The Golden Apples, Eudora Welty, 1949
Cueillir encore ?
Texte intégral
- 1 Philippe Jaccottet, Après beaucoup d’années, Paris, Gallimard / NRF, 1994.
- 2 Gustave Roud, « Des instants de plénitude », in Entretiens, Paris, Fario, 2017, p. 38.
1Il faut beaucoup d’années pour fonder en raison la justesse de ce qui ne fut d’abord qu’intuition. Et l’intuition était celle-ci : la poésie ferait tinter le monde comme un cristal, elle en donnerait à entendre la pureté ou le mélange, ses mots s’y cogneraient en un appel auquel le monde, à son tour, voudrait bien, peut-être, quelquefois, répondre. Voir cela objectivement écrit, un jour, fulgure et bouleverse. Étonne aussi, sous la plume d’un poète suisse découvert « après beaucoup d’années » (selon la belle formule de son ami Philippe Jaccottet1). C’est Gustave Roud, c’est dans un court entretien de 1965, et c’est, modestement, ainsi formulé : « J’ai toujours pensé que le monde autour de nous ne songeait qu’à nous répondre, mais il fallait l’interroger suivant telle ou telle inflexion de voix. Il me semble que c’est une sorte de définition de la poésie : cette espèce d’interrogation à laquelle il sera ou non répondu, mais qui peut quelquefois comporter une réponse2 ».
- 3 Ouvrage découvert alors dans l’édition des Collected Stories of Eudora Welty (New York, Harcourt Br (...)
2Détour par la Suisse pour parler d’Amérique… On est bien jeune encore quand on croit déceler, sans la comprendre tout à fait, cette inflexion de voix qui, quelquefois, fait résonner le monde dans son obscur éclat. On étudie alors, pour se plier aux exigences d’un concours, c’est-à-dire loin de toute considération de goût, de choix ou d’intérêt intime (détour encore), un singulier recueil de nouvelles qui résiste, résiste, résiste encore aux facilités de l’interprétation, alors que celles-ci rendraient pourtant la préparation d’un tel exercice tellement plus rassurante. Eudora Welty vous lance à la figure ses pommes d’or, The Golden Apples3, dont le sens semble s’éloigner à mesure qu’on croit s’en approcher, comme il en fut pour Atalante dans sa course. Oui, on n’aime vraiment bien, croit-on deviner alors, que ce qui continuera toujours de vous échapper, et ce dans le temps même où cela, qui vous échappe, cogne obstinément à la porte du monde pour le faire résonner dans l’espoir qu’il vous livrera quelque chose de son secret. On aime, en quelque sorte, que la révélation soit sans cesse différée, car ce report sine die d’un sens rétif, et l’espoir inquiet qu’il puisse un jour résonner en trouvant un chemin au fond de vous, permettent de croire que les choses durent en dépit de tout – de croire, donc, à la poésie de cette inquiétude et de ce suspens.
3Aussi est-ce un livre auquel on reviendra toujours : thèse, articles, projet de monographie inabouti, programme de cours, relecture, relecture – cycle inachevé, inachevable, qui répond sans y répondre au cycle qu’est le livre lui-même, en feignant de mimer la forme de l’objet sur lequel il se penche (quand la rigueur scientifique vous dicte de ne pas céder à ce penchant). Alors on décortique, on épluche (après tout, ce sont des pommes), on démonte (c’est une mécanique mystérieuse aussi), pour faire semblant de ne pas céder à la fascination ou, au mieux, pour tenter de la tenir en respect.
4Mais à quoi tient le charme ?
- 4 « Somewhere is better than anywhere », écrivait Flannery O’Connor, grande voisine sudiste de Welty (...)
- 5 Cela vous « point », lançait Barthes du fond de sa Chambre claire (Paris, Cahiers du Cinéma / Galli (...)
- 6 The Wide Net est le titre d’un autre recueil de nouvelles de Eudora Welty (1943, soit six ans avant (...)
5The Golden Apples est, en sept nouvelles (mais combien d’ellipses ?), la chronique rêveuse et fragmentaire de Morgana, petite ville du Mississippi et mirage à la fois. Qu’importe l’ancrage sudiste – n’en déplaise aux lectures régionalistes dans lesquelles, pour pertinentes qu’elles soient, on ne se retrouve pas : s’il faut bien partir de quelque part4, l’essentiel est de partir, de se désancrer. Or, l’éclatement formel du livre parvient à faire unité dans la multiplicité – e pluribus unum ? Lire un cycle de nouvelles, lire ce cycle de nouvelles, c’est un peu réapprendre à lire, c’est-à-dire à relier, à faire (incomplètement) sens de liens souterrains entre les choses et les mots, entre les choses entre elles, entre les mots entre eux, entre divers temps d’un monde fictif, entre divers récits qui se lisent seuls, mais s’accroissent et sortent d’eux-mêmes en se faisant écho, entre divers temps de l’expérience (toujours singulière) de la lecture, où le même revient toujours autre. Ces liens sont là, ils étaient là tout du long, on ne les voyait pas, et soudain ils apparaissent, ils vous apparaissent, et à vous uniquement5 – l’émotion que c’est d’en être saisi, d’en tisser la trame fragile à quoi l’on entrecroise la chaîne de ce qui, en vous, a répondu aux signaux épars du texte. Alors une continuité inattendue se forme, s’étale, s’étend : toile, patchwork, vaste filet (wide net ?6), qui n’oublie jamais le divers, le multiple, l’épars, dont ce texte-îles, cet archipel, est fait.
6Oui, on en est saisi, mais on ne saisit pas tout, et pas tout d’un coup, comme on ne saisit pas du monde toute l’inextricable complexité. Pour autant, la récolte est sans cesse renouvelée : recueil voudrait dire alors cueillir encore, inlassablement, d’autres pommes d’or, recueillir ce qui, du monde, vient affleurer, fleurir. Et voudrait dire aussi, dans le même temps (celui, diffus et étiré, de la lecture) recueillement face à cette bouleversante découverte (qui pour les grands mystiques, dont on n’est pas, serait une évidence) : les choses, les êtres, et les textes qui les disent, ne sont pas seuls, des liens existent, quelque chose vous répond. Esthétique et politique s’y mêlent : dans un cycle de nouvelles, et singulièrement pour la grappe que forment les sept nouvelles qui composent The Golden Apples, il s’agit pour les protagonistes de faire société, comme pour les textes de tenir ensemble, tant bien que mal, bon an, mal an. Beaucoup de la grandeur politique du projet, et de l’émotion esthétique qui le porte, tient à la fragilité de ce « bon an, mal an », à la ténuité des liens qui l’empêchent de se défaire avec le temps, comme font toutes choses. Peut-être est-ce de cela, après beaucoup d’années, qu’on reste durablement ému.
7Au fil de la lecture, au gré des relectures, navigation incertaine d’île en île au cœur de cet archipel qui a nom Morgana (c’est presque fata morgana, rare illusion d’optique à l’horizon des mers), le sens fuit encore, comme un bateau s’éloigne, mais aussi comme sa coque prend l’eau, laisse passer, s’insinuer, et de cette filtration, la poésie d’un monde secret est le reste, au revers du nôtre, c’est-à-dire de celui depuis lequel on lit. Et ce reste n’en finit plus de briller, de faire étinceler les pommes d’or, d’attirer le regard, d’inviter le geste toujours différé de la saisie : non pas « cueillez dès aujourd’hui », mais « revenez cueillir chaque jour ». Et c’est ainsi que le cycle est sans cesse relancé. Et on y est encore. Et tant que, de ce revers du monde, quelque chose répondra, c’est sûr, on y sera.
Notes
1 Philippe Jaccottet, Après beaucoup d’années, Paris, Gallimard / NRF, 1994.
2 Gustave Roud, « Des instants de plénitude », in Entretiens, Paris, Fario, 2017, p. 38.
3 Ouvrage découvert alors dans l’édition des Collected Stories of Eudora Welty (New York, Harcourt Brace Jovanovitch, 1980).
4 « Somewhere is better than anywhere », écrivait Flannery O’Connor, grande voisine sudiste de Welty (Mystery and Manners, New York, Farrar, Strauss and Giroux, 1970, p. 200).
5 Cela vous « point », lançait Barthes du fond de sa Chambre claire (Paris, Cahiers du Cinéma / Gallimard Seuil, 1980, p. 71).
6 The Wide Net est le titre d’un autre recueil de nouvelles de Eudora Welty (1943, soit six ans avant The Golden Apples).
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Jean-Marc VICTOR, « The Golden Apples, Eudora Welty, 1949
Cueillir encore ? », e-Rea [En ligne], 23.2 | 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/erea/21710 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ean
Droits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page
Afficher l’image

