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Trajectoires géographiques et rapports aux territoires des premières générations de baby-boomers en France

Geographical trajectories and relationships to territories of the first generations of baby boomers in France
Guillaume Le Roux, Jordan Pinel, Timothée Chabot et Catherine Bonvalet

Résumés

En France, plus d’un habitant sur cinq a aujourd’hui 65 ans ou plus, posant la question du « bien vieillir » et de l’adaptation des politiques publiques en matière d’habitat, de services, ou de mobilité. Etudier les rapports aux territoires - entendus comme l’inscription spatiale de leurs pratiques, les façons dont les personnes s’y investissent et les liens (notamment affectifs) qu’elles tissent avec les territoires - apparaît d’autant plus importants au cours de la vieillesse qui se caractérise souvent par une rétraction des espaces de vie. Moins ancrées localement que leurs aînés mais loin d’être uniformément mobiles, les générations du baby-boom, qui constituent l’essentiel de la population retraitée aujourd’hui, offrent un cas d’étude privilégié pour comprendre les rapports contemporains aux territoires. Cet article a pour objectif d’étudier, pour les premières générations du baby-boom (1945-1949), les liens entre trajectoires géographiques et rapports aux territoires. L’analyse se concentre sur les territoires de l’enfance et ceux de résidence au cours de la retraite et se déploie en deux temps. D’abord, à partir des données de l’Echantillon Démographique Permanent, il s’agit d’étudier la diversité des trajectoires géographiques et d’identifier les principaux facteurs de différenciation au sein de cette génération. Ensuite, à partir de 37 entretiens du projet Elvis, l’analyse qualitative explore les liens entre les trajectoires géographiques des enquêtés, regroupées selon quatre grands profils, et leurs rapports à ces territoires. L’analyse montre que les parcours des premiers baby-boomers sont majoritairement locaux. Les formes d’ancrage sont diverses, allant d’un attachement fort aux lieux d’origine à des réinvestissements affectifs dans de nouveaux espaces. La famille, en particulier la proximité des enfants, demeure un facteur clé de l’ancrage, illustrant la persistance des logiques familiales dans les choix de résidence, même au sein de générations souvent perçues comme plus individualistes.

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Notes de l’auteur

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet Elvis (projet ANR-20-CE41-0015-01) : « Étude longitudinale sur le vieillissement et les inégalités sociales », coordonné par la Cnav, l’Ined, les universités de Lille et de Tours, financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) entre 2021 et 2025.

Texte intégral

Introduction

1Le vieillissement de la population touche une grande partie du monde et la France n’y fait pas exception : depuis 2019, plus d’une personne sur cinq a 65 ans ou plus. Ce phénomène devient une préoccupation croissante des pouvoirs publics et de la recherche. La question du « bien vieillir », désormais au cœur des politiques publiques soulève celle de l’adaptation de l’action publique au vieillissement de la population, notamment en termes d’habitat, d’offre de services, de mobilité, et ravive le besoin de connaissances sur les liens qu’entretiennent les personnes âgées avec leurs espaces et lieux de vie [Caradec et al., 2017]. Les territoires de vie constituent en effet des supports de ressources multiples [Bourdieu, 1993 ; Guérin-Pace and Filippova, 2008 ; Sélimanovski, 2009] : sociales, par les liens de sociabilité et de solidarités locales ; matérielles, selon les équipements, des services, des aménités présents ; identitaires, à travers des sentiments d’appartenance et d’appropriation plus ou moins forts ; symboliques, contribuant selon le lieu de résidence à des phénomènes de valorisation ou de disqualification sociale.

2Etudier les rapports aux territoires - entendus comme l’inscription spatiale de leurs pratiques, les façons dont les personnes s’y investissent et les liens (notamment affectifs) qu’elles tissent avec les territoires - apparaît d’autant plus importants au cours de la vieillesse. Si la fin de la vie active permet à certaines personnes de s’émanciper des contraintes spatiales et temporelles de l’emploi, ouvrant parfois le choix d’un nouvel environnement [Cribier and Kych, 1993], l’avancée en âge se traduit ensuite par une réduction de la mobilité [Laferrère and Angelini, 2009 ; Pochet and Corget, 2010] et une rétraction des espaces de vie et de sociabilité [Argoud et al., 2004]. La littérature souligne d’ailleurs que la grande majorité des personnes âgées souhaitent vieillir chez elles, dans un environnement connu, même si des mobilités d’ajustement sont parfois souhaitées [Aouici and Nowik, 2021]. Le lieu de résidence devient ainsi une scène centrale de leurs rapports aux territoires.

3Pour autant, produits par les histoires individuelles et collectives, les rapports aux territoires se construisent à l’échelle biographique. Les lieux d’origine, espaces d’ancrage identitaire [Ramos, 2006] et parfois d’implantation d’un réseau social et familial, occupent une place particulière. En effet, les lieux de mémoire familiale et de jeunesse, espaces de référence [Gotman, 1999] peuvent influencer les choix de mobilité future, qu’il s’agisse de s’y maintenir, d’y conserver des liens ou s’en démarquer [Pinel, Le Roux and Bonvalet, 2025]. Ces lieux prennent une importance particulière avec l’avancée en âge, face à de multiples épreuves identitaires, notamment en lien avec la désocialisation professionnelle [Caradec, 2008]. Mobilité et rapports au territoire entretiennent des liens complexes : l’attachement peut se renforcer après un départ [Filippova and Guérin-Pace, 2008] et l’appropriation d’un nouvel espace - comme dans le cas des villes nouvelles [Imbert, 2005] - peut être rapide, sans pour autant rompre les liens aux anciens lieux de vie.

4Les générations du baby-boom constituent aujourd’hui l’essentiel de la population âgée : les premières nées après la Seconde Guerre mondiale ont bientôt 80 ans tandis que les plus jeunes nées au milieu des années 1960 atteignent l’âge de la retraite. Réputées mobiles [Bonvalet and Ogg, 2009], elles constituent un cas d’étude pertinent pour explorer les liens entre mobilité géographique et rapports aux territoires. Les données de recensement montrent une baisse des proportions de personnes de 63 ans résidant dans leur département de naissance entre les générations d’entre-deux-guerres et celles nées à partir de 1945, tandis que les proportions de personnes résidant hors de la région de naissance et nées à l’étranger augmentent [Le Roux et al., 2024]. Pour autant, ces générations ne sont pas homogènes : on observe une grande diversité de parcours professionnels, familiaux et résidentiels [Bonvalet, Ogg and Clément, 2015 ; Chauvel, 1998 ; Clément and Bonvalet, 2016]. Afin de se centrer sur la diversité sociale des trajectoires sans tenir compte des effets de génération, nous nous intéresserons uniquement aux premières générations de baby-boomers (1945-1949).

5Cet article a pour objectif d’étudier, pour ces générations, les liens entre trajectoires géographiques et rapports aux territoires. L’analyse se concentre sur les territoires de l’enfance et ceux de résidence au cours de la retraite et se déploie en deux temps. D’abord, à partir des données de l’Echantillon Démographique Permanent, il s’agit d’étudier la diversité des trajectoires géographiques et d’identifier les principaux facteurs de différenciation au sein de cette génération. Ensuite, à partir de 37 entretiens du projet Elvis (encadré 1), l’analyse qualitative explore les liens entre les trajectoires géographiques des enquêtés (plus ou moins en rupture avec les lieux de naissance et plus ou moins anciennement ancrées dans les espaces de résidence) et leurs rapports à ces territoires.

Encadré 1. L’Étude longitudinale sur le vieillissement et les inégalités sociales (Elvis)

Le projet ANR Elvis (2021 – 2025 ; Cnav, Ined, universités de Lille et Tours) vise à caractériser la formation des inégalités comprises dans leurs multiples dimensions jusqu’au seuil de la retraite ; analyser l’évolution des inégalités au cours de la vieillesse ; étudier la manière dont les ressources sociales et familiales mobilisables modulent les inégalités. Le projet repose, d’une part, sur l’exploitation de bases de données administratives et d’enquêtes de la statistique publique et, d’autre part, sur l’analyse de 119 récits de vie collectés en 2022. Cet échantillon a été constitué sur la base des retraités du régime général (101 retraités), ainsi qu’à partir du Répertoire national commun de la protection sociale (RNCPS) et de l’outil de gestion relation-client (GRC) de la Cnav (18 non-retraités). L’échantillon réunit 64 femmes et 55 hommes appartenant à trois groupes de générations (1935-1939, 1945-1949 et 1955-1959), diversifiés selon le niveau de vie et le fait de vivre en couple ou non, et résidant au sein de sept territoires contrastés [Bonvalet et al., 2025] répartis dans les régions Hauts-de-France, Île-de-France, Centre-Val-de-Loire et Nouvelle-Aquitaine. Les entretiens retracent, entre autres, les parcours résidentiel, familial et professionnel des enquêtés, les mobilités quotidiennes et les liens avec le territoire de résidence, et abordent les sociabilités familiales et amicales. Une matrice biographique [GRAB, 1999] a été réalisée au cours de l’entretien, ce qui permet de représenter les trajectoires des enquêtées en relation avec les traitements réalisés dans le volet quantitatif. En fin d’entretien, un mini-questionnaire a aussi été réalisé pour collecter de l’information standardisée sur le modèle des enquêtes de la statistique publique afin de faciliter les liens entre le volet quantitatif et le volet qualitatif.

Une reconstitution des parcours géographiques à partir de l’Echantillon Démographique Permanent

  • 1 Dans les figures et dans la suite de l’article, les fourchettes d’âges sont approximées par l’âge c (...)

6Les parcours géographiques des premiers baby-boomers ont été reconstitués à partir de l’Echantillon Démographique Permanent (EDP), panel sociodémographique de grande taille mis en place par l’INSEE en 1967. Il consiste en l’appariement des bulletins de recensement successifs et de sources administratives (notamment d’état civil) pour les personnes nées certains jours de l’année (4 jours avant 2008 puis 16) et qui sont observées sur le territoire français dans au moins une des bases de données L’analyse porte ici sur les individus EDP nés entre 1945 et 1949 dont les trajectoires géographiques sont retracées à partir des communes de naissance et celles de résidence à chaque millésime du recensement : 1968 (autour de 19-23 ans1), 1975 (autour de 26-30 ans), 1982 (autour de 33-37 ans), 1990 (autour de 41-45 ans), 1999 (autour de 50-54 ans), 2007 (autour de 58-62 ans) et 2017 (autour de 68-72 ans). Le passage du recensement exhaustif (recensements 1999 et antérieurs) aux enquêtes annuelles du recensement (EAR) nous force à réduire notre champ d’étude aux personnes présentes sur le territoire français en 2007 et en 2017 (à plus ou moins 2 ans près, en considérant les 5 vagues d’EAR encadrantes) afin d’appliquer les pondérations longitudinales fournies par l’Insee. L’échantillon ainsi constitué est composé de 17 221 individus (158 600 individus pondérés).

7Les trajectoires géographiques sont caractérisées par rapport à leur début d’une part, et à leur fin d’autre part, afin de mettre en évidence à la fois l’éloignement aux lieux de l’enfance et l’ancrage dans les territoires de résidence « actuels » (autour de 70 ans). Pour chaque individu EDP, nous construisons donc deux trajectoires.

8La première décrit, à chaque millésime du recensement, la distance au département de naissance. Etant donné que les Droms ne font pas partie des données de recensements avant 1982, deux manières de coder la localisation sont définies. Les personnes nées en France métropolitaine sont localisées selon quatre modalités : dans le département de naissance, hors du département mais dans la même région, hors région en France métropolitaine, à l’étranger ou dans les Droms. Les personnes nées à l’étranger ou dans les Droms sont caractérisées par seulement deux modalités, étant donné l’absence de finesse possible dans la caractérisation de l’éloignement aux lieux de naissance : à l’étranger ou dans les Droms, ou en France métropolitaine.

9La deuxième trajectoire localise les individus de la naissance à l’avant dernier recensement selon cinq modalités : commune de résidence actuelle (enregistrée autour de 2017), hors de cette commune mais dans le même département, hors du département mais dans la même région, hors de la région en France métropolitaine, ou hors de France métropolitaine.

10La distribution des générations 1945-1949 dans ces catégories en fonction de leur âge nuance la forte mobilité parfois attribuée à cette génération dans la littérature (figure 1) : plus d’un individu sur deux réside dans son département de naissance à 21 ans et autour de 45 % par la suite. À 70 ans, seuls 10  % vivent dans leur commune de naissance, mais près de la moitié dans le même département, et plus de 60  % dans la même région. Si environ 80 % des individus ne résidait pas encore dans sa région de résidence actuelle à 21 ans, cette proportion se réduit avec l’âge et les migrations entre 60 et 70 ans sont très minoritaires (moins d’une personne sur dix). Plus d’une personne sur deux résidait dans son département actuel à 28 ans, et la même proportion dans sa commune actuelle à 43 ans.

11Ainsi, il apparaît que l’éloignement aux lieux d’origine reste modéré et que la majorité des individus est ancrée de longue date dans son territoire de résidence. Toutefois, ces trajectoires géographiques sont plus ou moins dispersées selon les propriétés sociales et les parcours familiaux, résidentiels et professionnels.

Figure 1 : Distances au lieu de naissance et au lieu de résidence à 70 ans en fonction de l'âge des générations 1945-1949 (résidant en France en 2007 et 2017)

Figure 1 : Distances au lieu de naissance et au lieu de résidence à 70 ans en fonction de l'âge des générations 1945-1949 (résidant en France en 2007 et 2017)

Aide à la lecture : les graphiques représentent, en ordonnée, la proportion d’individus dans les différentes catégories (distance au lieu de naissance à gauche, distance au lieu de résidence à 70 ans à droite) aux différents âges indiqués sur l’axe des abscisses. Par exemple, à 21 ans (graphique de gauche), un peu plus de la moitié des individus résident dans leur département de naissance et un peu moins de 10 % dans leur région de naissance hors département de naissance ; toujours à 21 ans (graphique de droite), environ 20 % des individus résident dans la commune où ils résideront à 70 ans.

Source : Echantillon Démographique Permanent – INSEE & DGFiP 2017

Différenciation socio-démographique des trajectoires géographiques

12En mobilisant la méthode d’arbre de régression issue des méthodes d’analyse de séquences, il s’agit ici d’étudier les différents facteurs qui expliquent la différenciation des trajectoires géographiques au sein de cette génération. Ces méthodes s’appuient sur des méthodes d’optimal matching et de discrepancy analysis [Lesnard and Saint Pol, 2006 ; Studer et al., 2011] (encadré 2).

  • 2 Ces coûts ont été calculés sous R à partir de l’option « TRATE » de la librairie TraMineR.

Encadré 2. Méthodes d’analyse des séquences par arbre de régression

L’optimal matching permet de mesurer la similarité entre paires de séquences d’états (ici les trajectoires géographiques qualifiées par rapport au lieu de naissance et au lieu de résidence à 70 ans) à partir d’algorithmes cherchant le nombre d’opérations minimales (substitution d’un état par un autre, insertion ou suppression d’un état) pour aligner les séquences (les rendre identique). À chaque opération est associé un coût : ici, le coût d’insertion et de suppression est fixé à 1 et le coût de substitution dépend des taux de transition observés dans les séquences : plus elle est rare plus le coût de substitution est élevé2. Les « distances » entre paire d’individus sont calculées en additionnant les coûts minimaux d’alignement sur les deux « canaux » (séquences de la distance au lieu de naissance et séquences de la distance au lieu de résidence à 70 ans). On obtient ainsi une unique matrice de distance entre chaque paire, calculée à partir de nos deux types de trajectoires conjointement.
La méthode de discrepancy analysis permet d’expliquer les écarts entre trajectoires (la variable dépendante du modèle statistique est cette matrice que l’on explique à partir de variables indépendantes). L’arbre de régression, mobilisé dans cet article pour mettre en évidence les combinaisons de variables associées aux trajectoires géographiques les plus discriminantes, s’appuie sur ce principe : un algorithme identifie les modalités ou seuils des variables les plus discriminants pour diviser les trajectoires en deux groupes. À chaque étape, un nœud parent est scindé en deux nœuds enfants, et l’opération se répète jusqu’à un arrêt déterminé par des critères comme la significativité statistique ou la profondeur de l’arbre.

  • 3 Contrairement à la littérature sur les facteurs de mobilité résidentielle davantage centrée sur les (...)

13L’arbre de régression a été construit en introduisant différentes variables susceptibles d’être associées aux trajectoires géographiques individuelles, déterminés en fonction de la littérature sur les facteurs de mobilité résidentielle3 [Authier et al., 2010 ; Bonvalet and Brun, 2002 ; Courgeau and Meron, 1995] : le sexe ;

  • la région de naissance ;

  • le niveau de diplôme : aucun, CEP, niveau BEPC, CAP/BEP, niveau baccalauréat, diplôme du supérieur 1er cycle, diplôme du supérieur 2e ou 3e cycle ;

  • la PCS ménage [Amossé and Cayouette-Remblière, 2022] « rétrospective » : elle correspond à la combinaison de la dernière PCS active de l’individu et, le cas échéant, de celle de son dernier conjoint en 7 grandes classes (I-ménage à dominante cadre, II-ménage à dominante intermédiaire, III-ménage à dominante employée, IV-ménage à dominante petits indépendants, V-ménage à dominante ouvrière, VI-ménage mono-actif ouvrier/employé, VII-ménage inactif) ;

    • 4 La trajectoire de statuts d’occupation n’est considérée qu’à partir de 1990 en raison de disponibil (...)

    le type de trajectoire de statuts d’occupation des logements à partir de 19904 : propriétaire stable, locataire stable, hébergé stable, accession tardive à la propriété, de la propriété au locatif ;

  • le type de trajectoire d’activités de l’individu ou du couple le cas échéant depuis 1968 : (bi-)activité puis retraite précoce, (bi-)activité puis retraite tardive, (bi-)activité marquée par des périodes d’inactivité ou de chômage, (bi-) activité tronquée en milieu d’âge actif, très rare (bi-)activité.

  • le type de trajectoire matrimoniale depuis 1968 : union stable, célibat stable, union puis veuvage long, unions peu stables (avec séparation) ;

  • le nombre d’enfants.

14A noter que, dans des modèles bivariés, toutes ces variables sont significativement associées aux écarts entre trajectoire exceptées, le sexe et le nombre d’enfants.

15L’arbre de régression appliqué à l’ensemble des variables scinde d’abord la population selon le lieu de naissance : en France métropolitaine ou non. Ce résultat, lié au codage des localisations relatives au lieu de naissance, justifie une présentation séparée de ces deux populations.

16Les personnes nées hors France métropolitaine représentent 10 % de la génération 1945-1949. La seule variable discriminante de leurs trajectoires apparaissant dans l’arbre est la PCS ménage, distinguant deux groupes d’effectif égal (figure 2). Ces groupes se différencient par leur date d’arrivée en France métropolitaine leur mobilité ultérieure. Celles issues des positions sociales les moins favorisées (ménages à dominante petits indépendants et ouvrière, ménages mono-actifs ouvrier/employé) arrivent légèrement plus tôt en France métropolitaine et sont surtout moins mobiles ensuite : environ la moitié réside dans leur commune de résidence actuelle à 43 ans (contre moins de 40 % pour les autres PCS ménage) et rares sont ceux qui changent de département (contrairement à l’autre groupe dont plus de la moitié des personnes arrivées en France métropolitaine vit à 21 ans hors du département de résidence actuelle). Ce résultat ne paraît pas surprenant au regard de la littérature étant donné les différentiels de mobilité résidentielle selon les positions sociales et les liens entre mobilité résidentielle et ascension sociale.

Figure 2 : Arbre de régression pour les individus de la génération 1945-1949 nés hors France métropolitaine (résidant en France en 2007 et 2017)

Figure 2 : Arbre de régression pour les individus de la génération 1945-1949 nés hors France métropolitaine (résidant en France en 2007 et 2017)

Aide à la lecture : pour chaque case en pointillés, les graphiques représentent, en ordonnée, la proportion d’individus dans les différentes catégories (distance au lieu de naissance à gauche, distance au lieu de résidence à 70 ans à droite) aux différents âges indiqués sur l’axe des abscisses. Les branches correspondent à la division faite par l’arbre de régression : la case du haut correspond à l’ensemble des individus nés hors France métropolitaine, qui se divisent entre, en bas à gauche, ceux dont les PCS ménage valent IV, V ou VI et, en bas à droite, ceux des autres PCS ménage. Ainsi, à 21 ans, un peu plus de 60 %des individus des PCS ménage IV, V ou VI résident à l’étranger ou dans un Drom (case en bas à gauche graphiques de gauche et de droite) tandis qu’au même âge c’est le cas pour environ 55 % des individus des PCS ménage I, II, III et VII (case en bas à gauche graphiques de gauche et de droite).

Source : Echantillon Démographique Permanent – INSEE & DGFiP 2017

17Pour les individus nés en France métropolitaine, ceux originaires d’Ile-de-France et de Corse (figure 3) se distinguent par une mobilité géographique plus marquée : plus nombreux à avoir connu des migrations interdépartementales et interrégionales, ils s’installent aussi plus tardivement dans leur commune actuelle. Les mécanismes explicatifs diffèrent toutefois. En Corse, l’insularité, les liens migratoires, historiques avec le continent – en particulier avec la région PACA – et les dynamiques internes entre Bastia et Ajaccio [Merchez, 2024] contribuent à cette mobilité. En Ile-de-France, cette mobilité s’explique par l’étendue de l’aire urbaine sur plusieurs départements, les particularités du marché du logement et la forte émigration vers la province à partir de la fin des années 1960 [Le Jeannic, 1993].

18L’arbre de régression redivise ensuite ce groupe (Corse et Île-de-France) selon leur trajectoire de statuts d’occupation : les propriétaires et locataires n’ayant pas changé de statut d’occupation depuis leurs 40 ans présentent un ancrage plus ancien dans leur commune de résidence actuelle. Si l’effet stabilisateur de la propriété est bien établi, la stabilité des locataires, possiblement liée au poids du parc social en Ile-de-France, constitue un résultat moins connu.

19Les trajectoires des personnes nées hors Ile-de-France se scindent, elles, après deux divisions successives, en quatre groupes en fonction du niveau de diplôme et de la trajectoire de statut d’occupation. Les études supérieures augmentent les chances de quitter sa région de naissance, que ce soit pour les études ou pour une mobilité professionnelle, comme en témoignent plusieurs enquêtés du corpus Elvis, dont Stéphane Pailhon (cf. section suivante). À l’inverse, une accession précoce et durable à la propriété, souvent associée à une trajectoire conjugale stable, renforce l’ancrage local, en particulier chez les diplômés du supérieur. Au final, pour les personnes nées hors Ile-de-France et Corse, le groupe majoritaire (44 %), regroupant les personnes moins diplômées et propriétaires stables, est le groupe le moins mobile, comme l’illustre le cas de Claude Nowak (cf. section suivante) ; à l’inverse, le groupe minoritaire (10 %) composé des personnes diplômées du supérieur locataires ou ayant changé de statut d’occupation après 40 ans est le groupe des parcours les plus mobiles caractérisés par une moindre ancienneté dans leur commune et une plus forte propension à avoir changé de région.

Figure 3 : Arbre de régression pour les individus de la génération 1945-1949 nés en France métropolitaine (résidant en France en 2007 et 2017)

Figure 3 : Arbre de régression pour les individus de la génération 1945-1949 nés en France métropolitaine (résidant en France en 2007 et 2017)

Aide à la lecture : pour chaque case en pointillés, les graphiques représentent, en ordonnée, la proportion d’individus dans les différentes catégories (distance au lieu de naissance à gauche, distance au lieu de résidence à 70 ans à droite) aux différents âges indiqués sur l’axe des abscisses. Les branches correspondent aux divisions faites par l’arbre de régression : par exemple, la case du haut correspond à l’ensemble des individus nés en France métropolitaine, qui se divisent entre, à gauche, ceux qui sont nés en Corse ou en Ile-de-France et, à droite, ceux nés dans les autres départements (voir figure 2 pour un exemple de lecture des graphiques).

Source : Echantillon Démographique Permanent – INSEE & DGFiP 2017

Des liens complexes entre trajectoires géographiques et rapports aux territoires

20Les 37 enquêtés ELVIS de la génération 1945-1949 peuvent être positionnés dans l’arbre de régression grâce aux grilles biographiques et aux mini-questionnaires collectés en fin d’entretien. Certains profils ont des trajectoires géographiques « attendues » quand d’autres s’en écartent (ce que nous mentionnerons dans la suite).

21Au sein de ce corpus, on retrouve une forte proportion de personnes ayant suivi des trajectoires très locales mais aussi des parcours comportant des migrations plus lointaines, internes ou internationales : 15 enquêtés résident dans le même département que celui de naissance, dont 8 dans la même commune ou commune limitrophe. Parmi eux, on peut distinguer ceux qui sont restés « au pays » toute leur vie de ceux qui sont revenus dans l’espace fondateur [Pinel, Le Roux and Bonvalet, 2025]. A l’inverse, 11 vivent actuellement dans une autre région et 9 sont nés à l’étranger. Entre ces deux extrêmes se trouvent ceux qui dont migré au sein de leur région d’origine au nombre de 2 enquêtés.

22L’analyse de ces entretiens fait ressortir quatre grands profils de trajectoires, qui nous permettent d’explorer d’éventuels rapports spécifiques aux territoires d’origine et de résidence actuelle. Ces profils sont plus ou moins fréquents chez certaines catégories sociales et selon leurs parcours de vie, ce que l’on peut identifier dans les différents nœuds de l’arbre de régression.

Les stables

23Un premier profil, qualifié de « stable », concerne 9 des 37 enquêtés. Il s’agit d’individus dont le parcours géographique est resté limité à leur département de naissance, à l’exception de déplacements de courte durée, comme le service militaire. Pour certains, cette stabilité se traduit même par une installation dans une commune voisine de celle où ils sont nés, à l’instar de Claude Nowak, dont la trajectoire géographique constitue un exemple typique au vu de son profil et de sa trajectoire résidentielle (cf. section précédente).

24Né en 1948 dans le Pas-de-Calais de parents polonais venus en France pour travailler dans les mines de charbon, Claude a grandi dans une famille restée très attachée au pays d’origine. A l’âge de 14 ans, Claude effectue un apprentissage en cordonnerie, puis travaille en filature jusqu’à 20 ans. Après son service militaire, il occupe un emploi dans une grande entreprise de métallurgie locale pendant quelques années, avant de devenir ouvrier dans l’entreprise automobile de sa commune où il terminera sa carrière comme agent de maîtrise jusqu’à sa retraite en 2005, ce qui renforce son ancrage territorial.

25Il se marie en 1971 avec une femme originaire de sa commune et trouve un logement en location dans une commune du canton. Quelques années plus tard, le couple qui a deux enfants déménage pour un nouveau logement toujours en location. En 1980, grâce à un prêt employeur, le couple devient propriétaire d’une maison qu’ils habitent encore actuellement. Entre temps, leurs deux enfants ont décohabité et quitté la région.

26Cette trajectoire, caractérisée par une grande stabilité et une mobilité faible – favorisées notamment par la possibilité de travailler dans une usine à proximité – est d’autant plus marquée par l’acquisition de leur maison qu’ils ont beaucoup investie affectivement. Cet attachement s’étend également au quartier et au voisinage :

« Et puis toutes les personnes qui habitent autour ici [le lotissement], au départ quand on est arrivé on ne connaissait personne, et puis on a sympathisé avec tout le monde et on est très bien ici. »

27Claude est d’ailleurs vice-président de l’association de quartier, qui organise des sorties et rencontres entre voisins. L’ancrage dans le territoire d’origine, analysé comme une ressource pour des classes populaires [Retière, 2003] se retrouve chez certains cadres, même si on l’observe moins souvent. En effet, la trajectoire géographique de Jean-Louis Faure constitue un cas moins typique au vu de son profil social (cf. section précédente). Il est né en 1949 dans un village de Haute-Vienne où il a grandi entouré de ses parents et de son frère. Après avoir commencé des études à Limoges, il abandonne pour devenir professeur-remplaçant pendant un an, puis employé dans une entreprise d’assurances. En 1971, jeune marié, il s’installe avec sa femme dans un logement social d’une petite commune de Haute-Vienne. Huit ans plus tard, à la suite d’un héritage, le couple emménage dans la maison de sa mère dans laquelle Jean-Louis habite toujours. De cette union naîtront deux fils.

28Sur le plan professionnel, Jean-Louis connaît une nette ascension tout en restant dans la même région, pour devenir en fin de carrière gestionnaire de patrimoine dans une banque locale jusqu’à sa retraite en 2009. Son épouse prendra sa retraite d’aide-soignante en 2011, mais décèdera malheureusement en 2016.

29Ainsi, la stabilité de Jean-Louis s’explique par ses opportunités professionnelles qui lui ont permis de faire carrière au sein de son département de naissance, mais également par ’emménagement dans la maison de sa mère, ce qui a renforcé son ancrage local. Même s’il regrette un peu la reprise de cette maison, aujourd’hui difficile à entretenir, il y reste très attaché :

« Donc l’erreur, c’est une erreur ça - ce que je me reproche à moi - c’est de m’être attaché aux biens de famille. […] Puis je suis venu là parce que c’était la maison de ma mère. »

30Malgré ces regrets exprimés dans une période compliquée de veuvage, la trajectoire de Jean-Louis, comme celle de Claude, illustrent des parcours résidentiels marqués par une faible mobilité géographique et un fort ancrage local perçu comme positif. L’accès rapide à la propriété, souvent couplé à un attachement affectif au territoire, contribue à cette stabilité et met en avant le rôle central de la maison, du quartier et du voisinage dans le processus d’enracinement social et territorial.

Les migrants longue-distance

31Un deuxième profil se distingue dans 13 entretiens : celui des « migrants longue-distance ». Il regroupe des enquêtés, français ou étrangers, ayant effectué une migration de longue distance — qu’elle soit interne ou internationale — suivie d’une forte stabilité résidentielle et d’un ancrage territorial significatif. C’est un profil que l’on retrouve naturellement chez les natifs de l’étranger et des Droms mais aussi chez les personnes nées en Corse ou en Ile-de-France ainsi que chez les personnes ayant suivi des études supérieures et ayant accédé tôt à la propriété (cf. section précédente).

32Rania Saïda illustre ce profil. Née à Alger en 1948, elle a vécu toute son enfance avec ses parents et ses cinq frères et sœurs dans la capitale algérienne. Elle grandit dans une grande maison avec jardin dont Rania et ses sœurs sont propriétaires aujourd’hui. En 1966, elle rencontre son époux, tailleur indépendant, dans un bus de la capitale. Sans avoir fait d’études, elle commence à travailler à 18 ans, juste après son mariage, dans la boutique de son mari. Le couple a quatre enfants, nés entre 1967 et 1971. En 1974, alors qu’elle n’a que 26 ans, le mari de Rania décède des suites d’un diabète sévère. Elle peut alors compter sur la solidarité familiale, mais rapidement ses deux parents décèdent à leur tour, en 1976 et 1978. C’est à ce moment-là qu’elle décide de partir seule en France à 29 ans, « un peu comme Linda de Souza, sauf que ma valise n’était pas en carton » dit-elle pendant l’entretien. Elle loge chez une amie dans le 15e arrondissement de Paris, puis dans un studio. Pour subvenir à ses besoins, elle enchaîne les petits boulots, avant de devenir employée d’un pressing, puis couturière chez un styliste. Elle fait rapidement venir trois de ses enfants en France entre 1979 et 1981. Le quatrième restera vivre en Algérie jusqu’en 1993 avant de rejoindre la famille.

33Paris constitue un point d’ancrage essentiel dans la trajectoire de Rania autant sur le plan familial que professionnel. Après avoir fait venir ses enfants, elle est devenue locataire en 1982 d’un appartement qu’elle occupe toujours dans le 15e arrondissement. Après plusieurs années passées comme couturière, elle devient secrétaire médicale d’un médecin dans son quartier, qui l‘embauchera ensuite comme employée à domicile. Après sa retraite en 2013, elle continue néanmoins à travailler en effectuant quelques heures de ménage chez ce médecin désormais retraité. Très attachée à Paris et au 15e arrondissement, elle confie pendant l’entretien :

« C’est mon quartier (…) Je suis restée toujours dans le XVème, je n’ai pas bougé ».

34Son attachement à Paris et la présence de ses enfants et petits-enfants dans le quartier justifient son choix de ne pas retourner en Algérie à partir de sa retraite.

35Elle n’en reste pas moins liée à l’Algérie où elle va régulièrement –– en vacances dans la maison familiale dont elle a hérité.

36Ainsi, la trajectoire de Rania est marquée par le double ancrage, à l’instar de l’ensemble des enquêtés de ce profil qui ont tous conservé des liens avec leur pays ou région d’origine, même lorsque les visites se font moins nombreuses. C’est le cas notamment avec des pays ayant connu des crises politiques comme le Liban d’où est originaire Fadi Fakher (1949, cadre, divorcé) qui, bien qu’il ait décidé de s’installer à Paris après ses études, est resté fidèle à son pays et sa culture.

37Ces liens forts, maintenus à distance, illustrent ce que la littérature sur les migrations qualifie de double ancrage [Lacroix and Miret, 2021], particulièrement visible au moment de la retraite [Attias-Donfut, Tessier and Wolff, 2005], une dynamique que l’on retrouve également dans le cadre des migrations internes. Plusieurs enquêtés ont ainsi quitté leur région d’origine pour faire des études, poursuivre une carrière professionnelle ou adopter le territoire du conjoint suite à un mariage. Pourtant la migration longue distance ne les a pas empêchés de maintenir des contacts avec leur région d’origine à travers des visites à la famille ou la présence d’une résidence secondaire, à l’instar de Stéphane Pailhon. Né en 1949 de parents épiciers dans un village des Pyrénées orientales, il refuse de reprendre le commerce familial et quitte son village pour aller d’abord au lycée à Perpignan, puis à Bordeaux et Lille pour ses études supérieures. Après l’obtention de son diplôme, il restera dans le Nord et y fera toute sa carrière.

38Malgré une trajectoire familiale non linéaire, avec deux unions, qui a entrainé un parcours résidentiel marqué par un retour dans le locatif après une première accession à la propriété puis une seconde, Stéphane est toujours resté dans le même département du Nord.

39Cette stabilité géographique ne s’est pas traduite par une prise de distance par rapport à la région d’origine. En effet, Stéphane a conservé des liens très forts avec son village d’origine, où il retournait en vacances pour voir ses parents dont il a hérité la maison. Cette résidence familiale est devenue une maison de vacances, dans laquelle il occupe régulièrement le rez-de-chaussée, tandis que le dernier étage est réservé à ses deux enfants pendant leurs vacances :

« Mes parents avaient une maison dans les Pyrénées, cette maison aujourd’hui est à moi et aux enfants. Nous… C’est une maison avec 4 niveaux. Nous on habite au rez-de-chaussée. Les deuxième et troisième étages sont loués. Et le quatrième c’est ma fille et mon fils qui y habitent dans un appartement qui a été aménagée. »

40Ainsi, les trajectoires de ces enquêtés montrent que si la migration marque une rupture géographique forte, elle est suivie d’une installation durable dans le territoire adopté, où se recrée un réseau familial et social qui n’exclue par l’attachement au lieu d’origine. Cette stabilisation donne lieu à un double ancrage visible par une inscription locale ou par une mémoire entretenue des espaces de référence [Gotman, 1999].

Les mobiles avec retour

41Un troisième profil, qualifié de « mobiles avec retour », correspond à 5 entretiens. Il regroupe des individus ayant quitté leur région d’origine – que ce soit pour des raisons professionnelles ou familiales – et dont la trajectoire géographique est marquée par une forte mobilité, en France ou à l’étranger. Après une succession de déménagements ou des séjours prolongés liés à des missions professionnelles, ces enquêtés font le choix, souvent à l’approche de la retraite, de revenir s’installer dans leur région d’enfance. Ce retour, qui peut être motivé par un attachement affectif aux espaces de référence [Pinel, Le Roux and Bonvalet, 2025] ou parce que des proches y sont présents, constitue une forme de ré-ancrage territorial après la période de forte mobilité résidentielle.

42Lucette Bonneau, après de nombreuses mobilités, est par exemple retournée vivre dans la région de son enfance suite au retour de sa fille dans le département. Née en 1945 dans une commune de Haute-Vienne, Lucette a vécu chez ses parents pendant quelques années avant que la famille ne déménage dans une commune limitrophe - sa commune de résidence actuelle. Après une vie familiale mouvementée (décès d’un premier conjoint, divorce du second) qui la conduit en Martinique pendant 25 ans où elle exerce divers métiers (boulangère, vendeuse…), Lucette décide de revenir dans la commune de son enfance au moment de la retraite, pour se rapprocher de sa fille, installée dans le département, mais aussi pour fuir la Martinique touchée par des catastrophes naturelles. Si Lucette ne regrette pas son départ car il lui a permis effectivement d’être à proximité de sa fille, elle exprime néanmoins une forme de nostalgie pour la vie sur l’île :

« En Martinique je sortais beaucoup plus, c’est évident. Là-bas c’est un pays où on sort, on bouge, on fait des choses… Oui. Et j’avais un réseau d’amis qui… Oui je sortais beaucoup plus. Ici, c’est limité quand-même. »

43Alors que pour Lucette le retour dans la région d’origine se fait tardivement, pour d’autres comme Charles Pinaud, le retour a été précoce mais interrompu par de nombreux séjours à l’étranger pour des raisons professionnelles. Charles est né à Dakar en 1948, de parents français installés au Sénégal en raison de la carrière militaire de son père. Lorsque Charles est âgé d’un an, la famille rentre en France et s’installe à Rochefort d’où est originaire la famille de sa mère. Après l’obtention de son baccalauréat, Charles s’engage dans l’armée où il sert pendant 15 ans et se reconvertit ensuite dans le secteur des télécoms. Le couple part alors pour une mission de deux ans en Arabie Saoudite avant de revenir en 1979 pour s’installer dans la périphérie de Rochefort où ils achètent une maison qu’ils occupent encore.

44Malgré cet ancrage en Charente-Maritime, Charles part vivre pendant deux ans en Lybie avec son épouse. Il poursuit ensuite un parcours professionnel marqué par de longues missions à l’étranger, ponctuées de retours en France lors des week-ends et périodes de congés, qu’il passe en famille dans leur résidence. Le couple a deux enfants. La femme de Charles le rejoint parfois en vacances dans les pays où il est en mission. Charles prend sa retraite en 2009, mais continue jusqu’à ses 67 ans, les missions à l’étranger.

45Cette forte mobilité au cours de la vie active n’a pas empêché Charles de s’investir sur le plan local, notamment au moment de la retraite. Il décrit de bons rapports de voisinage ainsi que des activités de loisirs régulières qui confèrent à son lieu de résidence un caractère presque idyllique pour lui :

« Je veux dire, on est très bien ici, c’est presque le rêve. […] Il fait bon vivre. En plus, on a la mer à cinq kilomètres. Ici il y a aussi beaucoup de troc. Je vais à la pêche, j’ai pêché des poissons, je vais en donner à mes voisins. »

46Ce sentiment est d’autant plus fort que sa fille et son petit-fils vivent dans la commune.

47Les trajectoires des « mobiles avec retour » révèlent des formes de ré-ancrage territorial tardif, souvent au moment de la retraite, après des parcours marqués par la mobilité. Si le retour dans la région d’origine répond parfois à des logiques familiales ou affectives, il ne s’accompagne pas toujours d’un attachement profond au territoire, comme c’est le cas pour Lucette Bonneau. C’est la famille et notamment les enfants qui ont guidé les choix résidentiels opérés : Lucette a choisi de revenir pour retrouver sa fille tandis que Charles, pendant ses nombreuses missions à l’étranger, retrouvait régulièrement sa femme et ses enfants dans leur maison.

Les migrations tardives

48Un quatrième profil, qualifié de « migrants tardifs », regroupe 10 enquêtés dont la trajectoire résidentielle se caractérise par une mobilité survenue à l’approche de la retraite ou au moment de la cessation d’activité, impliquant souvent un changement de région. Ce profil recouvre des situations contrastées : certains ont eu une enfance marquée par des mobilités importantes liées aux parcours de leurs parents ou une trajectoire professionnelle qui les a conduits à changer de région. Néanmoins, ils conservent un attachement affectif à certains lieux. A l’inverse, d’autres ont connu une trajectoire résidentielle plus sédentaire, mais expriment un détachement à l’égard des lieux habités au fil de leur vie, centrant leur récit sur le lieu de résidence actuel.

49La trajectoire de Paul Lombard illustre ce profil. Né en 1949 à Strasbourg, il connaît de nombreux déménagements au cours de sa vie : enfance dans le sud, études supérieures à Lyon, coopération au Tchad pendant deux ans, puis une installation à Paris où il rencontre son épouse. Il habite plusieurs logements dans le 11e arrondissement pour suivre l’agrandissement de la famille. En 1979, il quitte la capitale avec sa femme et ses enfants pour des raisons de carrière professionnelle : d’abord à Nantes, ils s’installent ensuite à Lyon pendant dix ans, puis à Châtellerault et enfin à Poitiers. Un poste à Paris et de nombreuses missions à l’étranger contraignent Paul à faire des trajets réguliers entre son domicile et la capitale où il dispose d’un pied-à-terre. En 2001, la famille s’établit finalement à Paris, dans le 15e arrondissement. A la suite d’une mutation d’un an en Corée, Paul opte pour une pré-retraite à 57 ans avant d’arrêter officiellement en 2014. Malgré les mobilités professionnelles et géographiques, il revendique un fort ancrage parisien : « Donc Parisien je suis, Parisien je resterai ». Son choix de rester dans la capitale où résident deux de ses filles en témoigne.

50Malgré cet attachement fort, il conserve un lien affectif avec Aix-en-Provence où il a grandi. Il a envisagé d’y investir sans toutefois franchir le pas, confirmant son ancrage parisien :

« Et en fait la vie en province, quoi qu’aient dit les Parisiens pendant le covid, mais c’est… Ce n’est plus du tout mon truc quoi. »

51Ainsi, sa trajectoire, bien que marquée par une forte mobilité, témoigne d’un double attachement aux espaces de référence : le sud, lieu de socialisation durant la jeunesse et Paris, lieu de construction familiale et professionnelle.

52A l’inverse, Martine Rose illustre un profil de migration tardive accompagné d’un détachement vis-à-vis des différents lieux habités auparavant. Née à Poissy, elle y grandit avec ses parents et son frère, obtient un CAP de comptabilité et travaille dans ce domaine, principalement en région parisienne. Après son mariage, elle réside d’abord en location près de Poissy, puis acquiert un logement dans les Yvelines. En 1980, elle s’installe avec son mari dans le Morvan, tout en continuant de travailler à Paris. Logée en semaine chez sa mère, puis dans un studio, elle ne retrouve son domicile que le weekend. Sa fin de carrière est ponctuée de trajets quotidiens éprouvants en raison d’un déménagement de son entreprise, puis par un licenciement et une période de chômage avant sa retraite.

53En 2017, veuve depuis dix ans et suite au décès et de sa mère, elle décide de « repartir à zéro » en vendant son pavillon. Elle achète alors une maison en Indre, région qu’elle connaissait partiellement par l’intermédiaire d’une tante. Elle s’attache très rapidement à sa nouvelle région où elle se constitue un réseau amical et s’investit dans diverses activités de la commune, telles que l’encadrement périscolaire ou la rénovation des statues de l’église. Passionnée par son village et son histoire, elle a même initié un projet de valorisation de son patrimoine sous la forme d’un livre-photos. Ces investissements lui permettent aujourd’hui de se sentir bien dans sa commune de résidence :

« Oui, oui, parce que je suis allée voir le maire et je me suis proposée à faire du périscolaire, alors donc après il y avait des réunions, des trucs, des machins, j’ai participé à tout, et c’est comme ça que j’ai connu tout le monde. Et je suis vraiment intégrée dans le pays. Et d’ailleurs j’ai fait un bouquin sur le pays. […] Et maintenant je connais l’histoire mieux que les gens qui habitent là. »

54Ainsi, malgré son arrivée tardive à 72 ans, Martine témoigne d’un ancrage territorial fort, construit par l’investissement au sein de la commune à laquelle elle témoigne un attachement profond.

Conclusion

55Si les baby-boomers se distinguent par une mobilité légèrement supérieure à celle de leurs aînés, leurs trajectoires géographiques restent en grande partie locale : près de la moitié vit au seuil de la retraite dans son département de naissance. Des facteurs d’éloignement ont été identifiés : la région de naissance ; le niveau de diplôme, lié tant à des départs vers les lieux d’enseignement supérieur qu’à des mobilités liées aux carrières des plus diplômés ; la catégorie socio-professionnelle, les ouvriers et les petits indépendants étant moins mobiles que les cadres et professions intermédiaires. A l’inverse, l’accession précoce à la propriété (parfois conditionné par la stabilité conjugale voire professionnelle [Bonvalet, 1993 ; Crepin, 2021]) tend à favoriser l’ancrage.

56Il n’existe pas de lien mécanique entre mobilité résidentielle et attachement aux lieux. Il apparaît au contraire, une diversité de formes d’ancrage. Certains ayant eu des trajectoires locales, à proximité des lieux de leur enfance, le plus souvent moins diplômés et stabilisés par la propriété du logement, semblent être particulièrement attachés à leur lieu de vie, que ce soit le logement ou le voisinage, et bénéficient de ressources sociales et familiales à proximité. D’autres, ayant effectué une mobilité résidentielle dans la jeunesse ou au début de la vie active, ont su construire un double ancrage entre le lieu d’origine et le lieu d’installation, souvent entretenu par des circulations régulières. Néanmoins, l’attachement au lieu de résidence ne dépend pas toujours de l’ancienneté de résidence : des réinvestissements peuvent émerger dans de nouveaux lieux, notamment à la retraite. La capacité à s’inscrire dans les activités et sociabilités de la commune est sans doute une clé importante de l’insertion locale, alors que certains peinent à s’intégrer.

57La présence de la famille, et tout particulièrement des enfants, s’avère être un facteur important d’ancrage aux âges avancés, voire un facteur de reconfiguration des espaces de référence, y compris pour des personnes s’étant éloignées fortement de leurs lieux d’origine. Toutefois, ces mobilités générées par la famille peuvent aussi susciter des regrets ou de la nostalgie relativement aux lieux de vie quittés [Pinel et al., 2024].

58Finalement, même pour la génération des baby-boomers, décrites parfois comme mobiles et individualistes [Sirinelli, 2003], l’analyse révèle de nouveau la force des liens familiaux et de la géographie familiale dans les choix de mobilité et les rapports au territoire.

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Notes

1 Dans les figures et dans la suite de l’article, les fourchettes d’âges sont approximées par l’âge central de la fourchette pour faciliter la lecture : par exemple, la fourchette 19-23 ans sera approximée à 21 ans.

2 Ces coûts ont été calculés sous R à partir de l’option « TRATE » de la librairie TraMineR.

3 Contrairement à la littérature sur les facteurs de mobilité résidentielle davantage centrée sur les transitions résidentielles, notre approche met plutôt en évidence des facteurs associés à des trajectoires géographiques dans leur globalité.

4 La trajectoire de statuts d’occupation n’est considérée qu’à partir de 1990 en raison de disponibilité de données comparables pour l’ensemble des individus. Les types déterminés sont issue d’une typologie par optimal matching avec des coûts de substitution déterminés par les taux de transition entre états (propriétaire, locataire, hébergé par un tiers ou autre). Les deux autres typologies (trajectoire d’activité et trajectoire matrimoniale) ont été réalisées de la même manière avec les données depuis 1968 en définissant les états dans le premier cas, en emploi (ego ou couple le cas échéant), à la retraite (ego ou couple le cas échéant), pas en emploi ni à la retraite (ego ou couple le cas échéant), couple mono-actif occupé, et dans le second cas, célibataire/marié.e/divorcé.e/veuf.ve.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Distances au lieu de naissance et au lieu de résidence à 70 ans en fonction de l'âge des générations 1945-1949 (résidant en France en 2007 et 2017)
Légende Aide à la lecture : les graphiques représentent, en ordonnée, la proportion d’individus dans les différentes catégories (distance au lieu de naissance à gauche, distance au lieu de résidence à 70 ans à droite) aux différents âges indiqués sur l’axe des abscisses. Par exemple, à 21 ans (graphique de gauche), un peu plus de la moitié des individus résident dans leur département de naissance et un peu moins de 10 % dans leur région de naissance hors département de naissance ; toujours à 21 ans (graphique de droite), environ 20 % des individus résident dans la commune où ils résideront à 70 ans.
Crédits Source : Echantillon Démographique Permanent – INSEE & DGFiP 2017
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/18372/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 276k
Titre Figure 2 : Arbre de régression pour les individus de la génération 1945-1949 nés hors France métropolitaine (résidant en France en 2007 et 2017)
Légende Aide à la lecture : pour chaque case en pointillés, les graphiques représentent, en ordonnée, la proportion d’individus dans les différentes catégories (distance au lieu de naissance à gauche, distance au lieu de résidence à 70 ans à droite) aux différents âges indiqués sur l’axe des abscisses. Les branches correspondent à la division faite par l’arbre de régression : la case du haut correspond à l’ensemble des individus nés hors France métropolitaine, qui se divisent entre, en bas à gauche, ceux dont les PCS ménage valent IV, V ou VI et, en bas à droite, ceux des autres PCS ménage. Ainsi, à 21 ans, un peu plus de 60 %des individus des PCS ménage IV, V ou VI résident à l’étranger ou dans un Drom (case en bas à gauche graphiques de gauche et de droite) tandis qu’au même âge c’est le cas pour environ 55 % des individus des PCS ménage I, II, III et VII (case en bas à gauche graphiques de gauche et de droite).
Crédits Source : Echantillon Démographique Permanent – INSEE & DGFiP 2017
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/18372/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 360k
Titre Figure 3 : Arbre de régression pour les individus de la génération 1945-1949 nés en France métropolitaine (résidant en France en 2007 et 2017)
Légende Aide à la lecture : pour chaque case en pointillés, les graphiques représentent, en ordonnée, la proportion d’individus dans les différentes catégories (distance au lieu de naissance à gauche, distance au lieu de résidence à 70 ans à droite) aux différents âges indiqués sur l’axe des abscisses. Les branches correspondent aux divisions faites par l’arbre de régression : par exemple, la case du haut correspond à l’ensemble des individus nés en France métropolitaine, qui se divisent entre, à gauche, ceux qui sont nés en Corse ou en Ile-de-France et, à droite, ceux nés dans les autres départements (voir figure 2 pour un exemple de lecture des graphiques).
Crédits Source : Echantillon Démographique Permanent – INSEE & DGFiP 2017
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/18372/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 351k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Le Roux, Jordan Pinel, Timothée Chabot et Catherine Bonvalet, « Trajectoires géographiques et rapports aux territoires des premières générations de baby-boomers en France »Espace populations sociétés [En ligne], 2025/3-2026/1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/eps/18372 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16pdw

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Auteurs

Guillaume Le Roux

Chargé de Recherche, Institut National d’Etudes Démographiques, guillaume.le-roux[at]ined.fr, 9 cours des Humanités - CS 50004 93322 Aubervilliers Cedex - France

Jordan Pinel

Chercheur contractuel, Institut National d’Etudes Démographiques, jordan.pinel[at]gmail.com, 9 cours des Humanités - CS 50004 93322 Aubervilliers Cedex - France

Timothée Chabot

Maître de Conférences, Université de Toulouse Jean-Jaurès - UMR LISST, timothee.chabot[at]univ-tlse2.fr, Maison de la recherche 5 allée Antonio Machado 31100 Toulouse - France

Catherine Bonvalet

Directrice de Recherche émérite, Institut National d’Etudes Démographiques, associée URV CNAV, bonvalet[at]ined.fr, 9 cours des Humanités - CS 50004 93322 Aubervilliers Cedex - France

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