1Une attention médiatique et scientifique est de plus en plus accordée au phénomène de l’éco-anxiété, notamment chez les adultes. Les connaissances scientifiques actuelles à cet égard sont toutefois limitées en ce qui concerne les enfants, malgré leur grande vulnérabilité. Ceux-ci sont ont en effet considérés parmi les plus vulnérables, principalement en raison de la perspective de leur exposition prolongée à des événements climatiques de grande ampleur. Ce niveau élevé d’exposition se conjugue à leur sensibilité accrue aux aléas climatiques et à leur faible capacité d’adaptation (Leblanc et Légaré, 2023). Les enfants de moins de 18 ans peuvent ainsi éprouver une éco-anxiété, qui se manifeste sous diverses formes, en réaction à leur prise de conscience des changements climatiques (Léger-Goodes et coll., 2023). Cet article souhaite clarifier certaines facettes de l’éco-anxiété qui est en évolution chez les enfants. Nous y traiterons de la définition de ce phénomène, de sa prévalence, de manifestations, des facteurs de risque et de protection associés, et enfin, des stratégies à utiliser pour le minimiser. Ces différentes facettes de l’éco-anxiété, qui peut autant être adaptative que paralysante, permettront de mieux la comprendre et en retour, de mieux accompagner les enfants dans leur vie de tous les jours.
2L’éco-anxiété peut être définie comme le fait de s’inquiéter ou de ressentir d’autres émotions dites négatives (impuissance, colère, culpabilité, etc.) face aux changements climatiques et aux conséquences qui en découlent, comme les catastrophes naturelles (Coffey et coll., 2021; Hickman et coll., 2021 ; Léger-Goodes et coll., 2022). Elle s’inscrit donc dans le registre des éco-émotions et constitue une réaction normale à la crise écologique (Coffey et coll., 2021 ; Léger-Goodes et coll., 2023).
3Toutefois, l’éco-anxiété peut devenir préoccupante si elle entraîne une détresse significative ou qu’elle empêche l’enfant de bien fonctionner dans son quotidien (Clemens, von Hirschhausen et Fegert, 2022). En d’autres termes, l’éco-anxiété peut affecter négativement la santé et le fonctionnement de l’enfant lorsqu’elle est mal gérée.
4L'éco-anxiété pourrait être conceptualisée selon un spectre d’émotions (Léger-Goodes et coll., 2023). D'un côté, s’y retrouvent les émotions conduisant à une action adaptative et à la mobilisation ; de l'autre côté, les émotions conduisant à une paralysie débilitante, à la dénégation et à des dysfonctionnements dans la vie quotidienne.
5À notre connaissance, il n’existe pas de taux de prévalence rapportés concernant l’éco-anxiété chez les enfants de moins de 10 ans. Or, certaines études montrent l’ampleur du phénomène pour les plus vieux qui sont réellement préoccupés et conscients de la crise écologique. L’Enquête québécoise sur la santé mentale des jeunes du secondaire (2022-2023) souligne que 33,4% des élèves de 1ère secondaire ne ressentaient pas d’éco-anxiété; 42,8% ressentaient parfois cette émotion, 15,9% souvent et 7,8% toujours ou presque toujours (Institut de la statistique du Québec, 2024).
6Par ailleurs, les résultats d’une étude longitudinale menée auprès de 2 244 adolescents, majoritairement australiens et suivis à partir de l’âge de 10-11 ans, indiquent entre autres que 13% de ceux-ci présentaient un niveau élevé et persistant d’inquiétudes quant aux changements climatiques, 24,9% un niveau modéré et 16,8% un niveau faible (Sciberras et Fernando, 2022). Au Royaume-Uni cette fois, une enquête réalisée chez 3 000 adolescents âgés de 12 à 18 ans révèle que 70% d’entre eux disaient s’inquiéter du monde qui leur sera légué (Save the Children, 2022).
- 1 Les manifestations désirables sont très peu documentées.
7L’éco-anxiété donne lieu à des manifestations indésirables de nature et d’intensité variables1. Chez les enfants, on retrouve des manifestions de l’ordre des réactions émotionnelles et des pensées négatives. Très peu d’études ont toutefois été réalisées avec des enfants sur ces manifestations, comparativement aux adolescents et aux jeunes adultes.
8Dans une étude qualitative conduite par Strife (2011) auprès d’enfants de 10 à 12 ans, on a pu observer que plusieurs d’entre eux pensaient que le monde pourrait prendre fin/s’éteindre pendant leur vie, particulièrement en raison des changements climatiques. Ils exprimaient leurs inquiétudes quant à l’environnement par de la tristesse, de la peur, de la colère, une vision pessimiste du futur et par un sentiment d’impuissance.
9À notre avis, une seule étude a été menée depuis 2011, spécifiquement auprès d’enfants d’âge scolaire, celle de Terra Léger-Goodes et ses collaborateurs, qui ont effectué, en 2023, une étude qualitative au Québec chez des dyades parent-enfant (15 enfants de 8-12 ans et 12 parents). Les réactions émotionnelles manifestées par les enfants, à travers des entretiens semi-structurés, confirment les réactions observées par Strife (2011) : tristesse, peur et colère en lien avec le changement climatique. Dans l’étude de 2023, la manifestation de l'appréhension, qui regroupe l’anxiété, le stress et la sensation d’être submergé, vient cependant s’ajouter au registre des émotions. De plus, l'expression de l'éco-anxiété chez les enfants ressemblerait à celle des adultes, sauf que seulement les enfants ont exprimé une préoccupation pour les animaux (souffrance et extinction) et ils n’ont pas exprimé de la culpabilité en lien avec la détérioration de la planète (Terra Léger-Goodes et coll., 2023).
10Une multitude de facteurs (individuels, sociaux, environnementaux, etc.) contribuent à l’éco-anxiété chez les enfants. L’âge constituerait un facteur en fonction duquel l’éco-anxiété augmenterait : plus l’enfant vieillit, plus il devient apte à envisager le futur, ce qui accroît le risque qu’il ressente de l’éco-anxiété de façon significative (Sciberras et Fernando, 2022 ; Chou et coll., 2023). Le sexe biologique féminin serait également relié à des taux plus élevés d’éco-anxiété (Kankawale et Niedzwiedz, 2023). Néanmoins, l’influence du genre n’a pas encore été documentée chez les enfants.
11Les facteurs d’éco-anxiété ne se réduisent pas aux seules caractéristiques individuelles des enfants. En général, les enfants grandissant dans un milieu socio-économique précaire seraient plus susceptibles de vivre de l’éco-anxiété de façon significative (Kankawale et Niedzwiedz, 2023). Cependant, la sensibilisation et la connaissance du changement climatique influenceraient cette relation. Par exemple, des enfants issus de milieux favorisés, qui entendraient plus souvent parler du dérèglement climatique, pourraient être à risque de vivre de l'éco-anxiété de façon significative. Un risque accru d’éco-anxiété est également observé chez les enfants atteints d’anxiété, de stress ou de troubles mentaux préexistants (Crandon et coll., 2024). Les écrits indiquent d’ailleurs que les enfants des familles exposées directement à un événement climatique extrême (feux ou inondations par exemple) manifesteraient davantage d’éco-anxiété que les enfants des familles non exposées directement à un tel événement (Boyd et coll., 2024). De plus, les enfants provenant de communautés autochtones, ou ceux qui ont des liens forts avec la nature, seraient davantage affectés émotionnellement par les changements climatiques (Léger-Goodes et coll., 2022).
12Bien que les enfants puissent être à risque de ressentir de l’éco-anxiété, bon nombre de facteurs peuvent les protéger de celle-ci ou des émotions apparentées. Ainsi, les écoles primaires soutenant l’action climatique (par exemple, composter, offrir des occasions d’exprimer les émotions dans la classe où elles sont accueillies comme des phénomènes normaux ou encore, enseigner aux élèves à reconnaître des informations fiables sur le climat) constitueraient un facteur de protection pour les enfants (Léger-Goodes et coll., 2022). De plus, les enfants qui sont optimistes et ont de l’espoir (ayant en tête des images positives de l’avenir, par exemple) seraient plus protégés de l’éco-anxiété. Ces éco-émotions dites positives seraient particulièrement associées aux actions collectives qu’ils sont invités à mener (Clayton, 2020). Il s’avère en effet que donner aux enfants des moyens d’agir pour l’environnement et surtout, leur permettre d’agir, pourrait transformer positivement leur éco-anxiété. Ils peuvent développer ainsi un sentiment de contrôle sur les actions à poser et prendre conscience que les comportements adoptés font réellement une différence (Léger-Goodes et coll., 2022). En ce sens, un enfant résilient et auto-efficace sera plus en mesure de canaliser son éco-anxiété en actions constructives (Kenstler et Shelley, 2024).
13Des stratégies d’adaptation en contexte éducatif (Desmarais, Rocque et Sims, 2022), orientées vers l’accueil des émotions, la saisie du problème et la recherche de signification/de sens, sont présentées dans le Tableau 1. Quoiqu’elles ciblent initialement les personnes qui agissent en milieu scolaire, elles peuvent autant s’adresser aux parents, aux professionnels de la santé, aux éducateurs ou à toute autre personne impliquée dans la vie des enfants. Le recours à ces stratégies vise un but commun : mieux gérer les manifestations de l’éco-anxiété chez les enfants et par conséquent, les décharger du poids de celle-ci. Ces manifestations peuvent être paralysantes certes, mais l’éco-anxiété peut aussi représenter une force pour se mettre en action ou inciter à la résolution de problèmes et à l’adoption d’un comportement pro-environnemental, d’où l’importance de bien doser cette émotion (Pihkala, 2020). Il faut reconnaître ici que l’amélioration des connaissances sur l’éco-anxiété et ses manifestations n’est pas suffisante pour passer à l’action ; elle peut même l’exacerber en l’absence d’autres stratégies d’adaptation (Wortzel et coll., 2024).
Tableau 1 : Stratégies d’adaptation pour minimiser l’éco-anxiété chez les enfants (Inspiré de Desmarais, Rocque et Sims, 2022)
14Parmi les stratégies axées sur l’expression des émotions, il est conseillé d’offrir aux enfants l’occasion de partager ouvertement, dans un lieu sécurisant et au travers d’une relation de confiance, ses émotions, ses sentiments et ses préoccupations, en les accueillant comme normales et en les validant (Léger-Goodes et coll., 2022). Tout comme le partage des ressentis, la reconnaissance et l’acceptation de ceux-ci par une personne de confiance sont indispensables (Jehel et Guidère, 2024). Autrement dit, il importe de faire preuve d’empathie dans le partage du vécu. Le développement d’un soutien social et l’adoption d’un mode de vie sain (jouer dehors, par exemple) font également partie des stratégies cherchant à réduire les émotions négatives suscitées par les changements climatiques (Desmarais, Rocque et Sims, 2022).
15En ce qui concerne les stratégies dirigées vers la saisie du problème, qui font appel aux actions concrètes pour faire face aux facteurs de stress, il est recommandé d’équilibrer les informations négatives et positives à transmettre à l’enfant, c'est-à-dire, de lui fournir une information négative pour trois informations positives (Desmarais, Rocque et Sims, 2022). Par ailleurs, il est proposé par ces mêmes auteurs de prioriser des actions concrètes locales (par exemple, faire un jardin communautaire) ou toute action pro-environnementale. Cependant, avant de poser une action, il est d’abord essentiel de décomposer le problème à la source de l’éco-anxiété afin de mieux comprendre où et comment il est possible d’agir. Dans les actions à exécuter, il est aussi convenu de définir au préalable des objectifs atteignables.
16Finalement, les adultes sont invités à promouvoir de l’espoir (par exemple, imaginer le futur de façon positive), de l’optimisme (comme donner des exemples positifs) et de la fierté chez les enfants (tel que valoriser les efforts qu’ils déploient); il faut privilégier des stratégies gagnantes centrées sur la signification/le sens (Desmarais, Rocque et Sims, 2022). Les enfants bénéficiant de telles stratégies, plutôt que de stratégies axées uniquement sur la saisie du problème, se sentiraient moins impuissants, donc moins éco-anxieux (Léger-Goodes et coll., 2022). Bien que moins communes ou moins utilisées, ces stratégies se sont avérées les plus adaptatives car elles reconnaissent les émotions négatives et la complexité de la situation, tout en suscitant des émotions positives par le biais d’un recadrage cognitif (Léger-Goodes et coll., 2023).
17Cet article a permis de poser un regard sur diverses facettes de l’éco-anxiété chez les enfants pour outiller davantage les adultes qui les entourent dans leurs divers contextes de vie. L’implication de ceux-ci est essentielle pour soutenir l’adaptation des enfants à cette nouvelle réalité. Il n’en demeure pas moins que la recherche sur l’éco-anxiété chez cette population très vulnérable en est encore à ses balbutiements. De futures études sont donc nécessaires afin de mieux comprendre cette préoccupation de qui ne cesse de croître. D’ici-là, il est possible d’atténuer les impacts de l’éco-anxiété au moyen de stratégies d’adaptation orientées vers l’expression des émotions, la saisie du problème et la recherche de signification/de sens.