide, les semi-grossistes occupent des hangars construits avec de la tôle ou du bois et les détaillants sont soit en plein air ou sous des parasols qui leur servent d’abris et de présentoirs. Le marché de Kantamanto présente une architecture non conventionnelle avec des ruelles resserrées (photo 2) qui ne permettent pas une circulation aisée des engins motorisés pour une distribution des marchandises.
Photo 2 : Entrée principale du marché de Kantamanto
Crédit : Léopold KOUAKOU, enquête de terrain à Kantamanto, Décembre2020
25Les allées piétonnes et automobiles sont resserrées et cela rend difficile la traversée du marché même à pied (photo 2). Les véhicules peinent à se trouver des voies de passage. Les kayayéis, chargeuses de fripes sur la tête et les kayaboys, chargeurs sur les engins à deux roues éprouvent d’énormes difficultés à faire acheminer les marchandises dans différents points du marché compte tenu de l’abondance de personnes qui fréquentent le marché chaque jour. Les travaux de Baden et Barber parus en 2005, révèlent que plus de 90 % des citadins fréquentent le marché de vêtements d’occasion [Baden et Barber, 2005]. Vingt années après, l’engouement pour la fripe reste présent et l’ampleur des marchés de fripes dont celui de Kantamanto en sont la preuve.
26La fripe, comme d’autres activités marchandes est une filière mondialisée qui met en interaction plusieurs pays. Depuis plusieurs décennies, cette activité commerciale est en plein essor dans les villes africaines. Les points de vente de détail, les entrepôts de grossistes, les espaces de transit que sont les ports, les marchés urbains polarisent des espaces et des territoires marqués par l’extension des activités commerciales.
27Les femmes chargeuses de fripes ont une activité qui les contraint à la mobilité. La mobilité domicile-travail et des déplacements à pied et des allers retours au sein du marché. En dépit de la présence des transporteurs de fripes avec les engins à deux roues menées par des jeunes hommes communément appelés kayaboys, l’activité de ces chargeuses vient résoudre le problème de l’accessibilité au marché et du transport des marchandises dans des endroits où les véhicules et les deux roues ne peuvent circuler. Elles parcourent toute la journée le marché soit avec leur bassine à la main à la recherche de clients. Lorsqu’il s’agit des balles de fripes, elles les transportent directement sur la tête compte tenu du volume et de la masse (planche photographique 1). Les modalités d’exercice de l’activité passent par l’achat d’une grosse bassine qui coûte 40 cedis, soit environ 20 euros. Soumia, jeune kayayei de 22 ans et originaire de Tamale nous relatait : « le lendemain de mon arrivée à Kantamanto, j’ai acheté une bassine à 40 cedis et j’ai débuté mon activité de chargeuse de marchandises ».
Planche photographique 1 : Transporteuses de balles de fripes à Kantamanto
Crédit : Léopold KOUAKOU (2020) marché de Kantamanto.
28Devant les ruelles bondées de monde, les kayayeis forcent par moments le passage afin de procéder à la livraison des balles de fripes à différents destinataires. Parfois, certaines jeunes femmes ayant des enfants à bas âge les portent sur le dos en plus des lourdes charges de marchandises sur la tête. Cette activité est physiquement difficile pour les femmes plus fragiles. Elle s’articule autour des déplacements quotidiens dans le cadre de l’activité professionnelle et de la mobilité domicile-travail. Les déplacements des kayayéis se caractérisent par la distance entre les lieux de chargement et de déchargement des balles de fripes (figure 1), la facturation aux clients s’établissant en fonction de la distance. Les femmes transportent individuellement en moyenne entre 500 et 1400 kilogrammes de fripes par jour.
Figure 1 : Mobilité quotidienne et tarifs des prestations des kayayéis
Source : Léopold KOUAKOU, Résultats d’enquêtes de terrain, Décembre 2020
29Afin de se construire une clientèle permanente, les femmes tissent des liens privilégiés avec certains grossistes et lorsqu’il y a des clients, ceux-là font appel à elles pour le transport de la marchandise. Avec cette fidélisation des grossistes, elles se créent une clientèle sûre et au fil du temps, livrent les balles de fripes aux semi grossistes et aux détaillants sans que ceux-là ne se déplacent. Elles sont bien souvent plusieurs kayayeis devant les magasins à attendre les opportunités.
Photo 3 : Des kayayeis se reposent devant le magasin d’un grossiste de fripes
Crédit : Léopold KOUAKOU,2020.
30L’activité des kayayeis est une activité de mobilité caractérisée par des efforts physiques intenses, qui se structure autour des lieux précis que sont les places de chargement et de déchargement des fripes, les magasins des grossistes et semi-grossistes. Le marché étant compartimenté entre différents acteurs, les devantures des magasins des grossistes sont les espaces de prédilection des chargeuses et aussi les seuls lieux où elles peuvent se réunir et se reposer durant leur temps de pause. En dehors de la fripe, certains passants font appel à elles pour charger leurs marchandises. En l’absence de sollicitation, les kayayeis vont elles-mêmes proposer leur service lorsqu’une voiture ou un taxi se gare aux abords du marché.
31Les kayayeis pratiquent aussi des déplacements piétons domicile-travail. D’après nos enquêtes, elles fréquentent exclusivement le lieu du marché et celui de leurs logements. L’accès au transport urbain est quasiment exclu de leurs déplacements quotidiens pour des raisons financières et tous les jours, ces femmes font le trajet à pied à partir de 4h30 du matin pour se rendre à Kantamanto. Les travaux relatifs à la mobilité urbaine à Accra de [Bertrand, M. 2025, p. 97] stipulent : « emblématique de la grande ville, le tro-tro reste ainsi déterminant. Mais il se trouve dépassé en importance par la marche pour les emplois indépendants dans lesquels les femmes comptent beaucoup ». La marche ainsi est l’unique mode de déplacement de ces jeunes transporteuses, qui y trouvent le moyen de faire des économies.
32Les groupes sociaux précaires développent des stratégies pour vivre et surtout exercer des activités économiques tout en habitant les marges sociales et spatiales de la ville. La ville serait en effet un espace de tri, de partage entre acteurs ; et cette dichotomie n’est pas le fait des pouvoirs publics mais est le reflet de luttes où ce sont les plus « riches » qui parviennent à survivre.
33Les recettes journalières moyennes varient entre 3 et 6 euros et plus de 8 euros les jeudis. Certains jours, les recettes sont assez faibles du fait de la baisse des activités. Les recettes leur permettent de subvenir à leurs besoins primaires (dortoirs, toilette, nourriture et santé), d’épargner et de réaliser parfois des transferts financiers à leurs différentes familles.
Tableau 2 : Situation financière des kayayéis à Kantamanto.
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Jour
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Semaine
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Mois
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Gains moyens
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7 – 10 €
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49 – 70 €
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210 – 280 €
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Dépenses de consommation
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Loyer
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0,8 – 1,2 €
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5,6 – 8,4 €
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24 – 32 €
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Douche et toilettes
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0,3 – 0,5 €
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2,1 – 3,5 €
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9 – 15 €
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Nourriture
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~ 2 €
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~ 14 €
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60 €
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Soins
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—
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—
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variable
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Dépenses en transferts financiers
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Envois familiaux
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—
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—
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15 – 25 €
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Total des dépenses
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110 – 130 €
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Épargne moyenne
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100 – 150 €
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Source : Léopold Kouakou, Résultats d’enquêtes de terrain, Décembre 2020.
- 6 Le SUSU est un système financier qui aurait été introduit par les Migrants nigérians d’ethnie Yorub (...)
34L’activité des chargeuses de marchandises rapporte en moyenne entre 200 et 300 euros par mois et les jeunes filles et femmes réduisent au maximum leurs dépenses de consommations afin de pouvoir épargner entre 100 et 150 euros par mois (tableau 1). Le niveau d’accès aux ressources de la ville (logements, transports, santé, …) reste assez précaire pour la plupart d’entre elles qui préfèrent vivre dans les bidonvilles et faire de l’automédication en cas de maladies. L’épargne constitue le fondement de leur projet migratoire et comme le disent la plupart d’entre elles : « Nous sommes venues chercher de l’argent et repartir ». Pour épargner, les chargeuses de fripes procèdent généralement par Le mobile money, compte d’épargne associé à leur numéro téléphonique ou encore une épargne journalière à travers un système appelé Susu6.
35Le non accès au système de crédit emmène les chargeuses à se tourner vers les collecteurs Susu qui les aident à accumuler des fonds grâce à des dépôts quotidiens ou hebdomadaires qui sont restitués à la fin d’une période spécifiée en payant une somme insignifiante [Banque mondiale, 1994]. Les kayayéis ont pour objectif d’avoir des fonds considérables leur permettant de financer de nouvelles activités dans leurs villes d’origine car la plupart d’entre elles retournent après avoir obtenu la somme d’argent qu’elles espéraient. Manama, jeune chargeuse de 23 ans, ayant trois enfants disait : « Je suis venue à Kantamanto pour me faire de l’argent et monter mes propres affaires. Depuis trois mois que je suis là je n’ai pas encore trouvé la somme d’argent que je recherche et cela me décourage ». Il y a cette volonté de se faire de l’argent rapidement mais certaines contraintes du terrain retardent la concrétisation de leur projet. Les différentes dépenses de consommation quotidiennes auxquelles se sont greffés la crise du Covid 19 et les transferts financiers à l’endroit de leurs familles d’origine, ont fortement ralenti l’activité et retardé l’accumulation de fonds pour l’épargne. Zénabou, jeune Kayayei de 19 ans, arrivée à Kantamanto six mois auparavant nous raconte : « Souvent j’envoie de l’argent à mon père car il est pauvre et a besoin de moi ». Lorsque l’activité des fripes tourne au ralenti, ces dernières se tournent vers les restaurants ou les travaux domestiques.
36L’accès aux ressources de la ville est assez difficile pour ces jeunes migrantes car elles ne disposent pas de ressources suffisantes pour prétendre à un logement ou des soins de santé adéquats. Du point de vue juridique, elles ne sont pas des étrangères puisque citoyennes ghanéennes mais du point de vue social, au sein du marché elles sont identifiées comme des « étrangères » à la ville. Dans leurs pratiques quotidiennes, les kayayeis restent marginalisées dans l’occupation des espaces au sein du marché et dans les modes d’habitation en ville. Leur présence en ville n’est pas légitimée dans la sphère sociale urbaine. Bien que présentes sur un temps assez bref (quelques années), les jeunes femmes sont stigmatisées comme Sanata, jeune kayayei de 21 ans originaire de SakaSaka au Nord du Ghana : « Souvent les Gas, les gens de la capitale nous traitent d’affamées et nous demandent de rentrer chez nous et cela nous rend tristes et nous nous sentons étrangères dans notre propre pays ». Noura une jeune chargeuse de 18 ans arrivée à Kantamanto en 2019, expliquait également : « Souvent lorsque nous passons dans le marché avec des balles sur la tête et quand le passage est difficile à cause de la forte affluence des personnes, certains hommes nous giflent et d’autres femmes nous insultent et nous sommes tristes au point de vouloir retourner d’où nous sommes venues ». Les tensions avec ces jeunes femmes ghanéennes considérées comme étrangères dans leur propre pays vont parfois jusqu’à des actes de violence verbale et physique. Certaines enquêtées pensent que c’est leur origine géographique qui pose problème dans la mesure où elles sont issues d’une ethnie minoritaire au sein du marché.
37Du point de vue de l’organisation des acteurs, les Kayayeis n’appartiennent à aucune association et ne paient pas de taxes car techniquement, elles n’occupent pas de place officielle au sein du marché et échappent à la gestion des associations et au contrôle de l’État.
38Elles sont dans une lutte permanente pour se maintenir au sein du marché de fripes. Soumaya, une jeune chargeuse de 13 ans racontait :« Il y a certains propriétaires de magasin qui nous chassent et nous interdisent de nous reposer devant leurs magasins ». Les difficultés rencontrées pour trouver un espace de repos renvoient à leur absence de reconnaissance légale et à leur faible acceptabilité sociale. Les grossistes, les semi-grossistes et les détaillants ont des places au sein du marché, payent des taxes au marché et sont visibles. En revanche, les kayayeis n’ont pas de place au marché et ne payent pas de taxes car leur activité n’est pas enregistrée. Ces traitements différenciés créent des tensions entre les kayayeis et les autres femmes vendeuses détaillantes qui paient des taxes et cela se répercute sur l’absence de partage de l’espace.
39En outre, la présence des Kayayeis se caractérise par le provisoire : les conditions de travail éprouvantes imposent une rotation importante des travailleuses. Être kayayeis à Kantamanto est un statut temporaire qui les rend non identifiables. La fragilité et le sentiment d’insécurité en ville restent prédominants chez ces femmes battantes qui subissent la ville. Soumaya, une Kayayei de 20 ans originaire de Tamale au Nord du Ghana expliquait à ce propos : « Un jour je me suis fait voler mon téléphone par un jeune homme du marché. Je l’ai dénoncé aux agents de sécurité et quelques temps après j’ai été lynchée par ce dernier et je ne l’ai plus revu par la suite ».
40Ce récit montre une fois de plus que ces femmes vivent des situations d’insécurité. Le sentiment de peur est lié à la résurgence de la violence ou à des luttes entre acteurs au sein des espaces urbains comme le marché de Kantamanto. Les kayayeis ont peu de ressources à Accra, un faible réseau pour se défendre, ce qui les place en position de dominées. Dans cette position de subalterne, les kayayeis ont de réelles difficultés à avoir un logement décent au vu de leurs faibles moyens financiers et le caractère précaire de leurs activités de chargeuses. Au sein du marché, elles « squattent » des espaces pour se reposer en journée et pour dormir la nuit pendant que d’autres se retrouvent dans des habitats précaires. Maïmouna, jeune migrante Kayayei âgée de 13 ans et présente à Accra depuis un mois relate : « À mon arrivée à Accra, j’ai été hébergée par d’autres filles plus âgées que moi et nous habitons le quartier Agblogboshie. Nous sommes à huit dans une petite chambre faite de bois et chaque semaine, chaque fille débourse 7 Cédis (1 euro) pour la location de la chambre » (planche photographique 2).
Planche photographique 2 : Dortoirs des kayayéis à Agblogboshie (Accra)
Crédit : Léopold KOUAKOU (2020), Agblogboshie.
41Ces chambres de fortune n’accueillent pas moins de sept jeunes filles par chambre et plus le nombre d’occupantes augmente, moins elles payent. Il s’agit ici de dortoirs non-équipés ; juste un espace clos avec une porte en bois. Ces chambres n’offrent pas de commodités pour les douches et les toilettes. Ce sont des « entrer-coucher » qui pullulent au sein de ce quartier.
42Cette étude nous a permis de comprendre comment des groupes sociaux, attirés par des opportunités économiques à Accra sont confrontés à de nombreuses difficultés qui produisent une difficile voire impossible insertion dans le tissu urbain. En dépit du fait qu’ils soient ghanéens, allochtones de la ville d’Accra, ces filles et jeunes femmes peinent à être acceptés et ont toujours cette figure de migrantes urbaines, d’étrangères à la ville. Les marchés ne présentent pas seulement des vulnérabilités spatiales mais révèlent des fragilités de groupes sociaux en quête de mobilité sociale. Le cas des kayayéis à Kantamanto révèle des espaces urbains répulsifs compte tenu de l’offre d’hébergement et de circuits commerciaux fermés à certains acteurs au sein d’un même pays. Ces groupes sociaux précaires développent des stratégies pour vivre et surtout exercer des activités économiques tout étant aux marges sociales et spatiales de la ville. La ville serait en effet un espace de tri, de partage entre acteurs et cette dichotomie n’est pas le fait des pouvoirs publics mais est le reflet des luttes où ce sont les plus « riches » qui parviennent à survivre. Amandine Spire, dans son travail portant sur le Kantanga, quartier périphérique de Lomé et occupé par des pêcheurs ghanéens, vient corroborer notre analyse portée sur la présence des groupes sociaux en ville. Selon elle, « la présence des immigrés en ville introduit des formes d’altérité plus ou moins apparentes. La visibilité et l’invisibilité de l’appartenance étrangère sont fortement dépendantes de la construction de catégories qui placent l’étranger dans une situation ambiguë de proximité et de distance avec la société hôte » (Spire, 2011). Dans le cadre de notre étude portant sur les migrants urbains, il ressort, comme c’est le cas pour les kayayeis à Kantamanto, que la société d’accueil est parfois hostile à leur présence et des cloisonnements urbains qui les maintiennent constamment à la marge. L’exemple d’Accra et de Téma vient questionner l’acceptabilité, la visibilité et même la légitimité de la migration dans les métropoles ouest-africaines.