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Parcours de vie et trajectoires administratives de travailleurs étrangers temporaires au Canada

Administrative trajectories of temporary foreign workers in Canada from a life course perspective
Charles Fleury et Danièle Bélanger

Résumés

Alors que le régime canadien favorise une immigration en deux temps - temporaire puis permanente - l’accès à la résidence permanente demeure très inégal. Cet article analyse les trajectoires administratives de travailleurs étrangers temporaires admis entre 2006 et 2013, en les considérant comme des dimensions structurantes des parcours de vie. La problématique centrale porte sur les effets différenciés des statuts de résidence sur la stabilité, les droits et les possibilités d’action des personnes migrantes. L’étude mobilise une base de données administrative longitudinale permettant de suivre mensuellement les statuts administratifs de plus de 700 000 individus sur cinq ans et conduit à l’élaboration, à partir d’une analyse des séquences, d’une typologie de sept trajectoires selon leur temporalité et leur issue migratoire. Les résultats révèlent une forte stratification : certains accèdent rapidement à la résidence permanente, tandis que d’autres restent pris dans des allers-retours sans perspective de stabilisation. L’analyse met également en évidence des liens significatifs entre les types de trajectoires et des facteurs tels que le secteur d’emploi, l’origine nationale et le genre, montrant comment les régimes migratoires produisent des inégalités temporelles et limitent les possibilités de projection dans l’avenir.

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Texte intégral

Introduction

1Au cours des années 2000, la politique migratoire canadienne a connu un tournant majeur. Alors que, historiquement, celle-ci privilégiait l’immigration choisie et octroyait la possibilité de résider au Canada de manière permanente et d’accéder rapidement à la nationalité, les programmes d’immigration temporaire ont connu une forte croissante. Cette transformation a été qualifiée par Dauvergne [2016] de transformation profonde des régimes migratoires des pays dont les politiques migratoires visaient au 20e siècle à peupler le territoire, ces derniers étant le Canada, les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce tournant idéologique s’est traduit par une augmentation significative du recours aux travailleurs étrangers temporaires, mobilisés pour répondre rapidement aux pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs et métiers spécifiques [Alboim et Cohl, 2012; Fleury et al., 2018; Piché, 2012 ;]. Depuis, le nombre d’admissions annuelles de résidents temporaires munis d’un permis de travail dépasse celui des résidents permanents de la catégorie des travailleurs qualifiés, et cette tendance ne cesse de s’accentuer. Les résidents temporaires représentent désormais une proportion notable de la population canadienne, atteignant près de 3 millions de personnes au premier trimestre de 2025, soit 7% de la population totale du pays [Statistique Canada 2025a, 2025b]. Sur cet effectif, 84% étaient munis d’un permis de travail.

  • 1 Il existe un corpus scientifique très volumineux à ce sujet, notamment sur les travailleurs du sect (...)

2Parallèlement, la proportion des résidents temporaires qui deviennent résidents permanents a connu une augmentation, créant un régime migratoire privilégiant de plus en plus une trajectoire administrative en deux étapes – d’abord un statut temporaire, puis permanent [Lu et Hou, 2017]. En 2018 par exemple, environ 59% des nouveaux résidents permanents étaient d’anciens résidents temporaires, contrairement à 8% en 2000 [Hou et al., 2020]. Or certains résidents temporaires n’accéderont jamais à ce statut de résident permanent – un statut de résidence stable et à long terme. Si certains d’entre eux n’aspirent pas à ce statut, d’autres n’y ont simplement pas droit ou peinent à se qualifier. Ce régime migratoire engendre une population de résidents temporaires au statut précaire De nombreuses recherches ont mis en lumière les vulnérabilités associées à ce statut limité dans le temps et assorti de droits sociaux et de protections juridiques restreints1. Le permis de travail qui lie les travailleurs à un seul employeur, type de permis détenu par une proportion importante de travailleurs temporaires, expose ces derniers à des risques accrus en cas de mauvais traitements ou de non-respect des normes du travail [Depatie-Pelletier et Dumont-Robillard, 2013]. Les politiques de renouvellement des permis, souvent changeantes et imprévisibles, accentuent cette précarité, affectant non seulement la stabilité migratoire des individus, mais aussi leur vie quotidienne et leur capacité à se projeter dans l’avenir [Coustere et al., 2025]. Pour ceux qui peuvent aspirer à une transition vers la résidence permanente, le parcours est semé d’embûches. Les critères d’admissibilité changent très fréquemment et rendent ce processus administratif incertain et difficile à anticiper. Cette imprévisibilité complique la planification de la vie personnelle et professionnelle, et renforce le sentiment d’instabilité, des effets identifiés par Merla et Smit [2021] dans le cas des migrants hautement qualifiés en séjour temporaire en Belgique. Ces auteures mobilisent le concept de « frictions » pour mettre en lumière le décalage entre les temporalités légales de la migration et les temporalités des projets familiaux.

3L’analyse des trajectoires menant — ou non — à la résidence permanente est particulièrement pertinente dans le contexte canadien, où ce statut juridique confère à ses titulaires l’ensemble des droits sociaux, à l’exception du droit de vote et de l’accès à certains emplois spécifiques, notamment ceux de la fonction publique fédérale. De plus, la résidence permanente constitue une étape clé vers l’accès à la citoyenneté, le Canada affichant historiquement l’un des taux de naturalisation les plus élevés. Au sein des pays de l’OCDE, le Canada avait le plus haut taux de naturalisation selon les données de 2011, soit autour de 90% après 10 ans de résidence [cité par Gathmann, 2020]. Une analyse récente montre que, contrairement à plusieurs pays d’Europe, les résultats économiques supérieurs des immigrants devenus citoyens versus ceux étant toujours immigrants permanents n’est pas attribuable à l’acquisition de la citoyenneté mais à d’autres caractéristiques qui les positionnent mieux sur le marché du travail [Picot et Hou, 2025]. Ainsi le cas du Canada montre l’importance de la résidence permanente comme moment clef des parcours, la distinction entre résidents permanents et citoyens demeurant assez faible sur le plan des possibilités de construire sa vie au pays.

4Pourtant, dans les travaux portant sur la citoyenneté et sa signification — tant objective que subjective — la résidence permanente demeure peu théorisée et analysée comme un jalon structurant des parcours migratoires ou comme un levier transformateur dans la vie des personnes déjà présentes sur le territoire avec un statut temporaire. Par exemple, Goldring et Landolt [2013] conceptualisent les statuts migratoires sur un spectrum de précarité, regroupés dans la large catégorie des non-citoyens. Schultz et Nakache [2024] introduisent la notion d’immigration sous probation pour toutes les catégories d’immigration, soulignant la révocabilité — bien que rare — de la résidence permanente, ainsi que ses conditions d’accès de plus en plus strictes et imprévisibles. Il importe toutefois de distinguer la difficulté d’accès à ce statut de sa signification pour celles et ceux qui parviennent à l’obtenir, tant sur le plan de l’accès aux droits que pour l’expérience subjective des parcours administratifs. La recherche qualitative montre que ce moment du parcours est vécu comme une victoire, une libération après une course à obstacles marquée par la violence administrative et la menace constante de devoir tout abandonner pour retourner au pays d’origine [Bélanger et al., 2023; Schmidt et al., 2023]. La résidence permanente ne se limite pas à l’ouverture de droits essentiels pour construire sa vie : elle permet aussi de déployer pleinement son pouvoir d’agir, au-delà de la simple préservation du statut migratoire. Elle marque, pour beaucoup, le début d’une nouvelle vie.

  • 2 Schoumaker et al. [2022] ont fait le même constat pour le cas de la Belgique et réalisé une analyse (...)

5D’un point de vue quantitatif, les parcours administratifs des personnes admises comme résidentes temporaires au Canada s’avèrent peu explorés, notamment dans leur temporalité et leur complexité2. Les travaux existants comparent notamment les résultats économiques des immigrants permanent ‘directs’ et ceux des personnes ayant fait la transition de temporaire à permanent [Fleury et al., 2020; Hou et Bonikowska, 2015]. L’accent mis sur les taux d’emploi et les revenus – supérieurs chez les personnes ayant été temporaire avant la permanence – aborde peu les trajectoires administratives à travers le prisme des parcours de vie. Notre analyse propose donc une double approche : d’une part, elle examine les étapes précédant la transition — ou la non-transition — vers la résidence permanente, en décortiquant les sous-étapes afin d’établir une typologie des temporaires (qui le demeurent sur une période cinq ans); d’autre part, elle analyse les trajectoires menant effectivement à la résidence. Cette approche met en lumière les inégalités entre parcours, en posant comme postulat que l’accès à la résidence constitue un marqueur majeur du parcours de vie. La temporalité apparaît comme un facteur central de ces inégalités. Les plus privilégiés accèdent rapidement à la résidence permanente après leur arrivée comme travailleurs temporaires, tandis qu’à l’autre extrême, les travailleurs saisonniers circulent d’année en année sans espoir de stabilisation. Les origines nationales ou régionales, le secteur d’emploi et le genre émergent également comme des déterminants clés des inégalités observées.

6Ces inégalités ont des effets significatifs sur la marge de manœuvre des personnes migrantes dans la construction de leur parcours de vie [Merla et Smit, 2021]. Le statut temporaire, qu’il soit définitif ou prolongé, entrave plusieurs projets : acquisition d’une propriété, retour aux études, mobilité professionnelle ou résidentielle. Certains travailleurs liés à un seul employeur et non autorisés à migrer en famille vivent dans des logements fournis par l’employeur, ce qui renforce leur dépendance et limite leur autonomie. Pour ceux qui sont autonomes sur le plan résidentiel, l’achat d’une propriété est interdit avant l’obtention de la résidence permanente. L’accès aux études est généralement restreint, retardant la reconnaissance des acquis et les mises à niveau nécessaires via des formations obligatoires. Le droit au crédit, à la migration en famille, au permis de travail pour la personne conjointe, à l’éducation pour les enfants, à l’assurance-maladie ou à l’assurance-emploi varie selon les programmes et les ententes, générant des inégalités supplémentaires. Ainsi, la contribution originale de cette étude réside dans l’examen de la temporalité fine des parcours administratifs, à partir de données quantitatives interprétées à la lumière de leurs effets sur les parcours de vie. L’acquisition de la résidence permanente apparaît ainsi comme un levier de capabilités : elle permet de passer d’une agentivité centrée sur le maintien du statut migratoire à une agentivité tournée vers la construction d’un avenir.

7Afin d’aborder les trajectoires de statuts migratoires comme dimensions structurantes des parcours de vie des migrants internationaux, cet article examine les trajectoires des personnes admises au Canada à titre de travailleurs étrangers temporaires entre 2006 et 2013, sur une période de cinq ans. L’analyse vise à identifier les trajectoires menant — ou non — à la résidence permanente, ainsi que les caractéristiques et déterminants de chacune. Enfin, nous interprétons les liens entre ces trajectoires administratives et les différentes sphères du parcours de vie. Trois objectifs guident cette recherche :

  1. ]Caractériser les trajectoires administratives des travailleurs étrangers temporaires au Canada ;

  2. ]Analyser les inégalités dans les trajectoires d’accès à la résidence permanente ;

  3. ]Discuter les interactions entre ces trajectoires administratives et les autres dimensions du parcours de vie.

1. Exploitation innovante de données inédites

  • 3 La BDIM permet aujourd’hui de suivre la trajectoire des résidents temporaires qui n’obtiennent pas (...)

8Notre analyse s’appuie sur les données de la Base de données sur la dynamique canadienne entre employeurs et employés [Statistique Canada, 2023], un fichier administratif longitudinal, qui combine les données de différentes sources, dont les données d’immigration (BDIM), les données des déclarations fiscales des particuliers (T1PMF) et les données sur l’emploi (T4 et relevés d’emploi). Au moment où les analyses ont débuté, il s’agissait de la seule base de données, accessible aux chercheurs, permettant de suivre les trajectoires administratives de l’ensemble des résidents temporaires, y compris ceux qui n’ont pas obtenu la résidence permanente3.

9Cette base présente plusieurs atouts majeurs. Elle permet de documenter de manière détaillée la nature des permis obtenus par les individus, incluant les dates de validité. Elle offre également des informations précieuses sur l’obtention de la résidence permanente, en précisant si celle-ci a été obtenue ou non et, le cas échéant, le moment de son obtention et le programme par lequel la personne a été admise (programmes des travailleurs qualifiés, des aides familiales, de la réunification familiale, de l’immigration humanitaire). Par ailleurs, elle contient des variables sociodémographiques telles que le sexe et le pays de naissance, et elle est couplée aux déclarations fiscales, ce qui permet d’accéder à des données sur le revenu annuel, le lieu de résidence, la situation familiale, le secteur d’activité, par exemple.

  • 4 Nos analyses s’arrêtent en 2018 en raison des contraintes liées à la disponibilité des données. Cel (...)

10Cependant, cette base comporte aussi certaines limites. Elle ne fournit aucune information sur le niveau de qualification des résidents temporaires ni sur la profession qu’ils occupent. De plus, la nature du permis de travail — qu’il soit fermé ou ouvert — n’est pas précisée. Au moment de la réalisation des analyses, les données fiscales n’étaient pas disponibles au-delà de l’année 20184, ce qui limite la portée temporelle des résultats. En outre, en raison de la sensibilité des données, les chercheurs doivent travailler dans des environnements sécurisés et plusieurs résultats ne peuvent être diffusés. Enfin, la taille importante de la base de données pose des défis en matière de capacité de calcul. Or, les ordinateurs mis à la disposition des chercheurs dans les environnements sécurisés ne sont pas suffisamment puissants pour réaliser certaines analyses complexes, ce qui limite la portée et la finesse des traitements qui peuvent être faits.

  • 5 A noter que notre échantillon ne se limite à la catégorie administrative du programme des travaille (...)

11La population à l’étude, ci-après appelée les travailleurs temporaires5, est l’ensemble des résidents temporaires admis une première fois au Canada entre 2006 et 2013 avec un permis de travail. Cela représente un peu plus de 700 000 personnes. Nous suivons leur trajectoire de statut mensuellement, durant 5 ans, soit pendant 60 mois. Les personnes admises une première fois en 2006 sont donc suivies jusqu’en 2011, celles admises en 2013 sont suivies jusqu’en 2018.

  • 6 Une personne sans permis de résidence valide ne signifie nécessairement une présence illégale au Ca (...)

12En raison de la grande taille de la population à l’étude, du nombre d’épisodes analysés et de la puissance de calcul limitée des ordinateurs accessibles dans les centres de données sécurisés de Statistique Canada, l’analyse des données a dû être réalisée en deux temps. Dans un premier temps, nous avons réalisé une analyse statistique des trajectoires [Robette, 2021] sur un échantillon de 3% de notre population à l’étude, ce qui représente environ 24 000 personnes. Cette analyse portait sur la nature du permis de résidence, à chaque mois, pendant 60 mois. Elle avait pour but de voir comment synthétiser une multiplicité de trajectoires différentes en grands types de trajectoires semblables. Nous avons identifié dix statuts administratifs possibles : 1] permis de travail, 2] permis de demandeur d’asile, 3] permis d’étude, 4) permis de demandeur d’asile et d’étude, 5) permis de demandeur d’asile et de travail ; 6) permis d’étude et de travail, 7) permis de demandeur d’asile, d’étude et de travail, 8) permis de résident temporaire, 9) résident permanent et 10) sans permis de résidence valide6. Tous les membres de la population à l’étude avaient un permis de travail lors du premier mois d’observation. Au fil de leur séjour au Canada, ces personnes peuvent demander l’asile ou un permis d’études.

  • 7 Pour être diffusés, les résultats doivent reposer sur un minimum de cinq individus, de façon à empê (...)

13Cette première analyse a permis d’identifier sept types de trajectoires administratives, dont certaines aboutissent à l’obtention de la résidence permanente, d’autres non. Malheureusement, les règles de diffusion de Statistique Canada ne permettent pas de présenter les résultats détaillés de cette analyse7. L’analyse approfondie des caractéristiques associées à chaque type (nombre de mois avec un permis de travail, nombre de mois avec un permis de résidence permanente, nombre de mois sans permis de résidence, nombre et nature des transitions, etc.) nous a permis d’identifier des critères de classification discriminants et mobilisables pour une lecture sociologique des trajectoires observées. Nous avons, dans un deuxième temps, appliqué à l’ensemble de la population à l’étude les règles de classification dérivées de cette analyse, de manière à reproduire le plus fidèlement possible la structure typologique mise en évidence dans l’échantillon. La figure 1 présente l’arbre décisionnel utilisé pour classifier l’ensemble des individus. On constatera que le nombre de mois avec un permis de travail et le nombre de mois avec un permis de résidence permanente constituent les deux principaux critères qui ont été utilisés pour classer notre population à l’étude dans l’un ou l’autre des sept types identifiés que nous avons nommés : le persistant, le modèle, le tardif, le saisonnier, le standard, le précoce et le passager. Pour distinguer deux des types, le saisonnier et le standard, nous avons toutefois également dû considérer la nature des transitions, et plus spécifiquement le fait d’avoir eu un permis de travail ou d’étude après une période sans permis de résidence valide.

Figure 1 - Arbre décisionnel de classification des types de trajectoire administrative

Figure 1 - Arbre décisionnel de classification des types de trajectoire administrative

14Afin de s’assurer de la validité de notre classement, nous l’avons testé sur l’échantillon de 3% et avons comparé les résultats avec ceux du classement automatique obtenu à la suite de notre analyse des trajectoires. Dans plus de 90% des cas, notre classement correspondait au classement automatique. L’adéquation du classement variait d’un type à l’autre, étant plus élevé pour les précoces (98%) et les persistants (97%), mais plus faible pour les saisonniers (64%). La moindre précision de cette dernière catégorie s’explique par le caractère relativement flou du critère utilisé, mais aussi du petit nombre de cas dans cette catégorie.

15Les prochaines sections présentent les caractéristiques de chacun des types de trajectoires administratives. Elles mettent l’accent sur les spécificités de chacune des trajectoires, lesquelles sont ensuite croisées avec le pays de naissance, le secteur d’activité, le sexe et la voie d’accès à la résidence permanente. Nous discutons des résultats ensuite, à la lumière de la théorie des parcours de vie.

2. Typologie des trajectoires administratives des travailleurs étrangers temporaires

  • 8 Cet autre permis peut être un permis d’étude, un permis de demandeur d’asile, un permis de résident (...)

16Parmi les sept types de trajectoires administratives identifiées, quatre ont très peu mené à l’obtention de la résidence permanente. Ces trajectoires ont été suivies par la majorité (75%) des travailleurs étrangers temporaires admis entre 2006 et 2013. Les trois autres trajectoires, suivies par la minorité, ont toutes conduit à l’obtention de la résidence permanente, mais à des vitesses différentes. La Figure 2 présente les chronogrammes des sept trajectoires repérées. Ces chronogrammes présentent, pour chacun des sept types et à chaque mois, la proportion de personnes détenant un permis de travail, la résidence permanente, un autre permis de résidence temporaire8 ou qui sont sans permis de résidence.

  • 9 Le total n’atteint pas exactement 100 % en raison des arrondis appliqués aux valeurs présentées.

Figure 2 – Chronogrammes des différentes trajectoires administratives9

Figure 2 – Chronogrammes des différentes trajectoires administratives9

2.1 Les trajectoires menant peu à la résidence permanente

17Le premier type, les temporaires passagers, est le type le plus fréquent (33% de notre population). Cette trajectoire se caractérise par un permis de travail de courte durée qui n’est pas renouvelé. De manière générale, les temporaires passagers se retrouvent sans permis de résidence au Canada au terme de leur première année de séjour, ce qui laisse croire qu’ils ont quitté le territoire. Ils sont ceux qui comptent le plus grand nombre de mois sans permis de résidence (49 mois en moyenne) et le moins de transitions de statut (1,3 en moyenne) (Tableau 1). Une petite minorité obtiendra la résidence permanente durant les 60 mois suivant leur premier permis de travail (4,3%).

Tableau 1 – Caractéristiques des types des trajectoires administratives menant peu à la résidence permanente

Proportion de personnes

(en %)

Nombre de changement de statut [moyenne]

Nombre de mois (moyenne)

Qui obtiendront la résidence permanente

Qui détiendront un permis d’étude

Avec permis de travail

Avec résidence permanente

Sans permis de résidence

Passagers

4,3

2,3

1,3

11

<1

49

Standards

4,3

0,0

1,9

29

<1

31

Saisonniers

3,4

26,6

7,8

33

<1

24

Persistants

28,1

2,6

2,5

55

2

3

Moyenne

10,4

2,8

2,0

28

<1

32

18Le deuxième type, les temporaires standards, représente 19% de notre population. Leur trajectoire est semblable à celle des passagers, à la différence que la durée du permis de travail est plus longue, soit 29 mois en moyenne, une durée à peu près équivalente à la durée standard de plusieurs permis de travail (Tableau 1). Comme les passagers, les temporaires standards sont, à terme, dans une situation sans permis de résidence, ce qui laisse penser qu’ils ont quitté le territoire eux aussi. Dans leur cas, le nombre de mois sans permis de résidence s’établit à 31 mois en moyenne. Une très faible proportion obtient la résidence permanente dans les 60 mois d’observation (4,3%).

19Le troisième type, le moins populeux (3%), représente les travailleurs saisonniers, recrutés majoritairement pour travailler dans le secteur agricole. La succession régulière entre permis de travail et absence de permis de résidence est bien apparente sur la figure 2 ; cela traduit les périodes de travail saisonnier répétées d’une année à l’autre. C’est d’ailleurs dans ce groupe que le nombre de changements de statut est le plus important, s’établissant à 7,8 en moyenne, soit un à deux par année (Tableau 1). Une très faible minorité accède à la résidence permanente dans les 60 mois d’observation (3,4%). Ce type compte également la plus forte proportion de personnes qui obtiendront un permis d’études. Rappelons que ce troisième type de trajectoires est celui pour lequel notre taux de bon classement était le moins bon. Aussi, l’importance du permis d’étude dans ce troisième type nous apparait moins comme une caractéristique des travailleurs saisonniers œuvrant dans le secteur agricole que le fait que ce type regroupe deux catégories de temporaires qui ont en commun de connaitre un nombre de changements de statuts plus élevé que la moyenne. Ceci par exemple, pourrait être le cas de travailleurs saisonniers du secteur de l’hébergement et de la restauration qui, après quelques saisons de travail au Canada, décident d’y revenir pour poursuivre un projet d’études. La petite taille des effectifs concernés nous empêche toutefois de les distinguer clairement.

20Le quatrième type, les temporaires persistants, représente 19% de notre population. Ils se caractérisent par la détention d’un permis de travail durant pratiquement toute la période d’observation, soit 55 mois en moyenne (Tableau 1). Il y a certes des périodes sans permis de résidence (3 mois en moyenne), mais cela traduit des périodes de statut conservé, i.e. où la personne est en attente d’un renouvellement de son permis de travail. Le statut conservé n’interdit pas de continuer à résider et à travailler au Canada, même s’il s’avère contraignant pour la sortie du pays et peut restreindre l’accès aux droits sociaux. Par rapport aux trois premiers types, les temporaires persistants sont les plus susceptibles d’obtenir la résidence permanente durant les 60 mois d’observation. C’est toutefois une minorité de personnes qui l’obtiendra (28,1%), généralement à la toute fin de leur trajectoire d’observation.

2.2 Les trois types de permanents

21Les trois derniers types de trajectoires administratives ont en commun de regrouper des personnes qui obtiendront toutes la résidence permanente dans les 60 mois d’observation. Ces trois types se distinguent les uns des autres selon le moment où la résidence permanente est obtenue.

22Le premier type, les permanents précoces, représentent 7% de la population à l’étude. Il se caractérise par l’obtention très rapide de la résidence permanente, généralement au cours de la première année suivant l’obtention du premier permis de travail. En moyenne, les personnes appartenant à ce type passent moins de 10 mois avec un permis de travail et près de 51 mois avec la résidence permanente (Tableau 2). Parmi les trois types de trajectoires menant à la résidence permanente, cette trajectoire est celle qui connait le moins de changements de statuts (1,3 en moyenne). La rapidité à laquelle les personnes empruntant cette trajectoire obtiennent la résidence permanente laisse penser que celles-ci ont entrepris une démarche d’obtention de la résidence permanente en parallèle, voire avant l’obtention du premier permis de travail, une démarche administrative qualifiée de « double intention ». Ce dernier leur permettrait en fait d’anticiper leur arrivée au Canada et d’attendre leur résidence permanente sur le territoire.

Tableau 2 – Caractéristiques des types des trajectoires administratives menant à la résidence permanente

Proportion de personnes

(en %)

Nombre de changement de statut (moyenne)

Nombre de mois

(moyenne)

Qui obtiendront la résidence permanente

Qui détiendront un permis d’étude

Avec permis de travail

Avec résidence permanente

Sans permis de résidence

Précoces

100,0

0,7

1,3

10

51

<1

Modèles

100,0

1,4

1,9

28

31

1

Tardifs

100,0

2,3

2,8

39

18

4

Moyenne

100,0

1,5

2,0

26

33

2

23Le deuxième type, les permanents modèles, est assez proche du parcours typique d’accession à la résidence permanente pour les résidents temporaires qualifiés, soit deux à trois ans après le premier permis de travail. En moyenne, les personnes appartenant à ce type passent 28 mois avec un permis de travail, puis 31 mois avec la résidence permanente (Tableau 2). Elles connaissent en moyenne près de deux changements de statut durant les 60 mois d’observation, ce qui est davantage que les précoces, mais moins que les tardifs. Ce groupe représente environ 10% de la population à l’étude.

24Le dernier type, les permanents tardifs, obtient la résidence permanente plus tardivement, soit autour de la quatrième année après l’obtention du premier permis de travail. Les personnes suivant cette trajectoire représentent environ 8% de la population à l’étude. Elles passeront en moyenne 32 mois avec un permis de travail et 18 mois avec la résidence permanente (Tableau 2). La durée d’obtention de la résidence permanente est un peu plus longue que pour la trajectoire modèle, ce qui témoigne des différents obstacles que les permanents tardifs rencontrent dans leur parcours d’accès à la résidence permanente. Le nombre de changements de statut (3 en moyenne) et le nombre de mois sans statut de résidence (4 en moyenne), plus élevés que les deux autres types de trajectoires menant à la résidence permanente, reflète la nécessité qu’ont les tardifs de renouveler leur permis de travail à quelques reprises avant de se qualifier à la résidence permanente.

3. Analyse exploratoire des déterminants des trajectoires administratives des travailleurs étrangers temporaires

25Les trajectoires administratives des travailleurs étrangers temporaires sont liées à l’origine nationale, au secteur d’activité et au genre. En outre, pour ceux qui finissent par obtenir la résidence permanente, la voie d’accès à la résidence permanente n’est pas la même.

3.1 Des trajectoires influencées par l’origine nationale

26Le tableau 3 présente la distribution des pays de naissance, regroupés en grandes régions, pour chacun des types de trajectoires administratives. Notons d’emblée la faible proportion des pays d’Afrique dans l’ensemble des trajectoires, qu’elles mènent ou non à la résidence permanente. Cette proportion s’établit à 2,8%, en moyenne, pour l’ensemble des types, une proportion largement inférieure à la proportion de résidents permanents admis au Canada entre 2016 et 2021 qui provenaient du continent africain, laquelle s’établit à 15,6% [Statistique Canada, 2022]. Cette sous-représentation des pays africains parmi les trajectoires étudiées montre que les ressortissants de ces pays entrent peu au Canada par l’intermédiaire des programmes de travailleurs étrangers temporaires, contrairement à d’autres groupes. C’est le cas des ressortissants des pays occidentaux, à savoir les États-Unis, l’Europe du Nord et de l’Ouest et l’Océanie, qui représentent près de 45% des personnes empruntant une trajectoire menant peu à la résidence permanente et un peu plus de 28% de celles empruntant une trajectoire y menant.

Tableau 3– Répartition des pays de naissance par type de trajectoires administratives (en %)

États-Unis, Europe Nord/Ouest, Océanie

Autres pays d’Amérique

Autres pays d’Europe

Afrique

Asie de l’Est

Asie du Sud Est

Autres pays d’Asie

Trajectoires menant peu à la résidence permanente

44,8

10,9

6,6

2,0

13,9

14,4

7,4

Passagers

51,8

7,5

7,3

2,0

23,1

1,7

6,7

Standards

56,3

9,5

7,7

1,9

6,4

8,9

9,2

Saisonniers

9,1

69,9

2,7

1,5

10,8

3,4

2,6

Persistants

27,2

8,7

4,9

2,2

5,8

43,5

7,6

Trajectoires menant à la résidence permanente

28,2

10,1

10,0

5,2

8,1

24,2

14,2

Précoces

31,3

16,5

13,1

6,1

9,3

9,8

13,7

Modèles

28,7

7,9

10,0

5,8

8,5

23,2

15,9

Tardifs

24,7

7,1

7,1

3,6

6,4

38,6

12,5

Ensemble des trajectoires

40,6

10,7

7,4

2,8

12,5

16,9

9,1

27Au-delà de ce constat général, il apparait que chacun des types se caractérise par des origines nationales différentes. Trois observations ressortent tout particulièrement concernant les trajectoires menant peu à la résidence permanente. D’une part, les personnes provenant des pays américains (hors Canada et États-Unis) dominent chez les saisonniers, représentant près de 70% de ce groupe, comparativement à 10,7% en moyenne pour l’ensemble des groupes. Ces pays comprennent le Mexique et les pays d’Amérique centrale et du sud, les principaux bassins de recrutement des travailleurs agricoles, avec qui le Canada a d’ailleurs signé de nombreuses ententes bilatérales visant à faciliter leur recrutement. D’autre part, les pays occidentaux sont très représentés parmi les temporaires passagers (51,8 %) et les temporaires standards (56,3 %). Le Canada a, ici aussi, signé plusieurs ententes bilatérales avec ces pays, dans le cadre des permis vacances-travail (maintenant appelée Expérience internationale) et dans celui des programmes des travailleurs qualifiés. Enfin, l’Asie du Sud Est domine chez les temporaires persistants. Parmi eux, plusieurs ressortissants philippins embauchés comme aides de soins à domicile ou dans le secteur de la santé, des groupes professionnels qui prennent plus de temps pour accéder à la résidence permanente.

28Dans le cas des trajectoires menant à la résidence permanente, deux constats doivent être faits. D’une part, il apparait assez clairement que la durée d’accès à la résidence permanente est plus courte pour les ressortissants des pays occidentaux, du Mexique et d’Amérique centrale et du sud. Ceux-ci sont en effet surreprésentés dans la trajectoire précoce et, dans une moindre mesure, dans la trajectoire modèle. Cela peut s’expliquer par le fait que les ressortissants de ces pays sont non seulement plus susceptibles d’occuper des emplois qualifiés (occidentaux), mais aussi de venir rejoindre un membre de la famille (un conjoint ou une conjointe par exemple) déjà au pays. On verra un peu plus bas que cela peut accélérer l’accès à la résidence permanente. En revanche, et cela constitue notre deuxième constat, il apparait que la durée d’accès à la résidence permanente est sensiblement plus longue pour les ressortissants des pays d’Asie du Sud Est. Ceux-ci sont plus susceptibles d’occuper des emplois moins qualifiés, ce qui n’est pas nécessairement incompatible avec l’accès à la résidence permanente, mais qui allonge le processus. Rappelons que ces mêmes ressortissants sont surreprésentés chez les temporaires persistants, un type qui s’apparente aux permanents tardifs, mais qui semble exiger encore plus de temps pour accéder à la résidence permanente.

29En somme, ces différences marquées entre les types selon les origines nationales témoignent de programmes qui ciblent et recrutent dans des régions spécifiques, mais aussi des profils différents qui sont recrutés d’un pays à l’autre. Cela ne signifie pas, cependant, que tous les occidentaux occupent des emplois qualifiés et que tous ceux en provenance d’Asie ne sont pas qualifiés. Le programme vacances-travail est un bon exemple.

3.2 La qualification accélère l’accès à la résidence permanente

30Malgré le fait que la base de données mobilisée pour cette étude ne contienne pas d’information sur le niveau de qualification des résidents temporaires, l’analyse du secteur d’activité dans lequel ils ont débuté leur premier emploi permet de saisir partiellement l’effet de la qualification sur l’accès à la résidence permanente et la rapidité à laquelle celle-ci est obtenue. Dans cet esprit, le tableau 4 présente la distribution des principales industries dans lesquelles œuvrent les travailleurs étrangers temporaires à l’étude par type de trajectoires administratives empruntées.

31Notons d’entrée de jeu que les travailleurs étrangers temporaires se retrouvent dans différents secteurs d’activités. Le plus important est celui de l’hébergement et de la restauration, qui emploie près de 21% de la population à l’étude. Ce secteur est intéressant car il inclut des professions de tous les niveaux de qualification [Zhong et coll., 2024]. Malgré son importance dans tous les types de trajectoires, le secteur de l’hébergement et de la restauration est particulièrement important dans la trajectoire des temporaires passagers, représentant près de 30% des emplois. Cela traduit l’importance de ce secteur pour les jeunes circulants de classe moyenne, munis d’un permis vacances-travail ou d’un permis de jeune professionnel, qui a connu une forte augmentation au cours des dernières années [Lu et Hou, 2023]. L’avantage de ce type de permis pour les employeurs est le recrutement plus rapide de travailleurs étrangers temporaires car il dispense de certaines démarches administratives lourdes et couteuses.

Tableau 4 – Répartition des principaux secteurs d’activité par type de trajectoires administratives (en %)

Tableau 4 – Répartition des principaux secteurs d’activité par type de trajectoires administratives (en %)

32Le secteur de l’agriculture, de la foresterie, de la chasse et de la pêche caractérise les temporaires saisonniers. Près de 60% des personnes empruntant cette trajectoire y travaillent, comparativement à environ 6% pour l’ensemble des types. C’est essentiellement le secteur de l’agriculture primaire (culture agricole, élevage et aquaculture) qui embauche ces travailleurs étrangers temporaires [Xu, Lu et Zhong, 2024]. La majorité d’entre eux occupent des emplois peu spécialisés et sont recrutés dans le cadre du programme des travailleurs saisonniers. Ces personnes ont peu de choix de parcours pour accéder à la résidence permanente [ibid.].

33Le secteur des « autres services » caractérise les temporaires persistants et les permanents tardifs. Alors que ce secteur représente moins de 7% de l’emploi dans chacune des trajectoires, il atteint près de 21% chez les persistants et près de 18% chez les tardifs. Ce secteur comprend notamment le sous-secteur des ménages privés qui emploient du personnel pour effectuer des tâches domestiques ou s’occuper des enfants. Leur forte présence dans ces trajectoires administratives témoigne des obstacles plus nombreux qui se dressent dans leur parcours pour accéder à la résidence permanente [Atanackovic et Bourgeault, 2014].

34Les secteurs à plus forte dominance d’emplois qualifiés sont plus fortement représentés dans les types accédant à la résidence permanente ou chez les temporaires standards. C’est le cas du secteur des services professionnels, scientifiques et techniques, qui regroupe des établissements dont l'activité principale repose sur le capital humain. Ce secteur comprend notamment les informaticiens et les analystes de données, des professions pour lesquelles l’offre de main-d’œuvre locale ne suffit pas à combler les nombreux postes disponibles. C’est également le cas des secteurs de la santé et de l’enseignement, aux prises avec des pénuries de main-d’œuvre qualifiée, tels les professionnels des soins infirmiers, les professionnels paramédicaux [Lu et Hou, 2025] et les professionnels de l’enseignement. La surreprésentation de ces secteurs parmi les trajectoires accédant à la résidence permanente et chez les temporaires standards témoigne de l’importance de la qualification pour l’accès à la résidence permanente, mais aussi du fait que tous les qualifiés n’y accèdent pas, sans doute par choix.

35Les secteurs de la fabrication et de la construction recrutent eux aussi du personnel qualifié, ou du moins spécialisé. Plusieurs professions typiques de ces secteurs connaissent en effet d’importantes pénuries de main-d’œuvre, tels les soudeurs, machinistes et charpentier-menuisier [Gouvernement du Canada, 2024]. Ils sont ainsi légèrement surreprésentés chez les temporaires standards et certains types de trajectoire menant à la résidence permanente, ce qui tend à confirmer l’importance de la qualification pour l’accès à la résidence permanente. Ces secteurs recrutent néanmoins du personnel pour des postes peu spécialisés, à faible salaire et exigeant un travail manuel ardu et physiquement exigeant. C’est notamment le cas de l’industrie de la transformation alimentaire qui peine à recruter de la main-d’œuvre locale et qui se tourne vers les travailleurs étrangers [Zhang, Ostovsky et Arsenault, 2021]. La part de ces travailleurs qui accèdent à la résidence permanente dans les cinq années suivant l’obtention de leur premier permis de travail a diminué depuis 2010 [ibid.], ce qui explique probablement une part de la surreprésentation du secteur de la fabrication chez les temporaires standards et les temporaires persistants. La baisse de l’accès rapide à la résidence permanente fait que davantage de travailleurs restent plus longtemps dans la catégorie des temporaires ou choisissent de repartir, ce qui augmente mécaniquement la présence du secteur de la fabrication parmi ces groupes.

36Notons enfin la légère surreprésentation des secteurs du commerce de détail, des services administratifs, de soutien, de gestion des déchets et d’assainissement chez les permanents précoces. Ces secteurs, qui se caractérisent par une rémunération généralement faible, recrutent des travailleurs étrangers pour des postes peu spécialisés et peu attrayant pour la main-d’œuvre locale. Ces secteurs regroupent les marchés d’alimentation (commerce de détail), les services d’agence de placement et de location de personnel, les services de sécurité et les centres d’appels téléphoniques [Lu et Hou, 2023]. L’importance de ces secteurs chez les permanents précoces semble indiquer que si plusieurs d’entre eux sont possiblement qualifiés, ils le sont moins que les modèles et les tardifs. L’accès rapide à la résidence permanente serait, dans leur cas, moins liée à la nature de l’emploi qu’ils occupent qu’à une stratégie différente d’accès à la résidence permanente, via les programmes de réunification familiale.

3.3 Des trajectoires genrées

37Parmi les travailleurs étrangers temporaires admis entre 2006 et 2013, on comptait une plus grande proportion d’hommes que de femmes (55 % contre 45 %). Ce résultat est conforme aux observations faites à partir des données des recensements, lesquels montrent une surreprésentation des hommes dans toutes les catégories de résidents non permanents [Tuey et Bastien, 2023]. Cette surreprésentation masculine est particulièrement marquée dans les trajectoires menant peu à la résidence permanente, notamment en raison de la forte proportion d’hommes parmi les saisonniers (79 %) et les temporaires standards (64 %). La seule trajectoire faiblement associée à la résidence permanente où les femmes sont majoritaires est celle des « temporaires persistants » (53 %). En revanche, les femmes sont surreprésentées dans les trajectoires conduisant à la résidence permanente, ce qui s’explique par leur présence accrue parmi les « permanents tardifs » (55 %) et les « permanents précoces » (53 %). Elles demeurent toutefois sous-représentées dans la trajectoire dite « modèle » (47 %).

Tableau 5– Répartition du genre par type de trajectoires administratives (en %)

Hommes

Femmes

Trajectoires menant peu à la résidence permanente

56,8

43,2

Passagers

56,6

43,4

Standard

63,9

36,1

Saisonniers

79,0

21,0

Persistants

46,7

53,3

Trajectoires menant à la résidence permanente

49,0

51,0

Précoces

47,4

52,6

Modèles

53,1

46,9

Tardifs

45,4

54,6

Ensemble des trajectoires

54,9

45,1

38Cette répartition genrée des trajectoires est étroitement liée aux secteurs d’activité dans lesquels ils et elles ont été recrutés. Les hommes sont plus fréquemment recrutés dans le secteur agricole et dans certains domaines qualifiés, tels l’informatique et l’analyse des données, tandis que les femmes sont davantage présentes dans le secteur des « autres services », notamment comme aides familiales, ce qui caractérise les trajectoires des « temporaires persistants » et des « permanents tardifs ». Leur surreprésentation dans la trajectoire des « permanents précoces » suggère par ailleurs qu’elles accèdent plus souvent à la résidence permanente par le biais du programme de réunification familiale.

3.4 Accès à la résidence permanente : entre stratégies et logique de programme

39Il existe trois voies principales d’accès à la résidence permanente : l’immigration économique, la réunification familiale et les motifs d’ordre humanitaire. L’immigration économique regroupe les programmes visant spécifiquement les travailleurs qualifiés (programme des travailleurs qualifiés, programme des travailleurs de métiers spécialisés, catégorie de l'expérience canadienne, candidats des provinces, etc.) et les programmes des aides familiales. Ces personnes sont sélectionnées sur la base de leur qualification et de leur expérience professionnelle au Canada. La réunification familiale permet aux citoyens canadiens et aux résidents permanents de parrainer des membres de leur famille pour qu'ils viennent vivre au Canada. Les programmes dans cette catégorie incluent le parrainage de conjoint, de partenaire, de parent, ou d'enfant. Enfin, les motifs d’ordre humanitaire regroupent les programmes qui accordent la résidence permanente à des personnes qui nécessitent une aide humanitaire, tels les réfugiés identifiés depuis l’étranger et ceux reconnus sur place (demandeurs d’asile). Le tableau 5 présente le programme par lequel les travailleurs étrangers temporaires qui ont obtenu la résidence permanente y sont parvenu. Nous retenons quatre catégories : travailleurs qualifiés, aides aux soins à domicile, réunification familiale et autres programmes. En raison des règles de diffusion de Statistique Canada, nous ne présentons pas les résultats détaillés pour les trajectoires menant peu à la résidence permanente, nous contentant de présenter les résultats pour l’ensemble de ces trajectoires. Ces résultats globaux reflètent largement la situation des temporaires persistants, les plus nombreux à accéder à la résidence permanente dans ces types de trajectoires.

Tableau 6 – Répartition des catégories d’admission (résidence permanente) selon le type de trajectoires administratives (en %)

Travailleurs qualifiés

Aide de soins à domicile

Réunification familiale

Autres programmes

Trajectoires menant peu à la résidence permanente

48,9

33,0

16,5

1,7

Trajectoires menant à la résidence permanente

68,7

10,9

19,0

1,4

Précoces

52,5

0,2

44,0

3,3

Modèles

83,4

7,4

8,6

0,6

Tardifs

64,7

25,1

9,4

1,4

Ensemble des trajectoires

60,7

19,8

18,0

1,5

40Deux programmes dominent chez les permanents précoces, qui obtiennent la résidence permanente dans les 12 mois suivant leur premier permis de travail : les programmes des travailleurs qualifiés (52,5%) et la réunification familiale (44%). Nous sommes clairement ici devant des groupes qui sont arrivés au Canada avec une démarche d’immigration permanente en cours. Les travailleurs qualifiés peuvent, par exemple, avoir été recrutés dans un Salon du Québec où des employeurs ont un besoin rapide en main d’œuvre, et vont ainsi recruter une personne sous statut d’immigration temporaire pour accélérer sa venue au Canada, tout en offrant des services administratifs pour que la personne dépose, en même temps, sa demande de résidence permanente. Une stratégie similaire est utilisée par les personnes qui accèdent à la résidence permanente par l’intermédiaire de la réunification familiale, à la différence que dans ce cas, le motif n'est pas économique et le « recruteur » n’est pas un employeur, mais un membre de la famille, généralement un conjoint ou une conjointe.

41Les programmes des travailleurs qualifiés dominent largement la trajectoire des permanents modèles, avec plus de huit personnes sur dix (83,4%) qui accèdent à la résidence permanente par l’intermédiaire de ces programmes. Ces personnes ont suivi le parcours prévu par les programmes d’accès à la résidence permanente destinés aux travailleurs étrangers temporaires, soit deux ans en emploi comme immigrant temporaire avant de pouvoir déposer une demande d’accès à la résidence permanente. La durée de traitement de la demande est variable selon les provinces (généralement plus longue au Québec car comportant deux paliers d’exigences) et au gré des exigences administratives qui changent. On compte très peu de personnes parmi les permanents modèles qui accèdent à la résidence permanente via les programmes des aides familiales (7,4%) ou la réunification familiale (8,6%).

42Si les programmes de travailleurs qualifiés sont également dominants chez les permanents tardifs (64,7%), on note une forte proportion de personnes qui ont accédé à la résidence permanente dans le cadre des programmes pilotes pour les aides de soins à domicile. Le quart des tardifs ont en effet accédé à la résidence permanente par l’intermédiaire de ce programme, soit la plus forte proportion de toutes les trajectoires menant à la résidence permanente. En fait, le seul cas présentant une proportion plus importante de personnes ayant accédé à la résidence permanente par le biais de ces programmes est celui des trajectoires menant peu à la résidence permanente, largement dominées par les temporaires persistants. Le poids important des programmes pilotes d’aide de soins à domicile parmi les permanents tardifs et les temporaires persistants montrent bien que ces derniers doivent attendre plus longtemps avant d’accéder à la résidence permanente que ne le font les personnes occupant des postes très qualifiés.

Conclusion

43L’analyse des trajectoires administratives des travailleurs étrangers temporaires au Canada révèle deux grandes inégalités qui façonnent profondément les parcours migratoires et, au-delà, les parcours de vie.

44La première inégalité concerne l’accès à la résidence permanente, qui demeure fortement différencié selon la qualification professionnelle et l’origine nationale. Les personnes les moins qualifiées, souvent originaires de pays du Sud, sont surreprésentées dans les trajectoires qui ne mènent peu et plus difficilement à la résidence permanente. Pourtant, ces individus occupent des postes essentiels dans des secteurs en pénurie chronique de main-d’œuvre, tels que l’agriculture, les soins à domicile ou la transformation alimentaire. Leur contribution à l’économie canadienne est indéniable, mais elle ne se traduit pas par une reconnaissance institutionnelle sous forme de stabilisation du statut migratoire. Cette contradiction entre utilité économique et précarité juridique soulève des enjeux majeurs en matière de justice sociale et d’inclusion.

45La deuxième inégalité porte sur la vitesse d’accès à la résidence permanente, qui a des effets directs sur la capacité des personnes migrantes à construire leur vie au Canada. Les trajectoires lentes, marquées par des renouvellements successifs de permis de travail et une incertitude constante quant à l’admissibilité aux programmes, engendrent une précarité prolongée. Cette précarité ne se limite pas à l’instabilité juridique : elle affecte profondément les dimensions personnelles, familiales et professionnelles des parcours de vie. Nos travaux antérieurs montrent comme les personnes en attente prolongée de résidence permanente doivent souvent reporter des projets fondamentaux — fonder une famille, acheter une propriété, retourner aux études, changer d’emploi ou de région [Bélanger et al., 2023; Coustere et al., 2025]. Elles vivent dans une temporalité suspendue, où l’avenir est difficile à anticiper et où l’intégration sociale demeure partielle.

46Cette incertitude prolongée a également des effets psychologiques et identitaires. Elle limite le sentiment d’appartenance, freine l’investissement dans les communautés locales et empêche de se projeter pleinement dans la société canadienne. À l’inverse, l’obtention de la résidence permanente agit comme un levier de capabilités : elle permet de passer d’une agentivité centrée sur la préservation du statut migratoire à une agentivité tournée vers la construction d’un avenir. Elle ouvre l’accès à des droits sociaux, à la mobilité professionnelle et résidentielle, à la sécurité juridique et à la reconnaissance institutionnelle. Elle marque, pour beaucoup, le début d’une période de sentiment de liberté et de possibilités.

47Enfin, ces inégalités sont exacerbées par les changements fréquents dans les programmes d’immigration, qui rendent les parcours imprévisibles et renforcent la logique de probation au cœur du régime migratoire canadien. Ces transformations, souvent techniques et administratives, ont des effets concrets sur les trajectoires individuelles, en modifiant les règles du jeu en cours de route. Elles soulignent l’importance de penser les politiques migratoires non seulement en termes de sélection et d’admission, mais aussi en termes de parcours, de temporalité et leurs effets complexes sur les inégalités.

48Ces résultats rejoignent certains travaux européens, notamment en Belgique, qui analysent l’effet des politiques d’immigration sur les parcours administratifs et de vie des personnes immigrées. Descamps, par exemple, analyse la façon dont ces politiques rendent difficiles et incertaines les trajectoires de regroupement familial des conjoints [Descamps, 2024]. De leur côté, Schoumaker et ses collègues [2022] observent dans les parcours administratifs des migrants non européens une forte hétérogénéité ainsi que des inégalités entre les trajectoires types identifiés. L’analyse multivariée des déterminants des trajectoires est pertinente et inspirera nos travaux ultérieurs. Par ailleurs, la notion de friction entre parcours normatifs et parcours vécus d’immigrés en séjour temporaire, également en Belgique, trouve écho dans nos résultats [Merla et Smit, 2021]. Dans un contexte où les politiques migratoires se resserrent dans l’ensemble des pays du Nord global, leurs effets semblent converger : une part croissante d’immigrés fait face à des parcours précarisants, ce qui met en péril leurs projets migratoires et leur statut légal.

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Bibliographie

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Notes

1 Il existe un corpus scientifique très volumineux à ce sujet, notamment sur les travailleurs du secteur agricole et des aides familiales à domiciles, mais aussi sur le statut temporaire en général.

2 Schoumaker et al. [2022] ont fait le même constat pour le cas de la Belgique et réalisé une analyse des séquences. Ils ont identifié sept types de parcours administratifs. Cette analyse, semblable à la nôtre mais plus englobante quant à la population analysée, observe aussi de grandes différences quant aux types de parcours et niveaux de précarité induits par ces derniers, notamment en termes de temporalité et de capacité des personnes migrantes à stabiliser leur statut migratoire.

3 La BDIM permet aujourd’hui de suivre la trajectoire des résidents temporaires qui n’obtiennent pas la résidence permanente, ce qui n’était pas le cas au moment où nous avons amorcé les analyses.

4 Nos analyses s’arrêtent en 2018 en raison des contraintes liées à la disponibilité des données. Celles-ci ont été extraites en 2020, alors que les données fiscales ne deviennent accessibles qu’après un délai administratif d’environ deux ans. Par conséquent, 2018 constituait la dernière année pour laquelle un ensemble de données complet était disponible au moment de l’extraction.

5 A noter que notre échantillon ne se limite à la catégorie administrative du programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) mais incluent également les personnes d’autres programmes comme celui de la mobilité internationale (PMI) et des aides familiales.

6 Une personne sans permis de résidence valide ne signifie nécessairement une présence illégale au Canada. En effet, cette personne peut avoir quitté le territoire ou être sur le territoire en attente d’un nouveau permis (statut conservé; voir Immigration, Réfugié, Citoyenneté Canada, 2025, pour la définition exacte de ce statut).

7 Pour être diffusés, les résultats doivent reposer sur un minimum de cinq individus, de façon à empêcher toute identification directe ou indirecte des personnes concernées. Si cette exigence peut sembler peu restrictive compte tenu de la taille globale de l’échantillon, elle devient contraignante pour les catégories faiblement représentées ou pour les transitions peu fréquentes à partir d’un temps T. Par exemple, lorsqu’une transition donnée entre le temps T et le temps T‑1 concerne moins de cinq personnes, le résultat ne peut pas être diffusé.

8 Cet autre permis peut être un permis d’étude, un permis de demandeur d’asile, un permis de résident temporaire ou une combinaison de permis de résidence temporaire. En raison du petit nombre de cas et des règles de diffusion de Statistique Canada, ces différents statuts ont été regroupés pour produire les chronogrammes.

9 Le total n’atteint pas exactement 100 % en raison des arrondis appliqués aux valeurs présentées.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 - Arbre décisionnel de classification des types de trajectoire administrative
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/17897/img-1.png
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Titre Figure 2 – Chronogrammes des différentes trajectoires administratives9
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/17897/img-2.png
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Titre Tableau 4 – Répartition des principaux secteurs d’activité par type de trajectoires administratives (en %)
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/17897/img-3.png
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Pour citer cet article

Référence électronique

Charles Fleury et Danièle Bélanger, « Parcours de vie et trajectoires administratives de travailleurs étrangers temporaires au Canada »Espace populations sociétés [En ligne], 2025/3-2026/1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/eps/17897 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16pdp

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Auteurs

Charles Fleury

Professeur titulaire, Département des relations industrielles, Université Laval, Québec, Canada

Danièle Bélanger

Professeure titulaire, Département de géographie, Université Laval, Québec, Canada

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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