Loison M., Samuel O. & Theron F. 2022. L’écriture inclusive et ses usages dans les revues de sciences humaines et sociales (Inclusive Language and its Uses in Humanities and Social Sciences Journals). Revue des Sciences sociales [En ligne], 68/2022, p. 186-194, Université de Strasbourg, https://doi.org/10.4000/revss.8888
ESP au milieu du débat sur l’inclusion
- Traduction(s) :
- ESP al centro del dibattito sull’inclusione [it]
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Mots-clés :
écriture inclusive, nouvelle norme, auteurs, comité de rédaction, la langue comme bien communTexte intégral
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1Lors d’une longue réunion Zoom et de nombreux échanges de courriels, les membres du comité de rédaction se sont engagés dans un débat intense suite à la Journée d’études du 20 octobre 2023 tenue à l’Université de la Vallée d’Aoste1. Le débat du comité s’est concentré sur les thèmes de l’écriture, des langues, des genres et de l’inclusivité, à l’oral et à l’écrit. Les implications des nouvelles formes d’"écriture inclusive", ont été soulevées, notamment dans le contexte de l’écriture et des revues scientifiques.
2Les membres du comité de rédaction proviennent de divers horizons professionnels, de différentes régions géographiques et parlent plusieurs langues au quotidien. Loin d’être une discussion limitée à la sphère francophone, ces échanges ont révélé non seulement nos diversités mais aussi nos identités multiples dans un monde globalisé. En tant que comité de lecture d’ESP, une décision devait être prise : adopter une position claire vis-à-vis de nos auteurs. Devions-nous imposer une norme spécifique (laquelle ?) ou leur permettre d’agir individuellement ?
3Pour nos lecteurs, nous résumerons les principaux arguments qui ont animé nos débats au sein de l’équipe de rédaction et du conseil d’administration, avant de présenter une position commune à ce la fin de cet éditorial.
4Se pose la question de savoir si les auteurs, n’employant pas spontanément l’écriture inclusive (notamment en français), devraient être contraints à une réécriture ultérieure dans cette nouvelle norme. Cela soulève la question des modifications à imposer. Les auteurs accepteraient-ils de se conformer à une manière spécifique d’écrire ?
5Certains estiment qu’appliquer l’écriture inclusive créerait des problèmes pratiques tant pour les auteurs que pour ESP et s’opposent donc à l’imposition de ces nouvelles normes. La liberté d’écriture individuelle doit être reconnue : les auteurs devraient pouvoir écrire selon leurs propres styles tout en visant à maintenir une cohérence interne dans chaque article.
6Bien que, dans les milieux universitaires et les publications spécialisées, les partisans de l’écriture inclusive aient gagné en influence, parfois par des moyens coercitifs, il est crucial de ne pas adopter sans réflexion les orientations imposées par l’écriture inclusive. Une telle "technologie de pouvoir" top down vise à régir nos pratiques d’écriture et nos conduites langagières, et finalement, nos modes de pensée, en nous imposant une bipolarité hommes-femmes. Est-ce que l’usage actuel peut être un argument pertinent ? Devrions-nous laisser le choix aux auteurs et auteures ? S’en tenir uniquement aux habitudes risquerait également d’entraver tout changement.
7Il est crucial de prendre en considération les différences linguistiques et la complexité inhérente à l’harmonisation des normes après des réformes touchant à la langue. Un exemple frappant est celui d’un pays voisin qui a cherché à imposer de nouvelles normes d’écriture par le biais d’une démarche de force. La réforme majeure de l’orthographe allemande de 1996, initiée malgré l’opposition de certains Länder, a entraîné une refonte complète de tous les manuels scolaires, à grands frais. Toutefois, cette réforme a ultérieurement dû être partiellement révisée au cours d’une nouvelle phase de concertation entre 2004 et 2006. Ce processus a suscité une décennie d’incertitude pour les élèves et les enseignants, débouchant finalement sur l’enseignement d’une orthographe "réformée" et de règles de ponctuation "assouplies" au sein du système éducatif.
8Cependant, ces modifications n’ont pas nécessairement facilité la lecture des textes. Alors que la plupart des manuels scolaires respectent cette orthographe modifiée, de nombreuses maisons d’édition (hors secteur scolaire) ont adopté des variantes d’orthographe spécifiques, tandis que les principaux journaux suivent également une position souple, développant leur propre style orthographique "maison" (le mot "Hausorthographie", littéralement "orthographie maison" a été créé). Cette situation met en lumière les complexités inhérentes à l’implantation et à l’acceptation de réformes linguistiques. Elle souligne également les défis liés à la diversité des interprétations et à l’application variée des normes établies, même après la mise en place de réformes majeures.
9Au niveau des instructions éditoriales, il est indéniable que l’introduction de nouvelles règles concernant l’écriture inclusive complexifie et rend moins aisée la lecture des textes. En tant que revue, notre production consiste essentiellement en des textes écrits. L’usage de mots rallongés, des points médians intercalés au sein des mots (par exemple, enseignant.e.s.), et l’insertion de lettres supplémentaires au milieu des mots (par exemple, "LehrerInnen") pour éviter les doublons en écriture (comme "les enseignants et les enseignantes") peuvent perturber la fluidité de la lecture.
10Il est avéré que la longueur des articles dans les journaux a diminué au cours des vingt dernières années. Est-ce que notre revue, en adoptant l’écriture inclusive, ne contribuerait-elle pas à l’inverse, en allongeant les phrases ? Est-ce qu’un texte rédigé dans le style de l’écriture inclusive complique la lecture ? Il est fort probable que oui. Toutefois, il faut reconnaître que cette forme d’écriture rendrait l’orthographe française plus égalitaire (étant donné que le poids du masculin est ancré dans ce système linguistique) et plus logique du point de vue lexico-grammatical.
- 2 Le site de l’agence allemande pour l’emploi propose une version simplifiée des textes et des vidéos (...)
11Ces dernières années, des initiatives allemandes ont adopté une approche innovante, en proposant les mêmes textes à la fois dans une version "normale" et une langue simplifiée, spécifiquement identifiée comme "leichte Sprache"2. Il est certes essentiel d’aborder la question de l’accessibilité accrue des textes, par exemple en discutant de la pertinence d’utiliser un langage simplifié, afin de garantir une accessibilité optimale aux contenus ; serait-il pour autant opportun de proposer une version simplifiée de nos articles dans la revue ESP ?
12Dans le cadre de la réflexion sur le traitement du genre, notamment en ce qui concerne l’écriture inclusive en français, une enquête menée auprès de 70 revues des sciences humaines et sociales sur leurs pratiques rédactionnelles (Loison et alii. 2022) reste ouverte quant à cette question.
13Actuellement, trois points majeurs du débat incitent le comité de rédaction de la revue ESP à adopter une position médiane concernant l’introduction de l’écriture inclusive :
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Le manque de consensus : L’absence d’une réponse unanime sur l’adoption de l’écriture inclusive ou de nouvelles normes linguistiques.
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Le conflit entre universalité et diversité : La critique de l’imposition de nouvelles normes, soupçonnées de compromettre l’universalité du langage et de favoriser des groupes spécifiques au détriment du bien commun.
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Les défis éditoriaux : Les revues sont confrontées à des difficultés pour établir des directives claires concernant les normes linguistiques à suivre, ce qui complique la cohérence éditoriale.
14En fin de compte, une volonté de trouver un équilibre entre la liberté d’expression des auteurs, la cohérence éditoriale et la prise en compte des différences linguistiques sans imposer de normes rigides semble se dégager.
15Un paragraphe détaillant la position d’ESP sur l’écriture inclusive sera désormais présent à la page 110 de la revue, à la rubrique "Instructions aux auteurs".
Notes
1 Dear All/ Ch(è/e)r(e)s tou(te)s/ Car*(@, ə) tutt*(@, ə) … Lingue, genere, inclusività/Langues, genre, inclusivité
2 Le site de l’agence allemande pour l’emploi propose une version simplifiée des textes et des vidéos expliquant les démarches à effectuer, y compris en langue de signes (https://www.arbeitsagentur.de/leichte-sprache)
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Anemone Geiger-Jaillet, « ESP au milieu du débat sur l’inclusion », Éducation et sociétés plurilingues, 55 | 2023, 3-6.
Référence électronique
Anemone Geiger-Jaillet, « ESP au milieu du débat sur l’inclusion », Éducation et sociétés plurilingues [En ligne], 55 | 2023, mis en ligne le 16 mars 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/esp/10743 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15yg9
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