1La compréhension et l'analyse des dynamiques migratoires constituent des enjeux essentiels pour les politiques publiques en France, notamment pour les territoires confrontés à un déficit migratoire des populations locales [Grapin, 2017]. En particulier le maintien et l’attraction des jeunes adultes sont une préoccupation majeure dans ces territoires en déprise. Il est essentiel de mener des études à l’échelle régionale ou locale afin de mieux appréhender les dynamiques des mouvements de population. De nombreuses recherches ont déjà démontré la pertinence de ces échelles fines d’analyse, mettant en lumière des effets de situation géographique multi-échelles influençant les trajectoires résidentielles [Dubuc, 2004].
- 1 La Lorraine est une ancienne région administrative française, composée de 4 départements ; la Meuse (...)
2Dans cet article, nous nous concentrons sur la Lorraine, ancienne région administrative française1, dont l’inégal développement territorial influence les trajectoires professionnelles et migratoires des individus. Certains travaux ont analysé les migrations inter-régionales en lien avec la Lorraine [Baron and Perret, 2008], sans toutefois s’intéresser aux dynamiques intra régionales. Ce territoire globalement en déprise démographique présente en effet une forte hétérogénéité interne. On observe une dualité territoriale entre, d’une part, les espaces dynamiques du sillon lorrain et des espaces transfrontaliers, et d’autre part, les espaces en déprise démographique largement marqués par le passé industriel, le vieillissement de la population et la ruralité isolée [Horodenciuc et al,. 2020]. D’autre part, un fort taux de chômage ainsi que de fortes dynamiques d’immobilité sont observées en Lorraine [Joubaire et al., 2024], notamment au sein des espaces ruraux [Coquard, 2019]. Cette situation soulève des interrogations quant à l’avenir des territoires et aux facteurs d’influence des trajectoires de vies des jeunes. Enfin, les dynamiques locales se complexifient, notamment en raison de l’influence significative des espaces transfrontaliers, impactant le développement territorial et entraînant une restructuration des déplacements. Ces divers éléments suscitent des réflexions sur les inégalités socio-spatiales à l’échelle de la Lorraine.
3Les migrations résidentielles de travail transfrontalier sont largement analysées, et montrent une forte concentration dans le Nord de la Lorraine, atteignant parfois 50 % de transfrontaliers. Par ailleurs, les dynamiques migratoires importantes peuvent entrainer des transformations des territoires [Morvan, 2019] resultant d’une ségrégation socio-spatiale. Ainsi, en cas d’arrivée importante de nouvelles populations, comme observé avec les transfrontaliers en Lorraine, cela peut engendrer de nouveaux flux de populations natives de Loraine. Cela s’apparente alors au phénomène de redistribution de la population observé lors de l’exode rural, avec un départ de populations des grandes villes vers les villes intermédiaires [Pumain, 1997]. À l’image de cette redistribution, souvent accompagnée de gentrification, des migrations ultérieures, d’éviction peuvent avoir lieu. Nous choisissons ici d’analyser spécifiquement ces mobilités résidentielles internes dites d’éviction, dont l’objectif est la mise en évidence des potentielles mobilités secondaires intra-régionales, en lien avec la forte attractivité transfrontalière du territoire lorrain.
4L’attraction et la rétention des populations jeunes constituent des enjeux majeurs pour le développement territorial en France. Les migrations résidentielles sont influencées par une multitude de facteurs, qu'ils soient biographiques, économiques ou territoriaux [Eggerickx and Sanderson, 2019]. Des travaux montrent l’importance de distinguer les migrations résidentielles des jeunes lors de la transition vers l’âge adulte, marquée par la décohabitation parentale et l’entrée dans la vie active, des migrations liées à la constitution familiale et de sortie d’activité [Dasre, et al., 2009]. Si les individus se déplacent tout au long de leur vie, l’accès aux formations et à l’emploi s’avèrent être des périodes propices à la mobilité géographique [Grapin, 2017, Baron and Perret, 2008, Détang-Dessendre et al. 2002]. Les pôles d’éducation agissent comme des capteurs des populations jeunes [Prosperi, 2024, Baron, 2019], menant à des mobilités au cours des études en direction des principaux établissements d’enseignement supérieur. Les jeunes adultes sont particulièrement concernées par les mobilités liées aux études, à l’insertion professionnelle et à la formation familiale. Cependant, rares sont les études des trajectoires résidentielles des jeunes adultes qui prennent en compte simultanément les parcours d’emploi, tout en considérant à la fois les caractéristiques individuelles et contextuelles dans lesquels vivent les individus.
5En travaillant sur les analyses des trajectoires résidentielles des résidents lorrains, ce travail complète la littérature existante sur les trajectoires sociales au prisme des migrations transfrontalières [Khaldi, 2024] et proposant une approche des longitudinales des migrations dans leur ensemble – d’arrivées, de départ, de retours, d’immobilité et de mobilité internes à la Lorraine.
6Il s’agit ici d’analyser et d’expliquer les mouvements migratoires des jeunes adultes en Lorraine, en lien avec leurs caractéristiques sociodémographiques, leur trajectoire d’emploi, ainsi que du contexte territorial dans lesquelles ces individus évoluent au cours de leur vie.
7Cet article questionne les liens entre les parcours résidentiels, des caractéristiques sociodémographiques, géographiques et des trajectoires d’emploi. L’objectif est de montrer ces combinaisons et de mesurer l’intensité et le poids des différents facteurs explicatifs (caractéristiques sociodémographiques, aux trajectoires d’emploi, géographiques) dans les trajectoires résidentielles des jeunes adultes vers, et/ou depuis le territoire lorrain, ainsi que dans les (im)mobilités intra-régionales.
8Ces analyses testent l’hypothèse selon laquelle les trajectoires résidentielles sont influencées par le degré d’urbanité du territoire de résidence et la trajectoire d’emploi. Nous faisons l’hypothèse que le contexte territorial dans lequel un individu évolue avant le début de ses études joue un rôle dans ses aspirations résidentielles. Ainsi, nous tenons compte de la typologie d’urbanité et de ruralité du territoire « d’origine » pour établir des trajectoires migratoires en fonction de ces typologies territoriales, questionnant le rôle des socialisations passées.
9Les différents types de trajectoires résidentielles sont définis et décrits dans la première partie des résultats. Ces (im)mobilités sont analysées au prisme des trajectoires d’emploi ainsi et des niveaux d’urbanité. Il s’agit de proposer dans un premier temps des analyses descriptives et cartographiques des principales trajectoires résidentielles lorraines. Par la suite, nous analysons le lien entre, d’une part, les trajectoires résidentielles et le degré d’urbanité, et, d’autre part, les trajectoires résidentielles et d’emploi. Enfin, il s'agit d'expliquer les trajectoires migratoires à travers la modélisation de régressions logistiques tenant compte des caractéristiques sociodémographiques, des trajectoires de formation et d’emploi ainsi que de la typologie du territoire de résidence. Expliquer les trajectoires résidentielles en tenant compte de facteurs individuels et territoriaux, permet de mettre en évidence les déterminants des (im)mobilités.
10Les trajectoires résidentielles sont élaborées à partir des données longitudinales des communes de résidence, à savoir : les individus arrivant en Lorraine, ceux qui partent sans retour, ceux qui partent puis reviennent, ceux restant constamment en Lorraine, les mobiles et les immobiles. Pour cette recherche nous utilisons les microdonnées issues de l’Échantillon Démographique Permanent (EDP). Ces données composent un panel regroupant des données recueillies auprès de différentes sources, et qui offrent une vue détaillée et représentative des caractéristiques démographiques, sociales et économiques des individus résidant en France. En effet, depuis 2011, les données EDP permettent de suivre année par année les localisations de résidence et le travail salarié avec une représentativité de près de 4 % de la population nationale. Ces données sont les plus adaptées pour l’analyse des trajectoires individuelles [Détang-Dessendre et al., 2002].
11Les analyses portent sur la période la plus récente et la plus étendue possible, soit de 2011 à 2019, afin d’étudier les parcours durant la transition vers l’âge adulte. Afin de limiter les effets de seuil liés à l’année de naissance et de mieux refléter la continuité des parcours, nous adoptons une approche par cohorte élargie centrée sur la génération 1993, incluant les individus nés entre 1992 et 1994. Ces individus atteignent l’âge de 18 ans entre 2010 et 2012, soit au moment de leur entrée dans la période d’étude située entre 2011 et 2019. Cet âge constitue une étape charnière sur le plan légal et social, marquant l’accès à la majorité, aux droits civiques, impliquant généralement de nouvelles responsabilités et décisions autonomes (études, travail, logement, etc.) pouvant marquer le début de la transition vers l’âge adulte.
12Les informations relatives aux lieux de résidence sont issues des Tables Fiscales et des fichiers de la Direction générale des Finances Publiques (DGFiP). Les trajectoires d’emploi proviennent du Panel Tous Salariés, issu du regroupement des Déclarations Annuelles de Données Sociales (DADS) jusqu’en 2018, puis les Déclarations Sociales Nominatives (DSN) ainsi que des fiches de paie de l’état. Ici seuls les salariés ayant résidé et travaillé au moins une année en Lorraine sont pris en compte, excluant les travailleurs transfrontaliers et tous autres types d’activité. L'accès aux données du Panel Tous Salariés permet alors d'analyser les trajectoires d'emploi de manière longitudinale, en les associant aux trajectoires résidentielles.
13Si des informations complémentaires issues des recensements pouvaient à priori enrichir encore l’analyse, la faible représentativité des enquêtés et la complexité des phénomènes appréhendés ne permettent pas de les utiliser ici. De plus, certains travaux montrent que les facteurs sociologiques, tels que l’origine sociale, semblent se révéler peu pertinents dans la compréhension du changement de région de résidence chez les jeunes adultes [Baron and Perret, 2008].
14Les analyses portent alors sur les trajectoires d’emploi, les (im)mobilités résidentielles, le degré d’urbanité du lieu de résidence et les relations entre ces différentes dimensions, au cours des 9 années de l’étude. Les trajectoires d’emploi sont construites par la réalisation de tapis de séquences et de clustering, permettant de décrire et de visualiser les différents types de parcours à travers la classification de séquence. Les régressions réalisées à partir des différentes dimensions permettent de déterminer l’influence d’un facteur sur le type de trajectoire.
15L’unité spatiale de base de cette recherche est la commune (niveau le plus fin disponible dans l’EDP). Cela peut potentiellement engendrer des problèmes liés au MAUP (Modifiable Areal Unit Problem), c’est pourquoi pour réduire les effets potentiels, nous avons choisi d’utiliser une typologie multicritère. Ainsi, la densité de population et le gradient d’urbanité sont prises en compte à l’échelle communale à partir de la typologie créée par la Direction de l'Evaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP) du Ministère de l’éducation nationale établie en fonction de critères comme détaillé ci-dessous [Duquet-Métayer and Monso, 2019].
16Typologie multicritère à partir des zonages de l’Insee comme suit :
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Premier critère morphologique qui fournit la ruralité à l’échelle européenne (rural, densité intermédiaire, densément peuplé)
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Approche par les unités urbaines permet d’affiner la distinction des communes en unités urbaines (ZUU) ou hors unité urbaine au sein des communes précédemment dites comme rurales,
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Le critère fonctionnel qui distingue l’inclusion au sein d’une aire d’attraction de ville de plus de 50 000 habitants ou non,
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La grille densité comme troisième critère morphologique selon la définition de la grille européenne.
17Cette typologie récemment créée par la DEPP pour les analyses résidentielles à l’échelle communale se révèle particulièrement pertinente en raison de sa précision et de sa classification en neuf catégories distinctes. Le territoire présente des disparités spatiales, avec un grand nombre de communes rurales, avec quelques pôles structurants situés au Sud du Luxembourg allant de Thionville à Epinal, appelé le sillon lorrain, composé de communes urbaines et périphériques (Carte 1). La Lorraine connait une recomposition territoriale qui modifie l’attractivité des espaces lorrains [Gingembre, 2018], pouvant être sources de migrations résidentielles intra-régionales des ménages vers les territoires connectés ou plus dynamiques.
Carte 1 : Typologie communale en Lorraine à partir de la classification de la DEPP (2021)
18Afin d’appréhender la complexité des dynamiques locales, nous distinguons une typologie détaillée des trajectoires résidentielles comme suit :
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Arrivées et passages ; les personnes qui entrent en Lorraine au début de la période et qui y restent jusqu’à la fin, quel que soit le temps passé, ainsi que celles qui y résident temporairement avant de s’installer ailleurs.
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Les départs ; trajectoire comprenant un lieu de résidence hors de la Lorraine, en déclarant au début de la période vivre au sein d’une commune lorraine.
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L’immobilité correspond à la résidence continue au sein de la même commune durant l’entièreté de la période.
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Les mouvements intra-régionaux désignent les changements de commune de résidence au sein de la région Lorraine.
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Les mouvements de retour, qui exigent une présence au début et à la fin de la période d’étude sur le territoire lorrain, avec une résidence d’au moins un an sur un autre territoire au cours de la période.
19La figure 1 montre que seuls 28 % des jeunes adultes connaissent un changement de région pour la période d’âge moyen 18-26 ans, lorsque l’on cumule les arrivées, les départs et les retours. Ce résultat contraste avec l’importance des migrations inter-régionales observée dans les travaux de Pierre Pistre [2011], qui s’élève en moyenne nationale à 42 % pour les 20-35 ans. Cette différence de résultats peut s’expliquer en partie par la tranche d’âge plus restreinte de notre analyse. Les mouvements inter-régionaux, évoluent dans le temps, c’est notamment le cas pour les jeunes adultes lorrains qui connaissent une hausse progressive à partir de 25 ans et un pic d’émigration vers l’âge de 33 ans [Caillot, 2006].
Figure 1 : Trajectoires résidentielles des jeunes adultes en Lorraine
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Arrivées et passages
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Départs
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Immobilité
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Mobilité intra-régionale
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Retour
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Total
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7% (N=83)
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16% (N=179)
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27% (N=336)
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45% (N=561)
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5% (N=59)
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100 % (N = 1237)
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Champ : Cohorte 92-94, ayant résidé et travaillé au moins une année en Lorraine, période 2011 à 2019.
Sources : d’après EDP 2021 (Fichiers fiscaux, Panel Tous salariés et Fichier individu)
20Les mobilités résidentielles s’organisent de manière complexe en Lorraine en lien avec l’inégalité du peuplement (Figure 2). Le territoire lorrain connait une urbanisation hétérogène, avec une forte urbanisation et périurbanisation au sein du sillon lorrain, de Thionville à Épinal et recouvrant une grande partie de la Meurthe-et-Moselle. En contraste, représentant 89% du territoire, de nombreuses communes rurales en proie à l’exode rural sont confrontées à un vieillissement démographique.
21Dans le sillon lorrain, dont la population est plus dense que sur le reste du territoire, nous observons l’intégralité des trajectoires résidentielles, à la fois d’attraction, de répulsion et de relocalisation. Les mouvements inter-régionaux ont plutôt lieu au sein des principaux pôles régionaux ainsi qu’aux abords des espaces frontaliers à l’Allemagne et à l’Alsace. Comme attendu (Carte 2), les communes attractives, pour les arrivées et passages en Lorraine, semblent se concentrer au sein du sillon lorrain, tandis que les mobilités intra-régionales, les plus fréquentes, paraissent plus disparates.
Carte 2 : Spatialisation des trajectoires résidentielles inter-régionales et intra-régional
22La mobilité intra-régionale, par définition, implique le changement de commune de résidence au sein de la Lorraine. Pour autant, le changement de commune de résidence peut avoir lieu au sein d’un même type d’espace et la variation de la structure territoriale des typologies résidentielles entre 2011 et 2019 est assez nuancée.
23La figure 2 montre des arrivées préférentielles en ville et des départs relativement plus importants depuis les espaces ruraux. Le profil des mobilités de retour est moins fortement urbain que celui des arrivées en Lorraine. Qui pourrait s’expliquer par un attachement territorial local rural des Lorrains.
24La résidence en commune rurale est surreprésentée pour l’origine des mobilités intra régionales. Si les mouvements vers les communes urbaines denses sont moins présents que pour les trajectoires d’arrivées et de passages en Loraine, elles sont tout de même perceptibles.
25À l’inverse, les départs de Lorraine sont davantage le fait des espaces ruraux périphériques et des bourgs et petites villes.
Figure 2 : Typologie des communes de résidence selon les trajectoires résidentielles en Lorraine
Champ : Cohorte 92-94, ayant résidé et travaillé au moins une année en Lorraine, période 2011 à 2019.
Note : Départs = départs de la Lorraine.
Sources : d’après EDP 2021 (Fichiers fiscaux, Panel Tous salariés et Fichier individu)
26Ces résultats indiquent un lien entre les trajectoires résidentielles et le degré d’urbanité des communes de résidence. Les espaces urbains denses attirent globalement les jeunes lors de la transition vers l’âge adulte. Ces trajectoires pourraient dépendre également de la catégorie socio-professionnelle et d’emploi.
27Les trajectoires d’emploi évoluent dans le temps et varient d’un individu à un autre. L’analyse de séquence semble pertinente pour la création de groupes d’individus à trajectoires d’emploi similaires en fonction des types d’états et de leur temporalité [Cordazzo, 2013 ; Robette, 2011]. La figure 3 représente les groupes issus de cette classification. Le choix de cinq groupes permet de distinguer les différentes appartenances aux différentes CSP. Le cinquième groupe ici met en lumière les trajectoires d’ascension sociale, c’est-à-dire du passage d’emploi ouvrier et d’employé vers un emploi cadre.
28Les représentations des tapis de séquences permettent de visualiser les périodes de transitions entre deux types de CSP. Ici, les états les plus stables sont ceux des classes ouvrières et des employés. À l’inverse le groupe de Changements d’emplois connait de nombreuses variations de CSP tout au long de la période. La majorité des individus de ce groupe ont un emploi intermédiaire entre 2011 et 2019. Le groupe caractérisé par des périodes non salariées est constitué aussi de trajectoires d’emploi instables avec de courtes périodes d’emploi et des grandes périodes non salariées.
Figure 3 : Tapis de séquence des emplois des individus entre 2011 et 2019
29La figure 4 croise les groupes de trajectoires d’emploi avec les différentes trajectoires résidentielles présentées en amont (figure 1). Le parcours professionnel des individus varie selon la trajectoire d’emploi. En effet, l’immobilité et la mobilité intra-régionale ont une forte représentation des ouvriers. Alors que les mobilités inter-régionales d’arrivées et départ sont d’avantages liés à l’ascension sociale. De manière surprenante, les mobilités de retour montrent davantage de précarité et d’instabilité professionnelles. Les trajectoires vers cadres sont plutôt liées aux mobilités résidentielles inter-régionales, c’est d’autant plus le cas pour les départs de Lorraine, les arrivées et les mobilités de passages.
Figure 4 : Profils des trajectoires d’emploi selon les 5 trajectoires résidentielles
Champ : Cohorte 92-94, ayant résidé et travaillé au moins une année en Lorraine, période 2011 à 2019.
Sources : d’après EDP 2021 (Fichiers fiscaux, Panel Tous salariés et Fichier individu)
30Les trajectoires d’emploi apparaissent ainsi liées aux trajectoires résidentielles. La mobilité inter-régionale semble faciliter l’insertion professionnelle, et dans des emplois aussi plus qualifiés, tandis que le fait de rester en Lorraine semble faciliter l’insertion en emploi ouvrier et employé. Pour autant les trajectoires de retour sont fortement assimilées ici à des périodes non salariées. Il se pourrait alors que d’autres facteurs induisent ces trajectoires. Nous réalisons des régressions multinomiales afin de mettre en évidence les facteurs déterminants des trajectoires individuelles.
31La régression multinomiale cherche ici à expliquer l’immobilité à l’échelle communale en Lorraine (figure 5). L’hypothèse selon laquelle les principales villes polarisent les trajectoires de mobilité est ici confirmée, soulignant le rôle structurant des espaces urbains denses dans les parcours professionnels et résidentiels.
32Compte tenu de la faible représentativité de certaines classes, les densités d’urbanisation des communes sont ici regroupées en cinq modalités d’espace pour les analyses multivariées afin d’améliorer la significativité des résultats :
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Rural éloigné (Rurale éloignée très peu dense, Rurale éloignée peu dense)
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Rural périphérique (Rurale périphérique très peu dense, Rurale périphérique peu dense)
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Rural périurbain
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Urbain peu dense (Bourg, Petite ville)
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Urbain dense (Urbaine dense, Urbaine très dense).
33Le modèle confirme l’association significative entre les mobilités de départs et d’arrivées et l’ascension sociale, montrant que certaines formes de mobilité géographique peuvent constituer un levier de progression professionnelle.
34Par ailleurs, les femmes sont significativement associées aux mobilités de retour. Ce type de trajectoire semble aussi davantage lié aux périodes de non-emploi qu’aux catégories socioprofessionnelles ouvrières et employées, révélant ainsi des formes spécifiques de vulnérabilité sur le marché du travail.
35De plus, les mobilités intra-régionales, de départ et d’arrivée, apparaissent significativement liées au fait d’avoir des enfants. Ces déplacements peuvent ainsi répondre à des logiques familiales en matière de logement, en plus des logiques professionnelles.
Figure 5 : Mesure de l’influence des facteurs socio-géographiques et de la situation d’emploi sur les trajectoires résidentielles (régression multinomiale)
Champ : Cohorte 92-94, ayant résidé et travaillé au moins une année en Lorraine, période 2011 à 2019.
Sources : d’après EDP 2021 (Fichiers fiscaux, Panel Tous salariés et Fichier individu)
36Un modèle complémentaire est élaboré à partir des trajectoires d’emploi, en prenant comme modalité de référence celle des trajectoires à périodes de non-salariat (Figure 6).
37Les jeunes parents sont davantage associés aux trajectoires professionnelles stables, c’est-à-dire à des trajectoires d’employés et d’ouvriers. Cependant, les ouvriers sont moins souvent mariés que les autres profils d’emplois. Comparativement aux périodes non salariées, les trajectoires d’emploi des jeunes femmes sont plus marquées par des changements d’emploi et des postes salariés que les hommes.
38L’origine géographique constitue un déterminant important des trajectoires d’ascension vers les postes de cadre. Les trajectoires d’ascension sociale sont moins associées à l’origine rurale éloignée comparativement aux trajectoires de périodes non salariées. L’ascension sociale vers un poste de cadre est positivement associée aux mobilités, notamment aux départs et aux arrivées, et dans une moindre mesure aux mobilités résidentielles en Loraine. Les arrivées en Lorraine sont aussi associées aux trajectoires d’emplois caractérisées par de nombreux changements.
39Les ouvriers sont davantage présents dans les espaces ruraux et les zones urbaines peu denses. Les trajectoires de changements d’emploi sont beaucoup plus fréquemment associées à des espaces ruraux en tant que destination, comparativement aux trajectoires marquées par des périodes de non-salariat. Habiter dans le rural et rester dans le rural, est alors associé à plus de changements d’emplois que dans les autres types d’espaces. Ce qui pourrait indiquer que les emplois stables sont plus concentrés dans les villes, tandis que les zones rurales offriraient plutôt des formes d’emploi plus précaire ou discontinu. Les villes attirent ou retiennent aussi davantage les non-salariés.
40Enfin, les trajectoires de retour présentent une sous-représentation des ouvriers et des employés, ces derniers étant plus fréquemment associés à des situations d’immobilité résidentielle.
Figure 6 : Trajectoires d’emploi : influence des facteurs sociaux et résidentiels (régression multinomiale)
Champ : Cohorte 92-94, ayant résidé et travaillé au moins une année en Lorraine, période 2011 à 2019.
Sources : d’après EDP 2021 (Fichiers fiscaux, Panel Tous salariés et Fichier individu)
41Globalement les trajectoires migratoires, notamment les migrations inter-régionales de départ et d’arrivées, sont associées aux trajectoires professionnelles cadres et à la mobilité professionnelle ascendante. Ces mobilités professionnelles sont contraintes, par la concentration des opportunités des offres d’emploi en espaces urbains denses.
42En revanche l’immobilité résidentielle est plutôt associée à des postes d’employés et d’ouvriers à parcours stable, pour lesquels la polarisation des espaces urbains denses est moins marquée que pour les migrations inter-régionales notamment. Les mobilités intrarégionales offrent un profil d’emploi intermédiaire avec une assez forte proportion d’ouvriers et employés, mais tout de même une association significative avec des parcours d’ascension socio-professionnelle.
43En outre, les mouvements interrégionaux effectués en début de carrière ne favorisent pas toujours l’insertion professionnelle [Perret and Roux, 2004] comme nous pouvons le voir dans nos analyses, en particulier lorsqu’il s’agit de mobilité de retour. Cela tend à nuancer l’idée selon laquelle la mobilité serait systématiquement un vecteur d’opportunités. Ces trajectoires de retours pourraient alors être liées à des difficultés, la famille et le cercle originel de connaissances constituant un refuge et expliquant ces mobilités sélectives de retour. Les femmes sont davantage associées à ces mouvements de retours. Différents travaux ont ainsi montré que les jeunes partis étudier dans une autre région et de retour en Lorraine connaissent en moyenne de plus grandes difficultés à obtenir un diplôme et à s’insérer sur le marché du travail que ceux qui restent en Lorraine [Joubaire et al. 2024]. De plus, lorsque l’étudiant parvient à obtenir un diplôme, ce qui est plus fréquent pour les jeunes originaires d’espaces ruraux [Joubaire et al. 2024], l’inadéquation de l’offre d’emploi et des formations suivies complexifie l’accès à l’emploi, motivant les départs des jeunes qualifiés.
44Comme les travaux de terrain l’illustrent, le phénomène d’immobilité des jeunes adultes au sein des territoires ruraux lorrains concerne davantage les hommes, et les professions d’ouvriers et d’employés [Coquard, 2019]. La mobilité interrégionale des jeunes originaires de Lorraine est quant à elle à la fois vectrice d’insertion professionnelle et d’accès aux emplois-cadres, mais aussi de difficultés d’insertion professionnelle. L’appartenance au réseau local au sein des territoires globalement peu attractifs semble ainsi être un facteur important dans le parcours professionnel, favorisant l’insertion des ouvriers et employés et pouvant servir de refuge dans les périodes de difficulté professionnelle et de non-emploi.
45Une des limites des analyses est le manque des variables individuelles concernant l’inactivité, le chômage et les périodes de formation qui permettraient de préciser le statut d’activité lors des périodes non salariées. Une autre limite concerne la faible taille de l’échantillon d’étude pour certaines trajectoires minoritaires, telles que les retours en Lorraine. Dans l’avenir, réitérer cette recherche sur une période plus étendue pourrait permettre de préciser davantage ces trajectoires de vie et leur déterminant.
46D’autres phénomènes influent sur les mobilités. Les mobilités sont aussi motivées par l’achat d’un bien immobilier, la proximité des aménités et des raisons liées au bien-être et à la santé [Bernard and Kalemba, 2022]. Le rôle du logement et de l’accès à la propriété dans les trajectoires résidentielles, professionnelles et familiales pourrait apporter un éclairage supplémentaire sur les dynamiques locales complexes dans le prolongement de ce travail. De plus, et de manière importante, les dynamiques transfrontalières sont en constante progression dans cette région, augmentant le taux de travail transfrontalier des jeunes adultes locaux et attirant de nouveaux travailleurs transfrontaliers. Les données disponibles issues du panel tous salariés, utilisées ici limitent les analyses des trajectoires d’emploi aux salariés en France. Dans la suite de ce travail, une analyse des emplois transfrontaliers devrait permettre de compléter notre compréhension des dynamiques intra et inter-régionales, à partir de l’analyse conjointe des trajectoires résidentielles, professionnelles et familiales des jeunes lorrains non-transfrontaliers telle qu’elle est menée ici. La prise en compte à la fois de la complexité des trajectoires résidentielles, des spécificités du secteur de l’emploi local (transfrontalier, taux de chômage), et de l’aménagement territorial (pression foncière, saturation du logement, offre de transports, offre universitaire) devrait amener à une compréhension plus complète des trajectoires de vie.