1Au xxie siècle, les villes françaises présentent des structures urbaines diverses, mais systématiquement fragmentées socialement [Cusin, 2016 ; Dumont, 2011 ; Léger, 2013 ; Madoré, 2015]. Les populations tendent en effet à se répartir inégalement dans l’espace urbain selon leurs caractéristiques démographiques et leur structuration sociale.
2L’école de Chicago s’est emparée de la question dès le début du XXe siècle, introduisant le champ de l’écologie urbaine qui assimile l’espace urbain à un écosystème où il est question des trajectoires individuelles des individus en concurrence pour le sol, qui, à travers des mécanismes d’invasion-succession, conduisent à la différenciation et à la ségrégation des quartiers selon les classes sociales. À la même période, Maurice Halbwachs adopte une approche plus macro-spatiale, privilégiant l’analyse des rapports sociaux, économiques et historiques, qui structurent et contraignent les choix résidentiels [Halbwachs, 1938].
3Les individus se distribuent alors dans l’espace selon leurs contraintes et opportunités, la « liberté » des uns faisant la contrainte des autres. L’espace et la morphologie urbaine peuvent ainsi constituer à la fois des déterminants de la division sociale et des révélateurs de rapports de pouvoirs entre classes sociales. Si la morphologie du bâti est largement liée à la présence de certaines structures familiales plutôt que d’autres, la division sociale de l’espace constitue également un enjeu d’intégration dans la ville, en particulier dans les espaces centraux, où les classes populaires disposent d’une moindre maîtrise de leur localisation résidentielle que les classes les plus aisées. « La lutte des classes, aujourd’hui plus que jamais, se lit dans l’espace » (Lefebvre, 1986, p. 68).
4Marseille, deuxième commune la plus peuplée de France avec une population municipale de 873 000 habitants en 2021, constitue une illustration emblématique de la fragmentation urbaine résidentielle et sociale [Dabet et Floch, 2014 ; Godoye et Oliveau, 2019 ; Madoré, 2015 ; Schwabe, 2007], héritage des dynamiques historiques et des politiques urbaines successives [Roncayolo, 1996]. Les quartiers populaires s’y concentrent majoritairement dans la moitié nord de la ville, depuis la périphérie (14ème, 15ème et 16ème arrondissements) jusqu’à l’hypercentre historique autour du Vieux-Port (1er, 2ème et 3ème arrondissements) (carte 1) [Peraldi, Duport et Samson, 2015].
5Le parc de logements dans ces arrondissements se caractérise par une forte présence de logements sociaux (à l’exception du 1er arrondissement) [Dorier et Dario, 2020] et par un parc privé ancien fréquemment dégradé [Bergerand, 2024]. À l’inverse, les quartiers du sud et de l’est (6ème, 7ème, 8ème, 9ème, 11ème et 12ème arrondissements) concentrent davantage de ménages aisés et un habitat pavillonnaire ou collectif plus récent. Cette configuration, relativement rare pour une ville de cette taille mais plus fréquente dans les anciennes villes industrielles, s’oppose au modèle plus « classique » d’un centre-ville gentrifié entouré de couronnes d’urbanisation de plus en plus populaires à mesure de l’éloignement du centre, comme à Paris ou à Lyon [Cusin, 2016].
- 1 Cette opération a permis la création de plus de 18 000 logements en trente ans, dont plus de 20% de (...)
6Dès la fin du XXe siècle, dans un contexte de néolibéralisation des politiques publiques et de mise en concurrence des villes pour capter les capitaux, des politiques urbaines sont mises en place dans les villes françaises comme levier d’attractivité dans les quartiers en déclin ou concernés par des dynamiques de paupérisation. A Marseille, de nombreuses opérations sur l’habitat se sont succédé dans la quasi-totalité des quartiers populaires du centre et de la périphérie marseillaise. Parmi elles, l’établissement public d’aménagement Euroméditerranée, créé en 1995, vise la requalification d’une partie du centre-ville le long du port autonome en quartiers d’affaires et en quartiers résidentiels1. À travers des opérations de rénovation urbaine et de diversification de l’habitat, ces politiques affichent un objectif de mixité sociale, censé réduire la distance sociale par la proximité spatiale [Lelévrier, 2010]. Il s’agit surtout de redynamiser économiquement certains quartiers au potentiel attractif, comme les centres-villes, les péricentres, d’anciens quartiers industriels en friche et de redonner de la valeur immobilière au parc de logements, de manière à attirer les classes moyennes et supérieures, la mixité se faisant alors « par le haut » [Charmes et Bacqué, 2016 ; Clerval, 2009].
7Les mobilités résidentielles se positionnent ainsi comme un élément central des dynamiques urbaines de peuplement, comme de nombreux travaux ont pu le mettre en évidence via l’étude quantitative des mobilités résidentielles en France [Berroir et al., 2017 ; Le Roux, Amat and Imbert, 2023], leurs déterminants structurels ou conjoncturels [Debrand et Taffin, 2005], ainsi que leurs effets sur les structures socio-spatiales, comme la structure par âge [Bergouignan, 2009 ; Eggerickx et Sanderson, 2019]. En revanche, peu se sont spécifiquement intéressés aux schémas spatiaux infracommunaux des mobilités résidentielles, et plus rarement encore à ceux des classes sociales. La difficulté d’accéder à des données combinant localisation résidentielle et caractéristiques socio-démographiques individuelles explique en partie ce manque.
8La commune de Marseille constitue par ailleurs à elle seule un vaste ensemble urbanisé en continu, caractérisé par une grande diversité de tissus urbains et ceinturé en grande partie par des espaces naturels et montagneux qui la sépare du reste de l’aire urbaine multipolaire. Ces éléments laissent supposer que l’étude de la structuration des trajectoires de mobilités résidentielles peut être restreinte au périmètre communal, liée à la diversité du parc de logements pouvant répondre aux attentes des ménages dans leur évolution [Damais, 1986]. La ville apparaît ainsi comme un terrain particulièrement riche pour l’étude des mobilités résidentielles de ses habitants, comme des nouveaux arrivants.
9Cet article se place dans cette perspective et propose d’analyser les quartiers attractifs, à la fois pour les nouveaux arrivants et pour les habitants de la ville, en distinguant les dynamiques propres aux classes de niveau de vie populaires et aisées. Privilégiant une approche territoriale, il vise à mettre en évidence des schémas spatiaux de peuplement permettant de comprendre le rôle des mobilités résidentielles comme mécanisme de production et d’évolution des divisions sociales, de comprendre ce qui relève des projets de rénovation du centre et de nuancer la lecture binaire nord-sud qui structure traditionnellement l’analyse socio-spatiale de la ville.
Carte 1 : Taux de pauvreté par Iris à Marseille en 2020

10Au-delà des aspects problématiques présentés en introduction, un enjeu méthodologique se pose pour traiter quantitativement les mobilités résidentielles infracommunales [Lévy, 1998]. Si les mobilités résidentielles sont un objet démographique classique des sciences sociales [Brun et Bonvalet, 2002 ; Lévy, 1998], la migration demeure néanmoins l’évènement démographique le plus difficile à mesurer [Poulain, 1994].
11Certaines bases de données s’y prêtent particulièrement bien, à l’image des registres de population, qui existent notamment en Belgique et en Allemagne, et permettent un suivi continu de la résidence des individus [Eggerickx et Sanderson, 2019 ; Poulain, 1994 ; Poulain et Van Goethem, 1982]. En France, l’absence de registres de population fait du recensement de l'Insee la source la plus immédiatement mobilisable pour l’analyse des mobilités résidentielles. Les fichiers nationaux de « Migrations résidentielles » permettent ainsi de reconstituer des flux de population à partir du lieu de résidence antérieure, y compris à des échelles infracommunales.
12Toutefois, l’utilisation de ces données soulève plusieurs limites liées aux modalités de collecte des enquêtes annuelles [Damais, 1986 ; Pan Ké Shon, 2007], qui restreignent l’analyse fine des dynamiques résidentielles locales. L’agrégation de cinq enquêtes annuelles pour produire les estimations lissées d’un millésime contraint d’étudier les mobilités avec un pas de temps de cinq ans.
13Dans ce contexte, l’essor des bases de données administratives, notamment les Fichiers Démographiques sur les Logements et les Individus (Fidéli) depuis 2015 en France, a ouvert de nouvelles perspectives pour l’étude des mobilités résidentielles, encourageant à appliquer des méthodologies bien établies en sciences sociales à ces nouvelles données.
14Fidéli présente l’avantage d’une couverture quasi exhaustive des logements et des personnes rattachées à un logement fiscal, associé à une meilleure précision spatiale et temporelle que le recensement, au prix toutefois d’une profondeur temporelle plus limitée (2015-2022). Ces données sont issues d’un projet porté par l’Insee en 2011, visant à valoriser les informations de l’administration fiscale relatives à l’impôt et aux propriétés bâties. Elles résultent de l’assemblage de sources fiscales (taxe d’habitation, fichiers des déclarations de revenus), de données contextuelles de localisation (coordonnées géographiques, Iris) et d’indicateurs synthétiques sur les revenus déclarés et les prestations sociales perçues par les ménages.
15Les informations contenues dans Fidéli portent sur deux catégories d’unités statistiques : les locaux (et leurs dépendances) et les individus. Ce niveau de détails constitue un atout majeur pour l’analyse des mobilités résidentielles. Pour chaque individu, Fidéli renseigne sa localisation résidentielle (adresse, appartenance à un Iris), un indicateur de niveau de vie calculé à partir des revenus fiscaux du foyer et du nombre d’unités de consommation, ainsi que plusieurs variables socio-démographiques telles que l’âge, le sexe ou l’origine des revenus (revenus déclarés, prestations sociales) (annexe 1).
16Pour chaque millésime, les variables sont renseignées pour l’année n et n-1, ce qui permet d’identifier les changements de résidence d’une année sur l’autre et d’en qualifier l’échelle (Iris, quartier, arrondissement ou commune). En revanche, cette approche ne permet pas un suivi longitudinal des trajectoires individuelles au-delà de cette temporalité, les données étant pseudonymisées et les identifiants renouvelés à chaque millésime.
17Plusieurs limites doivent être soulignées. Comme dans la plupart des études sur les migrations, les déplacements multiples intervenant au cours d’une même année ne peuvent être reconstitués [Courgeau, 1973], de même que les mobilités depuis et vers l’étranger du fait de l’absence de données de localisation à l’étranger. En outre, certains millésimes présentent des lacunes : une perte de près de deux millions d’occurrences fiscales en 2018 à l’échelle nationale, réduisant significativement les effectifs, ainsi que l’absence de données de revenus en 2020. Les valeurs pour ces deux années sont alors estimées par interpolation, en prenant la moyenne des millésimes encadrants (2017-2019 et 2019-2021), sous l’hypothèse d’une évolution linéaire sur ces sous-périodes (mentionnées avec un * dans les figures concernées).
18Les mobilités résidentielles étudiées sont distinguées selon leur portée : infracommunale pour les mobilités résidentielles internes, c’est-à-dire entre deux logements à l’intérieur de la commune ; supracommunale pour les mobilités externes, entre un logement de la commune et l’extérieur de la commune. Compte tenu des recompositions possibles des ménages entre n-1 et n, l’analyse des mobilités est conduite à partir des données relatives à l’individu.
19Pour l’ensemble des indices qui seront spatialisés, le niveau de l’Iris sera privilégié afin de refléter la morphologie sociale infracommunale et de saisir les effets de proximité spatiale dans les choix résidentiels [Tobler, 1970]. Seules certaines analyses seront faites au niveau du quartier pour compenser la perte d’informations liée au secret statistique.
20En premier lieu, pour valider ou non l’hypothèse d’une plus forte proportion de migrants dans les quartiers populaires en rénovation, les proportions d’immigrants et d’émigrants seront calculées pour chaque Iris. Ces proportions, comme définies par Daniel Courgeau (2021), expriment « la probabilité d’être un immigrant [ou un émigrant] dans la zone i : si l’on tire en fin de période [ou en début de période] un individu au hasard parmi les résidents en i, cet indice mesure la probabilité de tirer un immigrant [ou un émigrant] » [Courgeau, 2021, p. 241]. Ces proportions s’obtiennent en rapportant : le nombre d’immigrants de l’Iris i à la population de l’Iris i en fin de période ; le nombre d’émigrants à la population survivante au recensement qui résidait dans cette zone i en début de période (Ibid.).
21Dans les formules de Courgeau (2021), les individus originaires de l’étranger sont supprimés des populations au dénominateur. Cependant, Fidéli ne permet pas de mesurer ces mobilités. Elles ne sont donc pas prises en compte dans les calculs des proportions.
On note i l’Iris pour lequel on calcule les proportions, a l’ensemble des autres localités (autres Iris de Marseille ou autres communes de France),
et
les nombres d’émigrants et d’immigrants de l’Iris i internes à la ville de Marseille sur l’année n (compris entre 2015 et 2022, la période d’étude).

Avec
la population de l’Iris i en fin période (au 1er janvier de l’année n) ;
la population survivante au recensement qui résidait dans l’Iris i en début de période (au premier janvier de l’année n-1), plus le solde des migrations internationales qui n’est pas retiré.
22La seconde partie de cet article vise à distinguer des dynamiques différenciées selon l’origine de la mobilité (infra- ou supra-communale) et la classe de niveau de vie des individus.
- 2 Un individu présent dans le millésime N et résidant à Marseille est considéré comme un néo-Marseill (...)
23Les mobilités infracommunales et supracommunales sont deux formes de déplacements résidentiels aux déterminants distincts [Debrand et Taffin, 2005]. L’objectif est alors d’identifier les Iris attractifs pour les Marseillais et les néo-Marseillais2 grâce à une approche basée sur un indicateur d’asymétrie des flux Asyi – défini comme le rapport entre le solde bilatéral des flux (différence entre les arrivées de a vers i et les départs de i vers a) et le volume des flux (somme des arrivées et des départs) (Bahoken, 2014 ; Baron et al., 2008) :

24Le deuxième critère consiste à segmenter les populations par classes de niveau de vie. Ces classes sont définies à partir de la méthode proposée par l’Observation des inégalités, qui s’appuie sur les données de l’Insee, permettant d’avoir une définition uniforme à l’échelle du pays et de contrôler l’augmentation globale du niveau de vie en France. Les classes sont redéfinies chaque année comme présentées en annexe 2. Cette classification repose sur les revenus et la structure du ménage à la fin de la mobilité. Par ailleurs, les millésimes de Fidéli comprennent parfois des données de revenus manquantes ; la somme des populations des cinq classes de niveau de vie ne correspond donc pas à la population municipale totale de Marseille (voir annexe 3).
25Deux méthodes, de nouveau empruntées au travail de Daniel Courgeau (2021), sont utilisées pour analyser la mobilité des classes de niveau de vie. Au niveau de la ville de Marseille, le calcul d’un indice d’immigration différentielle permet d’identifier les classes de niveau de vie les plus mobiles. On note de nouveau n une année entre 2015 et 2022 et x la classe de niveau de vie. Soit di(x) l’indice d’immigration différentielle de la classe x calculée tel que :

26Avec mn(x) le nombre d’immigrants ayant la caractéristique x, Pn(x) la population ayant cette même caractéristique en fin de période, Pn la population totale en fin de période et mn le nombre de migrants total [Courgeau, 2021, p. 245].
On obtient alors l’interprétation suivante : « lorsque la population étudiée a le même comportement migratoire que l’ensemble de la population, son indice différentiel [di(x)] est nul. Si cette population ne comporte aucun [immigrant], alors [di(x)] = – 1. A l’inverse, si cette population [immigre] dans sa totalité alors [di(x)] prend sa valeur maximale égale à [
] » (Ibid.).
Enfin, des indices d’attractivité et d’émissivité permettent de distinguer, pour chaque classe de niveau de vie x, les Iris qui captent ou émettent le plus de flux. Ces indices s’obtiennent par le rapport entre le nombre d’immigrés
ou d’émigrés
] infra ou supracommunaux d’un Iris i et le nombre total d’immigrés ou d’émigrés mn(x) infra ou supracommunaux au niveau de la commune.

27Cette première partie d’analyse porte sur l’évolution temporelle des mobilités résidentielles sur l’ensemble de la commune de Marseille, distinguant les mobilités infracommunales et supracommunales, avant d’être déclinées à des niveaux spatiaux plus fins.
28La figure 1 présente l’évolution du nombre de migrants infracommunaux (dégradé de gris plein) et supracommunaux (rayures verticales et horizontales) à Marseille entre 2015 et 2022. Les mobilités infracommunales — définis comme les changements de résidence principale à l’intérieur de la commune — concernent environ 80 000 individus en 2015. Leur volume augmente progressivement jusqu’en 2019, atteignant près de 95 000 migrants annuels.
29Cette hausse s’accompagne d’une augmentation de la proportion de migrants, qui passe de 74 pour 1000 habitants en 2015 à 96 pour 1000 en 2019 (figure 1). La crise sanitaire marque une rupture nette dans cette dynamique. À partir de 2020, le nombre annuel de migrants infracommunaux recule pour retrouver en 2021 un niveau proche de celui observé en 2015. La proportion de migrants atteint alors son minimum sur la période (73 pour 1000), dans un contexte où la population municipale continue d’augmenter.
30Ces mobilités s’effectuent majoritairement à courte distance. Près des deux tiers des migrations infracommunales ont lieu à l’intérieur d’un même arrondissement, et, parmi celles-ci, environ la moitié se déroule au sein d’un même quartier. Un constat similaire s’observe à l’échelle des Iris.
31Ces résultats s’inscrivent dans la continuité des travaux antérieurs menés en France et en Belgique, notamment de Damais (1986) et de Poulain (1994) qui soulignaient déjà, au milieu des années 1980, un phénomène migratoire qui, en termes de changement de résidence, était près de deux fois supérieur à ce que laissent apparaître les seules migrations résidentielles inter-communales. Damais relevait également une mobilité résidentielle interne forte à Marseille [Damais, 1986, p. 315]. Les données récentes confirment la continuité de ces résultats, le volume des migrations infracommunales demeurant largement supérieur à celui des mobilités supracommunales sur l’ensemble de la période considérée (figure 1).
Figure 1 : Migrants infracommunaux et supracommunaux à Marseille entre 2015 et 2022

* Estimation par la moyenne des valeurs encadrantes (hypothèse d’une évolution linéaire).
Source des données : Insee & Ministère des Finances (DGFiP) [Producteur], Fichier DÉmographique sur les Logements et les Individus – 2015-2022 [Fichiers de données], Centre d'Accès Sécurisé aux Données (CASD) [Diffuseur], http://doi.org/10.34724/CASD.295.5169.V1
32A l’inverse, les migrations supracommunales se caractérisent par un solde systématiquement négatif. Les départs excèdent les arrivées tout au long de la période et le déficit migratoire s’accentue à partir de 2019 pour atteindre un minimum d’environ 10 000 individus en 2022. La crise sanitaire semble avoir renforcé cette tendance, en réduisant davantage les arrivées tout en augmentant les départs.
Tableau 1 : Les principaux départements d’origine des néo-Marseillais entre 2015 et 2022
|
Département
|
2015
|
2019
|
2022
|
|
Effectif
|
%
|
Effectif
|
%
|
Effectif
|
%
|
|
13
|
7564
|
31,4
|
8768
|
29,2
|
7160
|
25,2
|
|
83
|
1577
|
6,6
|
1961
|
6,5
|
1686
|
5,9
|
|
75
|
1324
|
5,5
|
1844
|
6,1
|
2978
|
10,5
|
|
84
|
1104
|
4,6
|
947
|
3,2
|
872
|
3,1
|
|
69
|
763
|
3,2
|
1079
|
3,6
|
1059
|
3,7
|
Source des données : Insee & Ministère des Finances (DGFiP) [Producteur], Fichier DÉmographique sur les Logements et les Individus – 2015-2022 [Fichiers de données], Centre d'Accès Sécurisé aux Données (CASD) [Diffuseur], http://doi.org/10.34724/CASD.295.5169.V1
33Si l’on ne peut conclure à une augmentation massive des arrivées de néo-Marseillais depuis la crise sanitaire, l’origine géographique de ces derniers évolue néanmoins de manière significative. Entre 2015 et 2022, la part de nouveaux arrivants en provenance de Paris a presque doublé, passant de 5,5% (1 324 individus) à 10,5% (2 978 individus) des arrivées totales (tableau 1). Cette évolution témoigne d’une attractivité croissante de Marseille auprès des résidents parisiens, favorisée par le temps de trajet réduit à trois heures en TGV entre les deux villes et renforcée par le contexte de la crise sanitaire liée à la COVID-19. En parallèle, les arrivées en provenance des Bouches-du-Rhône et du Var reculent de façon continue sur la période.
34Les mobilités résidentielles au départ de Marseille s’effectuent quant à elles sur des distances plus courtes, privilégiant les communes et départements voisins plutôt que des destinations plus éloignées telles que Paris ou Lyon. Le déficit migratoire supracommunal observé peut ainsi être interprété, au moins en partie, comme le produit de dynamiques de périurbanisation, amorcées en Europe dès les années 1960 [Hubert, 2006].
35Au niveau infracommunal, la carte 2 met en évidence une concentration des Iris caractérisée par de fortes proportions d’immigration (carte 2a) et d’émigration (carte 2b) dans le centre-ville, et plus particulièrement dans les six premiers arrondissements. Ce renouvellement important de la population est tout à fait caractéristique des centres urbains, lié à la présence de ménages plus mobiles composés de personnes seules, de locataires, d’étudiants ou d’individus de moins de 35 ans [Vignal, 2006].
36La périphérie, quant à elle, se distingue par de faibles proportions d’émigration et d’immigration, à l’exception de deux secteurs : une partie des 14ème et 15ème arrondissements d’une part ; et une partie des 7ème et 8ème arrondissements d’autre part. Ces deux secteurs s’opposent en termes de caractéristiques socio-démographiques et de typologie des logements. Le premier est démographiquement proche (structure par âge, CSP, niveau de vie) du centre-ville nord, populaire. Le second, quant à lui, est un secteur majoritairement résidentiel et composé plus qu’ailleurs de maisons individuelles, de familles nucléaires avec ou sans enfant et de ménages au niveau de vie moyen, voire élevé. La même comparaison que précédemment peut être faite avec le centre-ville sud.
Carte 2a : Proportion d’immigrants annuelle moyenne entre 2015 et 2022 parmi la population en fin de période par Iris à Marseille

Carte 2b : Proportion d’émigrants annuelle moyenne entre 2015 et 2022 parmi la population en fin de période par Iris à Marseille

37Dans le centre-ville, comme évoqué en introduction, les trois premiers arrondissements sont concernés par d’importants projets de rénovation urbaine depuis le début des années 2000. Sur la période étudiée (2015-2022), le projet Euroméditerranée a livré un volume important de logements neufs au nord du quartier de la Joliette. Contrairement à d’autres politiques urbaines intervenant indirectement sur le parc de logements, par des aides à la réhabilitation ou des requalifications d’espaces publics susceptibles d’entraîner une hausse des prix de l’immobilier, Euroméditerranée agit directement sur l’offre résidentielle par la création de logements neufs.
38Ces opérations peuvent alors provoquer, à l’échelle des Iris, d’importants mouvements résidentiels, aussi bien sortants qu’entrants, amplifiant le renouvellement de la population [Lévy, 1998]. Ainsi, Pujol (2016) constate que les rénovations du 2ème arrondissement ont repoussé les « plus nécessiteux » vers le 3ème arrondissement, mais les déplacements directs (expulsion-relogement) sont peu nombreux [Becciu, 2016] et donc peu responsables du renouvellement de la population. Les fortes proportions d’immigrants et d’émigrants observées dans le deuxième arrondissement relèvent alors davantage des mobilités indirectement liées aux nouveaux logements, d’une attraction et d’un renouvellement « ordinaire » de la population.
39Cette deuxième partie examine les flux de mobilités résidentielles en distinguant deux dimensions : d’une part, la portée infra- ou supracommunale des mobilités, afin d’identifier des espaces attractifs pour les habitants de Marseille et pour les nouveaux arrivants ; et d’autre part, le niveau de vie des individus. Ce double regard permet d’analyser plus finement les logiques spatiales d’installation et de départ, ainsi que leurs différenciations sociales.
40L’indice d’asymétrie des flux (formule 3) permet d’identifier les Iris attractifs, qui comptent plus d’arrivées que de départs (indice positif), et ceux qui, au contraire, perdent des habitants du fait des mobilités résidentielles (indice négatif).
Carte 3a : Indice d’asymétrie des mobilités infracommunales inter-Iris à Marseille entre 2015 et 2022

41La cartographie de cet indice met en évidence des résultats fortement liés à la localisation centrale ou périphérique des Iris dans la ville de Marseille. Pour les mobilités infracommunales (carte 3a), la quasi-totalité du centre-ville présente un indice d’asymétrie négatif, à l’exception de quelques Iris situés dans les 2ème, 3ème, 5ème et 7ème arrondissements. Ces résultats indiquent une tendance marquée des habitants de Marseille à quitter le centre-ville au profit des quartiers périphériques.
Carte 3b : Indice d’asymétrie des mobilités supracommunales à Marseille entre 2015 et 2022 par Iris

42La situation est inverse pour les mobilités supracommunales (carte 3b). Le centre et la périphérie sud (6ème, 7ème et 8ème arrondissements), qui bénéficient d’aménités liées à la proximité du littoral et regroupent une partie des quartiers les plus favorisés de la ville, affichent un indice positif et comptent donc plus d’arrivées de néo-Marseillais que de départs vers l’extérieur de la ville.
43Le 2e arrondissement s’inscrit également dans cette dynamique, de même que certains secteurs périphériques tels que La Valentine ou Château-Gombert. Le périmètre du projet Euroméditerranée se distingue particulièrement au nord du Vieux-Port ; c’est l’un des rares secteurs du centre-ville où l’indice d’asymétrie des mobilités infracommunales est positif, suggérant un rôle spécifique de la production de logements neufs dans l’attractivité résidentielle.
44Ces résultats peuvent être partiellement éclairés par les déterminants différenciés des mobilités résidentielles selon leur distance. Les mobilités interurbaines et de longues distances sont plus fréquemment liées aux trajectoires professionnelles ou scolaires, tandis que les mobilités internes aux grandes agglomérations sur de courte distance sont davantage associées aux recompositions familiales (mise en couple, arrivée d’un enfant, séparation) et aux conditions d’habitation [Debrand et Taffin, 2005 ; Feijten, Hooimeijer et Mulder, 2008 ; Lévy, 1998], même s’il ne faut pas occulter la diversité des motivations individuelles [Brun et Bonvalet, 2002].
45L’attractivité résidentielle des quartiers centraux, liée aux aménités urbaines qu’ils concentrent, peut ainsi être contrebalancée par les caractéristiques du parc de logements, souvent de surfaces plus petites qu’en périphérie. A l’échelle d’une agglomération, les trajectoires résidentielles tendent à orienter, à terme, une partie des ménages vers les espaces périphériques, notamment dans une quête d’espace, ménages qui seront donc plus enclins à quitter le centre-ville qu’à y revenir. La stabilité relative des effectifs de population dans les quartiers centraux reposerait alors davantage sur les apports de population venues de l’extérieur de la commune, du fait des mobilités supracommunales et internationales, comme cela a été observé dans d’autres grandes villes européennes comme Bruxelles [Eggerickx et Sanderson, 2019].
46Ces éléments invitent à interroger les secteurs d’installation des nouveaux arrivants selon leur origine géographique. Les néo-Marseillais en provenance des communes environnantes présentent-ils des comportements résidentiels similaires aux résidents de la commune-centre ?
47La carte 4a représente la part de néo-Marseillais originaire de Paris, par quartier, parmi l’ensemble des nouveaux arrivants. Elle met en évidence une recherche de centralité encore plus marquée que celle observée pour l’ensemble des mobilités supracommunales (carte 3b), tandis que les quartiers de La Valentine, Château-Gombert et de l’Estaque n’apparaissent plus comme recherchés. Dans le centre-sud, le quartier d’Endoume, par exemple, présente près de 40 % de nouveaux arrivants originaires de la capitale.
- 3 En témoigne les nombreuses évocations dans les médias locaux et nationaux. Voir par exemple l’artic (...)
48Le néo-Marseillais originaire de Paris souvent tenu comme responsable de dynamiques de gentrification des quartiers centraux dans les représentations collectives3. Or on constate que les secteurs privilégiés d’installation de ces individus sont moins les quartiers populaires que les quartiers déjà favorisés, voire bourgeois. La concentration spatiale de ces arrivées peut ainsi contribuer à alimenter les débats publics autour de cette question.
Carte 4a : Part d’individus originaires de Paris (75) parmi les néo-Marseillais des quartiers marseillais en 2022

49Les néo-Marseillais originaires des Bouches-du-Rhône sont, quant à eux, davantage représentés dans la périphérie de la ville, et plus particulièrement à La Valentine et à Château-Gombert, où ils représentent une part plus importante de l’ensemble des nouveaux arrivants (carte 4b). Cette opposition spatiale nette des deux cartes met en évidence des comportements résidentiels différenciés selon l’origine et la distance de la mobilité. Elle suggère également que les habitants en provenance du reste du département adoptent des trajectoires résidentielles proches de celles des habitants de la commune.
Carte 4b : Part d’individus originaires des Bouches-du-Rhône (13) parmi les néo-Marseillais des quartiers marseillais en 2022

50Les résultats présentés jusqu’ici mettent en évidence des mobilités résidentielles infra- ou supracommunales s’inscrivant dans une logique centre-périphérie, alors même que l’espace urbain demeure fragmenté socialement selon une logique nord-sud opposant quartiers populaires et quartiers favorisés [Cusin, 2016]. Si la mobilité est largement influencée par des facteurs géographiques et familiaux [Debrand et Taffin, 2005], le choix précis du lieu de résidence repose davantage sur des contraintes économiques et des aspirations sociales [Madoré, 2013]. La suite de l’analyse porte sur une différenciation des dynamiques migratoires selon la classe de niveau de vie et permet d’interroger les phénomènes de ségrégation résidentielle, les tendances à la gentrification ou à la paupérisation à l’échelle infracommunale.
51L’analyse distingue d’abord une comparaison des niveaux de mobilité des individus selon leur classe de niveau de vie. Elle s’attache ensuite à spatialiser ces mobilités à travers des indices d’attractivité et d’émissivité, agrégés par Iris, pour mettre en évidence des schémas infracommunaux différenciés selon les classes de niveau de vie.
52Pour ce premier temps, un indice d’immigration différentielle (formule 4) permet de rapporter la proportion de migrants d’une classe de niveau de vie à la proportion de migrants de l’ensemble de la population [Courgeau, 2021]. Un indice négatif exprime une classe qui migre moins que les autres entre deux Iris et inversement. Cet indice est calculé en 2015 et 2022 en distinguant, de nouveau, les mobilités internes à la commune de Marseille et les mobilités depuis l’extérieur, pour les cinq classes de niveau de vie : « Pauvres » (bleu), « Classes populaires » (violet), « Classes moyennes » (vert clair), « Classes aisées » (vert), « Riches » (vert foncé), selon la terminologie et la classification de l’Observatoire des inégalités (annexe 2).
Figure 2a : Indice d’immigration différentielle inter-Iris selon la classe de niveau de vie entre 2015 et 2022

* Estimation par la moyenne des valeurs encadrantes (hypothèse d’une évolution linéaire).
Source des données : Insee & Ministère des Finances (DGFiP) [Producteur], Fichier DÉmographique sur les Logements et les Individus – 2015-2022 [Fichiers de données], Centre d'Accès Sécurisé aux Données (CASD) [Diffuseur], http://doi.org/10.34724/CASD.295.5169.V1
53Deux éléments transparaissent de la figure 2a. D’une part, la propension à migrer entre deux Iris est inversement corrélée au niveau de revenu. En 2015, les individus considérés comme pauvres présentent l’indice d’immigration différentielle le plus élevé (22,9%), indiquant une mobilité inter-Iris nettement supérieure à celle de l’ensemble de la population. A l’inverse, les classes aisées et les riches affichent des indices négatifs (respectivement -20,7% et -30,9%), traduisant une mobilité plus faible. Les classes populaires et les classes moyennes ont, quant à elles, un comportement peu différencié de l’ensemble de la population.
54D’autre part, les écarts de comportement migratoire entre classes de niveau de vie tendent à se réduire au cours de la période. Alors que les différences sont très marquées en 2015, les indices convergent progressivement vers zéro et ne varient plus que faiblement en 2022, entre 5,9% et -3,2%.
55On note donc d’un côté une mobilité croissante des classes supérieures, et de l’autre une mobilité décroissante des classes populaires, aussi bien en nombre de migrants qu’en proportion.
Figure 2b : Indice d’immigration différentielle supracommunale selon la classe de niveau de vie entre 2015 et 2022

* Estimation par la moyenne des valeurs encadrantes (hypothèse d’une évolution linéaire).
Source des données : Insee & Ministère des Finances (DGFiP) [Producteur], Fichier DÉmographique sur les Logements et les Individus – 2015-2022 [Fichiers de données], Centre d'Accès Sécurisé aux Données (CASD) [Diffuseur], http://doi.org/10.34724/CASD.295.5169.V1
56Lorsqu’on considère l’indice d’immigration différentielle supracommunale (figure 2b), c’est-à-dire la capacité des classes de niveau de vie à immigrer vers Marseille depuis l’extérieur de la commune, on observe une inversion des résultats par rapport aux mobilités inter-Iris : les classes moyennes, aisées et au niveau de vie le plus élevé présentent une mobilité plus importante — et croissante sur la période — que les classes populaires.
57Ce résultat, déjà mis en évidence à l’échelle de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur pour les catégories socio-professionnelles [Fusco et Scarella, 2011], confirme l’existence d’une dualité marquée des mobilités résidentielles. Les classes populaires se distinguent par des mobilités principalement intra-urbaines, tandis que les mobilités intercommunales, ou de plus longue distance — plus coûteuse et davantage liée à la trajectoire professionnelle —concernent plus fréquemment les classes aisées [Debrand et Taffin, 2005].
58Ces résultats ne renseignent pas encore sur les schémas spatiaux au sein de la ville de Marseille. Or, l’augmentation ou la diminution des niveaux de mobilité peut s’accompagner d’une recomposition des lieux de départ et d’installation. Deux indices complémentaires sont alors mobilisés et spatialisés : un d’attractivité (formule 5) et un indice d’émissivité (formule 6), présentés respectivement dans les cartes 5a et 5b. Ces indices mesurent, pour un quartier, la part que ce quartier capte ou émet de l’ensemble des migrants inter-Iris d’une classe de niveau de vie.
Carte 5a : Indices d’attractivité des mobilités inter-Iris à Marseille selon la classe de niveau de vie en 2015 et 2022

Carte 5b : Indices d’émissivité des mobilités inter-Iris à Marseille selon la classe de niveau de vie en 2015 et 2022

59Quel que soit l’indice considéré, d’attractivité ou d’émissivité, les mêmes configurations spatiales se dessinent, avec des différences nettes selon les classes de niveau de vie. Les quartiers qui concentrent une part importante des départs d’une classe donnée concentrent également une part élevée de ses arrivées. Les mobilités internes récentes apparaissent ainsi moins structurées par des processus d’invasion-succession que par des échanges plus intenses entre quartiers de composition sociale similaire.
60Les individus considérés comme pauvres et les classes populaires partent et arrivent majoritairement des Iris du nord de la ville. Toutefois, et c’est en cela que ces observations sont les plus remarquables, leur espace de mobilité s’étend également vers certains arrondissements du sud, notamment les 5ème, 9ème et 10ème arrondissements. Entre 2015 et 2022, on observe un élargissement des secteurs d’attractivité de ces populations dans la périphérie sud-est, dans l’axe de la vallée de l’Huveaune, parallèlement à une augmentation de l’émissivité des quartiers du centre-ville situés au sud-est du Vieux Port. Ces dynamiques interrogent l’hypothèse d’une paupérisation progressive de la périphérie sud, concomitante à la gentrification de certains secteurs centraux et d’une partie du périmètre Euroméditerranée.
61Les classes moyennes montrent des comportements très proches des classes aisées et des individus considérés comme riches, soit une préférence pour les arrondissements du sud et de l’est, ce qui a conduit à les regrouper dans les représentations cartographiques. Ces configurations pourraient être interprétées comme le reflet de stratégies individuelles de distinction sociale par le logement propres aux classes moyennes qui, malgré leur position intermédiaire sur l’échelle des niveaux de vie, tendent à se démarquer des classes populaires, par exemple par un moindre recours au parc social [Cusin, 2012].
Carte 6a : Indices d’attractivité des mobilités depuis l’extérieur de Marseille par Iris selon la classe de niveau de vie en 2015 et 2022

Carte 6b : Indices d’émissivité des mobilités vers l’extérieur de Marseille par Iris selon la classe de niveau de vie en 2015 et 2022

62Les cartes 6a et 6b, qui présentent les mêmes indices pour les mobilités depuis et vers l’extérieur de la ville, montrent que les secteurs d’installation privilégiés par les différentes classes de niveau de vie sont quasi similaires, qu’il s’agisse de mobilités en provenance de l’extérieur de la commune ou de mobilités internes. La classe de niveau de vie constitue ainsi un déterminant central des secteurs d’installation à Marseille, plus fort que l’origine géographique de la mobilité résidentielle. Ce résultat souligne le poids des contraintes exercées par la morphologie sociale et urbaine, dans un contexte de forte fragmentation socio-spatiale.
63En définitive, les mobilités résidentielles infra- et supracommunales des classes moyennes et aisées tendent à renforcer la ségrégation spatiale par le revenu via des stratégies résidentielles exclusives [Cusin, 2012 ; Fusco et Scarella, 2011]. Les mobilités des classes populaires contribuent à en bousculer partiellement les logiques établies, s’installant progressivement plus au sud, mais évitant encore largement certains arrondissements favorisés (7ème, 8ème et 12ème). Ces trajectoires peuvent relever de stratégies résidentielles associées à une forme d’ascension sociale par le logement [Lelévrier, 2018], mais le caractère évolutif de leur périmètre d’attractivité laisse davantage penser à des contraintes croissantes liées à la raréfaction des opportunités résidentielles dans le centre-ville. Le périmètre Euroméditerranée apparaît comme un espace singulier, l’un des rares avec les 4ème et 5ème arrondissements à être attractif à la fois pour les classes aisées et les classes populaires, bien que cette attractivité tende à s’atténuer au fil de la période pour ces dernières.
64Les résultats présentés dans cet article permettent de mieux saisir les dynamiques contemporaines de peuplement à l’œuvre à Marseille, en distinguant à une échelle fine les mobilités résidentielles infracommunales et supracommunales et en les articulant aux niveaux de vie des individus. L’analyse met en évidence l’ampleur et la structuration des mobilités internes à la ville, qui apparaissent quantitativement plus importantes que les mobilités supracommunales.
65Les schémas observés s’inscrivent à la fois dans une logique centre-périphérie et dans une organisation sectorielle marquée entre le nord, l’est et le sud de la ville. Les quartiers du centre-ville sont ceux dont la population se renouvelle le plus par la mobilité, mais leur attractivité varie fortement selon l’origine et le profil social des migrants. L’analyse différenciée des mobilités selon la provenance des individus révèle une répulsion du centre-ville vers la périphérie pour les Marseillais et les individus en provenance des Bouches-du-Rhône, et, à l’inverse, une forte attractivité du centre pour les néo-Marseillais originaire des grandes villes comme Paris.
66L’introduction des niveaux de vie dans l’analyse complexifie ces schémas. Les différences de comportements migratoires entre classes de niveau de vie, très marquées en début de période, tendent à s’atténuer, sous l’effet conjugué d’une mobilité croissante des classes moyennes et supérieures et d’un élargissement des espaces d’installation des classes populaires, notamment vers le sud-est de la ville. Ce secteur pourrait voir son niveau de vie médian diminuer si l’attractivité qu’elle semble montrer pour les classes populaires se maintenait dans le temps et si le centre-ville devenait de plus en plus attractif pour les classes les plus aisées sous l’effet d’un processus de gentrification concentré dans certains quartiers.
67Le cas du périmètre Euroméditerranée illustre ces recompositions. L’attractivité du projet pour les classes moyennes et supérieures témoigne d’une revalorisation résidentielle effective du centre-ville nord. En revanche, cette configuration ne semble pas avoir évincé totalement les classes populaires qui continuent de s’y installer, probablement grâce à la diversité du parc de logements proposé. Ces résultats invitent à nuancer l’interprétation d’une gentrification uniforme et linéaire du centre marseillais, d’autant plus que certains arrondissements témoignent d’une mixité résidentielle stable, comme les 4ème et 5ème arrondissements.
68D’un point de vue méthodologique, l’exploitation des données Fidéli à une échelle infracommunale permet de mettre en lumière des dynamiques invisibles à des mailles plus agrégées, en distinguant précisément les types de mobilités et les profils sociaux des individus concernés. Cette approche ouvre plusieurs perspectives de recherche. Une analyse au niveau individuel des mobilités résidentielles conjointement aux mobilités sociales, professionnelles et changements de situation familiale, permettrait, par exemple, de mieux départager les trajectoires qui relèvent de choix résidentiels liés aux parcours de vie ou des contraintes croissantes sur l’accès au logement, notamment dans les espaces centraux.