1La mobilité résidentielle constitue un indicateur central des mutations urbaines dans les métropoles du Sud. À Alger, capitale politique et économique de l’Algérie, elle reflète une recomposition profonde des structures socio-spatiales, marquée par un double mouvement : d’une part, un désengagement progressif du centre-ville au profit des périphéries, sous l’effet conjugué de la pression foncière, des politiques publiques de logement et des stratégies d’accès à la propriété ; d’autre part, une périurbanisation croissante, souvent non maîtrisée, portée par des dynamiques sociales différenciées.
2Depuis les années 2000, notamment avec la mise en œuvre du programme AADL (Agence nationale de l’Amélioration et du Développement du Logement), Alger connaît une accélération de ces mobilités. La banlieue sud-ouest illustre particulièrement ces processus, avec des mobilités de type centrifuge — départs d’Algérois du centre vers la périphérie — mais aussi centripète, liées à l’exode rural renforcé par des événements politiques et économiques majeurs (guerre de libération, indépendance, industrialisation des années 1970, crise sécuritaire des années 1990). Ces mobilités se traduisent par deux formes principales de peuplement : un peuplement vertical subi, via le relogement de ménages modestes dans de grands ensembles d’habitat collectif à caractère social, et un peuplement horizontal, plus choisi, impliquant l’accès des classes moyennes ou supérieures à l’habitat individuel, notamment dans la banlieue sud-ouest. Cette configuration a progressivement conduit à une segmentation sociale de l’espace : autrefois symbole d’ascension résidentielle, cette banlieue devient un espace hétérogène, où se côtoient propriétaires de villas et relogés en habitat collectif, générant parfois tensions et stigmatisations.
3Dans ce contexte, notre article propose d’analyser les logiques de la mobilité résidentielle dans la wilaya d’Alger, en croisant une approche quantitative (données des RGPH 2008 et 2022, base de 25 400 bénéficiaires AADL) et qualitative (enquêtes conduites à Draria, banlieue sud-ouest d’Alger).
4En l’occurrence, les objectifs de l’analyse des résultats de recherches consistent à :
-
Analyser les effets des différentes dimensions dont les politiques publiques sur la structuration de l’espace résidentiel ;
-
Décrire les différentes formes de mobilités résidentielles et migrations dans la wilaya d’Alger (tendances de mobilités et formes de peuplement, trajectoires socio résidentielles des ménages) ;
-
Mettre en lumière le rôle des réseaux sociaux et familiaux dans les stratégies résidentielles déployées par les ménages face aux tensions entre aspirations et contraintes.
5L’urbanisation de l’agglomération algéroise s’inscrit d’abord dans un contexte global marqué par l’ouverture économique, la mondialisation des modes de consommation et la diffusion de nouveaux modèles résidentiels. Le développement des technologies de communication et l’intensification des échanges ont contribué à transformer les aspirations résidentielles des ménages, notamment au sein des classes moyennes.
6À l’échelle régionale, Alger partage avec d’autres métropoles maghrébines des caractéristiques communes, telles que l’héritage de l’urbanisme colonial, la centralité de l’État dans la production urbaine et l’importance des solidarités familiales dans l’accès au logement. Toutefois, la métropole algéroise se distingue par un système urbain longtemps fondé sur une logique non marchande, héritée des politiques de redistribution mises en place après l’indépendance.
7À l’échelle locale, les choix d’aménagement du territoire, la révolution agraire, l’industrialisation, la politique de cession des biens de l’État et le passage progressif à l’économie de marché ont produit un espace urbain fragmenté, marqué par des interventions souvent ponctuelles et peu coordonnées. Cette absence de cohérence a favorisé l’émergence de tissus urbains hétérogènes et des inégalités territoriales durables.
8Ces dynamiques ont eu des conséquences majeures sur les tendances de peuplement et les mobilités internes. La wilaya d’Alger a connu d’importants flux migratoires inter-wilayas, mais aussi des mobilités intra-urbaines du centre vers les périphéries. Ces mouvements ont contribué à une fragmentation socio-résidentielle, opposant quartiers centraux anciens, quartiers réguliers périphériques et quartiers informels.
9L’analyse de la mobilité résidentielle s’inscrit dans un champ théorique pluridisciplinaire mobilisant la géographie sociale, la sociologie urbaine et la démographie. Elle mobilise la notion de parcours résidentiel, qui met en évidence l’enchaînement des expériences résidentielles dans le temps et leur articulation avec les trajectoires familiales et professionnelles [Courgeau, 1988 ; Bonvalet et Lelièvre, 2012]. Cette approche permet de dépasser une lecture ponctuelle des déplacements résidentiels pour les inscrire dans une dynamique de long terme, révélant comment les changements de résidence accompagnent les étapes de la trajectoire individuelle et familiale, telles que la mise en couple, la naissance des enfants ou la stabilisation professionnelle.
10Les travaux de Courgeau [1988] ont conceptualisé la mobilité comme un phénomène étroitement lié au cycle de vie et aux transitions familiales. Bonvalet et Lelièvre [2012] ont enrichi cette approche par la notion de parcours résidentiel, soulignant l’importance des ressources sociales et économiques dans le choix des trajectoires résidentielles. Dans les contextes urbains du Sud, les recherches de Dureau [2002] mettent en évidence le rôle central des réseaux sociaux et familiaux dans l’accès au logement et dans la structuration des mobilités résidentielles. Ces réseaux constituent un capital social au sens de Bourdieu [1986], facilitant l’accès à l’information, aux ressources institutionnelles et aux opportunités résidentielles. Granovetter [1973] insiste quant à lui sur l’importance des liens faibles pour la circulation de l’information et la diversification des opportunités résidentielles.
11La notion de compétences citadines permet d’analyser la capacité des ménages à mobiliser des savoir-faire pratiques, relationnels et institutionnels pour s’insérer dans l’espace urbain et s’adapter aux contraintes des nouveaux quartiers [Authier, 2001 ; Grafmeyer, 2010]. Ces compétences se traduisent par la maîtrise des procédures administratives, la capacité à activer des réseaux sociaux et familiaux, à négocier l’accès au logement et à faire face aux contraintes des politiques publiques.
12Enfin, l’approche critique de la ville développée par Lefebvre [1974] considère l’espace urbain comme un produit social, façonné par les politiques publiques, les rapports de pouvoir et les logiques économiques. Dans cette perspective, le programme AADL peut être analysé comme un dispositif de peuplement qui contribue à la fabrique de l’espace urbain, à la recomposition des centralités métropolitaines et à la redéfinition des frontières sociales à Alger. Les notions de ségrégation socio-spatiale et de métropolisation inachevée permettent ainsi d’interpréter les déséquilibres territoriaux observés et d’appréhender les effets différenciés des politiques publiques sur les trajectoires des ménages.
13Cette recherche repose sur une approche méthodologique mixte, combinant analyses quantitatives et qualitatives, afin de saisir à la fois les structures générales des mobilités résidentielles et les logiques sociales sous-jacentes aux trajectoires des ménages. Le recours à cette approche permet d’articuler les tendances statistiques observées à l’échelle métropolitaine avec les expériences résidentielles vécues et les stratégies déployées par les ménages [Creswell & Plano Clark, 2011].
14Les données quantitatives mobilisées proviennent des Recensements généraux de la population et de l’habitat (RGPH) de 2008 et 2022, complétées par une base de données originale portant sur 25 400 bénéficiaires du programme de logement AADL. Ces sources permettent d’analyser les évolutions des structures démographiques, les flux de mobilité inter-wilayas et intra-métropolitains, ainsi que les caractéristiques socio-démographiques des ménages concernés par les politiques publiques de logement.
15Les traitements statistiques reposent sur des statistiques descriptives, des indicateurs de mobilité résidentielle et une analyse factorielle des correspondances multiples (AFCM). Cette méthode exploratoire permet d’identifier les associations entre caractéristiques sociales des ménages, types d’habitat, localisations résidentielles et formes de mobilité, en mettant en évidence des profils résidentiels différenciés [Benzécri, 1973 ; Le Roux & Rouanet, 2004].
16Nous avons également intégré les résultats exhaustifs de la recherche que nous avons réalisé par questionnaire en 2003 dans le cadre du « PRUD » [Navez-Bouchanine, 2012], sur le grands ensemble « la cité des 617 logements », dans la commune de « Draria ». Ainsi, l’exploitation de la base des données quantitatives de 444 familles relogées dans ce quartier en 2001, nous a permis de comprendre les modes d’insertion résidentielle de ses habitants et également d’identifier les conditions sociales, économiques et résidentielles au cours de leurs trajectoires résidentielles mais aussi leur expérience actuelle.
17Le volet qualitatif de la recherche s’appuie sur des entretiens semi-directifs et des observations de terrain menés dans plusieurs communes de la wilaya d’Alger. Les terrains ont été sélectionnés de manière raisonnée afin de couvrir une diversité de formes d’habitat : logement social collectif, logement collectif aidé (AADL) et habitat individuel privé, reflétant la diversité socio-morphologique de la métropole algéroise. Les entretiens ont été réalisés auprès de ménages aux profils sociaux variés, afin de reconstituer leurs trajectoires résidentielles, d’analyser leurs arbitrages entre contraintes et aspirations, et de comprendre le rôle des réseaux sociaux, familiaux et institutionnels dans leurs choix résidentiels. Les matériaux qualitatifs ont fait l’objet d’une analyse thématique, permettant d’identifier les stratégies résidentielles, les ressources mobilisées par les ménages et les représentations associées aux espaces de résidence. Cette démarche vise à mettre en évidence les compétences citadines mobilisées face aux contraintes du marché du logement et aux dispositifs des politiques publiques (Paillé & Mucchielli, 2016].
18La commune de Draria, faisant partie de la banlieue sud-ouest d’Alger, a été choisie comme terrain de l’enquête qualitative pour sa diversité résidentielle (habitat collectif vs individuel, quartiers formels/informels) et sa forte dynamique de croissance urbaine (urbanisation passée de 56 % en 1998 à 97 % en 2008). Elle offre une grande variété de trajectoires résidentielles et de profils sociaux.
19Ces quartiers regroupent des ménages relogés dans des logements collectifs, représentant des profils sociaux généralement vulnérables sur le plan social et culturel. Ce type de quartier vertical regroupe une composition sociale homogène, même s'il existe de légères différences entre les habitants de fort ancrage urbain et ceux installés récemment en ville.
Photo 1 : Le grand ensemble de l’habitat collectif « cité de Draria » (Sud-ouest Alger)
Graphe 1 : Niveau d’instruction des chefs de ménages relogés à la banlieue d’Alger (la cité de Draria)
Source : Enquête quantitative auprès de 444 ménages, qui a été réalisée dans le cadre d’un projet de recherche "les effets sociaux des politiques de relogement dans les villes d’Alger et de Annaba". PRUD, 2003.
20Ce type de quartiers de type vertical appelés AADL ont été constitués suite aux programmes enclenchés depuis l’an 2000 dans la ville d’Alger, destinés aux classes moyennes prenant la la formule de location-vente, connue sous le nom de programme « AADL », qui est la première du genre, car elle a suscité de nombreuses demandes et autour de laquelle se sont concentrés les grands espoirs et aspirations des classes moyennes fragiles pour réorganiser leur structure sociale. L'apparence extérieure de ces quartiers verticaux était unique, reflétant une image moderne du développement urbain, avec des bâtiments s'élevant à plus de dix étages, en plus d'être équipés d'ascenseurs électriques.
21Quant à sa composition sociale, ces quartiers abritent une population provenant du centre urbain d’Alger dans sa majorité (65%) et 35% des zones périphériques et wilayas voisines, dont l’âge moyen est entre 40–50 ans, regroupant des couples mariés, et des célibataires, appartenant à une classe moyenne souvent salariée souvent de professions intellectuelles et managériales.
Photo 2 : Quartier d’habitat collectif de type social aidé (location vente) AADL / Alger
22Contrairement aux quartiers de l’habitat vertical, les quartiers horizontaux se caractérisent par une forte hétérogénéité en termes de composition sociale (niveau socio culturel, origine géographique) mais aussi en termes de qualité de l'habitat individuel – parfois au niveau du même fragment résidentiel -, en raison des mécanismes particuliers qui ont marqué le contexte d’urbanisation des banlieues de la ville d'Alger depuis les années 1980 à nos jours.
23Ceci a donné lieu à une fragmentation urbaine de type horizontale, constituée de trois fragments :
-
Les quartiers huppés de l’habitat individuel de haut standing : abritant des couches supérieures et moyennes supérieures d'origine urbaine, dont la plupart est issue des meilleurs quartiers centraux ou de la banlieue Ouest de la ville d'Alger, comme Telemly, Didouche Mourad, Hydra, El-biar.
Photo 3 : les quartiers d’habitat individuel huppés (Draria, Banlieue Sud-ouest d’Alger)
-
Les quartiers d’habitat individuel de moyen standing : à composition sociale mixte, regroupant les couches moyennes inférieures venues des quartiers populaires centraux ou de la banlieue Est, mais aussi d'autres catégories de classes moyennes inférieures qui ont rejoint ces quartiers planifiés que ce soit administrativement (auto construction), certaines sont d’origine rurale qui occupaient les fermes agricoles et l’ancien centre colonial de la banlieue, ou bien de façon marchande pour celles issues des quartiers populaires de la ville d'Alger qui ont pu acheter des parcelles de terrain à moindre coût (sous seing privé) chez des particuliers.
Photo 4 : Quartiers d’habitat individuel de qualité moyenne (Draria, Sud-ouest Alger)
-
Les quartiers de l’auto construction (L’habitat individuel modeste) : représentent les fragments de mauvaise qualité occupés par des couches modestes à forts liens communautaires habitant auparavant les fermes agricoles situées en bordure de la commune, ou les habitations de type traditionnel dans l’ancien centre du chef-lieu de commune, ont bénéficié des lots de terrains destinés à l'auto -construction et la promotion de l’habitat rural dans les années 80.
Photo 5 : Les quartiers d’habitat individuel modeste / auto-construction (Draria, Sud-ouest Alger)
24Concernant l’étude qualitative, un échantillon qualitatif raisonné (groupe de recherche) de 42 profils a été constitué selon une logique non probabiliste. Les profils enquêtés ont été sélectionnés de manière intentionnelle, à l’aide de la méthode de la boule de neige, en tenant compte des fragments urbains identifiés lors d’une phase exploratoire. L’objectif n’est pas la représentativité statistique, mais la recherche de régularités et de types sociaux, en croisant des variables comme l’âge, le sexe, le parcours professionnel et résidentiel.
25L’exploitation des données issues des RGPH 2008 et 2022 met en évidence une polarisation persistante des migrations internes vers les grandes wilayas urbaines, au premier rang desquelles Alger, suivie par Oran et Blida. Ces territoires concentrent l’essentiel des flux entrants en raison de leur poids économique, de la diversité des opportunités d’emploi et d’une offre relative en logements. À l’inverse, de nombreuses wilayas rurales ou enclavées demeurent faiblement attractives, malgré les politiques publiques de rééquilibrage territorial. Cette dynamique contribue à renforcer la pression démographique sur la métropole algéroise et alimente des flux secondaires de redistribution vers les périphéries proches, notamment au sein de la plaine de la Mitidja [ONS, 2009, 2023].
26Les migrations inter wilayas montrent une polarisation vers Alger, mais aussi vers Blida et Tipaza. La carte correspondante illustre les flux nets positifs de ces pôles au détriment de wilayas plus intérieures comme Médéa ou Bouira.
Carte 1 : Principales provenance et de destination des populations par rapport à Alger entre RGPH 2008 et RGPH2022
27À l’échelle de la wilaya d’Alger, les résultats confirment l’existence d’un gradient centre–périphérie structurant les mobilités résidentielles. Les communes centrales historiques, telles qu’Alger-Centre, Sidi M’Hamed ou El Madania, enregistrent des soldes migratoires négatifs. Ces espaces cumulent un bâti ancien, une forte densité, des coûts fonciers élevés et une offre résidentielle limitée, favorisant le départ des ménages, notamment des familles. À l’inverse, les communes périphériques et périurbaines – Draria, Bordj El Kiffan, Dar El Beïda, Birtouta ou Sidi Abdellah – présentent des soldes migratoires positifs. Elles concentrent l’essentiel des programmes récents de logements publics, en particulier le programme AADL, et constituent désormais des pôles majeurs d’accueil des populations relogées. La cartographie des flux révèle ainsi un déplacement progressif du peuplement du centre vers l’est et le sud-ouest de la métropole [ONS, 2023].
28La cartographie des flux intra-urbains illustre un déplacement massif des habitants du centre vers les grands pôles de logements sociaux et programmes AADL à l’ouest et à l’est.
Carte 2 : Mobilité intra-métropolitaine à Alger entre RGPH 2008 et RGPH 2022
29A travers la mobilité intra métropolitaine à Alger, on déduit :
-
Communes périphériques attractives : Draria, Dely Ibrahim, Dar El Beïda, Bordj El Kiffan
-
Communes centrales répulsives : Alger-Centre, Sidi M’Hamed
30Les raisons de cette mobilité vers ces communes résultent du foncier abordable, infrastructures modernes ainsi que le phénomène de périurbanisation vers la Mitidja
31Les mobilités résidentielles subies concernent principalement les ménages modestes relogés dans les grands ensembles de logement social, dans le cadre des politiques de résorption de l’habitat précaire ou d’opérations d’aménagement urbain. Si ces mobilités permettent une amélioration des conditions matérielles de logement, elles s’accompagnent fréquemment d’un éloignement des centralités urbaines, d’une rupture partielle des réseaux sociaux antérieurs et de difficultés d’insertion socio-économique dans les nouveaux quartiers [Dureau et al., 2014].
32Ces trajectoires traduisent des mobilités largement contraintes, où le choix résidentiel est fortement encadré par l’action publique.
33En ce qui concerne les parcours sociaux et origine des relogés, comme nous l’avons déjà évoqué précédemment, cette population est plutôt homogène sur le plan socioéconomique, provenant en majorité de quartiers précaires du centre d'Alger ou de sa banlieue Est (bidonvilles, cités HLM, centres de transit), ce qui traduit une dynamique de relogement social concentrée sur les populations les plus vulnérables déclenchée à partir du début des années 2000 [Navez-Bouchanine, 1996 ; PRUD,2003]. La grande majorité de ces relogés se dotent d’un fort ancrage urbain et est issue de milieux modestes, souvent au chômage ou exerçant des petits métiers [PRUD, 2003 ; Navez-Bouchanine, 2012]. Une précarité accentuée par les charges locatives, en plus de l’inadaptation des logements à la taille des ménages ou à leurs modes de vie [Navez-Bouchanine, 1996].
34Pour ce qui est des modes de peuplement des quartiers d’habitat collectif de type social locatif, il existe deux modes de peuplement : Le relogement collectif de familles entières issues de mêmes quartiers, ayant une interconnaissance au préalable favorisant la préservation des réseaux sociaux existants [Navez-Bouchanine, 2012]. Et le relogement individuel de ménages vivant dans des logements insalubres ou exigus (ex : Cité Pérez, Casbah) reflète quant à lui une approche plus dispersée et fragmentaire.
35Les mobilités plutôt choisies caractérisent principalement les bénéficiaires du programme de logement AADL. L’analyse de la base de 25 400 bénéficiaires révèle une forte homogénéité socio-démographique : la majorité des ménages appartient à la tranche d’âge 40–49 ans, est mariée, souvent avec enfants, et se situe dans une phase de stabilisation familiale et professionnelle. Les salariés du secteur public et parapublic ainsi que les cadres moyens y sont surreprésentés, tandis que les jeunes célibataires, les travailleurs précaires et les indépendants demeurent largement exclus du dispositif. L’accession à la propriété apparaît ici comme une stratégie de sécurisation résidentielle et de reconnaissance sociale, rendue possible par la mobilisation du capital social et des compétences citadines des ménages [Bourdieu, 1986 ; Authier, 2001]. Toutefois, l’éloignement des nouveaux quartiers et les déficits en équipements et services obligent les ménages à activer fortement leurs réseaux sociaux et familiaux pour s’adapter à ces nouveaux espaces résidentiels.
Graphe 2 : Profils et caractéristiques des bénéficiaires AADL
Graph 3 et 4 : Relation entre caractéristiques socioéconomiques et choix résidentiels de bénéficiaires ADDL
36Dans ce type d’habitat, l’analyse factorielle des correspondances multiples (AFCM) nous a ressorti trois profils-types de trajectoires résidentielles :
-
Un premier profil regroupe des couples quadragénaires, salariés stables ou fonctionnaires, relogés dans des ensembles périphériques récents, illustrant une mobilité planifiée orientée vers l’accession à la propriété.
-
Un second profil concerne des jeunes actifs, souvent célibataires ou jeunes couples, confrontés à des difficultés d’accès au logement et à des mobilités plus contraintes.
-
Un troisième profil renvoie à des ménages plus âgés, parfois issus des quartiers centraux, relogés vers des périphéries plus éloignées.
37Ces résultats confirment que la mobilité résidentielle des classes moyennes algéroises est fortement structurée par l’âge, la situation familiale et la position socio-professionnelle, et le rôle déterminant du programme AADL dans la redistribution spatiale de ces classes sociales au sein de la métropole.
38Cette forme de mobilités résidentielles choisies et volontaires dans notre cas d’étude, concerne les habitants des quartiers d’habitat individuel de tout type confondu (modeste, moyen et haut standing) dans l’une des banlieues algéroises les plus prisées. Rappelons-le - comme nous l’avons déjà signalé plus haut, cette catégorie de population n’est pas socialement homogène du point de vue des parcours sociaux, ni des rythmes et motifs de mobilités résidentielles, ni des motifs, et ni des ressources mobilisées. Cependant, elle se rejoint dans le choix de la mobilité et dans la promotion sociale et symbolique des familles à divers degrés. En effet, les familles occupant cette forme d’habitat ont majoritairement connu une mobilité résidentielle ascendante et volontaire, marquée par le passage au statut de propriétaire, et à l’habitat individuel qui est tant valorisé localement pour sa forte symbolique et signe de réussite sociale, mais surtout parce qu’il s’adapte avec l’évolution de la structure familiale et permet souvent l’exercice d’activités économiques intégrées telles que le commerce ou l’artisanat [Navez-Bouchanine, 2012].
39Pour ce qui est des rythmes de mobilités, trois types ont été identifiés calculés selon la moyenne de durée entre les changements de résidence : Le premier rythme est de type dynamique dont la moyenne est inférieure ou égale à 10 ans, comme indicateur de trajectoires résidentielles actives, en lien avec une recherche constante de confort et de statut, comme observé dans d'autres cas de périphéries urbanisées [Navez-Bouchanine, 2012]. Ce rythme a été emprunté par les habitants des quartiers horizontaux huppés et moyen standing provenant des quartiers huppés d’Alger. Le second est un rythme moyen de 11 à 20 ans, il concerne les familles appartenant aux couches moyennes en ascension originaires des quartiers populaires d’Alger. Et enfin un rythme faible de mobilité résidentielle d’une moyenne de plus de 20 ans, enregistré chez les familles anciennement installées dans la banlieue, qui ont pratiquement connu une mobilité très réduite en termes d’espace et de temps.
40Quant aux motifs du changement de résidence, l’enquête de terrain nous a permis d’identifier principalement trois visées : l’amélioration des conditions d’habitat (exiguïté, vétusté du logement, ou cohabitation familiale non souhaitée), investissement économique et social (l’habitat individuel comme un espace productif, permettant des activités génératrices de revenus (boutique, atelier), et aussi comme un levier de reconnaissance sociale [Navez-Bouchanine, 1996 ; PRUD, 2003].
41Que ce soit pour les ménages qui ont connu une mobilité plus ou moins choisie, c’est-à-dire accédant à la propriété privée dans de l’habitat individuel, ou dans de l’habitat collectif aidé (location-vente), ou même les ménages relogés dans de l’habitat collectif de type locatif social, la mobilisation des réseaux sociaux ou/et familiaux est presque inévitable dans la captation des biens immobiliers. En effet, même pour les couches moyennes ou aisées, la recherche de l’opportunité immobilière (lot de terrain à bâtir, logement…) passe obligatoirement par le capital social, et donc reposant à la fois sur les ressources économiques (héritage, épargne, vente de biens) et relationnelles.
42Ainsi le capital social – qu’il s’agisse de relations familiales, professionnelles ou amicales – joue un rôle clé dans l'accès au foncier et au logement, en particulier via des canaux d’accès administrés [Navez-Bouchanine, 1996 ; Navez-Bouchanine, 2012].
43En l’occurrence, l’accès à la propriété immobilière publique nécessite la combinaison des différents capitaux pour réussir la mobilité résidentielle et atteindre la promotion sociale. Ceci demande de recourir aux relations familiales et aux connaissances (liens professionnels ou de voisinage ou d’amitié) bien positionnées dans le réseau de distribution administrative. Dans certains cas, le capital social est suffisant pour accéder au sommet de la hiérarchie sociale, ne serait-ce que symboliquement. C’est le cas de certains propriétaires de l’habitat individuel qui ont bénéficié de lots de terrains dans le cadre de la politique de l’auto-construction entamée dans les années 80, profitant des opportunités offertes par le contexte politico économique de l’époque (recasement dans de l’habitat de type évolutif, la subvention des matériaux de constructions…). Ce qui explique l’hétérogénéité sociale de certains quartiers d’habitat individuel, et la mixité sociale qui marque le tissu urbain de la banlieue algéroise.
44Bien que le déploiement du capital social soit plus important lorsqu’il s’agit d’un mode d’accès administré (secteur public) à la propriété privée, mais ceci n’empêche que même pour les catégories qui ont acheté leur terrain ou logement chez le privé (dans la plupart des cas) doivent passer par le réseau de connaissance pour garantir le bon choix du bien immobilier.
45Quant aux ménages relogés dans de l’habitat collectif, bien que leur mobilité n’ait pas été volontaire, or la majorité d’entre eux guettaient la moindre opportunité pouvant leur permettre de bénéficier d’un logement dans le but d’améliorer les conditions de logement (logement salubre, autonomie, statut légal), se repositionner dans la ville [Navez-Bouchanine, 2012], et aussi changer de mode de vie pour certains ménages qui sont en quête d’intimité et d’anonymat [Navez-Bouchanine, 1996]. Mais aussi pour l’insertion socio- économique des plus jeunes. [PRUD, 2003 ; Navez-Bouchanine, 2012].
46De ce fait, les couches sociales appartenant à cette catégorie qui a vécu le relogement comme un parcours d’attente et d’incertitude, adoptent elles aussi des stratégies opportunistes visant à maximiser les chances d’éligibilité (squats, bidonvilles) [PRUD,2003], notamment pour ceux venus des campagnes qui, ont utilisé le squat comme une stratégie proactive pour s’insérer en ville et bénéficier du droit au logement / à la ville, profitant de la conjoncture politique et sécuritaire des années 90 [Navez-Bouchanine, 1996].
47Ce type de pratiques demandent un réseau de relation fort dans les filières de distribution administrée des biens notamment dans l’accès à l’information concernant les projets inscrits, la date du recensement des familles à reloger, et la date du relogement. D’autres intègrent les comités de quartiers qui se constituent à la veille des opérations de relogement pour en profiter des meilleurs opportunités (choix du site d’accueil, immeuble, étage…).
48Dans la même optique, nous retrouvons les bénéficiaires du logement aidé (AADL) qui, eux aussi mobilisent leur réseau relationnel pour accéder aux meilleures occasions en termes de logements à acquérir.
49En ce qui des ressources économiques, l’accès à la propriété privée, notamment de l’habitat individuel, repose en premier lieu sur les moyens personnelles (héritage, épargne, vente de biens), mais aussi sur la solidarité familiale (prêt, aide…) et relationnelles. Le capital social – qu’il s’agisse de relations familiales, professionnelles ou amicales – joue un rôle clé dans l'accès au foncier et au logement, en particulier via des canaux d’accès administrés [Navez-Bouchanine, 1996 ; Navez-Bouchanine, 2012].
50Pour les bénéficiaires de lots de terrain publics, surtout dans le début des années 80, ils ouvraient droit à la subvention de l’Etat en termes de matériaux de construction pour accomplir leurs travaux de construction. Seulement, sur le plan pratique l’accès à ce droit passait également par les réseaux de relations. La solidarité familiale ou sociale (voisinage) en était aussi un recours pour certaines couches modestes bénéficiant des programmes de l’auto construction, dans les travaux de construction. Ces catégories étaient tributaires de l’emplacement de leurs lots de terrain. En effet, le bon emplacement leur permettant d’exploiter le rez-de-chaussée économiquement pour achever la construction en utilisant les moyens les plus rudimentaires. D’autres par contre, sont contraints à revendre le bien foncier à des catégories plus solvables.
51Les résultats confirment que la mobilité résidentielle dans la métropole algéroise ne peut être appréhendée comme un simple changement de localisation, mais constitue un processus socialement différencié, étroitement lié aux politiques publiques de logement, aux ressources des ménages et aux dynamiques socio-spatiales métropolitaines. À l’instar d’autres contextes urbains du Sud, les mobilités observées s’inscrivent dans une tension permanente entre contraintes structurelles et marges de choix différenciées selon la position sociale des ménages [Dureau et al., 2014 ; Fol, 2010].
52Les mobilités résidentielles subies, majoritairement associées aux opérations de résorption de l’habitat précaire et aux relogements dans le logement social collectif, illustrent les effets ambivalents des politiques publiques. Si l’amélioration des conditions matérielles de logement est indéniable, l’éloignement des centralités urbaines et la rupture partielle des réseaux de sociabilité contribuent à une fragilisation des trajectoires sociales et professionnelles des ménages concernés. Ces résultats rejoignent les travaux soulignant les effets ségrégatifs indirects des politiques de relogement lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’une intégration fonctionnelle et sociale des nouveaux territoires résidentiels [Dureau et al., 2014 ; Lévy & Lussault, 2013].
53À l’inverse, les mobilités plutôt choisies, notamment celles liées au programme AADL, apparaissent comme des mobilités encadrées, caractérisant des ménages appartenant aux classes moyennes stabilisées. L’accession à la propriété constitue ici une ressource centrale de sécurisation résidentielle et de reconnaissance sociale, dans un contexte marqué par la raréfaction de l’offre privée accessible. Toutefois, le caractère périphérique des localisations impose aux ménages une forte mobilisation du capital social, des réseaux familiaux et des compétences citadines pour compenser le déficit initial en équipements et services [Authier, 2001 ; Bourdieu, 1986]. Ces résultats confirment que le choix résidentiel demeure relatif et conditionné par des dispositifs institutionnels fortement sélectifs.
54Enfin, les mobilités résidentielles choisies, relevant de l’habitat privé individuel, concernent des ménages disposant de ressources économiques, sociales et informationnelles élevées. Ces trajectoires traduisent une forte capacité à anticiper, négocier et maîtriser les règles du marché immobilier, renforçant les mécanismes de différenciation socio-spatiale au sein de la métropole. Comme l’ont montré plusieurs travaux, ces formes de mobilités contribuent à la production d’espaces résidentiels distinctifs et à la consolidation d’inégalités territoriales durables [Chamboredon & Lemaire, 1970 ; Préteceille, 2006].
55Dans l’ensemble, la métropole algéroise se caractérise par un gradient centre–périphérie de plus en plus marqué, alimenté par la polarisation migratoire inter wilayas et par les redistributions internes induites par les politiques de logement. Le programme AADL apparaît ainsi comme un acteur central de la recomposition socio-spatiale, jouant un rôle structurant dans la redistribution résidentielle des classes moyennes, sans pour autant réduire les inégalités d’accès au logement.
56Cette recherche met en évidence le rôle déterminant des mobilités résidentielles dans la transformation socio-spatiale de la métropole algéroise. En mobilisant des données statistiques récentes, une base originale de bénéficiaires du programme AADL et une analyse multivariée des trajectoires résidentielles, l’article montre que les mobilités ne relèvent ni exclusivement du choix individuel ni uniquement de la contrainte, mais résultent de combinaisons complexes entre politiques publiques, ressources sociales et dynamiques territoriales.
57Les résultats soulignent la forte sélectivité sociale des dispositifs de logement, en particulier du programme AADL, qui favorise l’accession à la propriété des classes moyennes stabilisées tout en marginalisant les ménages les plus précaires et les jeunes actifs. Cette sélectivité contribue à la redistribution spatiale du peuplement vers les périphéries, renforçant un modèle d’urbanisation extensif et polarisé, caractéristique des grandes métropoles du Sud [Dureau et al., 2014 ; Fol, 2010].
58L’analyse met également en évidence l’importance du capital social et des compétences citadines dans la réussite des trajectoires résidentielles. Les réseaux familiaux, professionnels et relationnels jouent un rôle central dans l’accès au logement, l’adaptation aux nouveaux territoires et l’appropriation des espaces périphériques, confirmant que la mobilité résidentielle est indissociable des inégalités sociales de ressources [Bourdieu, 1986 ; Authier, 2001].
59Ces résultats invitent à repenser les politiques de logement au-delà de la seule production quantitative de logements, en intégrant davantage les enjeux d’accessibilité, de mixité sociale et d’équipements urbains. Une meilleure articulation entre politiques de logement, politiques de transport et aménagement urbain apparaît essentielle pour limiter les effets de relégation périphérique et favoriser une intégration socio-spatiale plus équilibrée.
60Enfin, cette étude ouvre des perspectives de recherche futures, notamment à travers un suivi longitudinal des trajectoires résidentielles et une analyse plus fine des pratiques quotidiennes de mobilité, afin de mieux saisir les effets à long terme des politiques de logement sur les inégalités urbaines dans la métropole algéroise.