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Déplacements quotidiens et travail des femmes dans les villes ouest-africaines : (im)mobilités des citadines de Lomé et Ouagadougou au cours de la vie

Daily Travels and Women’s Work in West African Cities: (Im)Mobilities of Urban Women in Lomé and Ouagadougou Across the Life Course
Anne Calvès et Maude Jodoin Léveillée

Résumés

Sur la base de données d’une enquête biographique rétrospective menée à Ouagadougou en 2020 et à Lomé en 2022 auprès de femmes de différentes générations, l’article explore l’évolution de la mobilité quotidienne des femmes pour se rendre au travail au cours des vingt dernières années et au fil de leur parcours professionnel. L’analyse révèle la persistance de la « dépendance à la marche » parmi celles qui se déplacent vers leur lieu de travail. Elle fournit cependant aussi une illustration concrète du rôle central joué, au cours de cette période, par la démocratisation de l’accès à la moto, notamment de la moto individuelle à Ouagadougou, dans l’amélioration des mobilités urbaines féminines. À Lomé, si les travailleuses ont elles aussi gagné en mobilité grâce aux taxis-motos, elles restent toutefois globalement moins mobiles qu’il y a vingt ans, car un plus grand nombre d’entre elles travaillent désormais à domicile. L’étude met en lumière, en effet, l’importance numérique dans les deux villes, de cette catégorie de travailleuses, généralement engagées dans des activités de petit commerce informel et précaire et souvent invisibilisées dans les enquêtes sur le travail. Ce « choix » de l’immobilité est fortement lié au cycle de vie familiale des femmes et apparaît comme une option particulièrement populaire parmi les femmes en union et celles ayant de jeunes enfants. En plus des enjeux de conciliation travail-famille, les résultats confirment que travailler à domicile constitue souvent une solution par défaut pour les femmes résidant dans des quartiers.

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Texte intégral

Introduction

1Depuis plusieurs années, la promotion de l’activité économique des femmes et la lutte contre les inégalités de genre sur le marché du travail constituent des priorités affichées par les gouvernements africains et les agences de coopération internationale sur le continent [Banque Mondiale, 2023; Union Africaine, 2018]. En milieu urbain, les femmes connaissent des taux de chômage plus élevés que les hommes, et restent souvent cantonnées aux activités les plus précaires et les moins rémunératrices [Calvès et Kobiané 2014; ILO, 2023; Lemven Wirba, et al. 2021; Malta et al., 2021]. Ces inégalités de genre sur le marché du travail alimentent, et sont alimentées par, d’importantes inégalités de mobilité urbaine, une question encore trop peu étudiée [Olvera et al., 2024; Lesneven et al. 2023].

2Dans plusieurs capitales ouest-africaines, alors qu’un nombre croissant d’habitants résident en périphérie, loin des zones centrales où se concentrent les activités économiques, la capacité à effectuer des déplacements motorisés devient essentielle pour accéder à des revenus d’emploi [Guézéré, 2013; Boyer et al., 2016; Mawussi, 2020]. Or, faute de moyens, les citadines ont un accès limité à ce mode de transport et ont tendance à se déplacer davantage à pied, près de leur lieu de résidence, par rapport aux hommes [Boyer et Delaunay, 2017; Diaz Olvera et al., 2004; Pochet et Lesteven, 2023]. Certaines se contentent même d’exercer des activités économiques de survie à domicile, n’ayant pas la possibilité de se déplacer [Boyer et al., 2016; Mawussi, 2020; Diaz Olvera et al, 2024].

3Les rares études qui ont exploré l’activité économique féminine à domicile suggèrent que ce « choix » de l’immobilité stricte est aussi conditionné par leurs responsabilités familiales [Salon et Gulyani, 2010]. Si la participation des femmes au marché du travail s’est accrue dans les villes ouest-africaines depuis les années 90, et est aujourd’hui considérée comme essentielle à la survie des ménages urbains, la charge de travail domestique, incluant le soin aux enfants, qui leur incombe demeure très importante [Moguérou et al., 2018; Calvès et al., 2025]. Limiter le temps passé loin du foyer en exerçant des activités économiques informelles à proximité ou à domicile permet ainsi aux femmes actives de remplir leurs obligations familiales et domestiques tout en contribuant au revenu du ménage [Darkwah et Tsikata, 2021; Koné, 2021].

4Alors que la question de l’articulation entre activités économiques et travail domestique devient de plus en plus cruciale, les données sur les déplacements quotidiens pour se rendre au travail, lorsqu’elles existent, sont rarement collectées et analysées en lien avec des informations sur la situation familiale et conjugale des femmes actives. On connaît également peu de choses sur l’évolution des (im)mobilités quotidiennes qui a accompagné la féminisation du marché du travail dans les villes africaines. Dans ce contexte, l’objectif de notre étude est de contribuer à combler ces lacunes. En mobilisant des données d’une enquête biographique rétrospective menée à Ouagadougou en 2020 et à Lomé en 2022 auprès de femmes de différentes générations, elle explore la mobilité quotidienne des femmes pour se rendre au travail au fil de leur parcours d’emploi dans ces deux villes ouest-africaines. Plus précisément, il s'agira, d’une part, d'examiner l’évolution de ces déplacements au cours des vingt dernières années et, d’autre part, d’analyser le « choix » de l’immobilité des femmes actives en lien avec leurs trajectoires résidentielles, conjugales et familiales.

Travail, mobilités quotidiennes et genre dans les villes d’Afrique de l’Ouest

5Dans la plupart des villes africaines, depuis les années 1990, avec le renchérissement du coût de la vie, le chômage et la précarisation de l’emploi des hommes, mais aussi la forte progression de la scolarisation des filles, on assiste à une féminisation du marché du travail. En Afrique de l’Ouest, si l’activité économique des femmes n’a rien de nouveau, elle est aujourd’hui centrale à la survie des familles urbaines, et ce, même dans les villes sahéliennes où le travail féminin est historiquement moins valorisé que dans les régions côtières [Adjamagbo et Antoine, 2009; Calvès et al., 2025].

6Malgré une présence accrue des femmes sur le marché du travail, les inégalités de genre demeurent fortes en matière d’emploi. Elles se manifestent non seulement par des taux de chômage féminins plus élevés, mais surtout par la nature des emplois occupés par les femmes et les revenus que génèrent ces emplois [ILO, 2023]. Dans les villes, les femmes ont en effet significativement moins de chances que les hommes d’être employées dans le secteur formel, plus stable et plus rémunérateur. Au Burkina Faso, en 2024, la proportion de femmes actives travaillant dans le secteur informel urbain était estimée à 90,3%, contre 77,4% pour leurs homologues masculins. Dans les villes togolaises, en 2022, ces taux s’élevaient respectivement à 91,0% pour les femmes et à 85,6% pour les hommes [ILOSTAT, 2025]. Au sein du secteur informel, les femmes sont également désavantagées en termes de statut d’emploi, de lieu de travail et de revenus. Elles sont, en effet, surreprésentées dans les catégories socioprofessionnelles les plus vulnérables comme les aides familiales non rémunérées, les travailleurs à domicile, les salariés domestiques et les salariés irréguliers [Chen, 2020; ILO, 2023]. À Ouagadougou, malgré l’augmentation de la scolarisation féminine, les données de l’enquête Devenir Parents à Ouagadougou (DPO) collectées en 2010 montrent que les jeunes femmes sont souvent cantonnées dans les activités informelles constituant une extension de leurs activités domestiques, comme le petit commerce alimentaire ou les services domestiques [Calvès et Kobiané, 2014]. Selon les résultats d’une série d’enquêtes réalisées au début des années 2000 (Enquêtes 1-2-3), dans les capitales de sept pays d’Afrique francophones, dans l’ensemble des villes, les citadines, indépendamment du secteur d’activité, gagnaient en moyenne moitié moins que leurs homologues masculins et leur rémunération médiane représentait environ un tiers de celle des hommes [Roubeaud et Torelli, 2013]. Des données plus récentes confirment la persistance de ces écarts de rémunération y compris dans le secteur informel [Lemven Wirba et al., 2021; Malta et al. 2021].

7Ces inégalités de genre sur le marché de l’emploi urbain s’accompagnent d’inégalités majeures en matière de mobilité́ quotidienne. Dans un contexte de forte croissance démographique et d’étalement urbain important, associés à une disponibilité des transports en commun souvent limitée et à un réseau routier défaillant, les déplacements quotidiens constituent aujourd’hui un défi pour de nombreux citadins des villes d’Afrique de l’Ouest, particulièrement les plus pauvres [Boyer et al., 2016; Mawussi, 2020; Diaz Olvera et al, 2024]. À Ouagadougou et Lomé, comme dans les autres villes de la sous-région, un nombre croissant de citadins issus des classes populaires et moyennes, en quête de terrains ou de logements abordables, sont contraints de s’installer dans les zones périphériques éloignées du centre-ville et des quartiers centraux qui regroupent les principaux services urbains (établissements scolaires et de santé, administration, grands marchés) ainsi que les lieux d’exercice de l’activité économique [Guézéré, 2022]. Dans un contexte où il faut « sortir pour s’en sortir » [Diaz Olvera et al., 2024] la capacité des citadins et citadines à accéder à un moyen de transport mécanisé ou motorisé devient déterminante pour leur accès à l’emploi, en particulier pour les populations résidant en périphérie.

8À Lomé comme à Ouagadougou, l’accès au transport collectif public est extrêmement limité, et la possession d’une voiture personnelle très rare. Aujourd’hui, ce sont les deux roues, et notamment les motos, qui constituent le principal mode de transport motorisé. Bien que l’histoire de la moto en Afrique remonte à la période coloniale, l’arrivée massive des motos chinoises et indiennes, à prix attractif, sur les marchés africains dans les années 2000 a marqué la démocratisation de leur usage personnel et la diffusion généralisée des taxis-motos, notamment dans les villes d’Afrique de l’Ouest [Pochet et Lesteven, 2023; Guézéré, 2022]. À Lomé, les taxis-motos, les fameux zémidjans, japonaises durant les années 90 et chinoises dans les années 2000, dominent aujourd’hui le transport motorisé [Guézéré, 2022]. Comme dans plusieurs autres capitales ouest-africaines, ils constituent la principale réponse au manque de transports collectifs publics et à l’étalement urbain, en offrant de la mobilité aux Loméens et Loméennes, particulièrement des quartiers enclavés [Guézéré, 2012]. Contrairement à Lomé, la ville de Ouagadougou est, quant à elle, peu représentative de cette configuration ouest-africaine de transport collectif privé. L’offre de taxis ou motos-taxis y est en effet aussi chroniquement et historiquement déficiente que celle des transports publics et le système de transport mécanisé s’appuie donc, depuis de nombreuses années, principalement sur le transport individuel, et notamment les deux-roues [Diaz Olvera et al., 1998; Boyer et al., 2016; Boyer et Delaunay, 2017]. Fait assez unique dans la sous-région, le vélo, promu durant la révolution sankariste (1983-1987) comme un symbole d’autonomie et de simplicité, occupe, encore aujourd’hui, une place de choix dans les modes de déplacement des Ouagalais et Ouagalaises [Diaz Olvera et al., 1998; Boyer et Delaunay, 2017]. L’usage de la moto personnelle, lui aussi déjà ancien, a fortement progressé depuis les années 1990 à Ouagadougou, et le taux d’équipement des ménages burkinabè en moto figure aujourd’hui parmi les plus élevés d’Afrique sub-saharienne [Pochet et Lesteven, 2023].

9Malgré ces différences, dans ces deux villes comme dans d’autres villes ouest-africaines, la mobilité quotidienne liée à l’emploi varie significativement selon le genre [Boyer et al., 2016; Salon et Gulyani, 2010; Diaz Olvera et al., 2024]. Moins éduquées et cantonnées à des emplois informels peu rémunérés, les femmes actives ont un accès nettement moindre aux moyens de transport motorisés par rapport aux hommes lorsqu’elles se déplacent. À Ouagadougou, par exemple, en 2009, on estimait que le taux d’équipement des femmes en motos individuelles était 2,1 fois plus faible que celui des hommes (13% versus 28%) et la possession d’un vélo autour de 28% pour les femmes et 39% pour les hommes [Boyer et al., 2016]. À Lomé, 72 % des utilisateurs de motos personnelles sont des hommes, tandis que les femmes sont davantage des utilisatrices de taxi-moto [Pochet et Lesteven, 2023]. Dans les deux capitales, comme dans la plupart des villes ouest-africaines, les femmes se déplacent principalement à pied, y compris pour aller au travail [Diaz Olvera et Pochet, 2005; Boyer et Delaunay, 2017]. Leurs déplacements quotidiens restent plus souvent proche du domicile, comparés à ceux des hommes [Diaz Olvera et al., 2004; Ravalet et Vincent-Geslin, 2015].

10Bien qu’elles restent défavorisées par rapport à leurs homologues masculins, les femmes scolarisées ainsi que les salariées du secteur formel, et les indépendantes avec un local, disposent d’un meilleur accès aux transports motorisés et sont plus mobiles que celles peu scolarisées ou occupant des emplois informels précaires [Diaz Olvera et al., 2004, Boyer et al., 2016; Salon et Gulyani, 2010]. En réalité, les écarts dans les déplacements quotidiens en fonction du niveau de scolarité sont plus prononcés chez les femmes, qui tirent de la scolarisation des gains de mobilité plus importants que les hommes [Salon et Gulyani, 2010].

11Si, en général, les déplacements féminins se font plus souvent à pied, à proximité de leur résidence, comparés à ceux des hommes, certaines femmes actives, notamment dans les quartiers périphériques plus isolés, optent même pour l’immobilité et exercent leur activité économique à leur domicile [Salon et Gulyani, 2010; Boyer et al., 2016; Mawussi, 2020]. Petit commerce, préparation et vente de nourriture, travaux de couture ou de coiffure : plusieurs s’impliquent dans diverses activités génératrices de revenus sans quitter leur foyer [Bonnet et al., 2021]. Certaines se contentent d’installer un étal sur le pas de leur porte, tandis que d’autres transforment une pièce de leur maison en boutique, salon ou restaurant [Gough et al., 2003]. Une résidente de Légbassito, un quartier périphérique de Lomé, interviewée en 2016 par Mawussi [2020 :149] explique, par exemple, qu’elle a récemment « commencé à vendre des produits alimentaires sous le hangar devant la maison », car « c’est trop cher le déplacement pour aller au centre-ville ». 

12Ce « choix » du travail à domicile ou à proximité du lieu d’habitation ne se résume cependant pas à une question financière. Aux contraintes monétaires auxquelles sont confrontées les femmes dans leurs déplacements quotidiens s’ajoutent en effet des contraintes temporelles. Dans les villes d’Afrique de l’Ouest, incluant Ouagadougou et Lomé, le phénomène de la « double journée » est aujourd’hui le lot de nombreuses femmes qui cumulent activité rémunératrice, travail domestique et soins aux enfants [Hererra et Torelli, 2013; Lawani, 2018; Calvès et Jodoin-Léveillée, 2025]. Nombreuses sont celles qui assument seules ces tâches domestiques et familiales, indiquant une charge de travail importante, notamment en raison de la faible implication des hommes [Calvès et Jodoin-Léveillée, 2025; Moguérou et al., 2018]. En conséquence, beaucoup de femmes actives limitent leur temps loin du foyer et privilégient des activités économiques informelles à domicile ou à proximité [Darkwah et Tsikata, 2021; Koné, 2021]. L’une des rares études utilisant des modèles multivariés pour analyser l’impact de la présence d’enfants dans les ménages sur la mobilité des citadins en Afrique a montré que les responsabilités de garde d’enfants avaient effectivement un effet négatif sur la mobilité des résidentes des quartiers pauvres de Nairobi, sans conséquence sur celle des hommes [Salon et Gulyani, 2010]. Des données d’une enquête ménage réalisée à Ouagadougou en 1992 ont également illustré la plus grande mobilité des femmes actives mariées pouvant compter sur l’aide d’une parente, fille, ou domestique pour l’exécution des tâches domestiques par rapport aux femmes actives non secondées dans ces tâches [Diaz Olvera et al., 2004].

Données et méthodes

13Afin d’explorer l’évolution des mobilités quotidiennes des femmes actives en lien avec leur parcours de travail au sens large, incluant l’activité économique et les responsabilités domestiques et familiales, l’étude mobilise des données biographiques uniques issues de l’enquête Travail au Féminin (TAF) réalisée en 2020 et 2022, à Ouagadougou et Lomé, respectivement auprès d’un échantillon de 3942 femmes âgées de 20 à 59 ans (2077 Loméennes et 1885 Ouagalaises). L’enquête s’intéresse au travail des femmes et aux dynamiques familiales dans deux villes d’Afrique de l’Ouest, où la perception et la prévalence de l’activité économique des femmes diffèrent historiquement.

14Les villes côtières telles que Lomé, Accra ou Cotonou ont une longue tradition d’activité commerciale parmi les femmes. De la figure emblématique des revendeuses de tissu prospères et puissantes, les mythiques « Nana Benz » togolaises, aux modestes revendeuses exerçant au marché ou sur le bord de la route, les travaux d’historiennes, d’anthropologues et de sociologues ont documenté, dès les années 1950, la contribution significative des commerçantes ouest-africaines à la vie économique et à la survie des ménages [Paulme, 1952; Little, 1974; Cordonnier, 1985]. Dans les villes sahéliennes telles que Ouagadougou ou Dakar, où les normes sociales et religieuses traditionnelles font de l’homme le principal pourvoyeur du ménage et de la femme une « femme au foyer » avant tout, la féminisation du marché du travail a été, en revanche, plus lente et moins marquée que dans les villes côtières, même si la contribution des épouses à l’économie familiale y est aujourd’hui perçue comme indispensable [Adjamagbo et Antoine, 2009; Kobiané et al. 2012].

15Dans les deux villes, les données recueillies se prêtent bien à l’analyse de l’évolution de la mobilité quotidienne de travail dans le temps et au fil du parcours professionnel, familial et résidentiel des femmes. En effet, dans les deux capitales, des biographies résidentielles, familiales et professionnelles rétrospectives complètes ont été collectées auprès de plusieurs générations de citadines. Plus spécifiquement, le module sur l’activité économique inclut, pour chaque période d’emploi de plus de trois mois, en plus des informations typiques sur l’activité exercée (domaine, statut dans l’emploi, secteur d’activité, type de rémunération) des questions sur le lieu d’exercice de l’activité et les déplacements quotidiens pour s’y rendre (modalité de déplacement et temps moyen de déplacement). Le questionnaire administré aux répondantes retrace également leurs biographies matrimoniales et familiales incluant les dates des principaux évènements qui jalonnent le parcours matrimonial (cohabitation, mariage, séparation, divorce, veuvage) et génésique (dates de naissance des enfants). Outre ces variables individuelles, les biographies résidentielles complètes permettent de mesurer le statut économique de chaque résidence dans laquelle a résidé l’enquêtée grâce à des informations comme l’accès à l’eau, l’électricité ou le matériau de construction de la résidence, en plus des dates et lieux des résidences successives. Ces informations biographiques permettent d’inclure dans les modèles d’analyse de l’(im)mobilité, pour chaque épisode d’emploi, en plus des caractéristiques sociodémographiques des répondantes à l’enquête (niveau de scolarité, notamment), des variables variant dans le temps comme la situation matrimoniale, le nombre et l’âge des enfants, et le niveau de richesse du lieu de résidence.

16L’analyse est divisée en deux sections. Dans un premier temps, elle se penche sur l’évolution de la mobilité quotidienne des citadines actives (lieu d’exercice de l’activité, mode de déplacement et temps moyen pour se rendre au travail) dans les deux capitales au cours des vingt dernières années. Pour analyser ces évolutions, l’étude s’appuie sur les parcours résidentiels et d’activité des répondantes et compare l’expérience de femmes âgées de 20-39 ans, exerçant une activité économique, et résidant dans chaque capitale, à trois moments dans le temps: au moment de l’enquête (2020 à Ouagadougou et 2022 à Lomé), en 2000 et 2010 à Ouagadougou et 2002 et 2012 à Lomé. Ces trois moments d’observation simulent donc trois enquêtes dans chaque capitale auprès de femmes âgées de 20-39 ans. Sur la base de ces trois moments d’observation, le Tableau 1 présente l’évolution de la participation au marché du travail des femmes et le profil d’activité économique des femmes actives (secteur et domaine d’activité, statut en emploi) dans les deux capitales sur une période de 20 ans. Les données de l’enquête TAF confirment que la participation des femmes au marché du travail est très élevée dans les deux capitales, et particulièrement à Lomé. Dans la capitale togolaise, plus de 70% des femmes de 20-39 ans qui ne sont plus aux études ou en formation professionnelle exercent une activité génératrice de revenus, et ce depuis plusieurs décennies (Tableau 1). À Ouagadougou, où la participation des femmes au marché du travail est historiquement plus faible qu’à Lomé, les données confirment une intensification de l’activité économique féminine depuis le début des années 2000. Si 59% des femmes de 20 à 39 ans qui n’étaient plus aux études en 2000 exerçaient une activité économique, elles sont, en effet, 65% dans cette situation 20 ans plus tard.

Tableau 1. Évolution de la participation au marché du travail et du statut en emploi et domaine d’activité des actives: femmes âgées entre 20-39 ans en 2000/02, 2010/12 et 2020/22

Ouagadougou

Lomé

2000

2010

2020

2002

2012

2022

Participation au marché du travail

*

Proportion de non-étudiantes exerçant une activité économique

58,9

65,5

64,8

73,0

69,9

72,3

N

355

668

1110

382

528

1331

Secteur, statut et domaine d’activité parmi les femmes actives (%)

Secteur d’activité

Informel

90,4

88,4

88,0

96,8

94,0

95,7

Statut en emploi

*

Indépendante

73,7

68,7

65,9

85,3

75,1

84,1

Employée non qualifiée

15,3

16,5

16,0

10,4

16,3

10,0

Employée qualifiée

11,0

14,8

18,1

04,3

08,7

05,9

Domaine d’activité

**

*

Commerce

66,0

59,6

54,1

69,2

57,4

60,6

Service

26,8

30,6

34,2

17,6

28,2

20,4

Artisanat

07,2

09,8

11,7

13,2

14,4

19,0

N

209

438

719

279

369

962

* p<0.05 ** p<0.01 ***p<0.001 : différences entre 2000 et 2020 à Ouagadougou et entre 2002 et 2022 à Lomé

Source : Enquête Travail Au Féminin (TAF)

17Aujourd’hui encore dans les deux capitales, la quasi-totalité des femmes actives (96% à Lomé et 88% à Ouagadougou) travaille dans le secteur informel de l’économie (sans fiche de paie, ni contrat ou enregistrement de leur activité) et on observe peu de formalisation de l’emploi depuis 20 ans. À Ouagadougou comme à Lomé, les femmes actives restent majoritairement des travailleuses indépendantes qui travaillent à leur compte, bien qu’on observe quelques signes de montée du salariat féminin à Ouagadougou, notamment du salariat qualifié qui passe de 18% à 11% des travailleuses entre 2000 et 2020. Si le commerce, notamment la vente de produits alimentaires, reste le domaine d’activité privilégié des travailleuses dans les deux capitales, on remarque cependant un recul significatif de la proportion de commerçantes, particulièrement à Ouagadougou, au profit de femmes actives dans les domaines du service (coiffure, restauration, travail domestique, par exemple), mais aussi dans celui de l’artisanat (notamment la couture).

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18La deuxième partie de l’analyse porte sur l’effet du parcours de vie des femmes sur leur mobilité quotidienne pour se rendre au travail, et plus spécifiquement sur l’immobilité, c’est-à-dire le fait d’exercer une activité économique à domicile (sans mobilité) plutôt qu’avec mobilité hors du domicile. L’échantillon de base pour cette analyse est construit à partir des parcours professionnels et résidentiels des répondantes et inclut, pour chaque ville, tous les épisodes d’activité économique (à domicile ou hors domicile) successifs exercés par les répondantes alors qu’elles résidaient dans la capitale, soit 5319 épisodes en tout (2771 à Lomé et 2538 à Ouaga). Dans un premier temps, les caractéristiques de ces périodes d’activité urbaine (secteur et domaine d’activité, statut et revenu d’emploi) sont contrastées selon que cette dernière s’exerce à domicile ou non. Un modèle multivarié s’intéresse ensuite aux facteurs associés au fait d’exercer une activité économique à domicile plutôt qu’avec mobilité hors du domicile. L’analyse mobilise des modèles logit à effets aléatoires, un type de modèle particulièrement bien adapté aux données biographiques puisqu’il prend en compte le fait que chaque individu contribue à plusieurs observations (ici les épisodes d’activité avec ou sans mobilité), qui ne sont pas indépendantes les unes des autres et sont donc susceptibles d’être corrélées [Laplante et Hébert, 2001]1. Les modèles à effets aléatoires permettent en outre d’inclure, en plus des co-variables fixes des variables indépendantes variant dans le temps. Ils permettent donc d’évaluer, au fil du temps, l’effet du cycle de vie des femmes actives (âge à l’observation), de leurs parcours matrimoniaux et familiaux (cohabitation, mariage, ou arrivée d’un enfant) ainsi que leur parcours résidentiel (statut socio-économique de leurs résidences successives, quartier de résidence), sur la probabilité que celles-ci exercent leur activité économique à la maison plutôt qu’elles ne se déplacent pour aller travailler. Plus précisément, les variables individuelles incluses dans le modèle comprennent une variable fixe reflétant le niveau de scolarité de la répondante (aucun, primaire, secondaire 1er cycle, secondaire 2e cycle/supérieur), et trois variables variant dans le temps : son âge (moins de 20 ans, 20-29 ans et 30 et plus), son statut matrimonial (célibataire, en union libre, mariée), et le fait qu’elle ait un enfant en bas âge (de moins de 2 ans). Trois co-variables contextuelles susceptibles d’influencer l’immobilité sont aussi incluses dans le modèle : l’index résidentiel de richesse calculé sur la base des caractéristiques de la résidence et mesuré par une variable variant dans le temps classée en trois catégories (pauvre, moyen, riche), la localisation du quartier de résidence2 au moment de l’enquête mesurant la distance du quartier d’habitation par rapport au centre-ville3 et une variable variant dans le temps indiquant la période d’observation (avant 2010, 2010-2019; 2020+). L’analyse porte sur les 5319 épisodes d’activité économique exercées dans chaque capitale (« à domicile » ou « hors domicile »), déclarés par les enquêtées (2528 épisodes à Ouagadougou et 2791 à Lomé). La période d’observation commence à la date du début de l’épisode d’activité et finit soit à la date de l’arrêt de cette activité économique (changement d’activité économique ou changement d’occupation pour « au foyer », « chômage », « travail non rémunéré ») soit à la date de troncature (date de l’enquête ou du déménagement hors de la capitale, le cas échéant). Le modèle incluant des co-variables variant dans le temps, susceptibles de changer de valeur au cours de la période d’observation, le fichier d’analyse comprend souvent plusieurs lignes d’observations par épisode d’activité, puisque qu’une ligne d’observation est créée dans le fichier à chaque changement de valeur dans ces co-variables. Au total, l’échantillon pour l’analyse multivariée inclut 13439 observations à Lomé (pour les 2791 épisodes d’activité) et 9896 observations à Ouagadougou (représentant 2528 épisodes d’activité). La variable dépendante est la probabilité que l’activité s’exerce sans déplacement quotidien (à domicile) plutôt qu’avec mobilité (hors du domicile).

Résultats

Évolution de la mobilité quotidienne de travail

19Le Tableau 2 présente quelques indicateurs de l’évolution de la mobilité quotidienne de travail de Ouagalaises et Loméennes âgées entre 20-39 ans sur une période de 20 ans : 2000, 2010 et 2020 à Ouagadougou et 2002, 2012, et 2022 à Lomé.

Tableau 2. Évolution du lieu d’exercice de l’activité, du temps et du mode de déplacement vers le travail : femmes actives âgées entre 20-39 ans en 2000/02, 2010/12 et 2020/22

Ouagadougou

Lomé

2000

2010

2020

2002

2012

2022

Lieux d’exercice du travail

**

***

Marché

16,7

18,0

13,8

17,9

13,8

07,6

Rue

17,7

16,5

13,3

17,2

17,6

14,9

Domicile du client

08,6

11,6

10,8

07,5

11,4

07,7

Local (boutique/salon/restaurant/bureau)

18,2

25,6

31,9

12,2

19,0

14,9

Chez soi/sur le pas de la porte

38,8

28,3

30,2

45,2

38,2

54,9

Temps moyen pour se rendre au travail

***

Aucun (chez soi/vit chez employeur)

47,4

39,7

41,0

47,3

43,6

57,8

Moins de 15 min

16,7

18,5

20,3

18,3

13,6

12,6

15-30 min

15,8

19,6

16,1

14,3

20,6

13,6

30mn-1h

18,7

19,0

18,6

04,3

07,3

03,7

Plus d’une heure

01,4

03,2

03,9

15,8

14,9

12,3

N

209

438

719

279

369

962

Mode de déplacement vers le travail, parmi les femmes actives se déplaçant

**

*

Non motorisés

72,7

72,2

59,5

73,5

67,3

62,6

À pied

52,3

49,4

37,8

73,5

67,3

62,6

À vélo

15,6

22,0

21,5

00,0

00,0

00,0

Autre (charrette)

01,8

00,8

00,2

00,0

00,0

00,0

Motorisés

30,3

27,8

40,5

26,5

32,7

37,4

Moto taxi

00,0

00,0

00,0

14,9

20,7

27,1

Taxi

01,8

01,2

01,7

07,5

08,5

05,6

Propre moto

24,8

24,7

37,1

00,7

01,0

03,2

Propre voiture

03,7

01,9

01,7

03,4

02,4

01,5

N

109

263

423

147

208

406

* p<0.05 ** p<0.01 ***p<0.001 : différences entre 2000 et 2020 à Ouagadougou et entre 2002 et 2022 à Lomé

Source : Enquête Travail Au Féminin (TAF)

20Les données sur les lieux d’exercice de l’activité révèlent des changements significatifs au cours des vingt dernières années dans les deux capitales (Tableau 2). À Lomé, la proportion de femmes actives qui exercent leur activité économique à leur domicile ou sur le pas de leur porte a connu une hausse significative, passant de 45% à 55% entre 2002 et 2022. À Ouagadougou, aussi, l’activité économique à domicile concerne une part non négligeable de travailleuses (30% en 2020). Cependant, contrairement à Lomé, cette immobilité quotidienne de travail n’est pas en croissance dans la capitale burkinabè, elle semble plutôt reculer, passant de 39% en 2000 à 30% en 2020. À Lomé, la montée de l’activité économique à domicile s’est largement faite au détriment du marché, un lieu de travail autrefois emblématique pour les commerçantes locales. Si 18% des femmes actives y travaillaient encore en 2002, elles ne sont plus que 8% à s’y rendre pour exercer leur activité en 2022. Dans les deux villes, la proportion de travailleuses exerçant leurs activités dans la rue a peu évolué, tournant autour de 15% à Ouagadougou et 16% à Lomé. Quant aux lieux de travail plus formels, tels que les boutiques, salons, ateliers, ou entreprises, ils sont aujourd’hui plus populaires qu’auparavant, particulièrement à Ouagadougou où près d’un tiers des femmes actives y travaillent (contre 18% en 2000). Cette augmentation reflète en partie la montée du salariat qualifié dans la capitale burkinabè au cours des 20 dernières années (Tableau 1).

21Aujourd’hui comme hier, dans les deux capitales, la majorité des femmes actives ne se déplacent pas pour se rendre au travail ou mettent, en moyenne, moins de 15 minutes pour s’y rendre (61% en moyenne à Ouagadougou et 63% à Lomé). À Ouagadougou, le temps moyen quotidien pour aller travailler a peu évolué au fil des années. Reflétant les changements dans les lieux d’exercice de l’emploi, à Lomé, en revanche, la proportion de femmes actives qui ne se déplacent pas ou mettent moins de 15 minutes pour se rendre au travail a augmenté significativement passant de 66% à 70% entre 2002 et 2022 (Tableau 2). Les Loméennes sont aussi plus nombreuses que les Ouagalaises à mettre une heure ou plus pour aller travailler. Cela s’explique en partie par le fait qu’à Lomé, lorsqu’elles se déplacent pour aller travailler, les femmes actives sont aussi plus enclines que leurs homologues ouagalaises à le faire à pied.

22Comme dans de nombreuses villes ouest-africaines, en effet, les femmes utilisent principalement des moyens de transport non motorisés pour aller travailler (Tableau 2). À Lomé, c’est clairement la marche qui domine (66% toutes périodes confondues), tandis qu’à Ouagadougou, la marche (44% toutes périodes confondues) mais aussi le vélo (21% en moyenne) sont privilégiés. Les déplacements motorisés vers le lieu de travail progressent cependant significativement dans les deux villes et concernent aujourd’hui environ 37% et 40% des travailleuses qui se déplacent à Lomé et à Ouagadougou, respectivement. Cette augmentation est due à une démocratisation de l’accès à la moto personnelle à Ouagadougou puisque qu’un peu plus d’un tiers (37%) des travailleuses Ouagalaises qui se déplacent pour se rendre sur leur lieu de travail l’utilisent en 2020 contre seulement 25% en 2000. C’est par ailleurs parmi les femmes résidant dans des habitations avec un index de richesse moyen que s’effectue la progression la plus marquée (données non montrées). En fait, 41% de l’ensemble des Ouagalaises enquêtées déclaraient être propriétaires ou co-propriétaires d’une moto au moment de l’enquête. À Lomé, la hausse significative de la motorisation est aussi liée à l’usage des motos mais, contrairement à Ouagadougou, ce sont les motos-taxis (« zémidjans »), qui sont de plus en plus empruntés par les femmes pour se rendre au travail : 27% des travailleuses qui se déplacent l’utilisent quotidiennement en 2022, contre seulement 14% en 2002. Contrairement à Ouagadougou, l’utilisation de moto personnelle reste marginale (autour de 2% en moyenne depuis 20 ans). Dans les deux capitales, le nombre de femmes actives utilisant une voiture personnelle pour leurs déplacements quotidiens vers leur lieu de travail est négligeable (environ 2 %), et le transport en commun public n’est pas une option pour s’y rendre.

23Sachant que les modes de déplacement les plus fréquemment utilisés pour aller travailler sont non motorisés (la marche à Lomé; la marche et le vélo à Ouagadougou), les données suggèrent que, dans les deux villes, les déplacements restent majoritairement des trajets de proximité. À Ouagadougou, les travailleuses semblent cependant avoir gagné en mobilité et peuvent parcourir de plus longues distances qu’autrefois pour se rendre au travail. Elles mettent, en effet, en moyenne le même temps qu’il y a vingt ans pour aller travailler, mais sont désormais plus nombreuses à effectuer ce trajet quotidien avec leur moto personnelle. À Lomé, si l’accès accru aux taxi‑motos facilite aujourd’hui la mobilité quotidienne des femmes qui se déplacent pour aller travailler, les travailleuses sont cependant globalement moins mobiles qu’il y a vingt ans, puisqu’un plus grand nombre d’entre elles est contraint ou choisit de travailler à domicile. La deuxième partie de l’analyse s’intéresse à ce « choix » de « l’immobilité stricte » dans l’exercice des activités économiques, qui concerne, comme le montrent les données, un nombre non-négligeable des femmes actives dans les deux capitales.

(Im)mobilités et parcours professionnel, résidentiel et familial

24Le tableau 3 compare les caractéristiques des épisodes d’activité économique déclarés par les répondantes dans les deux capitales (secteur et domaine d’activité, statut en emploi revenu moyen généré), selon que l’activité s’exerce à domicile (sans mobilité) ou hors du domicile.

Tableau 3. Secteur et domaine d’activité, statut en emploi et revenu mensuel moyen des épisodes d’activité économique à Ouagadougou et à Lomé, selon le niveau de mobilité (sans mobilité (domicile) vs avec mobilité (hors domicile))

Ouagadougou

Lomé

Sans mobilité

Avec

mobilité

Sans mobilité

Avec

mobilité

Secteur d’activité

***

***

Informel

99,3

83,2

99,6

91,2

Statut en emploi

***

***

Indépendante

96,1

50,5

97,1

60,5

Employée non qualifiée

03,5

25,3

02,3

25,3

Employée qualifiée

00,4

24,2

00,6

13,2

Domaine d’activité

***

***

Commerce

69,8

51,6

69,0

58,8

Service

10,8

44,5

09,5

34,9

Artisanat

19,4

03,9

21,5

06,3

Revenu mensuel moyen

***

***

<10000 CFA

23,0

18,1

57,1

41,6

[10 000-20 000 CFA [

33,6

20,5

25,8

24,3

[20 000-40 000 CFA [

29,5

22,7

12,5

21,1

[40 000-60 000 CFA[

09,0

14,1

03,0

08,0

60 000 CFA +

04,9

24,6

01,6

05,0

N

752

1,776

1,243

1,548

***p<0.001 

Source : Enquête Travail Au Féminin (TAF)

25Dans les deux capitales, la mobilité quotidienne en emploi est fortement liée au type d’emploi exercé. Les épisodes d’activité exercés à domicile sont, pour la quasi-totalité d’entre eux, des épisodes d’activité informelle (99% à Lomé comme à Ouagadougou) exercée par des femmes à leur compte (96% à Lomé et 97% à Ouagadougou). Les activités exercées à domicile sont très majoritairement (70%) des activités de petit commerce (vente de fruits et légumes, de mets préparés, de biens de première nécessité, par exemple) et, dans une moindre mesure (19% à Ouagadougou et 21% à Lomé) d’artisanat (comme la couture ou le tissage, notamment). Quelques femmes dans les deux capitales offrent aussi des services à partir de leur domicile, comme la coiffure ou le lavage d’habits par exemple (autour de 10% des épisodes d’activité dans les deux capitales).

26Les femmes qui se déplacent pour aller travailler sont elles aussi majoritairement dans le secteur informel mais elles comptent plus de salariées (près de 50% des épisodes à Ouagadougou et 40% à Lomé). Les activités hors de la maison sont, elles aussi, majoritairement des activités de commerce (52% à Ouagadougou et 59% à Lomé) qui se déroulent principalement dans la rue ou au marché. Comparativement aux activités exercées à la maison, cependant, on observe une proportion plus importante d’activités de services parmi celles exercées hors du domicile (44 % à Ouagadougou et 35 % à Lomé) : dans des salons de coiffure, des restaurants, au domicile du client (services domestiques, par exemple) ou, plus rarement, dans des entreprises ou des administrations (secrétariat, par exemple). Les activités d’artisanat sont aussi moins fréquentes hors du domicile (moins de 10 % dans les deux villes). Les activités économiques exercées à domicile génèrent généralement des revenus faibles, tant à Lomé qu’à Ouagadougou. À Lomé, où les revenus mensuels déclarés sont globalement plus faibles qu’à Ouagadougou, seuls 17% des périodes d’activités à domicile rapportent plus de 20,000 FCA par mois contre 34% pour celles exercées hors domicile. L’écart de revenus selon que la travailleuse quitte son domicile pour aller travailler ou non est également significatif à Ouagadougou : la majorité des activités exercées hors du domicile (61 %) rapportent plus de 20 000 FCFA par mois, contre seulement 43 % de celles exercées à domicile.

27L’analyse des facteurs associés au « choix » de l’immobilité montre que ce dernier est lié au cycle de vie. Comme le souligne la Figure 1, qui indique, par âge, la probabilité qu’une femme active exerce son activité à domicile plutôt qu’à l’extérieur, l’immobilité professionnelle augmente significativement avec l’âge, notamment à Lomé. Alors qu’à 20 ans, 24% des femmes actives à Ouagadougou et 42% à Lomé travaillent à domicile, ces pourcentages atteignent respectivement 27% et 52% à 40 ans.

Figure 1. Probabilités estimées qu’une femme active exerce une activité économique à domicile plutôt qu’à l’extérieur à chaque âge

Figure 1. Probabilités estimées qu’une femme active exerce une activité économique à domicile plutôt qu’à l’extérieur à chaque âge

28L’effet des différentes variables individuelles et contextuelles, y compris celles liées au parcours matrimonial, familial et résidentiel des femmes, sur la mobilité de travail est présenté dans le Tableau 4. Le tableau rapporte les odds ratios estimés par les modèles logit à effets aléatoires dans les deux capitales.

Tableau 4. Probabilité d’exercer une activité économique sans mobilité plutôt qu’avec mobilité (domicile vs hors domicile), périodes d’activités déclarées par les femmes à Ouagadougou et Lomé, modèles logit à effets aléatoires (odds ratios)

Ouagadougou

Lomé

Variables individuelles

Niveau d’instruction

(Aucun)

Primaire

1,22

1,71

Secondaire 1er cycle

0,35**

1,63

Secondaire 2 ème cycle/supérieur

0,01***

0,24*

Agevt

(<20 ans)

20-29 ans

2,31**

2,39**

30 ans +

2,26*

4,15***

Statut matrimonialvt

(Célibataire)

En cohabitation

1,39

1,55*

Mariée

2,70***

2,11**

Enfant de moins de 2 ansvt

Oui/ (non)

1,20*

1,38***

Variables contextuelles

Index résidentiel de richessevt

(Pauvre)

Moyen

0,94

1,34

Riche

2,77

0,68

Localisation du quartier de résidence

Distance du centre-ville

1,09*

1,02*

Période d’observationvt

(Avant 2010)

2010-2019

0,85

0,92

2020 +

1,41

1,82***

N Observations

9,896

13,439

* p<0.05 ** p<0.01 ***p<0.001 

Source : Enquête Travail Au Féminin (TAF)

29Les résultats suggèrent qu’à Ouagadougou comme à Lomé, la vie matrimoniale et familiale des femmes actives constitue un facteur clé associé à la probabilité d’exercer une activité économique à domicile plutôt qu’à l’extérieur. Les femmes mariées sont respectivement deux fois moins mobiles à Lomé et 2,7 fois moins mobiles à Ouagadougou, comparées aux célibataires. À Lomé, être en union cohabitante plutôt que célibataire augmente en outre de 55% la probabilité qu’une femme exerce ses activités économiques à domicile plutôt qu’à l’extérieur. Le poids des responsabilités familiales et domestiques sur la mobilité des actives est également visible dans l’effet significatif de la présence d’un enfant en bas âge sur la mobilité. Avoir un enfant de moins de deux ans augmente la probabilité pour une femme d’exercer ses activités économiques à domicile plutôt qu’à l’extérieur, de 20% à Ouagadougou et d’environ 40 % à Lomé. Bien que l’âge perde de sa significativité après contrôle des variables liées au cycle de vie familiale, il demeure positivement et significativement associé à la probabilité de travailler à domicile dans les deux villes. Le niveau d’instruction est également significativement associé à la mobilité quotidienne pour se rendre au travail. Il accroît la mobilité et diminue les chances de travailler à la maison, notamment à Ouagadougou. Dans la capitale burkinabè, l’effet de la scolarisation apparaît dès le premier cycle du secondaire, tandis qu’à Lomé, seules les femmes ayant atteint le niveau secondaire deuxième cycle ou supérieur sont significativement moins susceptibles de travailler à domicile comparées à celles n’ayant jamais été scolarisées.

30Si le statut socioéconomique de la résidence ne semble pas influencer la propension des femmes à travailler à domicile, la localisation du domicile au sein de la ville a, en revanche un effet statistiquement significatif sur la mobilité des femmes actives : plus le quartier est loin du centre-ville, plus la probabilité de travailler à domicile augmente. En outre, le contexte historique plus large, mesuré par la période d’observation, joue également un rôle à Lomé : la probabilité de travailler à domicile est significativement plus élevée après 2019 qu’avant 2010 (la période de référence), toutes choses égales par ailleurs.

Discussion et conclusions

31La présente étude a révélé plusieurs résultats importants. Premièrement, corroborant les statistiques sur l’emploi féminin en Afrique [ILOSTAT, 2025] et dans les deux villes étudiées [Adjamagbo et Antoine, 2009; Calvès et Kobiané, 2014], l’analyse des données de l’enquête TAF met en évidence l’importante participation des femmes au marché du travail à Lomé comme à Ouagadougou. Historiquement plus faible qu’à Lomé, cette participation s’est intensifiée dans la capitale burkinabè depuis les années 2000, reflétant l’évolution des normes concernant la contribution des femmes aux budgets des ménages, aujourd’hui perçue par une majorité de citadins comme une nécessité incontournable [Kobiané et al. 2012]. Dans les deux villes, le secteur informel demeure le principal cadre d’exercice de l’activité des femmes, essentiellement dans le commerce, mais aussi, de plus en plus, dans les services. Si la majorité des femmes actives sont en auto-emploi dans les deux villes, les analyses confirment également une montée du salariat féminin entre 2000 et 2020 à Ouagadougou, une tendance déjà observée dans des travaux antérieurs [Calvès et Kobiané, 2014].

32Analyser les transformations du travail sous l’angle des déplacements quotidiens s’est avéré particulièrement éclairant. D’une part, l’étude de l’évolution du lieu d’exercice de l’activité et des modes de transport pour s’y rendre a permis de mettre en lumière l’importance numérique dans les deux villes, et notamment à Lomé, d’une catégorie de travailleuses souvent invisibilisées dans les enquêtes sur le travail : celle des femmes exerçant leurs activités commerciales depuis leur domicile. Ces dernières, révèle l’analyse, exercent pour la quasi-totalité d’entre elles dans l’informel, en tant que travailleuses à leur propre compte. Elles sont très majoritairement impliquées dans des activités de petit commerce et, dans une moindre mesure d’artisanat, significativement moins rémunératrices que celles exercées hors domicile. À Lomé, la prévalence des femmes exerçant ces activités économiques sans mobilité a significativement augmenté entre 2002 et 2022 et l’analyse multivariée révèle un effet de contexte significatif à partir de 2020. Les mesures de lutte contre la propagation de la COVID-19 adoptées par le gouvernement togolais dès décembre 2020 — incluant la fermeture des marchés, le couvre-feu et l’interdiction des rassemblements dans les rues — sont susceptibles d’expliquer la probabilité significativement plus élevée d’immobilité parmi les femmes actives à partir de cette période.

33L’analyse de l’évolution des modes de déplacement des femmes vers leur lieu de travail a révélé, d’autre part, la persistance, au cours des deux dernières décennies, notamment à Lomé, de la « dépendance à la marche », caractéristique de la mobilité des femmes dans plusieurs villes ouest-africaines [Diaz Olvera et al., 2004; Diaz Olvera et Pochet, 2005; Boyer et Delaunay, 2017]. Cette dépendance limite la majorité des actives à une mobilité de travail proche de leur domicile et rallonge, pour certaines à Lomé, le temps de déplacement pour se rendre au travail. L’analyse a également fourni une illustration concrète du rôle central joué, au cours des vingt dernières années, par la démocratisation de l’accès à la moto dans la transformation des mobilités urbaines en Afrique de l’Ouest [Boyer et Delaunay, 2017 ; Pochet et Lesteven, 2023 ; Guézéré, 2022]. Dans le cas de Ouagadougou, il s’agit de la moto individuelle, tandis qu’à Lomé, ce sont principalement les motos-taxis qui ont contribué à cette évolution. À Ouagadougou, les données confirment que l'augmentation de l'accès à la moto personnelle a procuré aux femmes de « l’autonomie spatiale et temporelle » [Boyer et Delaunay, 2017 : 7]. En moyenne, elles mettent en effet le même temps pour se rendre au travail mais parcourent sans doute des distances plus longues. À Lomé, si les travailleuses qui se déplacent ont elles aussi gagné en mobilité grâce aux taxi‑motos, elles restent toutefois globalement moins mobiles qu’il y a vingt ans, car un plus grand nombre d’entre elles travaillent désormais à domicile.

34L’analyse multivariée des données biographiques rétrospectives a permis d’explorer les facteurs associés au « choix » de l’immobilité, et en particulier la manière dont la probabilité d’exercer une activité économique à domicile est liée aux trajectoires résidentielles, conjugales et familiales des femmes. Les résultats de l’analyse montrent que cette probabilité augmente significativement au fil du cycle de vie des femmes, et est notamment fortement liée au cycle de vie familiale. À Lomé comme à Ouagadougou, l’exercice du travail à domicile apparaît comme une option bien plus populaire parmi les femmes en union et celles ayant de jeunes enfants que pour les célibataires et les femmes sans jeunes enfants. Ces résultats corroborent l’idée que l’immobilité est largement dictée par la nécessité pour les citadines africaines de combiner activité économique, tâches domestiques, et soins aux enfants [Diaz Olvera et al., 2004; Salon et Gulyani, 2010; Darkwah et Tsikata, 2021; Koné, 2021].

35En plus des responsabilités familiales et des enjeux de conciliation travail-famille, les résultats confirment ceux d’études antérieures, suggérant que travailler à domicile constitue souvent une solution par défaut pour les femmes résidant dans des quartiers périphériques mal desservis [Salon et Gulyani, 2010 ; Boyer et al., 2016 ; Mawussi, 2020]. En effet, à Ouagadougou comme à Lomé, la probabilité de travailler à domicile augmente avec la distance par rapport au centre-ville. L’analyse confirme également l’effet positif du niveau de scolarité sur la mobilité des citadines, déjà identifiée dans les études antérieures sur les études sur les mobilités quotidiennes [Diaz Olvera et al., 2004, Boyer et al., 2016; Salon et Gulyani, 2010]. La propension plus forte des femmes les plus scolarisées d’exercer une activité économique avec mobilité, particulièrement à Ouagadougou, s’explique probablement en grande partie par leur accès plus fréquents à des emplois dans le secteur formel, qui sont mieux rémunérés et situés hors du domicile.

36Alors que la promotion du « travail décent » et de l’égalité de genre sur le marché de l’emploi est un objectif largement mis en avant par les institutions internationales de développement, les travaux de ces organismes pour identifier les facteurs de vulnérabilité des femmes, notamment dans le secteur informel se multiplient [Chen, 2020; Banque Mondiale, 2023; ILO, 2023]. Les résultats de la présente étude soulignent toute l’importance d’intégrer la question des mobilités quotidiennes à cette réflexion, une dimension encore trop souvent négligée et rarement mesurée. Ils confirment également que la question de l’articulation entre activités économiques, charge domestique et activités de soins aux enfants, encore trop peu abordée en Afrique [Calvès et Adjamabo, 2023], constitue un enjeu central pour la mobilité quotidienne des femmes et la lutte contre les inégalités de genre sur le marché du travail.

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Notes

1 Nous avons en outre utilisé l’option « vce (cluster id) » de Stata, afin de calculer des erreurs types robustes en tenant compte de la corrélation potentielle des erreurs au sein des observations multiples rattachées à une même répondante (cluster).

2 Bien que la variable de localisation du quartier dans la ville soit une variable fixe mesurée au moment de l’enquête, faute d’information sur le quartier dans le parcours résidentiel, les données suggèrent que la grande majorité des répondantes actives interrogées à Ouagadougou (66,5%) comme à Lomé (64,2%) n’ont pas déménagé ou n’ont déménagé qu’une seule fois dans la ville.

3 Dans les deux villes, les cartes resituant les zones de dénombrement (ZD) incluses dans l’échantillon de l’enquête ont été utilisées pour mesurer la distance entre le centre de chaque ZD et le centre-ville (le rond-point des Nation-Unies à Ouagadougou et le Grand marché à Lomé).

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Probabilités estimées qu’une femme active exerce une activité économique à domicile plutôt qu’à l’extérieur à chaque âge
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/17816/img-1.png
Fichier image/png, 17k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Anne Calvès et Maude Jodoin Léveillée, « Déplacements quotidiens et travail des femmes dans les villes ouest-africaines : (im)mobilités des citadines de Lomé et Ouagadougou au cours de la vie »Espace populations sociétés [En ligne], 2025/3-2026/1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/eps/17816 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16pdo

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Auteurs

Anne Calvès

Professeure Titulaire, Département de Sociologie, Université de Montréal

Maude Jodoin Léveillée

Chercheure Postdoctorale, Department of Global Development, Cornell University

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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