Alfred va vers les langues
Résumés
Per cominciare a studiare le lingue e per istruirsi, Alfred adotta ed elabora metodi di apprendimento guidati dal pragmatismo e motivati dalla curiosità nei confronti del mondo. Scopre e utilizza le lingue grazie agli incontri e agli scambi che coltiva, così come guardando la televisione o leggendo romanzi, sulla base di quanto ha imparato a scuola e all’università e senza rifiutare lo studio della grammatica.
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Ces pages constituent la version courte et légèrement modifiée du texte publié en 2022 sous le titre “Alfred va vers les langues/va vers les gens”, dans les mélanges offerts à Dominique Huck : O Dialektologie un ke End, Kembs, Editions Wilo. Les lecteurs pourront découvrir les propos d’Alfred Diersé rapportés en “français écrit détendu désinvolte” par Yannick Lefranc (arrangeur et monteur de ce texte). Écrit avec l’aide d’Alfred, l’ami qui parle couramment alsacien, français, allemand, anglais, et norvégien-suédois-danois, qui se débrouille en suisse allemand, en italien, en espagnol, en grec et en russe, ah j’oubliais, avec aussi quelques bases en finnois de survie.
Introduction
1Alfred vit sa relation avec les langues comme un rapport avec les gens qui les parlent et à tout ce qu’ils ont à lui apprendre sur leur pays, leurs manières de vivre et de penser.
2Dès l’enfance, Alfred a été intrigué et attiré par la diversité des manières de parler et des formes linguistiques qu’il découvrait à la maison chez ses parents plurilingues, ou dans son village, puis dans des villes d’Alsace. Très jeune, il a dû arrêter ses études pour travailler mais il a voyagé dès qu’il l’a pu, et parce qu’il l’a voulu. Il a donc parcouru plusieurs régions de France, avant d’aller en Angleterre, aux États-Unis et au Mexique. C’est alors qu’il a décidé de reprendre des études, qu’il a réussi à s’inscrire à l’université et qu’il est parti en Norvège où il a découvert d’autres méthodes d’enseignement, dans un système éducatif plus ouvert.
3Pour s’initier aux langues et pour en cultiver beaucoup, il adopte des manières d’apprendre informelles et formelles, guidé par un pragmatisme et motivé par une curiosité du monde et des gens qui l’ont habitué à oser parler, à ne pas éviter les difficultés. Il explore et pratique ses langues grâce à des rencontres et à des échanges qu’il sollicite, en écoutant la radio et en regardant la télévision, en déchiffrant les écrits de la rue, ou en lisant des romans. Tout en s’appuyant sur ce qu’il a appris au collège et à l’université, y compris en grammaire !
4Parions que la lecture de ces pages, incitera les lecteurs à s’intéresser aux parcours individuels des plurilingues et des pluriglosses, et à méditer sur ce que leurs expériences vécues ont pu développer chez les sujets parlants d’ici et d’ailleurs.
En famille et au village en alsacien
5Alfred D. est né à Brumath, dans le Bas-Rhin en 1958. Ses parents vivaient à Bernolsheim, un village de moins de 300 habitants à l’époque, où tout le monde se connaissait. En famille il parlait alsacien avec ses parents et ses frères et sœurs, quatre garçons et deux filles. Il a vécu en alsacien jusqu’à l’école maternelle, ou plutôt jusqu’à la section enfantine de l’école primaire où, à 4-5 ans, il a eu un vrai contact avec le français.
6À l’église, au tout début, c’est un vieux curé qui disait la messe, en latin et en allemand ; à l’école publique, pour les cours de religion il était obligé de s’exprimer en français. Avant d’entrer dans l’église et à la sortie de la messe, tout le monde parlait en alsacien. Des années plus tard, le curé d’après disait la messe en français, avec quelques phrases en allemand pour que les plus âgés comprennent bien.
7Le français était une langue très accessoire, qu’on utilisait avec l’administration, quand on allait à Brumath, à Strasbourg. À la mairie de son village, à l’agence du Crédit Mutuel, on se parlait en alsacien. On parlait alsacien avec les parents, les voisins, tout le village. On parlait français quand il y avait un francophone dans le lot.
8Son père, né en 1920, parlait alsacien et français, il avait été scolarisé en français ; il parlait aussi allemand, parce que pendant la guerre il avait fait partie des “malgré-nous” envoyés en Russie, ces Alsaciens et ces Mosellans enrôlés de force dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Mais “au point de vue syntaxe c’était pas ça, c’était pas une langue où il était complètement à l’aise”. Sa mère était plus jeune, elle parlait l’alsacien, et le français avec difficulté, mais elle comprenait mieux l’allemand : elle était allée à l’école allemande pendant la guerre.
9Il aimait écouter parler alsacien par sa grand-mère paternelle qui habitait avec eux. Elle avait sa chambre autonome. On allait la voir tous les jours. Quand ça n’allait pas dans la famille, Alfred allait chez elle. Elle parlait très calmement. Elle racontait la vie d’autrefois, son enfance, la vie difficile. Sans animosité. Elle vivait avec sa mère. Elle n’a pas connu son père.
10Alfred l’avait enregistrée mais la cassette s’est perdue. “Sa façon de parler, son calme me manquent, cette quiétude.”
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12Sa grand-mère ne disait jamais de gros mots, jamais impolie, jamais grossière. Les gros mots, Alfred les comprend mais il ne les utilise pas, ni en alsacien, ni en français, ni en anglais. En Norvège, dans le café alternatif (voir ci-dessous), il les comprenait, mais il n’avait pas envie de les utiliser. /…/
13Il observe son entourage, sensible aux particularités :
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Quand il y avait de la visite à la maison, c’était une façon plus formelle de s’exprimer même si c’était en dialecte, une façon officielle, comme avec des gens qu’on connaît pas. /…/
14À 12-13 ans il est allé en camp de vacances en Moselle près de Saint-Avold, à la frontière de l’Allemagne. Un côté de la rue était allemand tandis que l’autre était français. Quand il entendait parler allemand “c’était comme de l’alsacien mais parlé bizarrement”. /…/
15À la maison, ils avaient un poste de radio à lampes. Il fallait du temps pour qu’elle chauffe. Ils écoutaient les émissions soit en allemand, soit en français (moins). Une station française diffusait des programmes en alsacien.
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Constater que l’alsacien était une langue qui se parlait à l’extérieur, à la radio… (…) À la radio, il y avait beaucoup de théâtre alsacien, de sketchs, quelquefois des chansons (…). Avant le transistor, l’écoute était plus collective qu’individuelle. À la maison, ce n’était pas lui qui choisissait l’émission. Sa mère ne parlait pas couramment le français, elle le comprenait vaguement ; elle écoutait plutôt les émissions en allemand. Son père écoutait les deux, et il était beaucoup plus à l’aise en français.
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L’école, le collège, et après Hop ! au boulot !
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On parlait alsacien, à l’école ?
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Dans la cour de récréation. En classe, non, et on reprenait les élèves seulement quand ils employaient des calques de l’alsacien : “il parle sur moi”.
17À Haguenau, dans l’internat du collège privé où il a continué ses études, les élèves se parlaient en français, “c’était chic”. En 6ème, il a appris l’allemand, et l’anglais en 4ème.
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L’allemand, au début, j’avais un peu de frein parce que je savais que mon père avait été incorporé de force en Russie dans l’armée allemande, et donc ça avait créé une espèce de filtre par rapport à l’allemand, jusqu’à ce qu’on se dise “ben, ça n’a plus rien à voir”. (…) Parce que je me rappelle toujours, le père d’un des copains de ma sœur, il disait toujours : “Moi depuis la guerre j’ai plus retraversé l’eau”, en parlant du Rhin. (…) Je me rappelle une des premières fois où je suis allé en Allemagne, je devais être ado, 12-14 ans, je devais être en 4ème-3ème. Au début ça m’a fait vraiment très bizarre. C’était un pays qui était proche, 20-25 km. Mais c’était un monde très lointain.
18En anglais il n’était pas bon mais le déclic viendra en troisième où on utilisait une méthode avec des bandes magnétiques et où on entendait des dialogues. Une rupture avec les listes des verbes des méthodes précédentes. Et puis “pour l’anglais, l’alsacien m’a aidé”.
19Au collège, il avait des résultats moyens, les profs ne l’encourageaient pas ; mais il aurait aimé continuer. Il a dû arrêter les études après le brevet. Continuer au lycée – au lycée privé, obligatoirement – ça aurait coûté trop cher. Il a donc arrêté les études en fin de 3ème. Sa mère était allée à l’ANPE où elle avait repéré une annonce pour un travail de coursier en mobylette, à Strasbourg, chez un grossiste de produits photo. Son père lui a dit : “Bon maintenant, [fuRtʃofe]. ” Mot à mot : dehors travailler (“pars travailler”).
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C’était un peu le dicton dans le village : il faut que tu gagnes ta vie, une bouche de moins à nourrir.
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Alfred voit du monde
21Avec de l’argent économisé sur son salaire de coursier, et comme il pouvait bénéficier de la réduction SNCF de 75 % pour les enfants de famille nombreuse, il est parti “faire un tour de France” d’une dizaine de jours, pour visiter Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux et Paris, où il prenait une chambre dans les hôtels les moins chers.
22Plus tard, il avait 18 ans, comme il mangeait à la cantine du foyer des travailleurs près du magasin de photos, il y a reconnu une parente qui avait l’habitude de rendre visite à la famille le jour de la Toussaint. Elle travaillait dans une agence de voyages de Strasbourg. Il lui a confié qu’il rêvait d’aller en Angleterre. Comment faire ? Elle lui a conseillé une formule de séjour économique, et c’est ainsi qu’il a pris l’avion pour la première fois.
23Il a visité Londres. Il allait vers les gens, toujours aimables et encourageants, en prenant prétexte de demander des renseignements. Il s’est débrouillé avec l’anglais qu’il avait appris au collège. Il abordait les gens pour voir si son anglais fonctionnait. “C’est un peu comme quand t’as acheté une voiture, tu vois si ça fonctionne”.
24Il a passé un concours à la poste et il a été affecté au tri de nuit, à Strasbourg. Un été, on lui a proposé de remplacer un collègue en congé. Comme ça faisait voyager, il a accepté. Et il a convoyé des sacs postaux en train entre Strasbourg et Calais, avec deux nuits de travail et deux nuits de repos. Pendant ses nuits de repos, parfois il avait du mal à dormir, il écoutait la radio, en particulier une émission sur France Inter qui s’appelait Marche ou rêve, et où Claude Villers et des reporters rapportaient des témoignages de leurs balades en France. (…)
25En 1979, pour voir du pays, il a demandé sa mutation à Annecy, où il a travaillé au tri de jour jusqu’en 1982, avant de revenir à Strasbourg.
26Avec un copain de la poste de Strasbourg, avec qui il s’entendait bien et avec qui il parlait de tout, de politique, de littérature, ils ont pris un congé sans solde de six semaines et ils sont partis aux États-Unis qu’ils ont traversés en bus Greyhound de Montréal à San Francisco, puis vers le Texas, avant de prendre un vol pour Mexico.
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Et pour parler en anglais ?
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On s’est débrouillés. Au fur et à mesure, on progressait. On avait confiance en nous. Les gens étaient patients avec nous. Aux États-Unis, les gens sont très gentils avec les touristes. Ça contraste, parce que, comme en France parfois, tu tombes sur des gens qui disent : “aaahh, vous avez un accent ! ” ou “c’est faux, ce que vous dites”…Alors là, tu te, là, c’est fini, quoi ! (…)
27Grâce à la formule InterRail, après avoir payé une carte, un jeune de moins de 26 ans avait la possibilité de voyager gratuitement dans tous les pays d’Europe. En 1980-81, il est parti en Norvège, parce qu’il avait vu les fjords à la télé. À Trondheim où il résidait quelques jours, pour manger moins cher il allait dans une espèce de café alternatif où il rencontrait des jeunes Norvégiens et d’autres voyageurs, et où ils échangeaient en anglais.
28Il travaillait à la poste quand il a décidé de reprendre des études. Après une formation de remise à niveau, Alfred a pu entrer à l’université pour entamer des études d’anglais. À l’université de Strasbourg, pour son année de DEUG il a choisi de s’initier au norvégien parce que dans les cours d’italien et d’espagnol il y avait beaucoup trop de monde. Dans ce module, ils étaient cinq ou six étudiants pour quelques heures par semaine : une demi-UV d’“apprentissage d’une langue inconnue” et une demi-UV d’étude de la littérature scandinave en français. C’est ce module qui lui a fait connaître Ibsen, Strindberg.
29Grâce à son prof de norvégien, un Norvégien, il a pu repartir en Norvège en 1984 avec une bourse d’un an donnée par le gouvernement norvégien. Il a obtenu un congé sans solde de la poste où il travaillait la nuit au centre de tri pour payer ses études.
30Il a étudié et vécu un an à la Folkehøgskole de Søgne, près de Kristiansand. C’est à la fois une université populaire et une école de la deuxième chance, qui donne la possibilité de tester différents types de matières. En tant que boursier il était nourri et logé, et il avait sa chambre, avec une télévision dans la salle commune.
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C’était le bonheur absolu. Quand tu viens du monde du travail et que t’as une année comme ça, c’était une année de vacances, pour moi.
31J., sa compagne anglophone, l’a rejoint en Norvège à Noël et, grâce à la gentillesse de l’administration de l’École, ils ont pu loger gratuitement dans un appartement que l’on réservait d’habitude aux professeurs.
Une autre politique éducative et culturelle
32Souvent surnommée “l’école la plus libre du monde”, ce type d’université populaire dispense des formations à des étudiants norvégiens et étrangers qui leur permettent d’atteindre un niveau entre le baccalauréat et les études universitaires. Il n’y a ni notes, ni programme rigide, ni examen, ni diplôme. À la fin de l’année, les étudiants qui ont suivi régulièrement les enseignements et qui ont participé à diverses activités reçoivent un certificat. La plaquette actuelle de la même Folkehøgskole/Folk High School affirme: “We happen to believe that you learn better without this kind of pressure”. “No pressure, just the pleasure of learning”, ajoute Alfred.
33Dans des classes de 10 à 15 étudiants en moyenne, les étudiants suivaient des cours de 40 mn. Avec, à l’époque, 15-20 mn de pause entre chaque séance.
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À part les cours de langue et culture norvégiennes, qui étaient obligatoires, on pouvait choisir des matières plutôt manuelles, et t’avais aussi des cours plutôt littéraires. Dans les cours plus manuels (céramique, peinture, musique, gymnastique, volley, photo, découverte de la nature) ils nous expliquaient un peu en anglais, et après, une fois que tu as la base ça permettait de progresser très vite…. On avait aussi la chorale, c’était obligatoire – les Scandinaves sont très impliqués là-dedans – on chantait en anglais et en norvégien.
34Écoute, au début j’étais complètement fou parce que je me suis inscrit à des cours de philo et de sociologie en norvégien, alors que je ne comprenais absolument rien. Je voulais être immergé dans quelque chose de… de… entre guillemets, c’est prétentieux, intellectuel, quoi. Ce qui fait que j’ai progressé beaucoup plus que les autres étrangers. Parce que, eux, ils se sont inscrits dans des trucs un peu plus manuels… J’ai choisi des matières où ils n’étaient pas … On avait aussi un module où on allait en mer avec un bateau, on a fait de la voile. On a fait plein de choses... Mais le côté “matières” ça m’a obligé à accélérer … Je me suis mis un peu en danger pour sortir de ma zone de confort.
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Tu allais au-devant des situations
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J’étais dans la confrontation plutôt que la stratégie d’évitement. (…)
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Comment vous pouviez vérifier que vous progressiez ?
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Ils évaluaient d’une autre façon. C’était un échange constant. C’était surtout pour que les gens soient en confiance, qu’ils prennent plaisir à apprendre quelque chose. Ils nous faisaient confiance.
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Est-ce que les profs de temps en temps disaient : “Bon dis donc, t’en as fait des progrès ! ”, même ponctuellement ?
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On me le disait, on me disait – c’est surtout après un moment : “Écoute, là vraiment tu te débrouilles bien”. Et puis on allait visiter des choses. Même là les gens je trouvais étaient beaucoup plus…parce que, en France souvent, les gens ils se focalisent sur ce que tu dis mal, mais en Norvège, les gens ils disaient : “Du er flink på norsk” (“tu es doué, tu te débrouilles bien en norvégien”). Même les gens en dehors de l’école, ils t’encourageaient constamment : “Ben, tu parles vraiment bien, pour si peu de temps que tu as appris le norvégien.” Les gens se focalisent sur ce qu’on dit de bien. Les gens t’encouragent.
35Beaucoup plus tard en Norvège, ou en Suède j’ai parlé avec un gars : “Mais tu habites où en Norvège ?”. Je dis : Bien non, j’habite pas en Norvège, j’habite en France.
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Mais comment ça se fait que tu parles aussi bien le norvégien ! ? Les gens tout le temps ils te font des compliments. Alors qu’en France un étranger ils vont dire : “Ah !...mais c’est bizarre comme tu dis ça…”
Alfred enseigne le français
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Il y avait aussi une des profs, la femme du directeur, elle faisait des cours de français d’initiation. Elle devait aller en France pour une formation de plusieurs semaines. Moi j’avais proposé de la remplacer alors que je n’avais pas beaucoup de notions pédagogiques à l’époque. Mais ils ont accepté. Et j’étais payé.
36J’ai donné des cours aux copains norvégiens qui étaient en classe avec moi – des cours de pratique, de conversation. À ce moment-là, je pratiquais déjà assez la langue pour leur expliquer en norvégien certaines choses. J’aurais pu aussi leur expliquer en anglais, mais j’avais assez de norvégien.
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Là j’étais baigné dans le norvégien matin, midi et soir. Moi, je me suis obligé tous les jours à regarder le journal télévisé. Je ne comprenais pas. Petit à petit, je séquençais les phrases, j’isolais les mots et à la fin de l’année, je comprenais tout. Même si c’était trop rapide pour moi je me disais “tu peux pas comprendre tout de suite”, “si tu apprends quelque chose, c’est déjà ça”, “il faut avoir le temps de digérer les choses”.
37Surtout qu’en Norvège, deux variétés de norvégien coexistent officiellement et à égalité… juridiquement : le bokmål et le nynorsk. Très déconcertant pour un Français. C’est comme si en France on utilisait la langue d’oïl et la langue d’oc en même temps…
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À la télé par exemple, tu avais un journaliste qui interviewait en nynorsk et on lui répondait en bokmål. (…)
Alfred sait des langues
38L’anglais, il le parle tous les jours avec son épouse d’origine irlandaise.
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On se rend compte qu’on parle en telle ou telle langue quand il y a une tierce personne. Il y a comme un filtre qui dit dans la tête “ah, faut faire attention”. Ou dehors, au téléphone. Là, je le fais délibérément, je réponds souvent en anglais pour que les gens n’écoutent pas ma conversation, parce que je parle assez vite, et même les gens qui parlent un peu l’anglais ne peuvent pas tout saisir (…) On a notre charabia à nous et on a de l’anglais-irlandais aussi : des expressions que les gens n’ont pas forcément apprises.
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L’autre jour tu me disais que quand tu écoutes ta voix enregistrée, tu as l’impression que tu parles très lentement, en français. Tu parles plus vite en anglais qu’en français ?
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Y a des choses qui me viennent plus rapidement en anglais qu’en français. Y a des choses qui me sortent plus facilement en anglais. C’est souvent aussi des expressions figées, qui collent mieux à une réalité, qui sont plus synthétiques que… Le français, on doit faire des phrases, donc dans la phrase tu perds un peu ce côté instantané.
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Quelles sont tes “langues fortes” ?
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Le français et l’anglais, à égalité. L’alsacien un peu moins maintenant, parce que je ne le parle plus tous les jours, mais bon, c’est ancré en moi. Pour faire un classement approximatif, après ça serait l’alsacien. L’allemand je le parle très couramment, mais… pour parler très longtemps, la structure grammaticale me freine, parce que l’allemand il faut des déclinaisons. C’est pour cela que j’ai appris très rapidement les langues scandinaves, qui sont des langues germaniques mais il n’y a pas de déclinaisons. C’est un peu comme l’alsacien, on n’a pas de déclinaisons, s’il y en a elles sont peut-être inconscientes, mais y en a pas, normalement. Le finnois c’est une langue nordique finno-ougrienne, c’est très compliqué, c’est une langue à déclinaison, il y a plus d’une douzaine de cas ! …
39Le russe aussi, alors c’est pour ça, quand je me suis mis au russe, je me suis moins focalisé sur les déclinaisons pour progresser un peu dans les conversations, même si tout n’est pas juste. Parce que si on s’auto-contrôle trop on ne parle plus.
Alfred et les littératures du monde
40– Le frère de J. (son épouse) c’est lui qui m’a a ouvert beaucoup sur Oscar Wilde et James Joyce, et même, tu vas rigoler, sur Marcel Proust, que je n’avais pas lu avant. Parce que je me rappelle que quand j’étais boursier en Norvège, dans le train, quand je voyageais un peu – comme j’avais beaucoup de réductions – et puis j’avais des amis à Oslo, je lisais Proust en Norvège, que je découvrais grâce à lui, tu vois.
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Les histoires personnelles avec les livres passent souvent par des amis
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C’était aussi la fac, on avait toute une liste de lectures. Ça m’a un peu encouragé parce que je n’étais pas porté naturellement vers la lecture. On ne lisait pas beaucoup chez moi. Dans la famille, je n’avais pas le modèle pour. Et c’est beaucoup à la fac, à Lille, quand on a fait des traductions : The Catcher in the Rye. C’est là où vraiment j’ai été entraîné vers la littérature. Le monde, tu peux l’aborder par la littérature. Surtout quand on a fait des traductions. À la fac, certains profs, je me rappelle The Turn of the Screw de Henry James… tout ça, c’est la façon aussi de captiver ton auditoire. Parce que c’est un livre que je n’aurais peut-être pas lu comme ça d’emblée, mais le fait d’en parler, et puis de voir que l’histoire pouvait être interprétée de différentes façons, qu’on fait appel à ton intelligence… et ça aussi ça m’avait impressionné. Un autre livre qui m’a énormément marqué : The Expedition of Humphry Clinker, de Tobias Smollett, avec ses voyages en Angleterre, en Écosse et en Italie. Une sorte de voyage initiatique ! (…) Mes études, de ce point de vue-là, tu vois, ça m’a quand même donné une base. (…) À un moment, je lisais beaucoup plus en anglais qu’en français.
41C’est en Norvège qu’il a pris l’habitude de lire tout ce qui est écrit dans la rue, les panneaux publicitaires par exemple. (…) Il pense que les mots que l’on n’oublie pas sont “ceux que l’on a appris dans un certain contexte avec plein de choses”.
42En Bulgarie, il discute avec un franco-bulgare qui lui dit qu’il ne parlerait le russe que le jour où il le connaîtrait parfaitement : –Tu auras toujours une raison de te dire : “Je le connais pas encore parfaitement.” Au début, en langue étrangère, on a une retenue qui est aussi due à la peur de faire un faux pas, de dire quelque chose qu’on ne voulait pas dire. Dans une langue étrangère on a vite fait un faux pas. Au Mexique à l’hôtel au petit déjeuner, j’ai entendu pour la première fois le mot mantequilla, qui veut dire “le beurre”. J’ai trouvé ce mot tellement musical… la musique de ce mot m’interdit à jamais de l’oublier.
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Une nouvelle langue, c’est un monde que tu découvres.
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Quand tu ne la parles pas, une langue ça reste étrange.
Pour citer cet article
Référence papier
Yannick Lefranc, « Alfred va vers les langues », Éducation et sociétés plurilingues, 55 | 2023, 85-94.
Référence électronique
Yannick Lefranc, « Alfred va vers les langues », Éducation et sociétés plurilingues [En ligne], 55 | 2023, mis en ligne le 26 mars 2026, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/esp/11501 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15ygf
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