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Recensions

Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, édition publiée sous la direction d'Alain Morvan, nouvelles traductions

Volume 1 avec la collaboration de Claude Ayme, Baudouin Millet et Mickaël Popelard, volume 2 avec la collaboration de Laurent Curelly, Baudouin Millet et Mickaël Popelard. Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2025. 1248+1184 p. ISBN : 9-782073-007148 et 9-782073-007179. 136 €
Jean VIVIÈS
Référence(s) :

Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, édition publiée sous la direction d'Alain Morvan, nouvelles traductions. Volume 1 avec la collaboration de Claude Ayme, Baudouin Millet et Mickaël Popelard, volume 2 avec la collaboration de Laurent Curelly, Baudouin Millet et Mickaël Popelard. Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2025. 1248+1184 p. ISBN : 9-782073-007148 et 9-782073-007179. 136 €

Texte intégral

1« Restez où vous êtes. Je suis perdu sans mon Boswell. Et ceci promet d’être intéressant » (Morvan et al. Vol 1 258) Ainsi s’adresse Sherlock Holmes au docteur Watson dans la nouvelle « Un scandale en Bohême ». En effet Sherlock Holmes, autant qu’il l’est de sa loupe ou de son violon, est inséparable de son ami dévoué, le docteur Watson, qui est le narrateur de toutes les histoires et de tous les « cas », transposition de l’univers médical à l’univers policier et aussi l’image dans le texte du lecteur qui suit pour son grand plaisir toutes les (fausses) pistes jusqu’à l’élucidation de l’affaire par le détective.

2L’édition proposée par l’équipe réunie autour d’Alain Morvan offre le corpus tout à fait imposant des aventures de Sherlock Holmes, composé de quatre romans et de cinquante-six nouvelles. Ce « canon » traditionnel est ici complété par quatre textes dits « extracanoniques » (leur auteur n’ayant pas souhaité les revendiquer). Tous les textes sont présentés dans l’ordre chronologique de leur parution en volumes et dans de nouvelles traductions. C’est dire l’importance de cette édition qui vient d’entrer dans le panthéon de papier que représente la Bibliothèque de la Pléiade, avec son appareil de notices, de notes, une chronologie et une bibliographie.

3Sherlock Holmes qui élucide avec brio les mystères du monde victorien, ses intrigues, ses complots et ses crimes garde le sien, mystère initial de son talent génial, de ses humeurs maniaco-dépressives, de ses manies et de ses phobies ainsi que de son rapport complexe aux femmes. En abyme dans le récit, le personnage d’Holmes joue de plus à être son personnage, comme le garçon de café de Jean-Paul Sartre dans L’Être et le néant, qui joue son rôle en adoptant tous les traits et gestes qu’on attend de lui et de sa fonction. Et hautain, il se sent bien supérieur aux modèles littéraires sur lesquels l’interroge Watson dès le tout premier roman Étude en rouge (A Study in Scarlet) : le chevalier Auguste Dupin d’Edgar Allan Poe ou l‘inspecteur Lecoq d’Émile Gaboriau, devanciers jugés par lui surestimés et même balourds.

4Pour Sherlock Holmes, véritable figure théorique de la sémiologie aux yeux d’Umberto Eco qui convoquait le logicien américain C.S. Peirce dans sa lecture (1983), en effet tout est signe, ou signe potentiel, qu’il s’agisse d’un nom, d’une inscription, d’un infime détail et cela dans tous les registres de la perception. Rien ne demeure insignifiant pour son esprit à la démarche abductive (chez Peirce un type de raisonnement consistant à inférer des causes probables à un fait observé), une fois que le détective, quittant le célèbre appartement du 221B Baker Street, se lance en chasseur d’indices sur la piste de la solution. Cette manière de structurer le récit double au niveau de l’intrigue le schéma de détection inhérent à la lecture d’un roman policier et contribue à la séduction du genre.

5La préface d’Alain Morvan, après avoir rappelé les éléments contextuels et biographiques ainsi que les antécédents littéraires de la figure de Sherlock Holmes, évoque la riche gamme d’interprétations littéraires que peut susciter ce corpus. On repère notamment dans certains récits une sensibilité gothique, une typologie du double (le Professeur Moriarty étant le négatif d’Holmes) et de la réversibilité, des motifs freudiens, des failles et des ambivalences secrètes. Il est vrai que le texte échappe en partie aux codes réalistes pour laisser s’immiscer des codes modernistes, comme chez Robert Louis Stevenson, que Doyle admirait et avec lequel il entretenait une correspondance, ou Joseph Conrad, autre contemporain. Cette Angleterre victorienne offre bien d’autres visages que sa façade de respectabilité, entre pouvoir des normes et puissance des déviances, et le limier exceptionnel n’est pas, loin s’en faut, un héros parfait. Le titre de la nouvelle « Une affaire d’identité » (« A Case of Identity ») pourrait en miroir s’appliquer à celui qui en résout l’énigme, fondée sur une identité fictive d’amoureux dissimulant un parent cupide et manipulateur. Le lumineux sémiologue positiviste se double d’un être plus sombre, à l’identité plus instable, thématique que l’on retrouve dans la littérature du tournant du siècle, comme l’avait bien montré Nathalie Jaëck dans son essai (2008). L’œuvre de Conan Doyle, qui excède largement le célèbre détective et va très au-delà du roman policier, parcourt au demeurant bien d’autres registres et d’autres genres, des écrits scientifiques, politiques et historiques au théâtre, à la poésie et à de nombreux autres romans et nouvelles. Doyle a été un peu éclipsé par son inoubliable personnage, et il en éprouvait quelque dépit car il voyait plutôt son talent dans d’autres de ses productions, Sherlock Holmes ayant en partie échappé à son créateur, comme dans le récit de Mary Shelley et dans cette veine fantastique qui affleure sous ses intrigues policières. La couverture de l’édition Gallimard associe leurs deux noms, chacun étant en quelque sorte un peu le Watson de l’autre. Les deux volumes sont complétés par un très bel album illustré signé Baudouin Millet, premier album qui soit consacré à un personnage de fiction et qui vient comme entériner son émancipation.

6Les traductions sont de belle facture. Les traducteurs ont eu le souci de rester dans l’univers linguistique francophone de la période de Conan Doyle (1859-1930), aussi bien dans les descriptions si précises que dans les dialogues, toujours délicats à rendre. Et les quelques défis de l’écriture pleinement littéraire de Doyle ont été relevés. Un exemple : le titre du recueil His Last Bow (1917) où le lecteur hésite entre deux sens différents — et deux prononciations — entre le salut et l’archet, termes que l’on trouve l’un et l’autre dans les précédentes traductions, est ici astucieusement traduit par « Quand tombe le rideau » qui vient fusionner les deux sens possibles et où l’on reconnaît Holmes en artiste de lui-même.

7Rien d’élémentaire, on l’aura compris, dans cette édition qui fera date.

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Bibliographie

ECO, Umberto and Thomas A. SEBEOK, eds. The Sign of Three: Dupin, Holmes, Peirce. Indiana University Press, 1983.

JAËCK, Nathalie. Les Aventures de Sherlock Holmes : une affaire d’identité. Presses Universitaires de Bordeaux, 2008.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean VIVIÈS, « Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, édition publiée sous la direction d'Alain Morvan, nouvelles traductions »e-Rea [En ligne], 23.2 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/erea/21451 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ea3

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Auteur

Jean VIVIÈS

Aix-Marseille Université, LERMA, Aix-en-Provence, France

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