Alexakis V. 2012. Fabriques de la langue. Paris, Presses Universitaires de France.
Une langue pour rire, une langue pour pleurer
Résumés
“Una lingua per ridere, una lingua per piangere” è un capitolo scritto da Vassilis Alexakis nella sua opera Fabbriche della lingua (2012). In questo testo l’autore condivide le sue riflessioni sull’apprendimento linguistico e sui legami fra la sua lingua materna, il greco, e la lingua francese. Rievoca la sua esperienza del fatto di vivere fra due culture linguistiche, di giocare con le parole e di trovare un equilibrio fra di loro. Esplora anche come la lingua materna sia la prima delle lingue straniere apprese. Questo capitolo studia l’identità linguistica e il modo in cui si costruisce nel tempo.
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1Je suis venu en France, au début des années 1960, pour suivre les cours de l’école de journalisme de Lille. Je ne pensais pas y rester, à l’époque. J’étais pressé de bien apprendre la langue, non pour m’intégrer à la société française, mais pour achever au plus tôt mes études et repartir en Grèce. Mieux j’apprenais la langue cependant, plus j’avais envie de m’en servir comme d’une voiture neuve acquise au prix de beaucoup de difficultés. Je ne sais pas ce que j’aurais fait après mon service militaire si l’armée n’avait pris le pouvoir en Grèce, le coup d’État eut lieu en avril 1967. J’ai vécu un an sous les colonels : cela m’a suffi. Je suis donc revenu en France à la fin de 1968.
2Les militaires ne se sont dessaisis du pouvoir qu’en 1974, au bout de sept ans. Ces années ont joué un rôle si déterminant dans ma vie que je n’ai pas songé à quitter la France. Mon second fils est né en 1974. C’est cette même année qu’a paru mon premier roman écrit en français, et j’en avais un autre en chantier.
3Je parlais peu de mon enfance et de la Grèce quand j’écrivais en français. Je m’en suis rendu compte brusquement, un jour où je me promenais sur le boulevard des Capucines. J’ai pensé que personne dans ce pays ne m’avait connu enfant, que je n’avais aucune place dans la mémoire des autres, qu’ils n’en avaient pas non plus dans la mienne puisque leur enfance m’était totalement étrangère. Les seuls Français que je connais depuis toujours sont mes enfants.
4J’ai réalisé aussi que j’avais pas mal oublié ma langue maternelle. Je cherchais mes mots et, souvent, le premier mot qui me venait à l’esprit était français. Le génitif pluriel me posait parfois de sérieux problèmes. Il a donc fallu que je réapprenne, en quelque sorte, ma langue maternelle : ça n’a pas été facile, ça m’a pris des années mais, enfin, j’y suis arrivé. La langue maternelle n’est que la première des langues étrangères qu’on apprend.
5Je continuais cependant à écrire en français. Je le faisais par habitude et par goût. J’avais besoin de parler de la vie que je menais ici. J’aurais difficilement pu raconter en grec l’immeuble à loyer normalisé où j’ai vécu pendant douze ans, le métro, le bistrot du coin. C’est en français que tout cela résonnait en moi. De même, il me serait difficile d’évoquer directement en français un dîner grec : les personnages perdraient toute crédibilité à mes propres yeux, ils auraient l’air de fonctionnaires de l’Union européenne. J’utilisais le grec pour parler de la Grèce où j’allais de plus en plus souvent.
6En voyageant ainsi d’un pays à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un mot à l’autre, j’ai trouvé un certain équilibre. J’ai tenté l’expérience de me traduire du grec an français, puis du français au grec : cela m’a posé moins de problèmes que je m’y attendais. Je ne saurais dire quel degré de parenté existe entre les deux langues. Il me semble néanmoins que j’ai trouvé dans l’une comme dans l’autre les mots qui me conviennent, un territoire qui me ressemble, une espèce de petite patrie bien personnelle. On m’a parlé d’un écrivain étranger qui a fini par épouser sa traductrice française : “Eh bien, ai-je pensé, moi je suis ma propre femme !” Je n’ai le sentiment ni de me trahir, en utilisant deux langues, ni de les trahir.
7Les langues étrangères sont des cours de récréation. Elles donnent envie de jouer. On perçoit mieux leur musique que celle de la langue qu’on a l’habitude de parler. Les mots étrangers nous invitent à danser. Je crois que mes romans français sont plus légers que mes textes grecs. Ma langue maternelle m’émeut forcément davantage. En somme, j’ai une langue pour rire et une langue pour pleurer.
Pour citer cet article
Référence papier
Vassilis Alexakis, « Une langue pour rire, une langue pour pleurer », Éducation et sociétés plurilingues, 55 | 2023, 99-101.
Référence électronique
Vassilis Alexakis, « Une langue pour rire, une langue pour pleurer », Éducation et sociétés plurilingues [En ligne], 55 | 2023, mis en ligne le 25 mars 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/esp/11532 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15ygk
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