Claire Dubois, L’art comme arme en politique. Les combats de Constance Markievicz
Claire Dubois, L’art comme arme en politique. Les combats de Constance Markievicz. Villeneuve-d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2024, 223 p. ISBN : 978-2-7574-4098-8. 21 €
Texte intégral
1De Constance Markievicz, on connaît bien le chapeau à plumes et le pistolet. Personnage haut en couleur, fondatrice du mouvement scout Na Fianna Éireann (les Soldats d’Irlande), pleinement engagée dans l’insurrection de Pâques 1916, on sait aussi qu’elle échappa à la peine de mort grâce à son genre et qu’elle devint ministre du gouvernement révolutionnaire de de Valera et parlementaire au First Dáil, le parlement révolutionnaire irlandais en place de 1919 à 1921.
2Le mérite de l’ouvrage de Claire Dubois, qui s’appuie sur une riche documentation, est de nous montrer que ces représentations et actions, connues, souvent caricaturées, s’inscrivent dans un parcours politique remarquablement constant et cohérent, où une présence active sur le terrain fut toujours accompagnée d’une abondante production journalistique et artistique.
3Fille de la landed gentry, étudiante en art, Constance Georgine Gore-Booth, mariée au comte Casimir Markievicz en 1899, aurait pu rester dans un monde de privilèges mais fut très tôt sensibilisée aux inégalités de classe et de genre ainsi qu’à l’injustice du système colonialiste britannique. Dès l’introduction l’auteur nous rappelle cette pensée tripartite qui s’organisait autour du socialisme, du nationalisme et du féminisme et qui fut favorisée par la période de bouleversements intenses que connaissait l’Irlande en ce début de XXe siècle. L’ambiance révolutionnaire qui remettait en cause l’ordre ancien ouvrait le champ des possibles aux femmes.
4La première partie de l’ouvrage, qui en comporte six, s’articule autour des conditions qui ont permis la participation des femmes à la vie publique et montre que pour Markievicz la libération de l’Irlande allait de pair avec la libération des femmes. Elle disait que « les Irlandaises étaient à la fois victimes de la domination patriarcale et coloniale » (Dubois 24). Attirée par le monde littéraire et artistique de Dublin, la comtesse, fraichement installée dans la capitale, porta rapidement son attention vers la politique et rejoignit les Inghinidhe na hÉireann (Filles d’Irlande). Elle y fut à bonne école. Pilotée à ses débuts par Maud Gonne qui avait appris auprès des nationalistes français ce que l’on pourrait appeler un nationalisme extrême (notion de sacrifice) et performatif (le Général Boulanger était un expert en la matière), l’organisation de femmes œuvrait pour l’indépendance de l’Irlande en organisant des pièces de théâtre, tableaux vivants, manifestations publiques mais aussi des cours de langue irlandaise et de culture irlandaise auprès des jeunes enfants qu’il fallait préparer à lutter et à éventuellement se sacrifier pour la nation (Gonne « Ireland and the Children » The Irishman 1902). De ce sacrifice, les femmes ne devaient pas être exclues et il était nécessaire pour elles de s’entraîner à porter les armes et à combattre.
5Claire Dubois utilise fréquemment les notions de sphère privée et publique. Le combat nationaliste permettait en effet aux femmes de sortir de l’intimité de leur maison, de la figure maternelle passive et stéréotypée définie par l’expression Mother Ireland. Elles pouvaient prendre une place dans l’espace public, inspirées et légitimées en cela par les héroïnes de la culture gaélique et les insurgées oubliées de la rébellion de 1798, auxquelles Markievicz consacrera plusieurs articles afin de leur rendre une visibilité et de rétablir une version plus équilibrée de l’histoire irlandaise.
6Dans la troisième partie de l’ouvrage, Claire Dubois montre que pour Markievicz le combat pour l’indépendance et l’émancipation des femmes s’accompagnait de la lutte pour une égalité entre tous les citoyens. Étudiante à Londres, elle fut attirée par la cause des suffragettes et les idées socialistes qui s’y développaient alors et de retour en Irlande soutint aux côtés de James Connolly et de Delia Larkin la création de syndicats de travailleurs et de travailleuses. Cette vision du nationalisme, qui dépassait un combat unique en faveur de la libération du pays, était cohérente. En se détachant de l’Empire britannique, l’Irlande se détacherait aussi du symbole du capitalisme et deviendrait une république égalitaire. Cet aspect de son engagement n’était pas du goût de tous les nationalistes mais il constitue un élément important qui la définit et la distingue. Lorsqu’elle devint ministre du travail en 1919, elle se préoccupa des conditions de travail des agriculteurs, des logements sociaux, des jeunes mères pauvres, de l’éducation des jeunes enfants. Elle dut cependant batailler ferme contre Arthur Griffith et de Valera pour qui l’indépendance primait sur toute réforme sociale.
7Claire Dubois montre que ces convictions socialistes furent accompagnées dès le début par des actions concrètes, ce qui fut le cas lors du lock-out de 1913 où elle s’impliqua auprès des travailleurs licenciés et de leur famille, allant jusqu’à vendre ses bijoux pour financer la soupe populaire. Cet activisme la conduisit à s’impliquer dans la constitution de l’Irish Citizen Army, milice ouvrière formée tout d’abord pour protéger les piquets de grève de la police et à encourager la participation des femmes à la lutte armée. Fidèle à ses convictions, Markievicz fut présente à l’insurrection de Pâques 1916, arme au poing, accompagnée par d’autres femmes de l’organisation paramilitaire Cumann na mBan (le Conseil des Femmes). Claire Dubois analyse bien les différentes formes de participation des femmes au combat pour l’indépendance qui allait s’ensuivre. Elles furent longtemps invisibilisées pour avoir osé bouleverser une société irlandaise conservatrice et catholique et des études récentes ont permis de réévaluer le rôle majeur qu’elles tinrent dans ce combat.
8Markievicz, qui clamait donc que les femmes devaient être visibles, était sensible au pouvoir de l’image et contribua fortement à créer son propre mythe. Dans la quatrième partie de son ouvrage, Claire Dubois relie cette caractéristique à sa formation d’artiste mais aussi à la scène théâtrale nationaliste dublinoise. Il aurait été intéressant à cette occasion de rappeler la célèbre performance de Maud Gonne, en 1902, dans la pièce de Yeats, Cathleen ni Houlihan, spectacle où les frontières entre théâtre et propagande de rue furent momentanément brouillées, Maud Gonne jouant le rôle qu’elle incarnait dans la rue. Mais Markievicz, dans un geste très transgressif dans le contexte conservateur de l’époque, poussa la revendication plus loin. Claire Dubois s’intéresse de façon pertinente à la célèbre série de photos où la Comtesse, habillée en homme mais coiffée d’un chapeau à plumes, cherchait à montrer que l’on pouvait être femme et soldat ce qui, encore une fois, ne fut pas du goût de tous les nationalistes. Comme d’autres femmes engagées, elle fut moquée, caricaturée, traitée de fanatique ou de furie, mise en prison mais resta fidèle à ses convictions. Les deux dernières parties de l’ouvrage montrent comment, à travers ses dessins de presse et ses pièces de théâtre, elle s’opposa farouchement au Traité anglo-irlandais de 1921 et à l’État libre d’Irlande (au statut de dominion) auquel il donna naissance. Elle cherchait à défendre la place des femmes dans l’espace public, voulant à tout prix démonter « la fiction nationale exclusivement masculine sur laquelle se fonde l’État libre » (Dubois 182). Elle accusait les signataires d’avoir vendu l’Irlande au capitalisme britannique et s’inquiétait du retour des femmes dans la sphère domestique. Les possibles qui s’étaient ouverts lors de la lutte pour l’indépendance et qui avaient permis aux femmes d’exercer des rôles inédits se fermèrent avec le retour à l’ordre et l’émergence d’une société conservatrice, patriarcale, dominée par l’église catholique, inaugurant ce qui allait devenir pour les Irlandaises de bien sombres décennies.
9Il était important qu’un ouvrage rétablisse la richesse et l’importance du travail accompli par la Comtesse Markievicz. Il montre que le combat pour l’indépendance prit des formes multiples, bien plus variées qu’on ne l’a longtemps pensé et présenté, et que les femmes, par leur statut, leur inventivité et leurs convictions, y contribuèrent pleinement.
Pour citer cet article
Référence électronique
Anne MAGNY, « Claire Dubois, L’art comme arme en politique. Les combats de Constance Markievicz », e-Rea [En ligne], 23.2 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/erea/21542 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ead
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