1La dénomination « personnes âgées » tend à uniformiser les expériences de la vieillesse, réduisant l’identité de la personne à son âge avancé. Or, ces expériences découlent de trajectoires plurielles. Les expériences de la vieillesse, façonnées par l’environnement des personnes âgées [Wahl, Gerstorf, 2020], dépendent ainsi du contexte résidentiel habité. Les espaces périurbains sont marqués par un taux de vieillissement et une gérontocroissance importante, correspondant au vieillissement sur place d’une population de jeunes actifs et actives installé·es en périphérie des villes à partir des années 1960-1970, par ondes de peuplement successives [Ghékière, 2006].
2Dans les espaces périurbains peu denses, conçus par et pour la voiture, les commerces et services peuvent être éloignés des lieux de résidence et faiblement desservis par les transports publics. L’avancée en âge est liée à une plus forte propension à rencontrer des difficultés pour conduire et marcher. La perte d’accès à une mobilité automobile, souvent associée à une perte d’accessibilité plus générale bouleverse alors les possibilités de vieillir sur place. L’intérêt de comprendre l’imbrication de l’ancrage, des mobilités résidentielles avec les conditions de mobilités quotidiennes à la vieillesse, mis en avant dans la littérature [Guibard, 2023] est ainsi renouvelé dans le cas de l’expérience de la vieillesse. Si la majorité des personnes souhaite rester dans le logement qu’elles habitent depuis de nombreuses décennies, d’autres déménagent à la vieillesse. Ces relocalisations peuvent être, dans certains cas, anticipées et choisies, mais également contraintes. [Nowik, Bringé, 2016].
3La trajectoire mobilitaire [Cailly, Huyghe, et al., 2020] permet d’appréhender conjointement les mobilités résidentielles et quotidiennes. Cette notion apparaît particulièrement intéressante pour analyser la manière dont les difficultés à se déplacer avec l’avancée en âge influencent la trajectoire résidentielle, d’une part ; et d’autre part, comment la trajectoire résidentielle antérieure façonne les pratiques de mobilités quotidiennes des personnes âgées. Cet article s’inscrit donc dans cette compréhension de la trajectoire mobilitaire à une époque spécifique de la vie : celle de la vieillesse, pour en comprendre les bifurcations, les adaptations ou les projets (de mobilités résidentielles et quotidiennes) mis en œuvre par les personnes âgées.
4Par ailleurs, des expériences différenciées de la vieillesse sont mises en lumière par des approches en sociologie féministe française, ou en gérontologies féministes dans un contexte canadien [Charpentier, Quéniart, 2001 ; Legrand, Voléry, 2012]. Le genre joue un rôle important dans les choix résidentiels [Bigo, 2017] mais aussi sur les pratiques de mobilités quotidiennes à la vieillesse [Rosenbloom, 2006]. Il semble ainsi pertinent de prendre en compte les rapports sociaux de sexe dans l’analyse conjointe des mobilités quotidiennes et résidentielles.
5L’objectif de cet article est de mieux comprendre, comment s’articulent les mobilités quotidiennes et résidentielles des femmes et des hommes qui vieillissent dans le périurbain peu dense. Trois angles d’analyse sont formulés :
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Comment l’ancienneté résidentielle et les contextes urbains habités antérieurement influencent-ils les pratiques de mobilités quotidiennes à la vieillesse ?
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Dans quelle mesure l’évolution des mobilités quotidiennes et la perte d’accessibilité en vieillissant façonne-t-elle les choix et les projets de (non) mobilité résidentielle ?
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Comment le genre influence-t-il les pratiques de mobilité quotidienne et les préférences résidentielles à la vieillesse ?
6En vieillissant, les mobilités quotidiennes évoluent. D’un côté, l’avancée en âge peut être accompagnée de difficultés nouvelles pour se déplacer, marcher, tenir en équilibre et notamment conduire. D’un autre côté, le vieillissement peut être analysé comme une reconfiguration des activités investies [Barthe, Clément, et al., 2015], et une recomposition spatiale et temporelle des sorties. La littérature met en avant un resserrement de l’espace fréquenté autour du domicile avec l’avancée en âge dans les espaces ruraux [Mallon, 2010] et périurbains [Berger et al., 2010]. Toutefois, l’évolution des pratiques ne peut être résumée à un rétrécissement de l’espace fréquenté. En effet, certaines personnes peuvent se retrouver contraintes de se déplacer plus loin lorsque les distances à parcourir pour rejoindre le commerce le plus proche augmentent. Dans le périurbain peu dense, la voiture demeure le mode de déplacement majoritaire chez les personnes âgées [Morel-Brochet, Rougé, 2017]. Lorsque des troubles moteurs, ou la perte d’équilibre rendent la marche difficile, la voiture représente un support qui permet de maintenir une mobilité physique. La dépendance à l’automobile, à la fois inhérente aux espaces périurbains, mais aussi aux conditions physiques, est accentuée en vieillissant [Lord, Luxembourg, 2007]. Le fait de ne pas conduire est particulièrement discriminant dans les possibilités de se mouvoir [Mollenkopf, Hieber et al., 2017]. Or l’accès à la conduite automobile est fortement structuré par le genre et la génération [. Les personnes nées avant 1945 ont accédé plus tardivement à la conduite, tandis que la généralisation de l’automobile à partir de la seconde moitié du XXe siècle s’est opérée principalement au sein de la population masculine [Roux, 2012]. Puis, des écarts d’usage significatifs persistent, les femmes adoptant plus fréquemment le rôle de conductrice secondaires [Demoli, 2014]. Par ailleurs, la littérature met en lumière des processus différenciés de régulation et de renoncement à la conduite automobile entre les femmes et les hommes. Les femmes limitent davantage leurs déplacements avec l’avancée en âge et cessent de conduire plus précocement que les hommes [Lafont et al., 2016]. Ces derniers sont plus nombreux à maintenir la conduite tout en déclarant des incapacités [Marie Dit Asse et al., 2014]. Les inégalités d’accès à la mobilité selon le genre mises en évidence dans la littérature [Rosenbloom, 2006] seraient renforcées dans les espaces périurbains [Rougé, 2018], notamment lorsque les femmes renoncent à conduire.
7Les travaux sur les mobilités résidentielles dans la vieillesse soulignent une plus grande stabilité par rapport aux autres classes d’âge [Caradec, 2010]. La littérature distingue deux périodes plus propices aux déménagements après 60 ans. Une première phase de déménagement, ou de mobilité de retraite [Bigo, 2017] est identifiée, autour de 60 ans. Elle correspondrait alors à une « mobilité de confort » de jeunes retraité.es [Driant, 2007] souhaitant changer de cadre de vie, en s’affranchissant des contraintes spatiales de la vie professionnelle. Puis, une seconde phase de mobilités plus tardives [Bigo, 2017] est mise en avant. Cet article s’intéresse plus précisément à ces mobilités en milieu de retraite, qui correspondraient davantage à une réponse aux évolutions des conditions de vie en vieillissant, ou à la suite d’événements biographiques « déclencheurs » [Authier et al., 2010]. Ces mobilités d’ajustement permettraient alors d’adapter son lieu de résidence afin de se « protéger des effets du vieillissement » [Nowik, Thalineau, 2010].
8Dans une logique de mobilité de proximité après 70 ans, les personnes chercheraient à améliorer ou maintenir leurs conditions d’existence par une mobilité résidentielle à une faible distance de l’ancien logement [Christel, 2006]. Ces relocalisations résidentielles à un âge avancé peuvent être motivées par la recherche d’un logement plus adapté ; en réponse à des logiques familiales ; ou encore par la volonté de se rapprocher des commerces et services [Bonvalet, Clément, 2019 ; Bigo, 2017 ; Pinel et al., 2024]. À ce titre, les centralités locales pourvues en équipements, commerces et services de santé deviennent attractives, à l’instar des bourgs ruraux [Paumelle, 2024].
9Depuis plusieurs décennies, la littérature souligne des aspirations différentes chez les hommes et les femmes en termes de contexte urbain de résidence et de mode d’habitation [Ined, 2019]. Des travaux sur les migrations de retraite des Parisien.es dans les années 1980 soulignaient déjà des discours différents entre les femmes et les hommes [Cribier, Kych, 1992]. D’un côté, les hommes énonçaient leur volonté de changer de conditions de logement, souvent en appartement, et de s’affranchir d’un mode de vie parisien. De leur côté, les femmes restant à Paris semblaient plus attachées à la ville. Par ailleurs, les trajectoires résidentielles sont façonnées par des rapports sociaux de sexe [Bigo, 2017 ; Mallon, 2013], et ce, tout au long de la vie. Les femmes mariées sont plus nombreuses à rejoindre puis suivre leurs maris suivant les contraintes de leur carrière professionnelle [Vignal, 2006]. L’asymétrie du rôle joué par les femmes et les hommes dans les choix résidentiels est particulièrement importante dans les cas de décalage de statut professionnel entre les époux [Ogg et al., 2012], liée à un déséquilibre dans la prise en charge du travail domestique [Rerat et al., 2014]. Sandra Rhodes Thomann [2009] identifie des « logique d’hommes » dans la prise de décision de s’installer dans une commune périurbaine chez les femmes plus âgées de son enquête, pionnières de la périurbanisation. Chez ces dernières, quitter la ville pour s’installer à la campagne peut être liée à une perte d’autonomie et un isolement plus fort. Ces précédents travaux soulignent que ces rapports de genre déséquilibrés pourraient sont bousculés par les générations plus jeunes avec la généralisation de la participation des femmes sur le marché de l’emploi.
10Avec l’avancée en âge, mobilités quotidiennes et résidentielles semblent particulièrement intriquées. Leur analyse croisée permet d’un côté de mieux comprendre les pratiques de mobilités adoptées à la vieillesse au regard du parcours résidentiel. La notion de trajectoire mobilitaire [Cailly, Huyghe, et al., 2020], proposant une compréhension conjointe des mobilités résidentielles et quotidiennes tout au long du parcours de vie, suggère ainsi que les changements de comportement de déplacements quotidiens sont influencés par les différents environnements habités. Les personnes aujourd’hui âgées ont été socialisées à la mobilité [Authier, Belton Chevallier et al., 2022] de manières différentes, et ont acquis des compétences particulières en termes de mobilité [Kaufmann, 2005], dépendantes des contextes résidentiels et sociaux.
11Ces enseignements suggèrent que les pratiques de mobilités des personnes vieillissant en espace périurbain sont façonnées par leur parcours résidentiels (hypothèse 1). D’un autre côté, nous nous intéressons à la « relation réciproque entre les deux trajectoires » [Cailly, Huygue, et al., 2020] soulignant l’importance des conditions de mobilités quotidiennes dans les choix et les stratégies d’(im)mobilité résidentielle. Dans cette perspective, nous considérons la vieillesse comme une étape spécifique du parcours de vie, au cours de laquelle cette dynamique s’exprime de manière particulièrement marquée (hypothèse 2). Les aspirations à vieillir sur place ou à déménager peuvent être guidées au regard des capacités à se déplacer et/ou des aspirations à une certaine manière de se déplacer quotidiennement. Il convient également de souligner que, tant le vieillissement sur place que la localisation résidentielle peuvent relever d’un choix volontaire ou d’une contrainte. En ce sens, les personnes ne disposent pas toutes des mêmes ressources quant à la possibilité d’adopter une mobilité choisie dans un environnement résidentiel apprécié. Les inégalités économiques et sociales, les inégalités d’accès à la mobilité, les déséquilibres de pouvoir au sein des couples, dépendants de la génération, peuvent ainsi davantage contraindre les femmes âgées à rester sur place (ou déménager) contre leur volonté (hypothèse 3).
12L’article se fonde sur des données empiriques issues d’une enquête qualitative menée de 2020 à 2022 auprès de personnes âgées de 66 à 91 ans résidant sur deux territoires d’études : les espaces peu denses des aires d’attraction des villes de Limoges et Dijon. Le choix du terrain d’étude s’est porté sur des territoires polarisés par une ville intermédiaire afin de mieux comprendre l’effet de cette polarité sur les déplacements quotidiens, et les possibles re-placements résidentiels à la vieillesse. Dijon, capitale du réseau français « Villes Amies des Aînés », avait initialement été retenue afin d’analyser les dispositifs mis en œuvre dans ce cadre, au regard de la mobilité des personnes âgées résidant en périphérie. Cette piste de recherche n’a finalement pas été approfondie dans cet article. L’intérêt porté à l’aire de Limoges s’explique par sa structure démographique, représentative des dynamiques de peuplement observées en périphérie des villes. Celle-ci se caractérise par des couronnes périurbaines vieillissantes, illustrant les différentes ondes de peuplement successives.
13Les communes de résidences des personnes rencontrées représentent une diversité de densité urbaine, d’offre commerciale (présence de commerces, d’épicerie associative, tournée de marchand-es ambulant-es) de service de transport (réseau de bus, car ou train régional, transport à la demande) et de proximité à la ville centre. La présence ou absence de ces commerces et services façonnent les pratiques de mobilité quotidienne et les possibilités de vieillir sur place. Sur chacun des deux terrains d’études, les enquêté.es ont été contacté.es par le biais d’associations locales où elles étaient adhérentes (club de 3e âge, foyer rural, Amap, épicerie associative), et de municipalités ayant relayé les informations concernant l’enquête aux résident.es âgées de plus de 70 ans. Le panel s’est complété par effet « boule de neige », les personnes interrogées recommandant l’entretien à leurs proches. Cette méthode de recrutement comporte un biais d’analyse important dans la mesure où peu de personnes rencontrées étaient isolées, en dehors de réseaux de sociabilités et de solidarités.
- 1 Les achats représentent le premier motif de déplacement pour les personnes plus âgées. De plus, pou (...)
14Une cinquantaine d’entretiens semi-directifs ont été conduits auprès de 70 personnes âgées. Quinze couples ont été entendu conjointement. Deux autres entretiens ont été réalisés de manière croisée avec deux amies, ayant préférées être ensemble pour se donner plus de confiance. Les résultats présentés ici sont issus d’une recherche menée dans un cadre plus large sur les pratiques d’approvisionnement et leurs évolutions avec l’avancée en âge. Une partie du guide d’entretien était consacrée à l’approche biographique ainsi qu’à la trajectoire résidentielle. Toutefois, les personnes rencontrées n’étaient pas systématiquement interrogées sur l’ensemble de leurs pratiques de mobilités quotidiennes à chaque étape de leur vie et pour tous les lieux de résidence habités. Par ailleurs, les personnes étaient invitées à raconter leurs déplacements quotidiens et leurs pratiques d’approvisionnement. Si pour chaque entretien nous avons une compréhension générale des mobilités quotidiennes des enquêté.es, les observations et les verbatims présentés dans cet article se fondent principalement sur cette mobilité pour s’approvisionner1. Les entretiens, durant entre 45 minutes et 2 heures, ont été enregistrés, puis retranscrits, en partie à la main et en partie avec le logiciel TRINT. Ces retranscriptions ont été analysées de manière thématique, permettant une lecture croisée de l’ensemble des entretiens.
15Les personnes rencontrées vivent toutes « chez elles », dans leur domicile, et si certaines peuvent avoir besoin d’aide ponctuelle pour des activités particulières, aucune ne bénéficie de soins médicaux permanents à domicile. La grande majorité se déplace en voiture, en tant que conductrice ou passagère. Dix femmes et un homme ne disposent pas du permis de conduire et huit femmes et un homme ont renoncé à conduire (Figure 1). Les caractéristiques de chaque personne rencontrée sont synthétisées dans un tableau en annexe.
Tableau 1 : Caractéristiques des personnes rencontrées
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Femmes
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Hommes
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Nombre d’enquêté·es
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44
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26
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Catégorie socioprofessionnelle
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Agriculteur et agricultrice
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3
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4
|
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Artisan·e
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2
|
0
|
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Profession intermédiaire
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13
|
5
|
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Cadre
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4
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6
|
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Ouvrier et ouvrière
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4
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4
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Employé·e
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12
|
6
|
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Sans activité professionnelle, non retraité·e
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6
|
1
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Statut marital
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Célibataire
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3
|
1
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Veuf et veuve
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10
|
3
|
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Marié·e
|
29
|
18
|
|
Divorcé·e
|
2
|
4
|
|
Situation de conduite automobile
|
|
|
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Absence de permis de conduire
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10
|
1
|
|
A renoncé à conduire
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8
|
1
|
|
Conduit régulièrement
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26
|
24
|
|
Génération
|
|
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1929 - 1939
|
9
|
5
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1940 - 1944
|
13
|
6
|
|
1945 - 1949
|
16
|
19
|
|
1950 - 1955
|
8
|
4
|
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Ancienneté résidentielle
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|
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Natifs et natives
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11
|
6
|
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Périurbain.es âgées
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25
|
11
|
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Migrant.es de retraite
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8
|
7
|
|
En cours de déménagement
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2
|
|
16Les parcours résidentiels de la majorité des personnes rencontrées sont marqués par un fort ancrage local, à la commune ou au département. Avec une ancienneté résidentielle moyenne d’une quarantaine d’années, les personnes rencontrées présentent toutefois des profils variés. Parmi les 70 personnes rencontrées, une majorité (43) est née au sein du même département que celui de leur résidence actuelle. Nombreuses sont celles à avoir déménagé à proximité de leur commune de naissance à leur mariage, ou lorsqu’elles sont devenues propriétaires de leur résidence principale. Dix-sept personnes sont nées au sein de la commune ou d’une commune voisine où elles résident toujours au moment de l’entretien, parfois dans la même maison familiale. Parmi ces dix-sept personnes, deux ont repris l’exploitation agricole héritée de leurs parents. Elles et ils correspondent alors aux profils des natifs et natives d’un rural périurbanisé, ayant été « rattrapé[e]s par l’urbanisation du territoire rural dans lequel [elles] ont vécu leur enfance » [Jousseaume, Bailleul, et al., 2017]. Nous retrouvons également les premières générations de périurbain.es [Aragau, 2019], majoritairement des couples, s’étant installés avant, ou à la naissance de leur premier enfant et n’ayant pas déménagé depuis. Ils et elles ont souvent occupé un emploi dans le pôle limougeaud ou dijonnais. Puis, 15 personnes ont emménagé dans leur résidence actuelle au moment de la retraite. Ces dernières sont nombreuses à avoir travaillé et vécu à Limoges ou Dijon, mais d’autres ont également habité en métropole parisienne ou à l’étranger durant leur vie active. Dans ces situations, la commune d’installation était presque toujours connue et fréquentée avant le déménagement, constituant dans certains cas un emménagement définitif dans la résidence secondaire et/ou la maison familiale héritée.
17L’analyse proposée distingue trois profils résidentiels principaux : les natifs et natives, les premières générations de périurbain.es vieillisant.es et les migrants et migrantes de retraite. Deux femmes racontent leur projet de déménagement en cours, elles sont « dans les cartons ». Nous reviendrons sur le cas de ces deux femmes pour lesquelles la mobilité résidentielle répond à des logiques différentes.
18Les natifs et natives, de milieu social plus modeste dans mon enquête, se composent majoritairement d’ancien.nes agriculteur.rices, employé.es et femmes au foyer. Ils et elles s’appuient sur leur ancrage et leur connaissance du territoire pour se déplacer. Ils et elles revendiquent un « mode de vie rural » pour qualifier leurs activités et déplacements, centrés autour d’un territoire local, et ce, indépendamment de leur milieu social et de la génération. M. Laborie (ancien cadre, né en 1949) se distingue ainsi « des gens qui sont venus s'installer, ces péri-urbains ils n'ont pas la mentalité paysanne, que nous, les gens du village, avons ». Il illustre son idée en mettant en avant que cultiver un jardin et élever des poules chez soi, constituent une « façon de vivre des originaires du pays » qu’il oppose à des déplacements vers les grandes surfaces des périphéries de la ville. Chez les mères, nombreuses sont celles qui ont arrêté leurs activités professionnelles, cessant ainsi tous déplacements à destination d’un lieu d’emploi. Les femmes natives sont surreprésentées parmi les personnes ne disposant pas du permis de conduire. Ces femmes ont ainsi tiré profit des ressources locales (réseau de connaissance et commerces locaux) pour construire leur mobilité principalement au service du travail domestique.
- 2 Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne
19Les périurbain.es vieillissant.es se caractérisent par une pluralité de milieux sociaux, représentés par d’ancien.nes cadres, employé.es, ou femmes au foyer, majoritairement né.es après 1945. Installée.es au début de leur vie active en périphérie de la ville, dans les années 1960 puis 1970, ils et elles se sont progressivement ancré·es, transformant leurs mobilités quotidiennes avec l’avancée en âge. Les habitudes construites durant la période d’activité professionnelle, ainsi que l’attachement aux centralités, notamment situées à proximité de l’ancien lieu d’emploi, tendent à se maintenir après le passage à la retraite. Néanmoins, l’ensemble des périurbain·es âgé·es rencontré·es, évoque leur volonté de recentrer leurs déplacements. Inscrit.es dans différents réseaux locaux et associations : de parent.es d’élèves par la scolarité des enfants, sportives, culturelles, ou environnementales, ils et elles ont forgé de nouveaux liens d’interconnaissances. Ces liens orientent ainsi les lieux fréquentés, notamment pour les achats. Mme Archer (ancienne femme au foyer, née en 1947) s’est installée dans un bourg en périphérie dijonnaise en 1980, un choix alors guidé par les contraintes professionnelles de son époux, ancien cadre. Elle a travaillé en tant que femme au foyer et s’est investie dans l’association du foyer rural. Elle y rencontre alors ses amies d’aujourd’hui avec qui elle s’occupe, en tant que bénévole, de l’AMAP2 de la commune. L’inscription dans le tissu associatif facilite également l’organisation à plusieurs pour se déplacer ensemble. M. Blanco (né en 1951, ancien ouvrier), installé dans une commune de l’aire dijonnaise, dépourvue de commerce, conduit trois amies chaque semaine au supermarché. Ce « convoi du mardi matin » permet ainsi à trois femmes ne conduisant pas de se rendre dans le bourg voisin, afin qu’elles y effectuent leurs courses et démarches. Pour d’autres encore, emménager en espace peu dense fut un projet motivé par la volonté de se rapprocher des lieux de productions alimentaires. C’est ce qu’explique Mme Curiel (née en 1949, d’ancienne profession intermédiaire), qui se définit comme « écolo » et « libertaire », lorsqu’en 1978, elle et son mari décident de s’installer dans une commune très peu dense à 30 km de Dijon, dépourvue de commerce et de service de transport. Leur projet initial de mobilité résidentielle en tant que jeunes parents était alors guidé par la recherche d’une mobilité pour s’approvisionner particulière, souhaitant limiter les distances à la fois physiques, mais également les intermédiaires, entre la production des produits et leur consommation. Ces babyboumeur.ses, faisant partie des premières générations périurbaines, se sont progressivement « enraciné.es » (Thomann, 2009), exprimant, pour une majorité, leur volonté de vieillir sur place. Mme Papineau (née en 1948, ancienne employée) semble décidée : « Alors, déménager, non ! Quand on est installé, qu’on a des amis, nos relations. […] On faisait partie de l’amicale du quartier quand on est arrivé là, donc on a connu des gens. Donc on peut rencontrer des gens qu’on connait. Mais ! Euf… Non déménager, non ! On a trop investi, on a trop changé de choses dans la maison. J’irais même pas en appartement ».
20La quinzaine de personnes s’étant installée en périphérie de Limoges et Dijon après la retraite comprend d’ancien.es employé.es, ouvriers, avec une légère sur-représentation des ancien.nes cadres et professions intermédiaires par rapport aux deux autres profils. Leur choix d’une relocalisation résidentielle repose principalement sur une volonté de s’éloigner de la ville, s’affranchissant des anciennes contraintes spatiales liées à l’emploi. Ces migrant.es de retraite accordent une importance au cadre de vie et aux services proposés, notamment de mobilité. Mme Rigaud (née en 1944, ancienne cadre) s’est installée définitivement dans sa résidence secondaire dans une commune très peu dense au moment de sa retraite. Elle a choisi son cadre de vie et ne souhaite pas le changer « Je me plais énormément ici, c’est calme, c’est tranquille. Y’a un bon voisinage. On profite des saisons. Y’a une faune extraordinaire. ». Ces mobilités résidentielles « de retraite » [Bigo, 2017] permettent une forme d’affirmation de soi [Gallou, 2019] à laquelle les personnes plus âgées ne souhaitent pas renoncer. Pour certaines femmes ayant jusqu’alors vécu en milieu urbain dense, le choix de la commune de résidence s’oriente de manière à pouvoir prolonger les pratiques de mobilité antérieures, qui reposaient sur un usage exclusif de la marche et des transport collectif. C’est le cas de Mme Palud (ancienne employée, née en 1934) qui a travaillé et résidé à Paris durant plus de 40 ans. Originaire du nord du département, elle indique n’avoir pas souhaité s’installer dans sa commune de naissance après sa retraite, lui préférant une commune desservie par le réseau de bus de l’agglomération, car elle ne dispose pas du permis de conduire « à Paris, vous avez des transports en commun, tout ce qu'il vous faut au pied de l'immeuble. Alors j'ai dit ce n'est pas la peine que je passe le permis. Mais je n'envisageais pas à l'époque de venir habiter en campagne. Il faut dire le mot. ». Enfin, dans le cas de Madame Blattner (née en 1940, ancienne ouvrière), la relocalisation résidentielle ne procède pas d’un choix fondé sur le cadre de vie, mais d’un rapprochement géographique avec sa fille, afin de pouvoir participer à la prise en charge de ses petits-enfants.
21Avec l’avancée en âge, les personnes relatent une perte d’accessibilité aux lieux, commerces, services ou activités. Dans le discours des natifs et natives, les difficultés d’accès aux aménités sont moins dues au vieillissement qu’à l’éloignement d’une offre commerciale et de services autrefois présente. Ayant toujours vécu au sein de la même commune, ils et elles évoquent leurs souvenirs d’enfance pour faire état de leur connaissance du territoire et de ses transformations. Ils et elles racontent les fermetures successives des cafés, boucheries ou épiceries autrefois présents sur la commune ou la perte d’envergure des foires agricoles en parallèle d’un bouleversement des mobilités. Ces natif.ves constatent l’effritement des ressources locales accessible à pied. Madame Blardone (ancienne femme au foyer, née en 1938) lorsqu’elle était jeune se déplaçait principalement à pied au sein de sa commune, située à 30 km de Dijon : « il y [avait] tout ». Elle déclare ne pas avoir eu besoin de passer le permis de conduire, seul son époux conduisait. Le jour de l’entretien, elle est veuve et le dernier commerce de la commune a fermé, et les services publics et le supermarché le plus proche se trouvent à 6km. À l’instar de M. Simard [Simard, 2021] dans un contexte canadien, nos observations mettent en lumière des difficultés nouvelles à se maintenir sur place au regard de l’effritement de l’offre commerciale et de l’éloignement des services dans les espaces peu denses. Ces discours sur l’effritement de l’offre se retrouvent également chez les natif.ves des bourgs pourvus en commerces et services. Chez les personnes nées dans les années 1930, leur ancienneté résidentielle leur permet de retracer une évolution de leur lieu de résidence sur 8 ou 9 décennies. Elles évoquent leur perte d’accessibilité non seulement à travers une disparition mais aussi à travers la transformation de la nature de l’offre. M. Nebout (ancien ouvrier, né en 1933) réside dans un bourg périurbain de Limoges depuis sa naissance. Il retrace l’évolution de sa commune « Ben c'est-à-dire, qu'il y a beaucoup de petits commerces qui ont disparu. C'est Super U qui a tout avalé. Les boucheries, il y en a plus parce qu'elles travaillaient pas. ». Les natif.es né.es avant 1945 font le récit d’une dépendance nouvelle à l’automobile, comparant les pratiques actuelles à celles adoptées dans leur jeunesse.
22Les périurbain.es des espaces peu denses lisent leur perte d’accessibilité à travers cette dépendance accrue à l’automobile en vieillissant. Majoritairement né.es après 1945, cette génération de baby-boumeur.ses se caractérise par un fort attachement et une forte dépendance à l’automobile [Pélata et al., 2025]. La nécessité de prendre la voiture pour réaliser l’ensemble de ses déplacements est remise en question chez les femmes vieillissantes ayant fait le choix de s’installer en périphérie urbaine dans des espaces éloignées des aménités, sans services de transport public. Les propos de Mme Curiel (ancienne profession intermédiaire, née en 1949) illustrent bien cette idée : « On ne se rend pas forcément compte à 30 ans, quand on s'installe dans un petit bled comme ça, quand on commence à dépasser les 70 ans, on se dit : est-ce que je vais rester ? Moi à mon avis, pas sûr. Parce que ça risque de... tant qu'on est en bonne santé, qu'on conduit ça va, mais de toute façon, il arrive un moment où.... Et les transports, c'est trop compliqué. » Sur le terrain d’étude, le poids de cette dépendance à la voiture se retrouve en grande majorité chez les femmes. En effet, les 11 personnes rencontrées ne disposant pas du permis de conduire sont toutes des femmes, dont 7 sont nées avant 1940, ayant exercé un travail d’ouvrière ou de femmes au foyer. De plus, neuf femmes ont renoncé à conduire avec l’âge, ce qui est le cas pour deux hommes. Indépendamment de la génération ou de la catégorie socio-professionnelle les femmes semblent plus préoccupées par un futur où elles ne conduiront plus.
23En revanche, chez celles et ceux ayant emménagé au début de leur vie active dans un bourg périurbain proposant des aménités accessibles en marchant, l’avancée en âge consolide leur choix résidentiel antérieur. « Et donc je suis arrivée en catastrophe à [nom du bourg], qui n'était certainement pas l'endroit où j'aurais pensé finir mes jours. Il n'en était pas question, puisqu'avec mon mari, on avait... Mon mari était de Charente-Maritime, donc on serait certainement reparti vers la mer plutôt. Mais l'aventure a fait que je suis restée ici. Et puis maintenant, je me dis que finalement, j'y suis bien. Voilà, j'ai tout ce qu'il faut à portée de main, à portée de pieds. […] On a plusieurs boulangeries, on a un dentiste, on a toubibs, on a les kinés. On a vraiment tout ce qu'il faut pour sortir. » rapporte Mme Arcis (ancienne institutrice, née en 1941).
24La majorité des personnes rencontrées expriment leur volonté de vieillir « chez elles ». Les mobilités quotidiennes deviennent alors une variable d’ajustement pour pouvoir se maintenir sur place en vieillissant. Diverses stratégies sont adoptées par les personnes vieillissantes, pour adapter leurs déplacements à leurs conditions d’existence, aux difficultés à conduire, aux troubles pour marcher ou à une plus grande fatigue. Ces ajustements et stratégies employées prennent des formes diverses selon le profil résidentiel, mais également le genre, la génération mais aussi les caractéristiques spatiales du lieu de résidence.
25L’ancrage, la connaissance du territoire ainsi que l’entourage sont un support à la mobilité. Parmi les 17 natifs et natives, 15 résident à proximité géographique de leur famille. Ils et elles s’inscrivent en grande majorité dans un type de famille cohabitante, semi-cohabitante ou famille-entourage local [Pinel et al., 2024]. Les enfants, le gendre et les belles-filles sont souvent mentionné.es comme pouvant être sollicité.es pour accompagner, conduire, ou à qui il serait possible de déléguer certains déplacements « j'aurais la fille qui pourrait venir. C'est vrai, elle pourrait venir nous faire nos courses » expose Mme Blaque (ancienne employée, née en 1948). Ces ajustements reposant sur les ressources familiales s’apparentent à ceux observés dans les espaces ruraux [Mallon, 2010, Mesnard et al., 2024]. Dans le cas des périurbain.es vieillissant.es, deux tiers peuvent s’appuyer sur leur famille à proximité géographique dans leur mobilité quotidienne, notamment les personnes plus jeunes. L’entourage amical, forgé tout au long de leur vie active et de leur retraite apparait comme le support principal de la mobilité des personnes rencontrant des difficultés à conduire et est évoqué comme une ressource pour toutes celles qui envisagent leur futur vieillissement sur place. En revanche, le type de famille atténuée dispersée et les ménages isolés familialement [Pinel et al.] sont majoritaires pour les migrant.es de retraite. Ces dernier.ères font davantage appel à leur voisinage, à l’instar de Mme Rigaud. Souffrant de fortes douleurs à la cheville, elle a changé ses pratiques afin d’éviter des déplacements trop contraignants à pied et en voiture. Devant parcourir 6 km pour se rendre dans le supermarché du bourg le plus proche, elle a renoncé à certaines sorties et sollicite sa voisine à qui elle demande « de petites courses ».
26La dépendance à une tierce personne conduit souvent à des renoncement, illustrant des comportements d’autocensure des personnes vieillissantes qui limitent leur mobilité pour s’adapter aux contraintes des conducteur.rices et accompagnant.es. L’autocensure concerne tant la fréquence des déplacements que la diversité des lieux fréquentés. Mme Blardone (ancienne femme au foyer puis employée, née en 1938) l’explique en ces mots : « Parce que j'estime que du fait qu'on m'emmène, je demande pas à... Je prends mon pain au Super U, je ne demande pas d'aller chercher le pain à la boulangerie de Sombernon. Faut être logique. Quand ma belle-fille m'emmène, ça ce matin, elle m'a dit : 9h, 9 h 15 - d’accord ! Bah, c'était pile. ». Les personnes pour qui la mobilité repose sur l’aide de leur entourage développent le sentiment qu’il serait inapproprié de se plaindre de leur situation. Les propos, tels que « je ne peux pas me plaindre » - « je ne suis pas à plaindre » - « il y a pire que moi », suggèrent que la révision à la baisse des sorties est une contrepartie acceptable pour pouvoir rester chez soi.
27Lorsque sortir de chez soi devient une épreuve, certains déplacements peuvent être délégués, directement aux commerçant.es ou à des services de livraison. « Bon j'ai le pédicure qui vient. J'ai la coiffeuse qui vient, j'ai le médecin qui vient, j'ai la nutritionniste qui vient. Bon ben tu paies un déplacement et puis on vient chez toi. Puis c'est tout » raconte Mme Blardone (anciennement au foyer, née en 1938). Sur les communes desservies par des tournées de marchand.es ambulant.es, les personnes envisagent plus sereinement leur vieillissement sur place, évoquée comme une solution pour un futur dans lequel elles ne conduiront plus. Les commandes en ligne et la livraison à domicile sont également envisagées par les personnes rencontrées comme un support potentiel au maintien à domicile. « Quand on ne pourra plus se déplacer, oui, on se fera livrer », nous informe M. Blampey (ancien cadre, né en 1943). Cette solution est déjà mise en œuvre par Mme Rigaux (ancienne cadre, née en 1944) qui s’est équipée d’une tablette numérique afin de faire ses achats en ligne auprès du supermarché du bourg voisin. Or, les pratiques d’achats en ligne s’observent surtout chez les ancien.es cadres, les personnes de profession intermédiaire ainsi que les personnes nées après 1945 ayant été familiarisées aux outils numériques lors de leurs activités professionnelles. De plus, elles concernent surtout des produits très spécifique, seule une dizaine de personnes commandent en ligne des produits du quotidien, notamment alimentaire. Enfin, si ces services à domicile permettent de prolonger le maintien chez soi, ils assignent les personnes vieillissantes à leur domicile, réduisant drastiquement leurs sorties hebdomadaires.
28L’absence d’offre commerciale et de services locaux, mais également l’éloignement géographique du réseau familial, l’isolement social, les difficultés à faire usage des outils numériques, liés au profil résidentiel, au genre, à la génération et à la catégorie socioprofessionnelle, contraignent fortement les mobilités quotidiennes. Néanmoins, la volonté de se maintenir « chez soi » semble dépasser ces contraintes, même chez les personnes pour qui elles s’exercent plus fortement. C’est le cas de tout.es les natif.ves souhaitant vieillir où ils et elles ont toujours vécu. Dans ces situations de non-mobilité résidentielle choisie [Caradec, 2010], les personnes sont prêtes à renoncer à de nombreux déplacements quotidiens.
29Pour une dizaine de personnes rencontrées, s’ajuster, renoncer à certains déplacements n’est pas une situation à laquelle elles aspirent. Des projets de relocalisation sont énoncés au regard des contraintes qui pèsent sur leurs mobilités quotidiennes. Ils sont formulés par des périurbaines vieillissantes et des migrantes de retraites, quasi exclusivement des femmes de différentes générations et catégories sociales.
30Les projets de relocalisation sont formulés par les résident.es des communes périurbaines dépourvues de commerces et services. La dépendance accrue à l’automobile est dans les discours, particulièrement liée à la volonté de déménager. Cette idée est exprimée par plusieurs périurbaines âgées, face à l’apparition de premières difficultés pour conduire, ou par anticipation : ils et elles souhaitent vieillir sur place « jusqu’au jour où » ils et elles ne pourront plus conduire. Mme Curiel (ancienne profession intermédiaire, née en 1949) poursuit sa réflexion sur ses projets résidentiels « D'ailleurs, je pense que l'on ne va pas pouvoir rester là, [mon mari] étant de moins en moins mobile. […] Donc, je pense qu'on va atterrir à [dans la commune] chez notre fille. »
31La proximité et la disponibilité des enfants semblent être un critère important dans la formulation de ces projets. Mme Blaisel (ancienne employée, née en 1948) met au regard son envie de déménager avec la situation d’une amie « J'ai une copine qui habite un village à côté où y'a rien non plus. Mais bon, elle c'est pas pareil, elle a son fils et son frère qui habitent dans le même village, donc y'a rien mais elle reste quand même parce qu'elle se verrait pas aller ailleurs. » Toutefois, la proximité géographique des enfants n’est pas un argument suffisant pour souhaiter vieillir sur place. Chez les femmes, notamment celles nées après les années 1930, l’idée d’une relocalisation se façonne sur la volonté de ne pas être un poids. Mme Palange (ancienne employée, née en 1944) se projette dans un futur où elle ne conduira plus « Bah au départ ça ira peut-être, mais c’est pas le but d’embêter les enfants. Ça je ne voudrais pas de ça du tout pour moi, non non. Que je sois une charge pour mes enfants : Ah ça non jamais ! Ni une charge financière ni une charge physique. » Mme Palange envisage de s’installer dans une résidence séniors avec des services plutôt que de faire reposer sur sa fille une prise en charge trop lourde.
32Pour les migrant.es de retraite ayant vécu en centralité urbaines, se plier aux contraintes de son entourage pour se déplacer apparait comme un renoncement trop important. Mme Blattner (ancienne ouvrière, née en 1940) a emménagé en 2005 à Blaisy-Bas, commune de résidence de sa fille, après avoir vécu durant 40 ans à Dijon. Ne disposant pas du permis de conduire, elle raconte être contrainte d’attendre que sa fille ou son gendre soit disponible pour l’emmener « quand ils peuvent, exactement. Pour ça à Dijon, j'y allais quand je voulais, je revenais quand je voulais. J'avais rien à demander à personne, que j'aimais pas ça. J'aimais bien me débrouiller toute seule, quand il faut demander, hein… ». Elle préfèrerait ainsi retourner vivre à Dijon où « y'a le tram, y'a le bus, je vais où je veux. Tandis qu'ici... ». Depuis que Mme Richoux (ancienne femme au foyer, née en 1929) ne conduit plus à la suite de trouble de la vision, elle dépend de son mari pour se rendre dans les divers commerces qu’elle apprécie. Elle compare ainsi sa perte de liberté dans ses déplacements, liée à l’arrêt de la conduite automobile, avec ses pratiques de mobilité quotidienne lorsqu’elle vivait à Limoges. « Mais c’est sûr qu’il y a des fois ou j’aimerais mieux être à Nexon. Parce que je pourrais sortir, et faire mes courses toute seule. Voyez, comme ça quoi… Et oui. Et oui, ça… Surtout quand on a habité la ville depuis des années et des années, ça fait drôle hein ! ». Ces migrant.es de retraite ne semblent pas se contenter d’une mobilité dépendante de tierces personnes, contrainte et sans spontanéité. Ces difficultés nouvelles pour se déplacer façonnent chez ces femmes, le souhait d’emménager dans une centralité locale, la grande ville la plus proche ou le bourg voisin disposant d’une offre commerciale accessible à pied.
33Nos observations vont dans le sens des précédents travaux mettant en lumière une logique de rapprochement des commerces et des services administratifs ou de soins, pour les personnes âgées de plus de 75 ans [Aouici, Nowik, 2021 ; Bigo, 2017]. Notons toutefois que cette idée d’une mobilité résidentielle au grand âge à sens unique : depuis le périurbain peu dense vers des centralités plus urbaines, peut être nuancée. Être indépendante dans ses mouvements et ses sorties n’est pas la seule source de motivation pour déménager. Au contraire, Mme Bonnefous (ancienne artisane, née en 1943) quitte son appartement du centre de Limoges pour s’installer dans une maison à 30 km dans une commune peu dense, proche de son ancienne résidence secondaire. Elle compte sur son réseau local, intergénérationnel pour l’aider à se déplacer lorsqu’elle vieillira « Et puis un coup de fil et je trouverais toujours quelqu'un. Je pense que j'aurais toujours quelqu'un. Et sinon, les commerçants aussi ils peuvent vous dépanner. […] Il y a le boucher de Linard, lui il viendra ».
34Lors de la période de l’enquête, deux femmes ont concrétisé leur projet de déménagement. Mme Izzi (ancienne aide à domicile, née en 1945), veuve d’un mari qui « ne travaillait pas beaucoup », vit fils avec son fils qui a perdu le permis de conduire. Elle vend sa maison d’un hameau isolé pour s’installer avec son fils dans un appartement à Dijon, à côté de chez son compagnon. Sa décision a été accéléré par l’hospitalisation récente de ce dernier. Mme Buteau (ancienne agricultrice, née en 1954) est la plus jeune des enquêté.es. Elle et son mari ont vendu leur exploitation agricole afin d’acheter trois différents logements : une maison à côté de l’exploitation, une seconde dans un centre-bourg de Bretagne et un appartement faisant face à l’hôpital de la petite ville la plus proche de chez leurs enfants. Mme Buteau raconte avoir anticipé son vieillissement, chaque logement correspondant à ce qu’elle considère être des paliers successifs de l’avancée en âge, adaptés aux déclins des capacités à se déplacer.
35Pour toutes les autres personnes, si une réflexion sur une relocalisation éventuelle est mentionnée, elle est rarement explorée. Nous retrouvons ici l’idée d’un décalage entre la mobilité effective et la mobilité désirée chez les personnes plus âgées [Aouici & Nowik, 2021]. Si Mme Blattner (ancienne ouvrière, née en 1940) a exprimé le souhait de retourner vivre à Dijon, elle indique qu’elle n’a effectué aucune démarche dans ce sens, elle « J'attends le déluge ! [Rires] ». L’idée d’une inertie résidentielle [Thomann, 2009] pour les personnes de conditions modestes se retrouve ici. Différents freins au déménagement sont évoqués par les personnes rencontrées, notamment des raisons financières [Gallou, 2019] et des désaccords au sein des couples, mettant en lumière des inégalités de genre.
- 3 Selon les chiffres de l’Insee, en 2019, 1,9 million de femmes de plus de 75 ans vivent seules avec (...)
36Les difficultés financières sont mises en avant par Mme Palange (ancienne employée, née en 1944), ancienne technicienne dans le public, veuve depuis 1984. « Et j’avoue que si mes moyens me le permettaient à partir du moment où je ne conduirais plus j’irais, mais ça sera pas possible parce que les retraites ne permettent pas de suivre, dans une résidence séniors ». Les difficultés de déménager pour certaines femmes seules, notamment veuves [Bigo, 2017] s’expliquent en partie par des difficultés financières, les femmes âgées veuves touchant un revenu inférieur aux hommes seuls et aux couples3.
37Les situations d’immobilité contraintes [Caradec, 2010] pour les femmes peuvent également s'expliquer par des points de vue divergents au sein des couples. En parallèle de leurs désirs de relocalisation, elles évoquent l’envie de leur mari de rester vieillir sur place « jusqu’au bout ». Nous mettons alors en lumière des rapports de genre déséquilibrés dans les projets de mobilités résidentielles à la vieillesse. Dans le cadre de notre recherche, plusieurs arbitrages effectués au sein des couples se font au détriment des aspirations des épouses. « Mais bon, y'a les projets communs et les projets seuls. Je serais toute seule, je vends la maison, je m'en vais. C'est clair. La première chose que je fais, c'est ça. ». Mme Blaisel (ancienne employée, née en 1948). La discussion entre Mme et M. Blau (ancienne employée, ancien ouvrier, né.es en 1947) illustre bien le décalage dans la réflexion et les projections de mobilité résidentielle. Au sein du couple, seul M. dispose du permis de conduire.
« Enquêtrice : Est-ce que vous avez déjà pensé à un moment ou vous pourrez peut-être plus conduire... comment vous feriez ?
M. : Pas trop non, on y pense pas trop.
Mme : On y pense pas trop. Moi des fois je lui dis : on vend et on s'en va.
M. : Ça arrivera quand ça arrivera, ma foi
Mme : Ah non, je le vois pas en ville. Moi, j'irais bien à Dijon ou en ville. Mais lui, non non. […] Lui la maison de retraite, c'est même pas la peine, c'est rayé de la carte. Mais moi, je me dis que les maisons de seniors, c'est drôlement, c'est bien. »
38Mme Richoux (anciennement au foyer, née en 1929) dont nous avons présenté la volonté de déménager, prolonge ainsi sa réflexion : « Ah bah oui bien sûr, ça serait mieux si on habitait Nexon, mais mon mari il se plait pas. Alors on va rester là pour le moment. » La perte de liberté que Mme Richoux associe au fait de ne plus conduire n’est pas un critère suffisant pour que le couple envisage de déménager, son mari, pouvant toujours prendre le volant. Ces observations corroborent l’idée que « lors des mobilités résidentielles en couple, ce sont les femmes qui tiennent à habiter en ville » [Bigo, 2017].
39Cet article, proposant une analyse de l’influence du profil résidentiel sur les mobilités quotidiennes des personnes vieillissant dans le périurbain peu dense, est en cohérence avec les résultats développés par Cailly et al. [Cailly, Huyghe et al., 2022] qui montrent l’importance de l’ancrage résidentiel sur « les relations de sociabilité développées à proximité de chez [soi] » [p. 29]. Il est ainsi plus facile de trouver des solutions pour se faire accompagner dans différents commerces pour des personnes ayant développé un réseau de connaissances important. Si les personnes ayant toujours vécu au sein de la même commune disposent d’un fort « capital d’autochtonie » [Retière, 2003], ce ne sont cependant pas les seules à être intégrées et à solliciter ces réseaux d’entraide. Dans cette recherche, les mobilités quotidiennes des personnes plus âgées s’expliqueraient moins par le fait d’être un·e enfant « du pays » que par l’intégration dans le tissu associatif local.
40A la vieillesse, mobilités quotidiennes et résidentielles sont imbriquées, les personnes vieillissantes effectuant des arbitrages au regard de leur aspirations. La majorité des personnes âgées souhaite vieillir sur place. Les mobilités quotidiennes sont adaptées à la perte d’accessibilité, au déclin des capacités pour se déplacer et à l’éloignement des commerces et services. Nous illustrons pour ces personnes, des stratégies d’ajustement consistant à s’adapter plutôt qu’à anticiper [Gallou, 2021]. Ces personnes acceptent de renoncer à une partie de leurs déplacements, à diminuer la fréquence et le nombre de lieux fréquentés. C’est notamment le cas des natifs et natives qui formulent leur volonté de maintenir un fonctionnement familial-entourage local [Pinel et al., 2024], restant à proximité de leurs enfants. En revanche, une minorité de personnes, principalement des périurbaines âgées et des migrantes de retraite, ne semble pas prête à ces renoncements. Elles aspirent à une mobilité autonome et formulent des projets de déménagement afin de se rapprocher des commerces et services afin qu’ils puissent être accessibles à pied [Bigo, 2017].
41La préférence en termes d’espace résidentiel chez les femmes pour les centralités urbaines s’observe à différents âges de la vie et semble réaffirmée au grand âge, à la suite ou en prévision de difficultés à conduire. Ces dernières souhaitent s’affranchir d’une dépendance à la voiture, qui, pour les femmes mariées renonçant à conduire, se traduit par une dépendance envers leurs époux pour leurs déplacements quotidiens. À travers leur projet résidentiel, elles affirment leur volonté de « maintenir une image positive de soi dans un nouveau mode de vie » [Criber, Kych, 1992]. Au regard de la littérature sur la prédominance de la volonté des hommes dans les arbitrages au sein des couples, notamment dans la décision de s’installer en espace périurbain [Thomann, 2009], nous pouvons formuler l’hypothèse qu’elles réaffirment à la vieillesse des aspirations plus anciennes. Les résultats mettent en avant un prolongement du déséquilibre entre les femmes et les hommes sur les projets de relocalisation à la vieillesse. Le trop faible nombre de femmes rencontrées souhaitant déménager ne permet pas de mettre en évidence l’influence de la classe sociale et de l’écart de catégorie socio-professionnelle entre les époux sur ces arbitrages. Il parait intéressant de poursuivre cette réflexion développée dans la littérature [Ogg et al., 2012] dans de futures recherches.
42Enfin, nous pouvons lire dans la formulation de ces souhaits de mobilités résidentielles, conjointes aux évolutions des mobilités quotidiennes, différents processus d’anticipation chez les personnes vieillissantes. Certaines personnes se projettent alors dans un futur où elles ne pourront plus se maintenir chez elles, en partie en raison d’une anticipation de difficultés à venir pour se déplacer. Il paraît ainsi intéressant de prolonger ces travaux pour mieux comprendre les effets de genre sur la « prise de conscience de ses propres limites » [Bigo, 2017] à la vieillesse, qui se retrouve à la fois dans le processus de renoncement à la conduite et dans le fait d’envisager d’emménager dans un autre contexte résidentiel, dans un autre logement ou dans une résidence avec des services adaptés au vieillissement. Il semble ainsi important de mieux comprendre les ressorts de cette anticipation du vieillissement.