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Varia

L’(im)mobilité des choix d’études à l’heure de Parcoursup : des logiques d’ancrage local tributaires des contextes scolaires

The (im)mobility of educational choices in the age of Parcoursup. Local anchoring strategies dependent on school contexts
Marine Haddad

Résumés

À partir des données tirées de la plateforme Parcoursup en 2019, cet article étudie la répartition géographique des vœux formulés par les néo-bacheliers. Il analyse les logiques qui structurent le fait de formuler des vœux exclusivement localisés dans le département de résidence au moment du baccalauréat, exclusivement en dehors, ou un mélange des deux. En comparant différents espaces (zone francilienne, proximités de grandes métropoles, ou encore Outre-mer), il caractérise les contextes propres à chaque type de territoire, tout en tenant compte de l’interaction entre ces contextes et les profils socio-scolaires des candidats. Les résultats mettent en valeur trois facteurs importants de disparités territoriales dans les rapports à la mobilité des choix scolaires : le dynamisme étudiant (nombre d’établissement, population étudiante), les coûts associés au mobilités interdépartementales, des contextes scolaires au croisement des caractéristiques sociales des néo-bacheliers et de celles de leurs localités.

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Texte intégral

1Au moment de formuler leurs vœux d’études supérieures, les lycéens sont confrontés à l’exercice difficile de traduire des envies en choix formels, sélectionnés dans une offre diversifiée et souvent peu lisible [Orange, 2010], en tenant compte des contraintes qui s’imposent à elles et eux. L’introduction des plateformes numériques de candidature aux études supérieures, puis le passage de la plateforme Admission Post Bac à la plateforme Parcoursup en 2018, ont renforcé une approche des études supérieures par projet de formation. Parcoursup encourage les élèves à développer un projet cohérent tout en multipliant les candidatures. Ces transformations ont accentué les logiques de classement associées aux formations et les écarts sociaux dans la capacité des lycéens à s’approprier ces logiques [Frouillou, Pin and van Zanten, 2019, 2020]. S’y superpose une injonction à la mobilité à laquelle sont soumis les lycéens : les institutions qui ciblent les jeunes comme catégorie d’action publique les encouragent à quitter leurs territoires d’origine pour élargir les opportunités offertes à elles et eux, sans tenir compte des ressources dont ils et elles bénéficient localement et dont ils et elles se privent en partant [Bacqué and Fol, 2007].

  • 1 Le concept de complexes saisit la manière dont les structures économiques, l’emprise des logiques c (...)

2Dans ce contexte, cet article analyse la distribution géographique des vœux formulés sur la plateforme de candidature Parcoursup comme l’expression d’aspirations à l’(im)mobilité autant que celle d’aspirations étudiantes, en se focalisant sur les vœux qui expriment un « choix de rester ». Il prête attention à la combinaison de facteurs contextuels formant des « complexes » [Van Hear, Bakewell and Long, 2018] susceptibles d’encourager ou de décourager les mobilités résidentielles1. Ces mobilités sont donc abordées ici comme des migrations, tout en considérant leur articulation à d’autres types de mobilités, en particulier les mobilités pendulaires. En se focalisant sur ces contextes plutôt que sur des formes de stratégies individuelles ou collectives, il tient compte du fait que les vœux d’études supérieures reflètent des projets plus bricolés que construits, relevant de tactiques, plutôt que de stratégies [De Certeau, 1980 ; Orange, 2010, 2012 ; Palheta, 2011]. Les choix scolaires impliquent autant les lycéens que leurs pairs, leurs familles et l’institution scolaire [Kingston and Lewis, 1990]. Avant même qu’ils ne soient traduits dans des candidatures à des formations spécifiques, les désirs et aspirations des collégiens et des lycéens sont façonnés par leurs socialisations familiale et scolaire [Bréant and Durand, 2023 ; van Zanten, 2016]. En ce sens, les mécanismes structurant les choix scolaires ressemblent fortement à ceux structurant les décisions migratoires [Massey, 1999] et les deux sont souvent construits conjointement. Les étudiants expriment en effet des vœux parmi de multiples établissements et diplômes, inégalement répartis en France.

3La localisation de la formation apparaît comme un critère central, quand elle permet aux étudiants de demeurer à proximité des lieux où ils ont grandi et peuvent mobiliser un ensemble de ressources, matérielles comme immatérielles [Aouani, Orange and Renard, 2019 ; Renahy, 2010 ; Retière, 2003]. Cette composante géographique structure plus ou moins fortement les vœux des futurs étudiants selon leurs caractéristiques sociales et scolaires. Les élèves de cursus techniques et professionnels sont moins mobiles [Didelon-Loiseau and Jedlicki, 2019 ; Lemêtre and Orange, 2017]. Le capital scolaire permet de mettre à distance les ressources de la proximité [Frouillou, 2014]. Si l’origine sociale contribue à différencier les trajectoires, les performances scolaires ont un poids plus fort [Frouillou and Moulin, 2019]. L’assignation à des rôles de genre influence les rapports aux études et leur imbrication dans des rapports au territoire, notamment par le biais des contraintes familiales [Amsellem-Mainguy, 2021]. Un ensemble croissant de travaux montre comment les jeunes sont socialisés à et par l’espace : l’acquisition de dispositions à la mobilité articule déplacements au sein et en dehors d’un territoire ; elle est façonnée par des capitaux économiques, mais aussi sociaux et culturels [Amsellem-Mainguy, 2021 ; Authier, Belton Chevallier and Cacciari, 2022 ; Cayouette-Remblière, Lion and Rivière, 2019]. ‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

4Ces questions se posent spécifiquement aux lycéens des Outre-mer, pour qui étudier en dehors de leur département ou région implique une migration de plusieurs milliers de kilomètres à travers des océans. Les formations qui s’offrent à elles et eux dans leur territoire sont souvent perçues comme moins attirantes que celles présentes dans l’Hexagone [Haddad, 2023], voire fortement dévalorisées [Bréant, 2022], dans un mouvement qui fait plus largement écho à la construction sociale d’une compétence dite métropolitaine [Célestine, 2022 ; Ihaddadene, 2022]. Si une littérature importante étudie la mobilité géographique des jeunes de ces régions, peu de travaux analysent le refus de partir en tant que tel. Un tel ancrage est pourtant indissociable des trajectoires scolaires puis professionnelles de ces jeunes [Ihaddadene, 2017].‬‬‬‬ Comparer la distribution géographique des vœux d’études des néo-bacheliers des Outre-mer à celle des candidats d’autres régions françaises permet de caractériser la spécificité de ces espaces en termes d’études supérieures et de mobilité. Cela permet aussi d’en faire un cas d’étude limite, éclairant des processus sociaux plus largement à l’œuvre dans les choix d’études supérieures. Cela autorise enfin à penser les choix scolaires comme des choix migratoires, dans un champ qui aborde plutôt les mobilités intra-nationales comme des mobilités résidentielles [Haddad and McAvay, 2024]. Ainsi, s’il n’est pas forcément intuitif de comparer le rapport au territoire des vœux formulés dans les Outre-mer et au sein de l’Hexagone, cela permet justement d’évaluer le caractère spécifique ou non des mobilités que ces vœux impliquent, alors que des recherches suggèrent qu’elles pourraient être structurées par des mécanismes similaires [Haddad, 2023].

5Cet article étudie les choix d’études supérieures des jeunes bacheliers, en interrogeant la dimension spatialisée de ces choix et en se focalisant sur la question de l’ancrage au sein du département : dans quelle mesure les vœux que ces jeunes formulent sur la plateforme Parcoursup au moment de débuter leurs études supérieures reflètent-ils des rapports à la mobilité façonnés localement par des contextes socio-scolaires ? En s’appuyant sur les données tirées de la plateforme Parcoursup en 20192, les analyses comparent les profils des jeunes faisant l’ensemble de leurs vœux au sein du département, en dehors du département ou une combinaison des deux. Étudier les vœux validés par les lycéens sur Parcoursup donne à voir leurs « choix » avant que le processus de sélection par les établissements n’intervienne, ce qui est rarement fait dans les études sur le sujet [Bechichi, Grenet and Thebault, 2021]. Cette approche statistique ne permet pas de mettre en lumière les processus collectifs et individuels qui structurent, en amont, la fabrique des choix. Elle adopte un regard a posteriori, en étudiant les disparités territoriales de rapports à la mobilité au prisme des caractéristiques des territoires de résidence des jeunes. Elle analyse la manière dont les caractéristiques socio-scolaires des territoires de résidence et des candidats s’articulent pour façonner des contextes plus ou moins favorables à l’(im)mobilité.

6L’objectif de cet article n’est pas de redémontrer les effets des profils sociaux et scolaires des futurs étudiants sur la distribution géographique de leurs vœux d’études. D’une part, il s’agit d’analyser les différences territoriales qui subsistent en tenant compte de ces profils. D’autre part, il s’agit d’étudier comment le lien entre profils socio-scolaire et distribution géographique des vœux varie ou non selon le type de territoire. Dans un premier temps, l’article met en valeur les variations dans la prévalence des « choix de rester » selon les départements. Dans un deuxième temps, il montre comment le rôle médiateur des contextes étudiants varie selon les types de territoire, de sorte que les différences en termes de taille de population étudiante ou de diversité de l’offre de formation ne suffisent pas à expliquer les disparités territoriales observées. Cet article souligne enfin la manière dont ces disparités affectent différemment le rapport à la mobilité des candidats selon leur origine sociale et leur profil scolaire.

1. D’importances disparités territoriales dans les rapports à la mobilité

  • 3 En revanche, les études à l’étranger, un choix par exemple important pour les classes supérieures d (...)

7Les données de Parcoursup permettent d’étudier les choix formulés au moment des candidatures3, avant que la sélection par les établissements ne soit intervenue et que les jeunes ne construisent une vision rétrospective de ces choix. En 2019, ces données recensaient les vœux de 669 322 néo-bacheliers inscrits dans un établissement du secondaire français qui avaient validé au moins un vœu sur Parcoursup. Les candidats peuvent faire jusqu’à dix vœux en formation hors apprentissage, auxquels s’ajoutent dix vœux possibles à des formations en apprentissage. La notion de formation adoptée par cette règle est néanmoins très large et peut recouvrir un grand nombre de vœux uniques, si l’on distingue ces derniers par établissement, filière et spécialité. Par exemple, une candidature en Licence de médiation culturelle ou en CPGE mathématiques, physique et sciences de l’ingénieur constituent chacune un vœu, qui peut ensuite être décliné en dix sous-vœux au sein d’établissements et de spécialités différentes. Ainsi, les néo-bacheliers étudiés ont exprimé en moyenne 17 choix, pour une médiane de 11 choix, mais un néo-bachelier sur dix a exprimé plus de 28 vœux en 2019.

  • 4 Imbert et al. mettent en évidence le seuil de l’heure de trajet, au-delà de laquelle les étudiants (...)

8Ces données permettent d’établir trois profils de futurs étudiants, en fonction du rapport à la mobilité que dessinent leurs candidatures validées sur la plateforme : ceux qui n’ont exprimé des choix que dans le département où ils étaient inscrits pour le baccalauréat, ceux qui ont exprimé des vœux uniquement en dehors du département, et ceux qui ont exprimé une combinaison de choix dans et en dehors du département. Ces profils sont codés sous la forme d’une variable à trois modalités : « rester », « partir », « mixte ». Il est difficile d’établir un critère empirique dénué de biais pour mesurer la distance séparant les élèves des établissements scolaires. Plusieurs travaux sélectionnent une distance kilométrique au-delà de laquelle le choix d’études est considéré comme impliquant une mobilité résidentielle [Dupray, 2023 ; Frenette, 2006]. D’autres privilégient un temps de trajet en voiture mesuré de manière continue [Thebault, 2025]. Les recherches sur le sujet montrent que le temps de trajet effectif compte davantage que la distance kilométrique4, mais varie selon les modes de transports auxquels les individus ont accès et est lui-même pondéré par des coûts économiques, organisationnels et émotionnels [Amsellem-Mainguy, 2021 ; Didelon-Loiseau and Jedlicki, 2019 ; Imbert et al., 2014]. Cet article n’étudie pas une inscription unique dans un établissement scolaire. En outre, l’inclusion des Outre-mer fait intervenir des distances et des coûts très variables, y compris en milliers de kilomètres ou en dizaines d’heures d’avion. Faire la moyenne des distances aux différents vœux est donc apparu moins discriminant et lisible qu’un critère dichotomique. Malgré ses limites, le critère du département capte la réalité de frontières politiques et institutionnelles, qui influencent notamment la délivrance d’aides sociales, l’organisation du réseau de transport ou encore les établissements dont les formations feront davantage l’objet de publicité localement. Il correspond de plus aux frontières maritimes des DROM-COM.

9À l’échelle de l’ensemble des candidats aux études supérieures, la combinaison des types de vœux reste le profil modal (65 %). Les vœux exprimant le choix de rester (17 % dans le département) ou de partir (18 % hors du département) sont néanmoins loin d’être marginaux. Considérer la prévalence des candidats n’ayant exprimé des vœux que dans leur territoire est ainsi pertinent pour étudier les logiques d’ancrage local des futurs étudiants. La Polynésie française est le territoire où ces choix exclusivement dans le territoire sont les plus présents (67 % des candidats néo-bacheliers, contre 8 % qui ont fait des choix exclusivement en dehors), suivie de près par La Réunion (55 % contre 5 %). Cela contraste avec le fait que, parmi les départements où ces profils de choix sont les plus fréquents, on trouve plutôt des espaces marqués par des pôles universitaires développés autour de grandes villes : le Nord avec Lille (50 % contre 1 %), la Seine-Maritime avec Rouen (37 % contre 3 %), les Bouches-du-Rhône avec Marseille (37 % contre 2 %), le Rhône avec Lyon (35 % contre 2 %) ou encore la Gironde avec Bordeaux (34 % contre 2 %). Bien sûr, la présence de grands pôles universitaires ne suffit pas à expliquer les rapports à l’immobilité particulièrement marqués dans certains de ces départements. Des recherches mettent par exemple en évidence la relation entre un relatif immobilisme étudiant, des formes d’enclavement géographique, mais aussi des ancrages territoriaux de long terme (notamment familiaux), dans les département du Nord [Baron, 2005] et de Seine-Maritime [Didelon-Loiseau and Jedlicki, 2019]. Ce sont bien ces spécificités territoriales « résiduelles », c’est-à-dire les différences qui persisteraient même dans un scénario théorique où les formations disponibles seraient les mêmes, que cet article cherche à étudier. Une telle approche permet de sortir des registres d’explication par la seule offre étudiante, qui nourrissent notamment les discours d’injonction à la mobilité, et d’ouvrir d’autres pistes de compréhension des parcours étudiants.

Figure 1 : Part de candidats avec des choix uniquement dans leur département

Figure 1 : Part de candidats avec des choix uniquement dans leur département

Source : Remontées de l’application Parcoursup (2019). Champ : Néo-bacheliers résidant en France hexagonale, dans un DROM ou en Polynésie française et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.

10En Martinique , 34 % des candidats ont exprimé tous leurs vœux dans le département et 12 % tous leurs vœux en dehors. Ces parts sont de 30 % et 14 % en Guadeloupe , 26 % et 15 % en Guyane , 5 % et 26 % à Mayotte. D’un côté, plusieurs Outre-mer figurent haut dans le classement des départements qu’on « quitte » le moins. De l’autre, les parts élevées de candidats qui n’expriment que des vœux dans le département sont associées à des parts relativement élevées de candidats qui n’expriment que des vœux en dehors du département. Cette configuration diffère ainsi de celle observée dans les départements hexagonaux cités précédemment. C’est particulièrement le cas en Polynésie, mais aussi en Martinique et en Guadeloupe. Ça l’est moins à La Réunion, où la part de candidats qui ne font des vœux qu’en dehors du département n’est que faiblement supérieure aux autres départements cités, et à Mayotte, où cette part est très élevée, mais associée à une part faible de vœux exclusivement locaux.

11Ces configurations semblent refléter la situation particulière des Outre-mer français. Les possibilités d’études supérieures y sont limitées comparées à certains départements de l’Hexagone, mais où la distance géographique aux autres départements français rend plus coûteuses les mobilités pour études. Les néo-bacheliers de départements hexagonaux aux opportunités de formation similaire peuvent moins difficilement envisager de partir étudier dans un département voisin. Ces configurations ne sont pas homogènes d’un Outre-mer à l’autre. D’une part, si les formations sont particulièrement peu nombreuses ou diversifiées à Mayotte (35 formations de premier cycle dénombrées en 2019 dans l’application), elles le sont davantage en Polynésie (65) et aux Antilles (106 en Guadeloupe, 109 en Martinique) et plus encore La Réunion (220). D’autre part, ces territoires se situent à différentes distances de l’Hexagone : 15 700 km séparent Tahiti de Paris contre 9 400 km entre Saint-Denis de La Réunion et Paris ou 6 854 km entre Fort-de-France et Paris. Ces distances impliquent aussi des prix de transport aérien (1 400€ en moyenne pour Tahiti, 700€ pour Saint-Denis) et des décalages horaires d’amplitudes très différentes (de deux heures à La Réunion à douze heures en Polynésie française). En outre, la distance à l’Hexagone se combine ou non, selon les territoires, à un isolement géographique plus global. Les Antilles sont relativement bien connectées à de proches voisins dans les Caraïbes et au continent américain. La Réunion, Mayotte et, plus encore, la Polynésie ne bénéficient pas d’une telle inscription locale.

  • 5 Il prend en charge des frais de transport aériens et ferroviaires dans la limite d’un aller-retour (...)

12Pour compenser ces coûts, le dispositif « Passeport mobilité études » soutient depuis 2002 les mobilités étudiantes depuis les DROM-COM5 (que ce soit vers l’Hexagone, un autre DROM-COM ou un pays de l’Union Européenne). Néanmoins, l’accès à ce dispositif varie lui-aussi selon le territoire. Depuis 2010, l’agence de l’Outre-mer pour la mobilité supervise les demandes aux Antilles, en Guyane, à La Réunion et à Mayotte. Les démarches s’effectuent en ligne et plusieurs bureaux sont implantés dans les DROM. Pour obtenir des informations sur le dispositif en Polynésie, il faut se rendre sur le site internet de la préfecture et les dossiers doivent être déposés au pôle de la continuité territoriale du Haut-Commissariat de la République en Polynésie française, ces bureaux se trouvant à Papeete et n’ouvrant que du lundi au vendredi de 7h30 à 12h. Ainsi, alors que les mobilités depuis la Polynésie vers l’Hexagone sont les plus coûteuses, elles bénéficient du moins d’aides sociales, ce qui renvoie à l’histoire du traitement public des migrations. L’isolement de la Polynésie française, auquel s’ajoute une grande étendue du territoire (de nombreux jeunes ont déjà dû quitter leur île d’origine pour étudier au lycée) [Bréant and Durand, 2023], contribue très certainement à sa position à part en termes de rapport aux lieux d’études.

  • 6 Parmi les arrivées enregistrées à la période intercensitaire, 15 % concernent des personnes nées en (...)
  • 7 En 2019, 131 000 personnes nées à La Réunion et 17 000 personnes nées en Polynésie vivaient dans l’ (...)

13La croissance de la population a longtemps été pensée comme un « problème public » à La Réunion, comme en Martinique et en Guadeloupe, donnant naissance à des politiques d’émigration, en particulier à destination des jeunes [Haddad, 2022]. Les départs depuis ces départements vers l’Hexagone ont été fortement encouragés et institutionnalisés dès les années 1960, dans le cadre de l’activité du Bureau pour le développement des migrations des départements d’outre-mer (Bumidom, 1963-1981). L’organisme s’est moins investi dans l’encadrement des départs des Antilles que dans ceux de La Réunion, constatant que l’émigration des Antilles vers l’Hexagone était déjà fréquente et en voie d’accélération [Bidet, Haddad and Veron, 2025]. Ces différences subsistent aujourd’hui. Il n’existe pas d’inquiétude comparable à l’égard de la jeunesse polynésienne, au contraire : le déclin démographique de ces archipels a plutôt conduit les pouvoirs publics à chercher à fixer les jeunes en Polynésie française. En effet, le solde migratoire de la Polynésie française est négatif et le manque est le plus marqué pour la tranche d’âge des 18-24 ans6 [Sierra-Paycha and Lesage, 2019] ; en 2019, la Polynésie française comptait 300 000 habitants contre 860 000 à La Réunion. Dans ce contexte, les vœux de mobilité moindres des futurs étudiants réunionnais et polynésiens sont aussi liés au fait que les diasporas antillaises sont plus anciennes et plus nombreuses que celles réunionnaises et bien plus encore que celles polynésiennes7.

2. Le poids des contextes scolaires sur l’ancrage local

14Pour saisir les logiques de ces différences entre départements, cet article les aborde comme des différences entre contextes territoriaux. Dans ce but, les départements sont regroupés en tenant compte des connaissances existantes sur les disparités géographiques dans l’enseignement supérieur. La relation entre le taux de mobilité interdépartementale à l’entrée dans le supérieur et le type de commune de résidence au baccalauréat dessine un gradient, ce taux étant le plus fort pour les bacheliers originaires de communes rurales peu denses et le moins fort pour les bacheliers originaires de communes urbaines denses [Dupray, 2023]. L’Île-de-France se caractérise par la manière spécifique dont y est structurée l’offre d’enseignement supérieur, à la fois marquée par sa densité et par d’importants écarts en termes de prestige des formations et de profils sociaux des étudiants [Frouillou, 2014], ainsi que par la propension plus grande des étudiants à effectuer d’importants trajets quotidiens [Choplin and Delage, 2011]. De plus, plusieurs études montrent la pertinence de considérer les différences entre régions à faibles et fortes opportunités au sein de l’Hexagone pour mieux saisir les mécanismes propres aux Outre-mer [Dherbécourt and Peruyero, 2024 ; Moutai, 2024].

  • 8 Les choix hors du territoire sont bien mesurés à l’échelle de chaque département et non de la régio (...)

15La nomenclature territoriale distingue ainsi neuf catégories8. Les départements d’Île-de-France sont considérés à part. La catégorie « Autres grandes métropoles » réunit les départements où se situent des pôles universitaires aux effectifs étudiants et aux nombres de formations importants, autour des cinq agglomérations les plus peuplées hors Paris : Lyon (Rhône), Marseille (Bouches-du-Rhône), Toulouse (Haute-Garonne), Lille (Nord) et Bordeaux (Gironde). La catégorie « Autre Hexagone » regroupe les autres départements hexagonaux, y-compris la Corse. Les DROM-COM les plus peuplés sont considérés séparément, pour pouvoir les comparer entre eux et aux autres territoires français : Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Polynésie française. La Kanaky-Nouvelle-Calédonie est écartée des analyses, du fait de son statut spécifique (la plupart de formations disponibles n’y sont pas rattachées à Parcoursup). Les autres sont réunis dans la catégorie « Autres Outre-mer ».

Tableau 1 : Distribution géographique des vœux des candidats selon leurs caractéristiques (%)

  • 9 Pour tenir compte de la spécificité des trajectoires scolaires des enfants d’enseignants [Farges, 2 (...)
  • 10 Ce terme désigne le même lien de parenté que ceux de frère ou sœur, sans caractériser l’identité de (...)

Mixte

(N=420 392)

Partir

(N=113 202)

Rester

(N=114 188)

Territoire de résidence

Île-de-France

79

14

7

Autres grandes métropoles

58

5

38

Autre Hexagone

63

22

15

Guadeloupe

57

11

32

Guyane

58

16

26

La Réunion

40

6

54

Martinique

54

13

34

Polynésie française

25

8

67

Autre Outre-mer

61

34

5

Femmes

65

19

16

Hommes

65

16

19

Voie au lycée

Générale

66

20

14

Technologique

71

11

18

Professionnelle

56

14

30

Autre

5

91

3

Mention au baccalauréat

TB

68

22

10

B

67

19

15

AB

66

17

17

Autre

63

17

20

PCS des parents9

Cadres

69

18

13

Enseignement

67

21

12

Intermédiaire

65

18

17

Ouvriers et employés

63

16

21

Autre

58

18

24

Adelphe10 dans le supérieur

68

18

15

Nombre moyen de formations dans le département de résidence

252

149

324

Lecture : Parmi les néo-bacheliers de Polynésie française inscrits en voie générale, 36 % n’ont validé que des vœux en dehors du territoire.

Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.

  • 11 Le coefficient de corrélation de Pearson calculé sur ces données est supérieur à 0,9 (ce coefficien (...)

16À l’image des mobilités interdépartementales fréquentes au sein de la région, seuls 7 % des candidats d’Île-de-France s’inscrivent dans le profil « rester », contre 38 % des candidats des autres grandes métropoles (Tableau 1). C’est aussi le cas du reste de l’Hexagone, mais la différence est moins marquée (15 %), s’opérant plutôt autour de la modalité « partir » (63 % contre 79 %). On retrouve l’importance des profils « rester » au sein des Outre-mer, sauf dans les plus petits territoires, du fait d’opportunités d’études qui y sont très réduites voire inexistantes. En effet, les formations sont en moyenne plus nombreuses dans les départements qu’on ne quitte pas (les candidats qui restent vivent en moyenne dans des départements dotés de 324 formations, contre 247 dans l’ensemble et 149 pour le profil « rester »). Néanmoins, cet indicateur ne représente pas une mesure absolue de la diversité des options scolaires qui s’offrent aux candidats : il capture plus largement des contextes locaux croisant structure démographique et rapport aux études : il est notamment fortement corrélé au nombre de personnes nées dans le département et en âge de poursuivre des études, tel que les recensements permettent de le mesurer11.

  • 12 Ces pourcentages ont été calculés à partir des données fournies par les régions Île-de-France et Br (...)

17Les femmes « restent » un peu moins (16 % contre 19 % des hommes), mais ce sont surtout les bacheliers mention Très Bien (10 % contre 20 % des sans mention) et les enfants de cadres et équivalent (13 % contre 21 % des enfants d’ouvriers et employés) qui manifestent moins de logiques d’ancrage. À l’inverse, 30 % des bacheliers professionnels font tous leurs vœux dans leur département, contre 18 % des bacheliers technologiques et 14 % des bacheliers généraux. Ces différentes caractéristiques ne sont pas indépendantes des territoires de résidence des néo-bacheliers. L’Île-de-France compte par exemple davantage de cadres que le reste de la France [Acs, Fauret and Tissot, 2021]. Parmi l’ensemble des lycées de la région, 16 % sont des lycées d’enseignement général et 19 % des lycées professionnels, contre respectivement 9 % et 41 % en Bretagne12. Inclure ces caractéristiques progressivement dans des régressions permet alors de saisir dans quelle mesure les différences entre territoires reflètent des différences dans leurs profils sociaux, dans leurs contextes scolaires ou d’autres caractéristiques.

18Les régressions présentées dans cet article ne permettent pas de mettre en évidence de lien causal. En revanche, elles permettent d’analyser la relation entre territoire et profils de vœux, en isolant de cette relation la part qui est liée à différentes caractéristiques de ces territoires, avant de proposer des pistes d’explication pour les écarts résiduels. Cela se traduit par l’estimation d’un coefficient mesurant l’association entre type de territoire et probabilité de faire tous ses choix dans le département et l’étude de ses variations au fur et à mesure de l’inclusion de différentes variables explicatives. Cet article s’appuie ainsi sur quatre modèles logistiques multinomiaux, avec pour variable expliquée le profil de choix. Le premier modèle n’inclut comme variable explicative que le territoire de résidence, le deuxième inclut également des variables sociodémographiques, le troisième des caractéristiques scolaires et le dernier le nombre de formations dans le département, compris comme un indicateur plus large des contexte scolaires (Tableau 2).

Tableau 2 : Variables progressivement incluses dans les modèles de régression multinomiale

  • 13 Ce terme désigne le même lien de parenté que ceux de frère ou sœur, sans caractériser l’identité de (...)

Modèle 1

Modèle 2

Modèle 3

Modèle 4

Territoire (nomenclature départements)

×

×

×

×

Sociodémographiques (homme ou femme, profession des parents, au moins un adelphe13 étudiant du supérieur)

×

×

×

Scolaires (voie et mention au baccalauréat)

×

×

Nombre de formations dans le département

×

19À l’issue d’un modèle de régression dont la variable explicative est dichotomique ou catégorielle, les coefficients associés aux variables explicatives peuvent être exprimés sous forme brute, sous forme de ratios de risque, ou encore sous forme d’effets marginaux moyens, comme c’est le cas dans cet article. Le calcul de ces effets marginaux repose sur la différence entre des probabilités moyennes estimées comme suit : on attribue à l’ensemble de l’échantillon la caractéristique d’intérêt (par exemple, on procède comme si l’ensemble des individus résidaient à La Réunion), en laissant les autres caractéristiques inchangées ; on prédit pour chaque personne les chances de n’exprimer que des vœux dans son département de résidence en utilisant les coefficient associés à ses caractéristiques mesurées, tels qu’ils ont été estimés par le modèle de régression ; on fait la moyenne de ces prédictions (probabilités moyennes ajustées) ; les effets marginaux moyens sont estimés en faisant la différence entre ces probabilités moyennes ajustées. Leur lecture est ainsi plus intuitive que celle des rapports des coefficients ou des rapports de risque : ils expriment une différence de chance en points de probabilité.

20Même avec certaines caractéristiques des candidats et de leur département de résidence maintenues égales, les candidats ont des chances très variables de ne formuler que des vœux dans leur département de résidence selon le territoire (Figure 2). Les profils socio-scolaires des candidats expliquent une partie des différences territoriales, mais les coefficients associés aux territoires varient surtout quand on ajoute la variable mesurant le nombre de formations dans le département, soulignant l’importance des contextes scolaires dans les rapports à la mobilité des futurs étudiants. D’abord, la propension plus grande des candidats des grandes métropoles à n’exprimer des vœux que dans leur département disparaît tout à fait quand on introduit cette variable. Ensuite, celle des candidats de La Réunion diminue, mais demeure élevée. Enfin, les écarts s’accentuent pour l’Île-de-France (où la plus propension à rester est encore plus faible après l’introduction du nombre de formations), d’une part, et pour la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Polynésie française (où elle devient encore plus élevée), d’autre part. Ces résultats confirment le rôle central de l’offre de formation (ou du dynamisme étudiant auquel elle est liée) dans les rapports à la mobilité des futurs étudiants. En même temps, ils mettent en évidence son pouvoir explicatif limité dans des territoires où les mobilités (résidentielles comme quotidiennes) sont particulièrement facilitées, ou au contraire contraintes.

Figure 2 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation (résultats des régressions logistiques multinomiales exprimés sous forme d’effets marginaux moyens)

Figure 2 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation (résultats des régressions logistiques multinomiales exprimés sous forme d’effets marginaux moyens)

Lecture : Comparé à résider dans un département de l’Hexagone qui ne soit pas associé à Paris ou une autre grande métropole, résider dans en Polynésie française augmente les chances de faire tous ses vœux dans le département de 52 points de pourcentage en ne contrôlant que pour cette variable (Modèle 1) et de 55 points de pourcentages en contrôlant pour l’ensemble des variables (Modèle 4).

Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.

21Ainsi, la distribution géographique des vœux des néo-bacheliers est structurée par les contextes scolaires auxquels ils sont exposés. Ces contextes incluent une forme de dynamisme étudiant au sein du département, tel que le capte le nombre de formations, ou la taille de la population étudiante (à laquelle il est fortement corrélé). Ils incluent aussi le voisinage du département et les infrastructures qui favorisent ou contraignent les mobilités entre départements voisins. Si, alors même que les opportunités de formation y sont plus nombreuses, les candidats franciliens font moins souvent que les autres des vœux uniquement dans leur département, c’est du fait d’un environnement scolaire et de possibilités de mobilité qui encouragent à diversifier ses choix au sein de la région, faisant jouer de fortes hiérarchies entre établissements et formations, ainsi que des distances interdépartementales moindres comparées à d’autres régions [Frouillou, 2014 ; Frouillou and Moulin, 2019]. En miroir, si les candidats des Outre-mer, en particulier de La Réunion et de Polynésie, font plus souvent que les autres des vœux uniquement dans leur département, c’est lié à l’absence de voisins immédiats vers lesquels se tourner pour diversifier ses options d’études et des coûts élevés associés au départ pour l’Hexagone. Une telle logique n’exclut pas des formes de rejet des études locales, qui sont supérieures à la moyenne dans la plupart de ces territoires. Ce rejet renvoie notamment à une image dégradée de la qualité des enseignements dispensés [Bréant, 2022]. Ces contextes incluent enfin la manière dont les aspirations scolaires des candidats sont façonnées à une échelle micro-locale : par leurs familles, mais aussi au sein des lycées par leurs pairs et leurs enseignants. En effet, c’est dans leurs interactions avec ces différents groupes qu’ils construisent leurs représentations des études supérieures et leurs critères de valorisation des formations, qui peuvent diverger des normes dominantes [Bréant and Durand, 2023 ; Lemêtre and Orange, 2017 ; Orange, 2010 ; Valarcher, 2022] : l’effet de l’origine sociale se croise alors avec celui des trajectoires scolaires et des filières, sans tout à fait s’y superposer. ‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

3. Une polarisation des rapports à la mobilité

22La littérature a depuis longtemps mis en évidence l’effet des trajectoires sociales et scolaires sur les aspirations à l’(im)mobilité des futurs étudiants, mais des études récentes soulignent combien cet effet varie selon les contextes locaux. À partir du panel de bacheliers 2014 du SIES-MESR, Arnaud Dupray montre notamment que « la profession parentale la plus favorable à la mobilité géographique à l’entrée dans le supérieur diffère selon le territoire » [Dupray, 2023, p. 84], mais que l’effet de caractéristiques scolaires comme la mention, lui, ne varie pas selon le contexte urbain ou rural. À partir de l’enquête Génération 2017 du Céreq, Bernela et al. [2025] caractérisent les contextes locaux à l’aide d’un indice mesurant la conjoncture d’emploi : ils mettent en évidence un effet différencié de cet indice sur les mobilités selon la profession des parents, mais seulement pour la mobilité en sortie d’études. Dans la continuité de tels travaux, cet article analyse les variations de l’effet associé au territoire de résidence selon la catégorie socioprofessionnelle des parents (Figure 3) et la mention au baccalauréat (Figure 4). Il s’appuie sur des régressions séparées, qui incluent l’ensemble des variables explicatives introduites dans le modèle 4, en ajoutant à chaque fois un terme d’interaction croisant le territoire de résidence avec la caractéristique d’intérêt (la PCS des parents et la mention, respectivement).

23Les disparités territoriales dans l’ancrage local des vœux sont moins fortes parmi les enfants d’enseignants et de cadres et plus fortes parmi les enfants d’ouvriers et d’employés. L’effet du territoire ne varie pas significativement entre enfants d’enseignants et de cadres, sauf en Île-de-France et à La Réunion, où la différence avec les départements de l’Hexagone (hors grandes métropoles) est plus faible pour les enfants d’enseignants que pour les enfants de cadres. Les écarts dans l’effet du territoire de résidence selon l’origine sociale sont plus marqués dans les Outre-mer que dans l’Hexagone, en particulier en Polynésie française et à La Réunion. Cela confirme le rôle des coûts liés à des mobilités de grande distance dans l’effet du territoire : ces coûts exercent une contrainte plus forte sur les candidats d’origine sociale modeste que sur les candidats dont les parents disposent de davantage de ressources. En Île-de-France, les variations liées à l’origine sociale dessinent en apparence une relation moins intuitive. L’effet négatif d’être candidat francilien plutôt que d’un département hexagonal dépourvu d’une agglomération très peuplée est d’autant plus fort que les candidats sont d’origine modeste. Autrement dit, d’une part, les franciliens ont en général moins de chance de ne faire des vœux que dans leur département. D’autre part, la différence entre ces candidats et les candidats du reste de l’Hexagone est encore plus forte pour les enfants d’employés et d’ouvriers qu’elle ne l’est pour les enfants de cadres.

Figure 3 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation selon l’origine sociale

Figure 3 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation selon l’origine sociale

Lecture : Comparé à résider dans un département de l’Hexagone qui ne soit pas associé à Paris ou une autre grande métropole, résider dans en Polynésie française augmente les chances de faire tous ses vœux dans le département de 47 points de pourcentage pour les enfants de cadres et de 57 points de pourcentage pour les enfants d’ouvriers et d’employés.

Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.

24Cette relation s’inscrit dans la continuité des logiques explicitées plus haut. Au sein de l’Île-de-France, les mobilités interdépartementales sont non seulement fréquentes, mais aussi facilitées par un réseau de transports en commun qui les rend envisageables sans voiture, même si cela se traduit par des temps de transport quotidiens plus élevés [Blanchard, 2014 ; Choplin and Delage, 2011]. Compte-tenu des sommes que représentent le passage du permis, l’acquisition d’une voiture, l’achat de l’essence, ou encore, dans le cas des DROM-COM, celui d’un billet d’avion long-courrier, les coûts des mobilités interdépartementales pèsent plus fortement sur les candidats d’origine modeste : c’est entre ces candidats que ce mécanisme de disparité territoriale dans la distribution géographique des vœux est le plus fort, dans le sens de plus de vœux locaux dans les Outre-mer (où étudier en dehors du département coûte plus cher), de moins de vœux locaux en Île-de-France (où étudier en dehors du département coûte moins cher).

25Les disparités territoriales sont moins marquées pour les candidats aux mentions élevées (Très bien, Bien) et plus marquées pour les candidats aux mentions moins élevées (Assez bien) ou sans mention (Figure 4). Le gradient dans l’intensité de l’effet est le plus polarisé en Polynésie française. Il est également prononcé à La Réunion, mais beaucoup moins en Martinique et presque inexistant en Guadeloupe. Les écarts dans l’effet du territoire selon la mention sont aussi importants en Île-de-France, alors qu’on n’en observe presque pas dans les départements associés à d’autres grandes métropoles. Ces éléments suggèrent que les disparités territoriales dans la distribution géographique des vœux ne sont pas uniquement liées à des coûts (qu’ils soient économiques ou sociaux) de la mobilité. Même si les données statistiques ne permettent pas de caractériser de tels environnements finement, elles permettent de faire l’hypothèse que les disparités territoriales dans la distribution géographique des vœux renvoient aussi à des environnements scolaires qui encouragent plus ou moins fortement à candidater à des formations en dehors de son département. Le gradient scolaire des choix d’études s’exerce moins fortement en Île-de-France qu’ailleurs, plus fortement en Polynésie et à La Réunion qu’ailleurs, selon des logiques que de futures études focalisées sur ces contextes locaux mériteraient d’expliciter.

Figure 4 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation selon la mention au baccalauréat

Figure 4 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation selon la mention au baccalauréat

Lecture : Comparé à résider dans un département de l’Hexagone qui ne soit pas associé à Paris ou une autre grande métropole, résider dans en Polynésie française augmente les chances de faire tous ses vœux dans le département de 37 points de pourcentage pour les bacheliers mention TB et de 59 points de pourcentage pour les bacheliers sans mention.

Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.

Conclusion

26En analysant la distribution géographique des vœux exprimés sur la plateforme Parcoursup, cet article met en valeur les disparités territoriales qui structurent les rapports à la mobilité des futurs étudiants. Là où la majorité des études portant sur les mobilités étudiantes se focalisent sur des territoires spécifiques (qu’il s’agisse de l’Île-de-France, de certaines zones rurales ou encore de départements d’Outre-mer), l’approche comparative adoptée par cet article permet de mieux caractériser les contextes propres à chaque type de territoire, en considérant l’interaction entre ces contextes et les profils socio-scolaires des candidats. Sans prendre pour donnée ladite spécificité des Outre-mer, cette approche met en évidence les contraintes qui structurent la position à part de ces territoires et une différence de degré, plutôt que de nature, dans les rapports à la mobilité de leurs jeunesses. Elle plaide en faveur d’une inclusion plus systématique de ces territoires dans l’analyse des trajectoires étudiantes, en tenant compte de l’hétérogénéité qui caractérise les différents DROM-COM.

27Les caractéristiques des départements en termes d’études supérieures expliquent une part significative des disparités territoriales : une forme de dynamisme étudiant, telle qu’on peut le mesurer par le nombre de formations (qui est aussi fortement corrélé à, par exemple, la taille de la population née dans le département et poursuivant des études) encourage les vœux locaux. Cependant, d’importantes différences subsistent, même en tenant compte de cette caractéristique. Les candidats d’Île-de-France manifestent bien moins d’ancrage dans leurs départements respectifs comparés aux candidats du reste de l’Hexagone, ceux des DROM davantage, et ceux de Polynésie française plus encore. Les résultats font ainsi ressortir le poids des coûts associés à la mobilité, fonction des distances qui séparent un département de ses plus proches voisins et des infrastructures de mobilité. Ces configurations permettent de mieux comprendre la situation à part de l’Île-de-France, tout comme celle des Outre-mer et les variations entre Outre-mer. Enfin, les disparités territoriales varient en fonction des caractéristiques scolaires des candidats et de leur origine sociale : ces variations soulignent l’importance des coûts associés à la mobilité, mais aussi les spécificités de contextes scolaires qui structurent différemment les rapports à la mobilité des candidats, selon leurs trajectoires d’étude et leur département de résidence. Des études plus fines à l’échelle des territoires sont nécessaires pour mieux qualifier ces contextes scolaires.

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Notes

1 Le concept de complexes saisit la manière dont les structures économiques, l’emprise des logiques capitalistes, les réseaux diasporiques, ainsi que les facteurs institutionnels et culturels interagissent et façonnent les flux migratoires. Van Hear, Bakewell et Long distinguent trois ensembles de déterminants, dont la combinaison forme des complexes, permettant d’expliquer différentes configuration migratoires et leurs évolutions : les facteurs dits « prédisposant » à la migration (disparités économiques, politiques et environnementales, contextes géographiques) ; les facteurs « immédiats » (crises, luttes de pouvoir) et déclencheurs (conflits, guerres, catastrophes naturelles) ; les facteurs « médiateurs » (politiques migratoires, culture migratoire, réseaux et infrastructures). Les réponses individuelles à ces déterminants varient en fonction de caractéristiques telles que la position sociale, le sexe ou encore les assignations ethno-raciales.

2 http://doi.org/10.34724/CASD.526.3946.V1

3 En revanche, les études à l’étranger, un choix par exemple important pour les classes supérieures de Polynésie française, échappent à cette analyse quantitative.

4 Imbert et al. mettent en évidence le seuil de l’heure de trajet, au-delà de laquelle les étudiants cherchent un logement plus proche de leur lieu d’études [Imbert et al., 2014, p. 3].

5 Il prend en charge des frais de transport aériens et ferroviaires dans la limite d’un aller-retour par an, à condition d’être titulaire du baccalauréat et de ne pas connaître d’échecs successifs aux examens, d’être rattaché à un foyer fiscal pour lequel le ratio entre revenu annuel et quotient familial ne dépasse pas 26 631 € et de viser un cursus considéré comme saturé ou inexistant sur place (le rectorat ou l’université locale doit pour cela fournir un justificatif).

6 Parmi les arrivées enregistrées à la période intercensitaire, 15 % concernent des personnes nées en Polynésie, soit des « retours » de migration.

7 En 2019, 131 000 personnes nées à La Réunion et 17 000 personnes nées en Polynésie vivaient dans l’Hexagone.

8 Les choix hors du territoire sont bien mesurés à l’échelle de chaque département et non de la région : il est par exemple utile de garder à l’esprit qu’une grande partie des choix que les candidats franciliens font en dehors de leur département sont localisés en Île-de-France.

9 Pour tenir compte de la spécificité des trajectoires scolaires des enfants d’enseignants [Farges, 2018], si au moins un des deux parents occupe ou a occupé un emploi de professeur, la PCS des parents est notée « Enseignement ». Si aucun n’est professeur et au moins un occupe ou a occupé un poste de cadre ou équivalent, elle est notée « Cadre ». Si aucun n’est enseignant ou cadre et au moins un occupe ou a occupé une profession intermédiaire, « Intermédiaire ». Si aucun n’est ni enseignant, ni cadre, ni profession intermédiaire et au moins un occupe ou a occupé une profession d’ouvrier ou employé, « Ouvriers, employés ». Sinon, la PCS des parents est notée « Autre ».

10 Ce terme désigne le même lien de parenté que ceux de frère ou sœur, sans caractériser l’identité de genre de la personne concernée.

11 Le coefficient de corrélation de Pearson calculé sur ces données est supérieur à 0,9 (ce coefficient mesure la relation linéaire entre deux variables continues à partir du ratio entre les covariances de ces variables ; sa valeur se situe entre -1 et 1 ; plus elle est éloignée de zéro, plus la corrélation est importante ; une valeur négative met en évidence une corrélation négative ; une valeur positive met en évidence une corrélation positive).

12 Ces pourcentages ont été calculés à partir des données fournies par les régions Île-de-France et Bretagne sur la plateforme data.gouv.fr pour les années 2021-2022.

13 Ce terme désigne le même lien de parenté que ceux de frère ou sœur, sans caractériser l’identité de genre de la personne concernée.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Part de candidats avec des choix uniquement dans leur département
Crédits Source : Remontées de l’application Parcoursup (2019). Champ : Néo-bacheliers résidant en France hexagonale, dans un DROM ou en Polynésie française et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/18462/img-1.png
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Titre Figure 2 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation (résultats des régressions logistiques multinomiales exprimés sous forme d’effets marginaux moyens)
Légende Lecture : Comparé à résider dans un département de l’Hexagone qui ne soit pas associé à Paris ou une autre grande métropole, résider dans en Polynésie française augmente les chances de faire tous ses vœux dans le département de 52 points de pourcentage en ne contrôlant que pour cette variable (Modèle 1) et de 55 points de pourcentages en contrôlant pour l’ensemble des variables (Modèle 4).
Crédits Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.
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Titre Figure 3 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation selon l’origine sociale
Légende Lecture : Comparé à résider dans un département de l’Hexagone qui ne soit pas associé à Paris ou une autre grande métropole, résider dans en Polynésie française augmente les chances de faire tous ses vœux dans le département de 47 points de pourcentage pour les enfants de cadres et de 57 points de pourcentage pour les enfants d’ouvriers et d’employés.
Crédits Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/18462/img-3.png
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Titre Figure 4 : Effets du territoire de résidence sur les chances de n’exprimer que des vœux dans le département d’habitation selon la mention au baccalauréat
Légende Lecture : Comparé à résider dans un département de l’Hexagone qui ne soit pas associé à Paris ou une autre grande métropole, résider dans en Polynésie française augmente les chances de faire tous ses vœux dans le département de 37 points de pourcentage pour les bacheliers mention TB et de 59 points de pourcentage pour les bacheliers sans mention.
Crédits Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (SIES), Remontées de l’application Parcoursup 2019. Champ : Néo-bacheliers résidant en France (sauf Kanaky-Nouvelle-Calédonie) et ayant validé au moins un vœu sur Parcoursup.
URL http://journals.openedition.org/eps/docannexe/image/18462/img-4.png
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Pour citer cet article

Référence électronique

Marine Haddad, « L’(im)mobilité des choix d’études à l’heure de Parcoursup : des logiques d’ancrage local tributaires des contextes scolaires »Espace populations sociétés [En ligne], 2025/3-2026/1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/eps/18462 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16pdx

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Auteur

Marine Haddad

Chargée de recherche à l’Ined
9 cours des Humanités
CS 50004
93322 Aubervilliers Cedex
Membre associée au CRIS (Sciences Po) et à l’ICM
marine.haddad[at]ined.fr

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