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Recensions

Ariane Mak, En guerre et en grève, Enquêtes dans les cités minières britanniques (1939-1945)

Paris : Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2025. 374 p. ISBN : 278-2-7132-3431-6. 26 €
Clémence FOURTON

Texte intégral

1Le premier apport de l’ouvrage d’Ariane Mak, issu d’une thèse remarquée, est donné dès son titre, En guerre et en grève : il y eut, durant la Seconde Guerre mondiale, des grèves, en l’occurrence des grèves de mineurs au Royaume-Uni. L’ouvrage, qui propose une histoire from below de ces grèves méconnues, compte cinq chapitres alternant échelle nationale et locale ; en annexe, un texte réflexif sur les enjeux de l’enquête orale – réalisée à l’étranger avec des personnes pour la plupart très âgées – apporte d’utiles éléments de méthode.

2L’étude de ces grèves bat en brèche deux idées répandues sur le XXe siècle britannique. D’abord, l’idée que la guerre aurait suspendu toute conflictualité sociale, toute dissension politique, la société faisant corps tandis que le gouvernement faisait coalition. À l’échelle des conflits sociaux de l’entre-deux-guerres et des années 1970, le nombre de journées de grèves pendant la Seconde Guerre mondiale est dérisoire : en 1944, l’année du conflit où les grèves furent les plus nombreuses, on compta 3,7 millions de journées de travail perdues, contre 162,2 millions en 1926, année de la grève générale, et 29,4 millions en 1979, année du début de l’Hiver du mécontentement (Office for National Statistics). Mais, au total, sur la période 1940-1944, il y eut tout de même 7 455 grèves impliquant 2,5 millions de travailleurs et plus de 9 millions de journées de travail perdues, dont la moitié dans le secteur du charbon (10), avec une augmentation progressive au cours de la guerre. Il y eut donc d’importantes grèves pendant la Seconde Guerre mondiale, au regard de leur nombre mais surtout de leur contexte, celui de la guerre totale, qui se déploie tant au front qu’à l’arrière (Home Front). Faire grève pendant la guerre, c’est, sur le plan des idées, prêter le flanc à une accusation d’antipatriotisme et y opposer une autre économie morale, selon les termes d’E. P. Thompson que mobilise l’autrice (16) ; c’est, sur le plan matériel, se priver de salaire dans un contexte où l’on manque déjà de tout (214) ; c’est, enfin, opposer la légitimité politique à l’illégalité des débrayages dans cet état d’exception (123-4). Il y a donc une spécificité de la grève dans la guerre, que l’ouvrage donne brillamment à voir.

3Néanmoins, et c’est la deuxième nuance qu’apporte Ariane Mak aux grands récits du XXe siècle britannique, la guerre n’a pas constitué une rupture irréductible au reste du cours de l’histoire sociale. Selon les récits sinon historiographiques, du moins médiatiques et politiques, la Seconde Guerre mondiale fut une période hors du temps et des logiques antérieures, avec son esprit propre et spécifiquement britannique, immortalisé par le slogan Keep Calm and Carry On. Elle aurait aussi été le creuset de tout ce qui lui a fait suite, notamment la construction du welfare state en réponse au warfare state, l’État social se construisant contre l’économie de guerre. Que la Seconde Guerre mondiale ait été un cataclysme dans l’histoire du Royaume-Uni ne fait aucun doute. En revanche, le travail d’Ariane Mak montre bien que les acteurs entrent dans la guerre avec des corps et des grilles de lecture qui lui précèdent : les mineurs, en 1939, sont appauvris par les années de Dépression et affaiblis par les privations qui anticipent le rationnement proprement dit (214), fragilisés par des conditions de travail dures que dégradent encore l’équipement vieillissant (156) et les logiques patronales et gouvernementales de rendement (153). Leur conception du juste salaire (24) – qui doit, notamment, rendre compte des hiérarchies internes à la mine, sur l’échelle du danger et du savoir-faire – vient alors percuter les stratégies salariales d’un gouvernement soucieux d’approvisionner les usines en charbon et le front en munitions, au mépris de l’économie interne à l’industrie minière.

4Restituer les logiques des acteurs, dans la situation où ils se trouvent, c’est bien l’un des fils directeurs de l’ouvrage. Pour rendre compte de « l’appel du possible » (Farge et Vacarme), autrement dit de ce que les mineurs de Betteshanger, dans le Kent, pouvaient espérer, envisager, refuser quand ils débrayèrent en janvier 1942, Ariane Mak fait un usage original de sources qui le sont tout autant.

5Le cœur de son corpus est une enquête réalisée par le Mass-Observation dans les années de guerre. Observation de masse, à plusieurs égards : à la fois citoyen et universitaire, ce vaste collectif a généré quantité de données sur la société britannique ordinaire. C’est sur la base de ce travail et notamment celui de deux enquêtrices du Mass-Observation, Veronica Tester et Mollie Tarrant, dépêchées respectivement à Betteshanger en janvier 1942 et à Blaina et Natyglo (pays de Galles) au printemps 1942, qu’Ariane Mak livre des « ethnographies historiques » (31) des villes minières en grève et en guerre. Tandis que son objectif est de « revisiter, en historienne, les matériaux d’enquête du MO » (24), elle reproduit le geste de ses prédécesseuses et leur adjoint son regard et son talent d’historienne : elle croise ce riche matériau avec d’autres sources (provenant de rien de moins que 26 centres d’archives différents), notamment syndicales, mais aussi avec les quelque quarante entretiens qu’elle a réalisés avec d’anciens mineurs et leurs familles. Lisant les carnets d’observation des deux enquêtrices, elle débusque ainsi les plaisanteries des mineurs au pub et ce qu’elles impliquent, décrypte les implicites de l’argot local : à quatre-vingts ans d’écart, ce n’est pas une mince affaire. Cela suppose une connaissance sensible du terrain, des mineurs et de leurs imaginaires, tout autant qu’une capacité d’identification à ceux-ci.

6On le comprend en lisant les conversations des mineurs et de leurs proches : la vie des communautés charbonnières pendant la guerre fut rythmée par des bombardements (pour celles du Kent) et les privations généralisées, mais aussi par un certain nombre de dispositions gouvernementales, parmi lesquelles cinq eurent une importance particulière. Le décret 1305, promulgué le 18 juillet 1940, interdit les grèves et les criminalisa, pour cause de guerre. Les grèves dont nous parlons depuis le début étaient donc, dans leur majorité, illégales. Le décret sur le travail essentiel (Essential Work Order) fut, quant à lui, promulgué le 5 mars 1941 : démissions et licenciements devinrent impossibles sans l’accord d’un agent du ministère duTravail dans le charbon, secteur essentiel à l’effort de guerre. Le Greene Award, en juin 1942, fut un tournant dans l’histoire des charbonnages (172) : il instaura un salaire minimum hebdomadaire pour l’industrie minière (83 shillings pour les travailleurs au fond et 78 shillings au jour) – notamment en réponse aux disparités salariales entre mineurs et ouvriers des usines de guerre (250). Fin 1943, une nouvelle mesure exceptionnelle fut prise : le gouvernement mit en place une conscription pour pourvoir les mines en main d’œuvre et un dixième des conscrits de 18 à 24 ans furent dès lors tirés au sort pour aller au fond plutôt qu’au front. Ces Bevin Boys, du nom du ministre du Travail et du Service National du gouvernement de coalition, furent au nombre de 52.000. Le Porter Award du 22 janvier 1944, enfin, procéda à une augmentation des salaires tout en les homogénéisant : ce nivellement par le haut des rémunérations provoqua l’ire des travailleurs clés de la mine, dont l’adresse et l’expérience n’étaient plus distinguées par un salaire plus élevé que celui de leurs collègues moins qualifiés (266).

7Toutes ces mesures sont analysées dans le détail par l’ouvrage, en interaction constante avec les grèves qui les conquirent (Greene Award), les combattirent (Porter Award) ou les complexifièrent (Bevin Boys). Ainsi, l’arrivée des Bevin Boys dans les puits est-elle lue, in fine et sur la base (entre autres) d’une étude serrée de récits d’anciens conscrits, comme un catalyseur de revendications salariales. Cette conscription joua aussi un rôle de révélateur, pour les contemporains comme pour l’historienne. En présence des Bevin Boys, et alors que les femmes des mineurs étaient embauchées à des postes rémunérateurs dans les usines de munitions, la virilité des ouvriers de la mine, leur valeur (jusque-là indexée à leur fiche de paie) fut mise en question ; l’historienne se livre donc à une « étude des masculinités en situation » (249). En outre, et bien que ce ne soit pas le cœur du livre, le cas des Bevin Boys pose des questions mémorielles transposables : ils ne furent pas le seul groupe institué par les circonstances de la guerre pour qui l’après-1945 fut marqué par une indicibilité de l’expérience, des secrets familiaux, des effacements de la mémoire officielle – les Malgré Nous d’Alsace et de Moselle viennent à l’esprit, parmi d’autres.

8Pour la spécialiste du Royaume-Uni contemporain qui écrit ces lignes, ce type de schème, transposable à d’autres contextes, a une valeur particulière. C’est ainsi que l’on se prend à penser, lorsque les Bevin Boys contestent le niveau de salaire pour les moins de 21 ans, à la manière dont la pandémie de Covid-19 mit au jour l’insuffisance des minimas sociaux (Universal Credit au Royaume-Uni, Aides Personnelles au Logement en France) lorsque les classes moyennes durent y avoir recours (Fourton 65-66) : les situations de crise, militaire ou sanitaire, révèlent les insuffisances ordinaires. On pourrait multiplier les exemples mais n’en ajoutons qu’un : la manière dont la criminalisation de l’action militante évolue en fonction du terrain, face aux débrayages des apprentis de Tyneside, de la Clyde et du Yorkshire en 1944 (309) ou aux mobilisations écologistes des années 2020 (Berglund et al.). Le travail d’Ariane Mak permet, en creux, d’historiciser des mécanismes contemporains que l’on peut être tenté de proclamer comme inédits.

9Complément et correctif indispensable à la People’s War, dont Angus Calder fit le récit en 1969, l’ouvrage d’Ariane Mak dévoile ce qu’on pourrait appeler la Miners’ War. C’est, à n’en pas douter, un livre remarquable, qui réussit le défi d’articuler le local et le national, de tisser ensemble les micro-évènements quotidiens d’une communauté et les immenses bouleversements sociaux induits par une guerre mondiale. Les défauts du texte, si l’on tient absolument à en trouver, sont les revers de ses qualités. Les descriptions denses auxquelles se livre l’autrice sont indispensables à l’administration de la preuve mais n’en restent pas moins foisonnantes, prenant le risque de perdre les lecteurs non spécialistes. Un glossaire des termes de l’industrie charbonnière (abatteur, machiniste d’extraction, herscheur…) aurait été bienvenu, de même qu’une chronologie synthétique pour s’y retrouver entre les temporalités concomitantes mais relativement indépendantes de la guerre, de son économie et de ses grèves. Enfin, certains termes (parlour, tight-knit, pit politics) auraient mérité d’être traduits, même s’ils révèlent une assimilation remarquable du vocabulaire indigène par l’historienne. Les néophytes les décoderont et feront, dans le cas contraire, une expérience d’incompréhension qui dit peut-être quelque chose de l’inadéquation des Bevin Boys anglophones envoyés s’occuper des poneys de mine, lesquels n’obéissaient qu’à des ordres donnés en gallois. Un ouvrage instructif à beaucoup plus d’un titre.

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Bibliographie

BERGLUND, Oscar, Tie FRANCO BROTTO, Christina PANTAZIS, Chris ROSSDALE et Roxana PESSO CAVALCANTI. Criminalisation and Repression of Climate and Environmental Protests. Bristol : University of Bristol, 2024.

CALDER, Angus. The People’s War. Britain 1939-1945. 1969. Londres : Pimlico, 2000.

FARGE, Arlette et VACARME. « Le siècle mineur », entretien avec Arlette Farge. Vacarme, n°15, 2 avril 2001. vacarme.org/article156.html. Page consultée le 03/03/2026.

FOURTON, Clémence. « A Most Neoliberal Encounter: When Covid-19 Met the British Welfare State ». Review of Radical Political Economics, vol. 57, n°1, 2025, p. 58-72.

OFFICE FOR NATIONAL STATISTICS. « Labour disputes; working days lost due to strike action; UK (thousands) ». 17 février 2026. ons.gov.uk/employmentandlabourmarket/peopleinwork/employmentandemployeetypes/timeseries/bbfw/lms. Page consultée le 03/03/2026.

THOMPSON, Edward Palmer. « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century ». Past & Present, n°50, 1971, p. 76-136.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clémence FOURTON, « Ariane Mak, En guerre et en grève, Enquêtes dans les cités minières britanniques (1939-1945) »e-Rea [En ligne], 23.2 | 2026, mis en ligne le 19 avril 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/erea/21502 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16eaa

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