Peter Longueville, L'Ermite anglais ou les aventures de Philippe Quarll
Peter Longueville, L'Ermite anglais ou les aventures de Philippe Quarll. Texte traduit et présenté par Jean-Michel Racault. Saint-Denis de la Réunion : Presses Universitaires Indiaocéaniques, 2023. 320 p. ISBN : 978-2384440160. 16 €
Texte intégral
1Abondamment lu au cours des décennies qui suivirent sa première publication, à Londres, en 1727, L’Ermite anglais (The English Hermit), qu’il est permis de considérer comme la toute première « robinsonnade » de la littérature britannique, a fait les délices de générations de lecteurs avant de sombrer dans un oubli relatif. Depuis la fin du XIXe siècle en particulier, la critique littéraire s’est peu à peu détournée de l’œuvre, et, « étonnante lacune » (260), il n’existe pas à ce jour d’édition critique anglaise moderne du récit. Jean-Michel Racault s’est employé à pallier ce désintérêt en proposant, à l’attention du lectorat francophone, une nouvelle traduction française—la première depuis celle publiée anonymement à Rotterdam en 1728. Celle-ci est annotée et pourvue d’une importante postface qui revient sur la question de la paternité de l’œuvre, ainsi que sur celles de ses modèles, de sa portée et de sa postérité.
2Si, aujourd’hui, L’Ermite anglais est connu des historiens du roman britannique, c’est sans doute en grande partie grâce à la relation toute particulière que ce texte entretient avec le chef-d’œuvre de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, paru huit ans auparavant. Ces deux pseudo-récits de voyage, que relient de multiples échos thématiques, se concentrent sur les tribulations advenues à un héros anglais jeté à la côte d’une île déserte à la suite d’un naufrage. Tout comme Robinson Crusoé, L’Ermite anglais propose le récit circonstancié des techniques de survie mises en œuvre par le héros, et se trouve ponctué de nombreuses péripéties, dont, au premier chef, l’irruption inopinée de compagnons d’infortune (qu’ils soient humains ou appartiennent au monde animal). Il déplace le lieu de l’aventure de l’embouchure de l’Orénoque, dans la mer des Caraïbes, au large des côtes occidentales du Mexique, dans l’Océan Pacifique. Mais c’est surtout par leur structure que les deux œuvres diffèrent. Alors que, dans le roman de Defoe, le milieu du récit est tout entier consacré à l’épisode insulaire, qu’encadrent deux longues parties narratives consacrées à d’autres types d’événements (jeunesse et dissipation, retour triomphal), dans L’Ermite anglais, la découverte de l’île déserte, habitée pendant cinquante ans par un certain Philip Quarll, est narrée dans le Livre I, avant que le détail des aventures insulaires du héros ne soit minutieusement relaté au Livre III. Le livre médian, quant à lui, se concentre sur les mésaventures picaresques de Quarll dans la ville de Londres, à la faveur d’un certain nombre d’épisodes qui le voient se rendre coupable par trois fois de bigamie, puis être condamné à la pendaison, et être enfin gracié par le roi Charles II.
3Cette structure tripartite au plan un peu déroutant, comme le note Jean-Michel Racault, s’éclaire peut-être par le fait que le roman, qui a d’abord été rédigé par Peter Longueville, fut ensuite partiellement réécrit par une (ou plusieurs ?) plume(s) anonyme(s), sollicitée(s) par les libraires-imprimeurs de l’ouvrage, T. Warner et B. Creake. Le roman a ainsi sans doute été écrit à au moins quatre mains, sans qu’on puisse connaître l’ampleur des réécritures opérées par le ou les auteurs seconds. Cette instance intermédiaire s’est-elle bornée à corriger les coquilles du texte ? A-t-elle transformé un récit initialement à la première personne en un récit à la troisième personne, lequel est, dans le texte dont nous disposons, assumé par un certain Dorrington ? Est-elle allée jusqu’à ajouter l’essentiel du livre II, ce qui permettrait d’expliquer l’hétérogénéité de ton et de thématique entre cette deuxième partie d’une part, qui propose le récit de la vie tumultueuse du héros dans la capitale anglaise, avec des péripéties parfois scabreuses, et, d’autre part, le récit de son exil forcé dans son île déserte au large du Mexique, qui occupe la troisième partie, et qui est marqué par un ton nettement plus édifiant, voire empreint de religiosité ? En l’absence de connaissances précises sur Peter Longueville, dont on n’est d’ailleurs pas tout à fait certain qu’il fut l’auteur de ce texte, et au vu des pratiques éditoriales de l’époque, toutes sortes de spéculations sont permises.
4L’édition de Jean-Michel Racault s’intéresse non seulement à la question de l’identité de l’auteur de ce roman, mais aussi à la complexité de l’histoire éditoriale de son texte, qui connut deux entreprises distinctes en 1727, entreprises dont les péritextes sont restitués dans leur intégralité : une « édition publique », proposant un sommaire analytique de l’ouvrage, suivi d’une préface, d’un poème liminaire et d’une carte de l’île ; et une impression privée, que Jean-Michel Racault appelle l’« exemplaire de Peter Longueville », dont l’unique exemplaire connu est entré au British Museum en 1917, et qui diffère de l’édition publique par sa page de titre et son appareil préfaciel plus élaboré. Ces péritextes mobilisent des instances plurielles, auteur, préfacier, cartographe, libraire-imprimeur, etc., qui illustrent parfaitement la rhétorique préfacielle de l’époque. Cette dernière visait bien souvent à opérer un brouillage sur la nature du projet littéraire que les auteurs pouvaient avoir initialement voulu mettre en œuvre dans leur texte. Elle présentait alors leur roman comme une œuvre retravaillée et dont la signification initiale se trouve bien souvent tirée à hue et à dia : on peut songer au manuscrit de Moll Flanders (1722) de Daniel Defoe, ostensiblement présenté comme le fruit d’une réécriture due à une autre « plume » (pen), et, plus encore, à celui des Voyages de Gulliver (1726) de Swift, retouché par diverses instances éditoriales—ces deux textes contemporains de L’Ermite anglais sont par ailleurs dûment mentionnés dans la préface de l’« édition publique » de 1727.
5C’est peut-être du côté de ces incertitudes sur la nature des interventions éditoriales réelles qu’a connues le manuscrit de Longueville qu’il faudrait rechercher la raison de la négligence dont a jusqu’ici pâti son ouvrage : depuis plusieurs décennies, Aphra Behn, Delarivière Manley, Eliza Haywood, ou encore Francis Coventry, sont remis à l’honneur à la faveur de la réédition de textes à eux seuls attribués. Une fois republiés, ces romans ont pu être suivis de la rédaction de monographies qui permirent de mieux connaître ces auteurs. L’incertitude qui pèse sur l’identité de Longueville et, plus encore, le flou qui entoure notre connaissance de la nature et de l’étendue des interventions pratiquées par la ou les plumes qui ont entrepris de retoucher l’œuvre, constituent un sérieux obstacle à l’appréciation du travail de Longueville, de sorte qu’il apparaît délicat, et même peut-être illusoire, de chercher à éclairer avec précision le projet qui a initialement guidé cet auteur.
6Il reste que la traduction du roman, très fluide et—à la différence de l’original, dont la facture était assez peu soignée—quasi exempte de coquilles (tout juste a-t-on noté la répétition d’un même complément de lieu en haut de la page 62), confère à ce texte une unité qui n’en constitue pas le moindre agrément. La prose dans laquelle elle est écrite se lit avec grand plaisir, tout autant que la riche postface qui la clôt.
Pour citer cet article
Référence électronique
Baudouin MILLET, « Peter Longueville, L'Ermite anglais ou les aventures de Philippe Quarll », e-Rea [En ligne], 23.2 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/erea/21486 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ea8
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