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Recherches et réflexions

Manifeste théâtral pour un monde de la justice sociale et environnementale

Dominik Richard

Résumés

Formulé comme un manifeste, cet article propose un cadre de création théâtrale collective réalisée par, pour et avec les jeunes autour d’enjeux de justice sociale et environnementale. Il cherche à répondre à une question centrale dans un contexte où le droit international s’effrite et où les Compagnies-État prennent une place croissante : Comment une action théâtrale peut-elle devenir un levier de pouvoir populaire et citoyen ? Plus précisément, comment le théâtre, en tant que médium de communication, peut-il dans les milieux éducatifs et culturels, devenir un moyen pour encapaciter, sensibiliser et éduquer aux questions socio-environnementales, alors que nous vivons dans une époque d’hypermédiatisation où le nombre de téléphones cellulaires dépasse celui des humains, désormais piégés par l’habitus du petit écran. Le cadre ici proposé est avant tout une démarche de création collective inscrite dans une perspective écotransformative. Le théâtre n’y est pas vu comme un produit fini, mais comme une action engagée dans une démarche holistique d’œuvre ouverte. À partir de ma pratique de chercheur-animateur, j’ai conceptualisé l’Atelier Théâtre Nomade pour répondre aux réalités existentielles et sociétales que nous vivons, partant du constat que nos modes de vie, principalement dans les pays industrialisés, ont corrompu la communion entre le corps, l’âme et l’esprit, fragmentant ainsi notre rapport avec nous-mêmes, l’autre et l’environnement. Construit sur une épistémè nomade, ce concept tente de rétablir ce lien fondamental chez les acteurs comme chez les spectateurs en transformant justement leurs rôles et leur rapport au monde.

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Texte intégral

1Cet article porte sur la proposition d’instituer un projet de création collective dans une perspective d’éducation relative à l’environnement. Pour formuler cette proposition, j’adopte une posture militante car j’estime que la situation générale est préoccupante, tant sur les plans sociétal, politique qu’environnemental. Œuvrant auprès des jeunes depuis plusieurs années et dans différents pays sur des thématiques et des problématiques qui les concernent, j’ai pu observer (à partir d’un point de vue existentiel des participants) que, sous leurs multiples visages, nos sociétés occidentales se fondent sur le principe capitaliste de l’exploitation prédatrice des ressources humaines, naturelles et minérales. À la lumière de ces expériences, j’en arrive me demander pourquoi une société démocratique peut consentir à de tels dysfonctionnements (Beau, 2017).

2À cet égard, Bernays (2008) affirmait dans son manuel machiavélique Propaganda Comment manipuler l’opinion démocratique que, à l’issue de la Grande crise de 1930, il est impératif pour les ultra-puissants et multi-possédants de prendre possession de l’ensemble des infrastructures et des technologies de communication afin d’établir un pouvoir hégémonique de narration et de fabulation du capitalisme. Il recommandait alors des stratégies communicatives de manipulation de l’information, comme le marketing viral ou la communication sublimable (Dubey, 2020 ; Fourmentraux, 2020). Selon Spielmann (2025), cette caste dirigeante a en effet avantage à corrompre l’information et à tordre la réalité sur les faits relatifs aux effets de l’exploitation capitaliste, comme l’atteinte aux droits de la personne et la destruction organisée du vivant au profit de celle-ci. Il apparaît que ce groupe ultra-minoritaire (1% de la population mondiale), qui contrôle, détermine et façonne les moyens de prédation, d’extraction, de production, d’exploitation, de consommation et de manipulation (Pinçon-Charlot, 2025), a logiquement investi les médias et les infrastructures de communication afin de constituer un écosystème hégémonique de communication (Aeschimann, 2025 ; Fourmentraux, 2020 ; Pinçon-Charlot, 2025). La surenchère des différentes technologies d’Intelligence artificielle (IA) dans la gestion des affaires publiques, civiles ou humanitaires et commerciales soulève de nombreuses questions et tout éducateur devrait s’en inquiéter (Hypothèses, 2025). Selon certains observateurs (Beau, 2017 ; Dubey, 2020 ; Durand, 2021), ces technologies participent à ce basculement de régime que qualifie Orain (2025) de capitalisme de la finitude, Internet devient alors un territoire confisqué pour établir une emprise totale sur l’ensemble des ressources : le monde dans cette matrice capitalocène de prédation devient une marchandise désignée à l’unique profit des Compagnies-État (Orain, 2025).

3Je vais tenter d’exposer, dans ce contexte délétère, comment un projet de théâtre, dans des milieux éducatifs ou culturels, peut éduquer, sensibiliser et encapaciter à la question socio-environnementale, cela avec une attention à la problématisation conjointe des enjeux médiatiques et éducatifs. Je vais esquisser rapidement le contexte dans lequel ce genre de média prendrait action en fonction de ces multiples enjeux.

Mise en place d’un média citoyen dans un contexte d’urgence : réappropriation du narratif

4Dans un contexte de crise écologique et d’hypermédiatisation, comment un projet de création théâtrale peut-il contribuer à la réappropriation citoyenne des récits socio-environnementaux et à la conscientisation critique des participants ? Me considérant chercheur-animateur, j’initie et encadre les projets de recherche-création collective en théâtre à partir d’une posture existentielle des participants. Par ma pratique, je milite pour un changement de paradigme ontologique en offrant un autre regard à travers un cheminement que j’élabore dans le cadre de l’« Atelier Théâtre Nomade » (ATN). Je choisis ici la forme de manifeste pour exposer mon propos et ma proposition d’action. L’exemple du cheminement personnel partagé par Thibault (2024) dans son livre portant sur son engagement politique, intitulé Arrachons une vie meilleure ! Le manifeste du jeune activiste face aux périls qui guettent l’humanité, me semble très inspirant pour les jeunes afin qu’ils prennent conscience de leur propre sensibilité politique à la mobilisation citoyenne. Dans ce contexte d’urgence climatique, de déliquescence des droits du vivant et de barbarie génocidaire, je soutiens ardemment toute initiative citoyenne visant à restituer le sens de la dignité dans la vie publique et politique. Plutôt que de se résigner ou de tomber dans un calvaire anxiogène, il nous faut adopter une posture de lutte collective. Adhérant au principe d’éducation collective et libertaire (de Lépinay, 2019), je fais donc appel aux personnes vivant ces mêmes sentiments ainsi qu’aux organisations œuvrant dans ce sens afin d’initier une démarche citoyenne de réappropriation du narratif portant justement sur la justice sociale et environnementale par une action théâtrale. Il s’agit, comme nous y invitent certains auteurs et activistes (Aescimann, 2025 ; de Lépinay, 2019 ; Ouassak, 2024 ; Thibault, 2024 ; Touzard, 2024) d’établir un rapport de force symbolique et politique afin d’éveiller les consciences et de les fédérer pour construire une alternative possible, ce que je propose par une action citoyenne de théâtre.

Action théâtrale porteuse d’un manifeste : vers la réappropriation de la voix opprimée

  • 1 Bread and Puppet Theatre est une troupe américaine de marionnettes de rue née en 1962 qui, par son (...)
  • 2 Extinction Rebellion (XR) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Extinction_Rebellion
  • 3 Les Amis de la terre – Friends of Earth : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Amis_de_la_Terre

5Les exemples d’actions théâtrales menées par des citoyens ou des organisations portant sur des questions politiques et environnementales ne manquent pas. Pensons à Bread and Puppet1 qui, dans les années 1970, manifestait contre la guerre au Vietnam ou les abus du capitalisme sur la condition humaine et sur l’environnement. Plus proche de nous, Extinction Rebellion2 ou les Amis de la terre3, organisations internationales, mènent respectivement et collectivement, en plus de leurs activités habituelles de vigie, de communication ou de formation et d’analyse des politiques, des actions symboliques et spectaculaires pour alerter ou sensibiliser le grand public à la situation de dégradation de l’environnement. Pour pouvoir porter une action sociale, culturelle et politique par le théâtre, dans un contexte de manipulation médiatique, il faut impérativement décoloniser les esprits de la doxa capitaliste et partir de l’existence des participants.

  • 4 Comme ma pratique a particulièrement évolué dans un contexte de migration, j’ai davantage une postu (...)

6La tâche peut sembler titanesque face à l’omnipotence de la matrice, mais j’ai la conviction que, lorsque le peuple fait bloc, il peut lutter contre l’oppression en se désignant libre et solidaire (de Lépinay, 2019 ; Freire, 2021 ; Spielmann, 2025). Et pour décoloniser les esprits dans ce contexte de manipulation, et je dirais même dans ces circonstances, pour se décontaminer, il faut nécessairement une thérapie de choc (Breton, 1985 ; Ouassak, 2024 ; Touzard, 2025) qui permette aux participants de sortir cette matrice. À cet effet, Breton (1985) rappelle dans son manifeste que le surréalisme libère la pensée opprimée qui, en s’émancipant par cette voie de libération, va au-delà de toute préoccupation esthétique, sociale ou morale dans sa représentation artistique. Aussi, dans ma pratique j’ai adopté cette ligne de conduite, qui est d’inscrire tout projet de création collective au théâtre dans ce principe libertaire de construction fédérative et dialogique du « pour-par-et-avec »4.

7C’est par ce principe trans-collaboratif que les participants, l’animateur et les spectateurs, vont pouvoir co-construire les actions sociales, culturelles et politiques par le théâtre. Comme pour l’agora citoyenne, le groupe d’acteurs adopte une méthodologie d’action qui est celle de partir de l’expérience existentielle vers des réalités collectives. Cette démarche s’inscrivant dans une perspective d’autonomisation, le groupe doit se doter d’outils de travail, comme le cadre d’analyse critique radicale (de Lépinay, 2019), le forum de discussion et une praxis d’éducation populaire portant sur les médias, la politique et l’environnement. Escobar (2025) estime quant à lui que la question environnementale a été dépolitisée, ce qui nous empêche de comprendre véritablement les tenants et aboutissants des politiques terricides que nous observons et subissons. Je milite donc pour une éducation relative à l’environnement qui se place dans le prisme de l’analyse critique radicale en adoptant le cadre de l’éducation populaire axé vers une écologie de libération (Ouassak, 2024 ; Spielmann, 2025). En définitive, pour se réapproprier le narratif citoyen, il faut libérer l’espace médiatique de la logique de marché par le principe d’altérité solidaire de libération.

Initiative citoyenne de réappropriation par une pédagogie de l’altérité solidaire de libération

8Pour inscrire toute initiative citoyenne dans un esprit humaniste, progressiste et libertaire, il faut adopter des principes d’autodéfense intellectuelle et citoyenne (Baillargeon, 2006 ; de Lépinay, 2019). Cette posture va soutenir la construction sociale de l’action, à travers des séances de travail, pour constituer un cadre d’analyse critique du contexte d’oppression et des finalités de l’action. Comme toute action fédérée constitue un levier de pouvoir, pour mener les activités de création collective dans la visée du « pour-par-et-avec », je m’inspire de la pensée de Freire (2021) qu’il présente dans son ouvrage La pédagogie des opprimés : nul ne peut se libérer seul, tout comme autrui ne peut le faire pour l’autre, mais c’est ensemble que nous pouvons nous libérer. Je qualifie ce principe pédagogique d’altérité solidaire de libération qui va orienter la démarche de co-construction. Considérant que nous sommes opprimés d’une façon ou d’une autre (à 99% selon de Lépinay, 2019), notamment par la pollution environnementale et atmosphérique, j’inscris ma pratique dans cette pédagogie. J’estime que se considérer opprimé par le système n’est pas une posture victimaire du moment où l’on engage une démarche d’autodéfense et de libération solidaire (de Lépinay, 2019 ; Ouassak, 2024 ; Spielmann, 2025). Pour se réapproprier le narratif en matière d’environnement et de société, il importe en effet de fonder toute action sur ce principe fédérateur d’initiative citoyenne. Tout doit partir d’une base citoyenne afin de bâtir un système d’analyse et de défense collective (Baillargeon, 2006), auquel l’expression théâtrale co-construite peut contribuer. Ce principe souverain est au fondement de l’autodétermination et l’autonomisation des peuples contre toute forme d’oppression, soit la manipulation, la colonisation, l’exploitation ou l’objectivation des populations (de Lépinay, 2019 ; Aeschimann, 2025 ; Spielmann, 2025).

Nous voulons de la vie au théâtre, et du théâtre dans la vie. (Jules Renard)

Constitution de médias citoyens et indépendants en lutte : barricade contre la doxa oligarchique

9Se doter d’un cadre d’analyse critique, qui peut s’articuler au niveau existentiel, expérientiel ou philosophique et politique, permet de placer les premières pierres d’un projet de création théâtrale collective, mais surtout, de remettre en question sa propre conception des choses (de Lépinay, 2019 ; Spielmann, 2025). Cet aspect me paraît très important, car c’est de cette façon qu’on peut inscrire une dynamique émancipatrice et libertaire dans une démarche de co-construction visant à provoquer une rupture avec la doxa. Cette rupture s’opère, souligne de Lépinay (2019), par l’établissement d’un terrain propice à l’émancipation de la pensée critique. Je parle ici de radicalité philosophique ; la critique radicale contribue à une prise de conscience acérée permettant de saisir toute la complexité de la manipulation médiatique actuelle. Par cela, Touzard (2025) invite à briser les conditionnements sociétaux qui agissent au-delà de notre volonté, déterminent nos comportements et pensées : une mise à nue radicale est donc nécessaire pour les révéler. Ce cadre que je propose s’appuie sur celui du forum populaire par lequel les participants, s’exprimant sans contraintes, vont pouvoir déterminer leur orientation politique comme leur système de défense et d’expression. Dans ce cadre, le rôle de l’animateur est d’offrir les conditions nécessaires à l’expression de la parole libérée, entre autres, par l’écoute instituée. Ma conception de l’éducation relative à l’environnement s’inscrit donc dans une perspective d’éducation populaire.

L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage (Chico Mendes)

Éducation populaire à l’environnement : outil citoyen de réappropriation

  • 5 En Pologne par exemple, les participants à des projets ou à des activités de théâtre, majoritaireme (...)

10J’adhère au principe selon lequel toute éducation populaire doit être en rupture avec la doxa officielle, notamment sur les questions des modes capitalistes de fonctionnement, dont la logique de marché (Beau, 2017 ; de Lépinay, 2019). Habituellement, je procède par une démarche appropriative d’éducation populaire qui, d’un côté, va porter sur les médias dominants comme système de pouvoir et de l’autre, va construire par cette analyse la solidarité entre les participants (de Lépinay, 2019); c’est justement sur ce sol qu’ils pourront bâtir leur projet5. C’est une éducation qui doit décoloniser les esprits et les armer d’outils intellectuels et politiques en intégrant la question de la lutte des classes (Spielmann, 2025). Car autrement, comme éducateurs, nous perpétuons, directement et indirectement, le mode de pensée capitaliste, ce qui nous empêche de comprendre véritablement la cause des problèmes humains et environnementaux. Un exemple de cette doxa de politique libérale, aujourd’hui orientée par des doctrines néo-libérales ou autoritaires, est l’adhésion à une posture techno-solutionniste, organisée par la logique de marché pour contrer le dérèglement climatique (Beau, 2017 ;Aeschimann, 2025).

11Aeschimann (2025) considère que cette posture, par sa nature ascendante, dépossède l’agenda citoyen de ces questions écologiques et environnementales et est injuste, car elle fait porter toute la responsabilité de la destruction de l’environnement à l’ensemble de la population. Or, il est admis que ces phénomènes sont provoqués par les modes capitalistes d’exploitation, d’extraction, de prédation, de production, de consommation et de manipulation qui sont déterminés par le 1 % de la population, ces ultra-puissants et multi-possédants (Aeschimann, 2025 ; Orain, 2025). C’est d’ailleurs, selon Pinçon-Charlot (2025), ce groupe ultra minoritaire qui contribue le plus à la destruction de l’environnement et des conditions de vie des espèces vivantes. Dans ce contexte hégémonique, tout projet d’éducation populaire à l’environnement doit également déconstruire la doxa libérale selon laquelle le capitalisme serait rétributif et essentiel à notre vie. Autre enjeu à considérer, tout projet doit aussi souscrire au fait d’être confronté au déni agressif et à des campagnes négationnistes menées par des mouvements réactionnaires et d’extrême droite (Spielmann, 2025), qualifiés parfois de « carbo-fascistes » (Escobar, 2025) ou de « techno-fascistes » (Durand, 2021), en plein essor. Avec ce basculement de régime exacerbé par la réélection de Trump, ce phénomène va nécessairement prendre de l’ampleur, du moins intellectuellement, culturellement et politiquement, parce qu’il aspire au narratif des ultra-puissants (Spielmann, 2025 ; Viscogliosi, 2025), soit la glorification du capitalisme de la finitude (Orain, 2025).

12J’adhère au concept d’éducation populaire conçu dans un contexte de lutte et dans un esprit de radicalité. Dans son ouvrage, de Lépinay (2019) rappelle justement que l’éducation populaire s’inscrit dans un mouvement de lutte afin de combattre certes l’ignorance et la bêtise générées par le système, mais surtout le mensonge, l’oppression et la violence des régimes réactionnaires et hégémoniques. Et c’est une visée que Ouassak (2024) adopte dans son ouvrage intitulé L’écologie pirate, qu’elle définit comme une écologie de lutte pour la libération. Selon elle, en effet, l’écologie pirate est à la fois « […] la science des stratégies qui permettent de reprendre du pouvoir, du temps et de l’espace au système colonial-capitaliste [et] une lutte collective pour que chaque individu puisse circuler librement » (p. 32). Toute démarche d’éducation populaire visant des objectifs libertaires est, en définitive, une démarche de libération qui se bat « pour-par et avec » les peuples opprimés. La proposition, dont je présente ici les fondements, incarnerait cette âme de libération en abordant les questions écologiques et environnementales dans le cadre socio-formatif d’une action théâtrale.

Cadre socio-formatif d’une action théâtrale : intégration des forces vitales et libertaires

13Pour mener de telles activités de création théâtrale, j’en établis le cadre socio-formatif en m’appuyant sur le principe libertaire de communion élaboré par Freire (2021). C’est par des actions sociales et des recherches qu’il a bâti son cadre pédagogique de libération. Il a initié cette pédagogie dans les milieux de vie des participants, particulièrement des populations opprimées par des régimes dictatoriaux. L’objectif était qu’ils retrouvent leur propre organicité vitale, soit les liens familiaux, filiaux ou collégiaux, pour comprendre et agir contre les effets de l’oppression et de la répression. S’interrogeant sur la problématique de violence familiale et conjugale dans un contexte d’oppression, il est parti du principe que, lorsqu’un membre d’une famille ou d’une communauté détient un certain pouvoir, souvent l’image paternelle, celui-ci va reproduire un schéma oppressif de violence sur les individus socialement déclassés. Les actions et recherches de Freire (2021) s’inscrivaient dans une pédagogie éco-politique d’émancipation de l’oppression.

14Pour formuler ce cadre, je m’inspire également de la pensée du mouvement d’anarcho-syndicalisme (de Lépinay, 2019 ; Spielmann, 2025). Celui-ci a pour fonction de se libérer de l’oppression imposée par le système politico-économique en constituant une organisation, fondée sur le principe d’autonomie, qui permet à ses adhérents, par ce levier de fédération, de pouvoir produire et de se défendre, changeant ainsi les rapports de force avec le pouvoir (de Lépinay, 2019 ; Ouassak, 2024). L’action théâtrale que je propose se fonde sur ces mêmes principes qui, en formulant une expression théâtrale dans cette posture, la production devient le levier d’émancipation et de libération. Pour cela, j’estime qu’il faut intégrer les forces vitales et sensibles en présence, ce qui implique d’incarner toute la complexité de la vie planétaire et de l’existence humaine (Morin, 1994 ; Morin, Motta et Ciurana, 2003 ; Cyrulnik et Morin, 2018).

Action de création théâtrale collective : démarche de libération narrative

  • 6 Dans le cadre d’activités éducatives relatives à l’environnement auprès d’un jeune public, je parts (...)
  • 7 C’est une thématique qui questionne notre rapport à l’environnement que j’ai mise de l’avant pour m (...)

15Compte tenu du caractère auto-révélateur de la création collective au théâtre, je préconise au départ une analyse radicale du système capitaliste dans son application politique à partir du terrain, de la réalité des participants6; c’est une posture qui doit se co-construire cela afin de pouvoir constituer ensemble l’orientation du projet, les moyens médiatiques et les thèmes traités sous le prisme du migrant. Pour partir de l’expérience existentielle des participants, il va falloir établir un cadre de confiance qui permet de libérer la parole afin de pouvoir constituer celle-ci comme matériel de construction de l’action théâtrale. Il s’agit d’articuler la démarche de libération de la parole par le prisme écologique du milieu de vie7 afin de cultiver un lien de solidarité entre les participants. Pour intégrer la pédagogie des opprimés de Freire (2021) au théâtre, Boal (1997) a conceptualisé le cadre du « Théâtre Forum » par lequel il brise la dichotomie entre acteurs et spectateurs, soit le modèle biface de scène-salle. Par ce procédé, les participants d’un « Théâtre Forum » peuvent s’échanger les rôles afin de prendre conscience des mécanismes de l’oppression qu’il nomme « spect-acteurs ». Par cet échange de rôles, ce cadre participe à décoloniser les esprits des politiques oppressives qui affectent les réalités des opprimés. J’utilise ce cadre dans la démarche de verbalisation des récits afin d’ouvrir un espace d’expression libérée et d’instituer l’écoute.

  • 8 Dans ce projet de recherche-intervention, les élèves de classes d’accueil du secondaire souhaitaien (...)
  • 9 Asem Balkci a été professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal de 1969 à 1 (...)

16Pour bâtir une création collective partant de l’existence des participants, j’utilise aussi un autre procédé, qui est le « Théâtre-récit » de Feldhendler (2013) : les participants racontent leur histoire, partagent leurs sentiments et leurs projections, passant du verbal à l’écrit pour revenir à l’oralité théâtrale. Afin que les participants s’approprient pleinement le projet de création collective, je m’inspire également du procédé autobiographique de l’« œuvre ouverte » de Ricoeur (1995) pour théâtraliser le récit dans une convention d’autofiction collective, ce qui permet aux participants de considérer leur expérience existentielle verbalisée comme matériau ouvert8. À cela, j’intègre le procédé d’« anthropologie visuelle » de Balikci9 qui permet, sous le prisme de l’autodétermination, aux acteurs de se révéler par l’image (picturale, photographique ou cinématographique). Le procédé ethno-cinématographique que j’ai adopté s’appuie sur ce mouvement épistémique de Reversed anthropology selon lequel des sujets ethnographiques deviennent les acteurs de leurs savoirs dans une recherche collaborative ou autonome. Il s’agit d’une approche épistémique qui tente justement de décoloniser les sciences humaines (Ferdinand, 2025) en donnant la voix aux populations colonisées.

  • 10 Akademia Ruchu est un théâtre polonais non-étatique qui exerce depuis 1973 une pratique alternative (...)

17Comme le « symbolique » est une notion transculturelle, pour engager la démarche de symbolisation du narratif, je préconise d’adopter la convention d’un « théâtre plasticien » (Tyszka, 1998) qui va également inviter les participants à s’exprimer par le prisme du langage visuel et corporel pour pouvoir procéder à la symbolisation de leur narration comme de leur expression. Dans cette perspective plasticienne, je m’inspire plus particulièrement d’une démarche créative élaborée par le théâtre polonais Akademia Ruchu10 (Centrum Sztuki Studio, 1983) que j’ai découverte lors de mon stage de formation en Pologne. Ce procédé laboratoire amène la « pensée scénique » à se matérialiser organiquement en incarnant l’âme du projet dans les corps des participants et dans l’espace.

  • 11 Il s’agit d’un principe de construction par lequel nous nous mettons en scène, tant au niveau cogni (...)
  • 12 Personnellement, pour avoir pratiqué dans des établissement scolaires ou académiques qui ne disposa (...)

18En ce qui concerne la dimension matérielle, esthétique et technique de tout projet de création collective, je campe la démarche dans le concept du « Théâtre pauvre » de Grotowski (1971). Selon celui-ci, c’est une façon de garder tout le sens originel de la représentation théâtrale de la « pensée scénique »11. En effet, par sa matérialité minimaliste, ce théâtre fait davantage appel à l’imaginaire collectif par évocation plutôt que par l’illusion théâtrale. En définitive, le théâtre pauvre se situe à l’opposé d’une représentation élaborée par une scénographie et un éclairage complexes ou des effets spéciaux sophistiqués. Le « Théâtre pauvre » est manifestement en rupture avec le théâtre bourgeois dans lequel le spectateur n’est qu’un récepteur passif, soit celui du consommateur d’expérience artistique. Pour reprendre une image, le « Théâtre pauvre » est à l’art scénique bourgeois ce que le mouvement Low-Tech est à la Hi-Tech; il est accessible, car organiquement lié à son public, il répond à une problématique de subsistance et/ou d’existence12. Selon Grotowski (1971), l’imaginaire est ainsi nettement plus évocateur sur un support frugal et léger du moment que la représentation théâtrale se manifeste par une esthétique psycho-organique de transversalité qui lie l’environnement-corps et la psyché-sociale, soit l’âme représentée. C’est-à-dire que par sa disposition matérielle et scénique qui traverse la configuration socio-spatiale scène-salle, où les rôles sont ainsi relayés ou projetés, il devient à la fois un espace de mise en relation et de rupture, tant au niveau spirituel, psychique, culturel ou social. Par cette approche, il s’agit de tenter de vivre le Théâtre total que Boll (1971) imaginait dans son ouvrage polémique éponyme, comme un dispositif spatial par lequel le corps et l’esprit des spectateurs sont complètement immergés dans l’âme de la représentation théâtrale.

19Je campe ma pratique de création dans une dimension psycho-spatiale qui permet de fusionner toutes les forces vitales en présence par un espèce de vortex. C’est-à-dire que toute représentation élaborée en système ouvert, se manifeste par l’évocation théâtrale de l’âme des peuples opprimés. Pour pouvoir ainsi développer de tels projets de création collective dans une optique citoyenne - réalisés dans un contexte d’hyper-médiatisation -, je propose de procéder selon un cadre rassemblant toutes ces approches, que je nomme « Atelier théâtre Nomade ».

Atelier théâtre Nomade : ouvrir les chemins de l’imaginaire collectif du possible

  • 13 Alains ou Sarmates, peuples nomades originaires du Sud Caucase, dont les populations ont été déport (...)
  • 14 Je fais ici référence à une tradition folklorique issue de l’imaginaire cavalier, que l’on retrouve (...)

20L’« Atelier de Théâtre Nomade » (ATN) a pour ontologie le nomadisme et s’inscrit dans la culture pastorale du « don » (Carvalho Garcia, 2015). Le sens du « don » s’exprime principalement par une philosophie de l’altérité solidaire de libération qui se situe entre le « chemin vaste et ouvert » et le « cœur-foyer » du migrant. Car l’ontologie nomade s’inscrit dans ce qu’Escobar (2025) nomme la « cosmo-vision » selon laquelle la planète « Terre-Mère » constitue à la fois le vaisseau et le lieu d’existence des peuples nomades (Carvalho Garcia, 2015) qu’ils doivent continuellement bonifier, remercier et se-réapproprier au rythme des mouvements planétaires (Morin, Motta et Ciurana, 2003). L’atelier a donc pour objectif principal de préparer les participants à entreprendre leur projet de création, entre autres, en décolonisant les esprits de la sédentarité prédatrice (Ferdinand, 2025) et en les libérant justement du carcan individualiste dans lequel le régime consuméro-capitaliste les maintient. En effet, la sédentarité a pour fonction de maintenir captives les ressources humaines à disposition des multi-possédants, cela en conditionnant les esprits afin d’asservir les corps. Pour ma part, je m’inspire davantage des pratiques nomades alanes13 d’art vivant (Gurdjieff, 2004) qui célèbrent l’âme de libération de l’« Homme-cheval »14.

21Afin qu’un projet de création collective devienne une action à la fois artistique et politique, il faut impérativement passer par une thérapie de choc qui va orienter les esprits vers la lutte et l’âme du groupe vers la communion libertaire. Je m’appuie sur le principe de l’altérité solidaire du nomadisme (Gurdjieff, 2004), que j’estime être trans-et-extra-communautaire, car il va au-delà des systèmes culturels. L’épistémè nomade, selon Carvalho Garcia (2015), est de nature transversale, donc transculturelle. Sans ce principe fondamental, la vie nomade est impossible, perd son sens existentiel, elle se disloque et les membres de la communauté tombent dans l’infortune ou le conformisme sédentaire. Faut-il rappeler que les peuples nomades sont des populations considérées opprimées : elles sont encore dénigrées, discriminées, poursuivies, maltraitées, criminalisées, forcées à la sédentarisation, stérilisées, déportées et subissent des campagnes de nettoyage ethnique (Pogrom). L’une des raisons évoquées de ce traitement systémique est que le pouvoir sédentaire doit brimer cette « conscience de libération » propre aux peuples nomades. En effet, dans un monde de plus en plus sédentarisé et citadin, qui se détermine selon le principe de la propriété terrienne, la vie nomade, confrontée aux multiples contraintes, constitue une lutte existentielle continue. Il est donc primordial pour toute communauté nomade d’intégrer toutes les forces vitales de ses membres par cette « altérité solidaire de libération ».

22Ainsi, en partant du principe que l’on peut transformer que ce qui est ouvert, je propose de procéder par une démarche de déconstruction de leur système personnel. De cette façon, les participants vont pouvoir co-construire de nouvelles pratiques et des habitus qui vont permettre l’élaboration de formes innovantes et libertaires. En somme, la « solidarité nomade » constitue l’âme même de toute communauté et permet d’affronter les différents obstacles rencontrés dans leur pérégrination (Carvalho Garcia, 2015). Et c’est ce que je propose d’un point de vue philosophique : suivre un cheminement de travers pour construire la création collective comme un périple, un voyage vers l’inconnu.

23Ce cadre d’exploration théâtrale doit en quelque sorte faire basculer les postures initiales du groupe afin de le porter vers l’inconnu, l’initier au goût de la découverte, au voyage nomade, et donc d’opérer une transformation. L’adoption de l’ATN par un groupe devient son « École » de pratique théâtrale, son « Laboratoire », sa « Praxis » et son « Foyer » : son outil de navigation dans la création collective, en quelque sorte son astrolab-yourte.

Genèse d’un projet de création collective au théâtre ancré dans une action artiviste

24Je pars du principe que toute mobilisation sociale origine souvent d’un évènement ou d’une situation qui provoque chez des personnes un sentiment d’indignation et qui va les pousser à s’exprimer, à agir. Cette action est le fruit du partage d’une situation provocante et des valeurs ou sensibilités que portent les acteurs mobilisés. La genèse d’un projet de création collective au théâtre repose sur des bases semblables. L’ATN va permettre de consolider la volonté et les moyens du groupe formé selon un principe d’éducation populaire. Œuvrant dans les milieux scolaires et associatifs, j’estime que la genèse de tout projet peut être provoquée ou impulsée par les intervenants ou tout adulte agissant auprès des jeunes. Et que ceux-ci peuvent offrir l’accompagnement ou l’encadrement nécessaire à la réalisation de projets. Cet aspect est essentiel, car, comme notre société fonctionne sur le principe de dispersion et de fragmentation du tissu social, le cadre éducatif et associatif doit permettre l’établissement des bases d’une mobilisation afin de pouvoir mener une action engagée dans une perspective artiviste.

25Ma conception de la création théâtrale collective s’inscrit ainsi dans une action politique de libération par laquelle les participants deviennent des artivistes parce qu’ils politisent leur cause en participant à la constitution d’un média citoyen. L’artivisme est, selon Ouassak (2024), une forme d’art engagée, principalement pour des causes politiques, sociales et environnementales, qui a pour but de dénoncer les abus des modes de prédation, d’extraction, d’exploitation, de production, de consommation et de manipulation de notre société. Cette forme contestataire et libertaire utilise différents espaces publics ou supports privés (bâtiments, produits de consommation, panneaux publicitaires, etc.), et de multiples médias pour les renverser ou les détourner de leur sens originel par des approches comme la subversion publicitaire, l’agitprop, la performance spontanée, le piratage ou toute forme subversive de perturbation artistique qui questionnent le système (Tyszka, 1998). Aussi, un projet artiviste de création théâtrale collective, s’inscrivant dans une esthétique décoloniale, doit nécessairement construire une posture de critique radicale face au système et modes capitalistes (Beau, 2017 ; de Lépinay, 2019 ; Ouassak, 2024). Par conséquent, il sera nécessairement confronté à l’objection, au déni et au rejet ou aux attaques. Nous sommes dans un contexte où un état démocratique poursuit judiciairement sous prétexte d’apologie du terrorisme, des activistes engagés dans la défense des droits de la personne ou de l’environnement (Aeschimann, 2025), ce qui marque nécessairement les esprits et conduit à la soumission à la doxa hégémonique. Comme le rappelle Spielmann (2025) dans son manuel du combattant contre l’extrême droite, la mobilisation citoyenne est en soi un acte de courage, mais surtout une prise de conscience de sa propre condition, ce que la doxa ne peut accepter.

26La mobilisation solidaire devient alors une prise de conscience collective qui forge cette force de libération. Touzard (2024) estime qu’elle permet, par cette force libertaire, de surmonter ses propres conditionnements et d’affronter les réactions de conformisme et d’oppression. L’atelier procède ainsi par ce que Freire appelle (2021), une « méthodologie du courage » et précise qu’elle n’est pas, pour prendre une image, un exercice de tauromachie dans lequel le toréador étouffe son empathie envers l’animal sacrifié afin d’exprimer son courage. Bien au contraire, afin de surmonter la violence et l’effort physique ou psychique intense qu’elle requiert, cette méthodologie s’intègre davantage à l’enseignement des écoles de samba ou de capoeira, qui se fonde avant tout sur le principe de solidarité et cela, bien avant les questions techniques d’affrontement. Cette méthodologie a pour fonction de forger son courage afin de surmonter ses propres peurs, de regarder la cruauté du système capitaliste et de soutenir une posture radicale tout en se soignant. J’estime que nous ne pouvons pas éviter la brutalité et la cruauté du système en se divertissant ou en étouffant notre conscience ; nous devons y faire face. Pour le combattant, le « courage solidaire » a davantage de vertus thérapeutiques et de résilience pour perpétuer la lutte. J’évoque également, par cette démarche de préparation, le « théâtre de la cruauté » d’Artaud (1985) afin de pouvoir confronter les effets anxiogènes et écocidaires des modes et formes capitalistes de fonctionnement et d’oppression. Pour reprendre une comparaison avec la Commune, pour édifier un tel projet, il s’agit d’ériger une barricade d’autodéfense (de Lépinay, 2019 ; Baillargeon, 2006) afin de préparer ses armes artivistes, car toute lutte nécessite préparation par un conditionnement à la solidarité et à la communion combattante (Ouassak, 2024).

Constitution du cadre de l’ATN : une démarche déambulatoire d’expression théâtrale

27Le cadre de l’ATN constitue l’aboutissement de ma pratique théâtrale, rythmée par les réalisations de projets de créations collectives, cela principalement dans un contexte de migration. Initialement, l’ATN a été conçu afin de mieux comprendre et expliciter ma pratique théâtrale, mon cheminement; c’est une démarche d’introspection expérientielle et autoformative. Ma quête est celle de comprendre la communion entre le corps, l’esprit et l’âme par l’expression théâtrale. C’est également un exercice de communication afin de permettre aux participants/partenaires de comprendre et de suivre cette approche dans la réalisation d’une création théâtrale collective.

28La constitution de ce cadre s’est effectuée à travers un procédé propre au cheminement migrant, par un assemblage de diverses déambulations exploratoires et de formation formelle, mais surtout par des observations faites durant des projets de création collective et des activités éducatives. J’adhère à cette idée de Morin, Motta et Ciurana (2003) que la découverte du monde s’effectue par tâtonnements, dans un esprit de déambulation et d’ouverture, car celle-ci appartient au paradigme de la complexité. Appartenant à l’épistémè nomade, j’estime que mon cheminement s’apparente à la démarche déambulatoire de construction artistique appelée « Méthode chemin » de Zambrano (Cyrulnik et Morin, 2018), semblable à l’idée de la « Théorie ancrée » (Van der Maren, 2004), où la création émerge, prend forme et s’incarne par et pour le cheminement heuristique du chercheur-créateur ou chercheur-animateur. Ces observations constituent le « Noyau » d’une pratique transdisciplinaire qui se fonde sur le principe de construction sociale de savoirs. Enfin, je m’appuie sur une approche formative qui s’inscrit dans une perspective ternaire que Paul et Pineau appellent anthropoformation (Pineau, 2000 ; Paul, 2005 ; Paul et Pineau, 2005).

Cadre anthropoformatif de l’ATN : vers une démarche écotransformative

29Comme la finalité d’une telle approche est de conceptualiser une œuvre ouverte (Ricoeur, 1995), ou système ouvert (Montanmdon-Binet, 2002), l’âme du projet doit pouvoir s’ouvrir à la rencontre de nouveaux publics pour pouvoir opérer une transformation. Cette démarche paradigmatique d’anthropoformation est la conjonction de deux termes : anthropos, qui signifie homme, et formation, qui englobe les dimensions écologiques, psychologiques et sociales, soit écopsychosociologiques. Ce cadre engage une démarche écotransformative : il a pour vocation non seulement de transformer le rapport dualiste « scène-salle », mais aussi la relation qu’ont les participants avec eux-mêmes, l’« Autre » et l’environnement. Ce cadre anthropoformatif a, par sa nature et sa vertu, ce pouvoir d’inscrire une praxis d’appropriation trans-systémique. Par cela, l’action théâtrale participe à la transformation de la relation acteur-spectateur par ce jeu de rôle vers ce que Boal (1997) appelle le « spect-acteur ». Comme le préfixe trans l’indique, la pratique théâtrale de transformation va entre, au-delà et à travers les réalités que vivent les participants et les spectateurs (Galvani, 2003, 2005). Le concept d’anthropoformation va ainsi constituer par sa logique ternaire l’axiologie de ce cadre.

Axiologie de l’ATN : vers une œuvre ouverte par une logique ternaire

30Tel un Homme-Orchestre, ma pratique éducative est diversifiée afin de pouvoir aborder de façon holistique des questions qui vont au-delà de la création théâtrale, comme les médias, l’écologie, le sens de notre existence ou la politique. Articulée par une logique ternaire, cette axiologie de l’ATN porte sur la totalité des dimensions de la vie et permet d’appréhender toute la complexité des thèmes abordés. La logique ternaire est un concept philosophique aristotélicien qui conçoit l’être humain d’après le triptyque « corps-âme-esprit », que Fromaget (2000) expose dans son ouvrage anthropologique. Ce cadre expérientiel s’inscrit dans une vision nomade : la société sédentaire, matérialiste par essence, a corrompu la communion ternaire entre ces trois dimensions de notre être; pour se la ré-approprier, il faut que les participants puissent mettre en évidence les conditionnements de notre société et expérimentent une telle communion ternaire nomade. Par conséquent, j’adopte une posture épistémique qui permet d’incarner le paradigme holistique dans la pratique théâtrale, donc d’embrasser les notions d’un théâtre total.

31Dans ce cadre, les trois axes anthropoformatifs se distinguent par leur nature formative, soit l’Écologisation, la Socialisation et la Psychologisation de la vie humaine, ce que j’appelle le Triptyque anthropoformatif. Ces trois axes vont ainsi organiser par le prisme de la complexité, le cheminement de la co-construction de la création et des savoirs. Ce cadre est aussi organisé en neuf notions modulatrices qui sont subdivisées en trois champs de construction et qui fonctionnent comme des vases communicants, soit les « Objectifs d’action », les « Procédés de transversalité » et les « Thèmes d’exploration » (Figure 1).

Figure 1 : Représentation du fonctionnement de l’ATN par un théorème ternaire

Figure 1 : Représentation du fonctionnement de l’ATN par un théorème ternaire

32Le champ des « Objectifs d’action » porte la « (Re)vitalisation » des aspects vitaux de la co-construction et de la vie, comme l’énergie ou le dynamisme, tandis que l’« Autonomisation » s’intéresse au fonctionnement et au développement du projet, alors que l’« Expression » concerne la dimension sensible de la révélation, comme les aspirations ou les rêves des participants. Au champ des « Procédés de transversalité », nous retrouvons le pivot central des « Notions Carrefour » que Barbier (2003) désigne comme un procédé transversal, à la fois évolutif et spiralaire, de construction de savoirs qui évolue au rythme du cheminement de la recherche et/ou de la création. Ce concept rejoint fondamentalement l’âme nomade (Carvalho Garcia, 2015) qui, tel un foyer, est alimenté par l’énergie, les histoires, les passages et les rencontres, les éléments qui composent la vie migrante. Les « Notions Carrefour » sont ainsi soutenues par les principes de « Circularité », qui dynamise la circulation ou le mouvement des forces, des savoirs et des compétences, comme de la solidarité, et de « Récursivité », qui permet un retour sur l’expérience, notion essentielle pour toute démarche d’auto-formation et de co-construction. Enfin, aux « Thèmes d’exploration », on retrouve la notion de « Milieu de vie », ancrage écologique de l’humanité, puis la « Pensée scénique » qui porte sur l’imaginaire collectif de la vie socio-psychique et enfin, l’« Être au monde » qui constitue notre laboratoire existentiel.

33Ainsi, ces neuf notions transcendent la démarche de co-construction et vont par cela constituer, au moment de la représentation, un vortex théâtral où va s’ériger le triptyque « corps-âme-esprit », produisant de cette façon une œuvre ouverte vivante, transformative.

34La Figure 1 présente ces neuf notions modulatrices qui sont regroupées selon le prisme de la logique ternaire de l’anthropoformation (Pineau, 2000 ; Paul, 2005 ; Paul et Pineau, 2005) et qui vont être abordées par les participants en fonction de leur cheminement et expérience. Je précise que cette représentation, étant statique et bidimensionnelle, n’exprime pas le mouvement ternaire de construction, qui est davantage spiralaire, et la notion tridimensionnelle, voire holographique, de son fonctionnement où les participants sont à la fois à l’intérieur comme à l’extérieur du vortex. De plus, ces notions ne sont pas à considérer comme des phases ou des stades de réalisation, mais davantage comme des épistémès qui vont constituer une sorte d’hologramme. Comme le fil d’Ariane, ces neuf notions modulatrices vont constituer la corde épistémique du projet dont les huit brins vont torsader le pivot central des notions-carrefours que les participants vont tresser au rythme de leur exploration et des réalités en présence.

35Ce cadre, par son amplitude trans-relationnelle des forces vitales, va générer une forme de catharsis. Après des années de pratique, étant en quête de vérité théâtrale, j’ai saisi que la mise en place d’un tel cadre nécessite des conditions de réalisation et de représentation permettant de vivre ainsi un état cathartique. Faut-il cependant préciser que cet état cathartique relève de la complexité de la nature humaine et que, par conséquent, il ne peut être mécaniquement généré par une suite d’évènements organisés ou planifiés : la catharsis appartient à l’univers du sensible, voire hyper-sensible.

Principes de fonctionnement de l’Atelier Théâtre Nomade : auto-révélation de la co-construction

36En résumé, ce cadre a pour mission de préparer le groupe à la création d’un théâtre total dans une pratique de co-construction d’une œuvre ouverte en fonction des orientations et réalités des participants, soit existentielles, sociales et environnementales. Cette démarche, appartenant au paradigme éco-socio-constructiviste, s’adapte à la « personnalité » du groupe, aux circonstances de réalisation, à la temporalité du projet et aux visées du projet de création, à son âme. S’inscrivant dans une perspective holistique d’appropriation, tout sera investi pour pouvoir s’approprier le « Projet », ses « Moyens » et sa « Démarche » de création collective par les participants, cela par des procédés trans-systémiques de co-construction des savoirs. C’est avant tout un exercice radical d’ouverture et d’appropriation où on lève les contraintes à la communication, au partage et à la découverte des savoirs transversaux par un procédé d’auto-révélation. Par ces notions trans-communicantes, l’ATN s’élabore ainsi en « Laboratoire » qui se révèle par une démarche expérientielle de co-construction. Chaque séance devra ainsi débuter à partir d’un thème ou d’une impulsion, voire réanimer les braises de la veille, et se terminer avec son appropriation et la projection d’une thématique ou idée commune. C’est ainsi que les participants vont pouvoir construire leur posture idéologique et principalement, leur cadre d’analyse qui va devenir son outil de travail d’auto-construction.

Matérialisation, mise en forme et documentation du projet de création collective : vers un système ouvert vivant

  • 15 Créé dans une optique de contre-pouvoir culturel, ce mouvement artiviste libertaire est inspiré de (...)

37La réalisation de tout projet d’ATN ne repose pas nécessairement sur un échéancier de production pré-établi; fonctionne davantage de façon spiralaire plutôt que linéaire; il va prendre forme en fonction des réponses aux questionnements formulés par les participants et les différentes découvertes en cours de route. L’orientation et la forme d’un projet appartiennent aux participants et, en procédant par des principes libertaires ou révolutionnaires, ceux-ci vont conceptualiser une expression qui peut appartenir au surréalisme ou au subversisme15. La matérialité d’un projet peut être parfois éphémère ou évanescente et, adhérant au principe du théâtre pauvre, l’ATN produit un « théâtre de poche » que l’on peut déployer à tout instant et dans n'importe quel lieu ou dans tout type d’espace, du moment que les participants ont la capacité d’incarner l’âme de leur action libertaire. C’est pourquoi, par un principe d’alternance, ce cadre invite les participants à rencontrer le public durant la démarche de création afin de pouvoir incarner le principe de l’oeuvre ouverte de Ricoeur (1995) et de s’approprier graduellement les éléments conceptuels, matériels, scéniques et techniques du projet. Enfin, un aspect crucial de déontologie à considérer pour toute réalisation est relatif aux questions administratives et documentaires des projets. Afin que chaque partie comprenne ses engagements, il s’agit d’établir un contrat entre toutes les personnes prenant part au projet, soit les participants, l’équipe d’animation et autres intervenants. La documentation de la démarche de réalisation, étape essentielle, va se matérialiser sous diverses formes : un journal de création, un portfolio, un script, des communiqués, des affiches et autres objets. À part les questions de confidentialité, l’ensemble de ces documents devront être accessibles à tous les participants.

Conclusion

38Une telle pratique théâtrale peut paraître « radicale », mais, compte tenu du contexte actuel d’hyper-médiatisation, j’ai la conviction qu’elle permet de saisir les effets des modes de fonctionnement du capitalisme et les phénomènes de communication mondialisée générés par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux (Dubey, 2020 ; Fourmentraux, 2020). Cette pratique théâtrale affecte les phénomènes d’interrelations entre les individus et, notamment, le développement psychosocial des jeunes. En effet, cette pratique ancrée dans une logique ternaire, soit la communion du corps, de l’esprit et de l’âme, permet une appropriation fine de l’origine des problèmes générés par la société dans laquelle vit l’être humain et de la transformation de son rapport à celle-ci (Galvani, 2003 ; Paul et Pineau, 2005). Comme cadre de libération, en explorant l’inconscient, les rêves et les pulsions, l’ATN permet d’aborder les notions d’obscurité, de sidération, de troubles ou de blessures et de chaos dans la démarche de création pour s’en émanciper, en s’appropriant le paradigme holistique de l’hyper-complexité.

39Revendiquant un théâtre politico-écologique par des actions citoyennes de création collective, j’estime qu’il n’y a pas de « petites causes » et que chacune doit être traitée avec importance. C’est-à-dire avec audace, sensibilité, flamboyance et ténacité, car le régime hégémonique écocidaire semble fortement implanté dans les esprits et dans les habitus de la population en général. Compte tenu de l’importance de la situation provoquée par ce basculement, je garde ardemment la volonté de poursuivre cette lutte, cela sur tous les fronts, notamment, par l’action théâtrale, et cela, même au niveau individuel.

40Certes, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle démarche théâtrale dans un contexte sidérant d’hypermédiatisation. Je dirais que chaque pierre, si petite soit-elle, posée pour ériger cette barricade culturelle et intellectuelle ou philosophique, constitue une démarche de réappropriation (de Lépinay, 2019 ; Thibault, 2024). Constituer un média citoyen peut, en offrant un autre regard, inscrire dans notre imaginaire collectif qu’une alternative est possible. La bataille culturelle, comme le processus de décolonisation des esprits, doit donc être multiface et pluridirectionnelle ; elle nécessite une constance socio-formative qui doit mettre en évidence les écueils de ce « paradis » obligatoire que nous impose la matrice consuméro-capitaliste. En ce sens, la démarche de l’Atelier Théâtre Nomade est plus qu’un espace de production, c’est une école de réappropriation citoyenne qui, en libérant nos esprits, va continuer à vivre au-delà de la scène, car chaque participant peut incarner dans sa vie personnelle ce trésor qu’est la communion ternaire du corps, de l’esprit et de l’âme.

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Notes

1 Bread and Puppet Theatre est une troupe américaine de marionnettes de rue née en 1962 qui, par son engagement contestataire et politique, est très inspirée par le mouvement surréaliste. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bread_and_Puppet_Theatre

2 Extinction Rebellion (XR) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Extinction_Rebellion

3 Les Amis de la terre – Friends of Earth : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Amis_de_la_Terre

4 Comme ma pratique a particulièrement évolué dans un contexte de migration, j’ai davantage une posture d’apprenant plutôt que celle de formateur afin de pouvoir apprendre et découvrir avec les participants ce qu’ils vivaient et projetaient, cela afin de pouvoir tisser avec eux une action théâtrale solidaire.

5 En Pologne par exemple, les participants à des projets ou à des activités de théâtre, majoritairement des lycéens et des étudiants, cherchaient des réponses existentielles face au basculement de régime. L’objectif principal était de pouvoir collectivement formuler des voies d’appropriation de ces nouvelles réalités en s’émancipant des sentiments victimaires dus au passé. Il s’agissait de transformer leur rapport à ce basculement de régime tout en ayant une posture critique face au capitalisme, l’ordre nouveau.

6 Dans le cadre d’activités éducatives relatives à l’environnement auprès d’un jeune public, je parts du concept de « milieu de vie » pour ancrer la construction des savoirs dans les réalités et de l’existence des apprenants.

7 C’est une thématique qui questionne notre rapport à l’environnement que j’ai mise de l’avant pour mener ma recherche doctorale, un projet de création théâtrale collective avec des élèves du premier du secondaire de classes d’accueil. Je résume les tenants et aboutissants de cette recherche dans un article intitulé L’intégration sociale des élèves de classe d’accueil: Une approche écologique (Richard, 2022).

8 Dans ce projet de recherche-intervention, les élèves de classes d’accueil du secondaire souhaitaient s’émanciper d’une décision parentale, qui ne leur appartenait pas, celle d’émigrer, afin de devenir actrices de leur propre projet d’intégration sociale. La démarche autobiographique autour de la question du milieu de vie a permis de comprendre les réalités existentielles de ces jeunes et de co-construire des voies d’appropriation.

9 Asem Balkci a été professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal de 1969 à 1994. Dans le cadre d’une formation du premier cycle au baccalauréat par cumul, soit une majeure en anthropologie et une mineure en cinéma, J’ai assisté à deux séminaires portant sur la méthodologie de l’ethno-cinéma et j’ai participé à une rétrospective des films de Jean Rouche organisée par le professeur Balikci. https://fr.wikipedia.org/wiki/Asen_Balikci

10 Akademia Ruchu est un théâtre polonais non-étatique qui exerce depuis 1973 une pratique alternative du théâtre qui conteste, par une forme conceptuelle - voire subversive - et plasticienne, le régime dictatorial communiste. https://pl.wikipedia.org/wiki/Akademia_Ruchu

11 Il s’agit d’un principe de construction par lequel nous nous mettons en scène, tant au niveau cognitif qu’inconscient, soit dans des réalités sociales, imaginaires ou oniriques

12 Personnellement, pour avoir pratiqué dans des établissement scolaires ou académiques qui ne disposaient pas d’équipements et d’installations scéniques, j’ai favorisé et développé une forme théâtrale qui fait davantage appel à l’imagination et l’ingéniosité des participants pour pouvoir se représenter dans des lieux non-théâtraux. Dans cette optique, la reconnaissance du « génie » de la communauté par la communauté célèbre ainsi le principe du « pour-par-et-avec ».

13 Alains ou Sarmates, peuples nomades originaires du Sud Caucase, dont les populations ont été déportées à multiples reprises depuis l’empire romain chrétien jusqu’en Andalousie et au pays Catalan (Espagne) ainsi qu’au pays d’Aunis (France); puis par les guerres de religion et l’inquisition, ils ont été déportés à nouveau vers les nouvelles colonies d’Amérique ou ils ont fui vers le Maghreb. Plus récemment, les Ossètes, peuple vivant aujourd’hui en Géorgie, qui se réclament descendants directs des Alains, ont été persécutés et ont subi un génocide de grande ampleur pendant la période stalinienne, tout comme d’autres populations alanes en Ukraine.

14 Je fais ici référence à une tradition folklorique issue de l’imaginaire cavalier, que l’on retrouve tant en Europe que dans le Caucase, et qui incarne la communion de l’humain et du cheval. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cheval-jupon

15 Créé dans une optique de contre-pouvoir culturel, ce mouvement artiviste libertaire est inspiré de la pensée de Gramsci qui procède à la subversion de la propagande autoritaire ou réactionnaire et fasciste par une expression artistique.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Représentation du fonctionnement de l’ATN par un théorème ternaire
URL http://journals.openedition.org/ere/docannexe/image/13557/img-1.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Dominik Richard, « Manifeste théâtral pour un monde de la justice sociale et environnementale »Éducation relative à l'environnement [En ligne], Volume 21.1 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ere/13557 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16nb2

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Auteur

Dominik Richard

Dominik Richard est titulaire d’un doctorat en éducation de l’Université du Québec à Montréal. Il collabore avec des institutions scolaires et universitaires ainsi qu’avec des organismes artistiques, culturels et communautaires autour de la création et de l’animation d’activités théâtrales. Adhérant au principe de transdisciplinarité, il développe une expertise liée à la démarche de création collective au théâtre, qu’il conceptualise à travers l’Atelier Théâtre Nomade (ATN).

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