1La mixité conjugale et familiale est une catégorisation démographique qui applique des critères spécifiques, ainsi la catégorie varie donc forcément selon la société considérée. De façon générale, les recensements de la population comptent les étrangers (par nationalité) mais dans beaucoup de pays, aussi les religions, races ou ethnies entrent en ligne de compte ; à cet égard, la France fait figure d’exception car jusqu’ici elle n’a jamais inclus ces caractéristiques dans les recensements officiels. Ce sont seulement des enquêtes qualitatives qui ont pu livrer des estimations du nombre de couples « ethniquement, religieusement ou linguistiquement mixtes ».
2La mixité conjugale est l’exemple même de l’interprétation nécessairement subjective par un observateur de données objectives, comme un lieu de naissance, une nationalité ou une langue parlée. Ces données sont spontanément (intuitivement) considérées comme devant déboucher sur des résultats prédéterminés, alors qu’elles peuvent n’être que circonstancielles dans un itinéraire personnel (exemple : une personne née en Italie qui est parfois comptée comme « italienne » et même italophone, alors que ses parents n’avaient fait qu’y passer… !). Les paradigmes de référence de la « mixité » évoluent donc surtout en fonction des enquêtes menées, dépendant largement des interprétations par les chercheurs des données recueillies par questionnaire ou entretien.
- 1 En 2019, les mariages mixtes représentent 15,3 % des mariages célébrés en France, ils représentaien (...)
3En France, la catégorie a évolué quand l’institution de la statistique officielle a décidé de compter, en plus du nombre d’étrangers par lieu de naissance, le nombre d’immigrants ayant, ou non, acquis la nationalité française. La catégorie « couples mixtes » a alors – paradoxalement – désigné le mariage entre deux citoyens français mais dont l’un seulement est né-e en France1.
- 2 La statistique officielle a évolué en ce sens, en témoigne la nouvelle catégorie mise en avant par (...)
4L’interprétation de la « mixité » se complique aussi considérablement lorsqu’il s’avère que, dans un couple « franco-marocain », par exemple, le/la partenaire français-e est aussi d’origine marocaine ; un tel couple, traditionnellement « mixte » d’après les statistiques, le sera peut-être beaucoup moins – ou différemment – envisagé sous l’angle culturel, linguistique ou religieux ; l’INSEE n’hésite pas à avancer même le terme d’« endogames » pour les décrire !2
- 3 ISTAT, Matrimoni, unioni civili, separazioni e divorzi, data pubblicazione dati 19 gennaio 2026 : h (...)
5En Italie, des enquêtes ciblées de l’ISTAT (Istituto Nazionale di Statistica) identifient le nombre de mariages, où au moins un des conjoints est étranger (16,9 % du total en 2024)3. Elles indiquent que, du point de vue du genre, plus de sept mariages mixtes sur dix concernent des couples dont l’épouse est née hors d’Italie. Toutefois, ces mêmes enquêtes soulignent qu’un nombre croissant de mariages sont célébrés avec ou entre des personnes – pas nécessairement hétérosexuelles – n’ayant pas la nationalité italienne à la naissance : d’un point de vue linguistique et sociolinguistique il s’agit donc de couples de nationalité italienne mais potentiellement mixtes, voire doublement mixtes.
6Au-delà des catégorisations statistiques et administratives, plusieurs articles publiés dans ESP ont souligné que, dans les dynamiques et choix linguistiques des familles mixtes, de nombreuses configurations différentes et plusieurs variables entrent en jeu (Moretti 2008 ; Ikonomu 2016 ; Deprez, Varro, Collet 2022). En ce qui concerne le genre, par exemple, si déjà dans le premier numéro d’ESP (1996) Christine Deprez soulignait comment, dans les situations de bilinguisme minoritaire les mères peuvent être porteuses d’attitudes apparemment opposées mais en réalité « compatibles chez une même personne, même si cela crée des tensions », en 2018 Paola Marchi a montré comment le choix d’adopter la langue du pays d’arrivée pour une épouse – pour une fille, pour une mère, pour une femme – n’est pas nécessairement une adaptation assimilatoire mais, bien au contraire, peut représenter un « espace de liberté » pour donner voix à des imaginaires, des désirs, des mondes intérieurs en dehors des superstructures patriarcales et des impositions linguistiques de la culture du départ.
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7Les perceptions qu’on a des individus ne « collent » pas toujours à la réalité, c’est-à-dire à leurs expériences réellement vécues4. Plusieurs textes, dont des témoignages publiés dans ESP, révèlent la découverte de l’importance d’une langue longtemps reléguée au deuxième plan face à une langue officielle ou majoritaire. D’une mixité inégale, on passe à un bilinguisme de plus en plus valorisé (Diemoz 2002).
8Dans les articles d’ESP des trente dernières années, le mot mixte ne figure pas souvent : analysant les pratiques langagières des familles étrangères en France en 1996, Christine Deprez emploie les termes parler bilingue et mélange. Cependant, en 1998, Pascale Dorenlot analyse les liens entre langue et identité chez des jeunes de « familles mixtes franco-allemandes » et en 1999, Marie-Claude Muñoz signale la « naissance d’une langue mixte » chez les adolescents nés en France de familles portugaises immigrées. En 2015, dans son résumé de thèse, Anne-Christel Zeiter décrit le mariage « linguistiquement mixte » comme un avantage, une opportunité donnée au/à la partenaire alloglotte de s’approprier la langue de son nouveau chez soi. Mais une telle approche optimiste de la mixité n’est pas la règle, le plus souvent ce sont les problèmes qui intéressent les chercheurs. En 2024, Polina Pototskaja étudie les couples mixtes composés de femmes venues en Italie d’Estonie et mariées avec des Italiens, en constatant leur difficulté à transmettre leur langue aux enfants ; ce qui a été et reste le cas général des langues minorées, parce que minoritaires en Europe, comme Héran, Filhon et Deprez l’ont montré en 2012. Parallèlement, Sabrina Alessandrini pointe, en 2024, l’importance de la gestion des langues par les parents pour la construction des identités chez des adolescents d’origine maghrébine en Italie. Il est clair que la perspective adoptée par les chercheurs oriente la manière dont la mixité sera perçue et interprétée.
9Dans son article en 2018 intitulé « Mixité conjugale, mixité individuelle, mixité généralisée », G. Varro a tenté de faire la synthèse des recherches existantes en sociologie pour tenter d’avancer dans la théorisation du concept. Déboucher sur la notion d’une « mixité généralisée » signifiait que, comme chaque individu est forcément mixte, combinant à la fois ses antécédents familiaux (père, mère) et toutes les influences successives (conscientes et inconscientes), la mixité d’un couple va a fortiori sans dire. Mais cela n’est qu’une approche théorique, qui n’empêche en rien que le terme mixité peut toujours être (re)mobilisé au service des réalités qui impactent les individus dans leur vie réelle.
- 5 La loi Sarkozy de 2003 a créé un délit de « mariage de complaisance » passible de cinq ans d’empris (...)
10Car, si la mixité conjugale et sociale semble être devenue une évidence dans une société post-moderne et, par conséquent, ne plus vraiment contrevenir aux normes établies, il n’en est pas moins vrai que ces normes continuent à œuvrer en sous-main5, d’autant plus que notre monde « globalisé » est actuellement en train d’effectuer un retour radical au fractionnement en États-Nations, où la priorité n’est plus à la mixité ou coexistence pacifique mais au contraire à la séparation entre nous et eux. La mixité apparaît donc non seulement comme une question sociologique mais comme une problématique essentiellement politique.
11Et la problématique politique ne peut faire abstraction des questions économiques liées au pouvoir et à la valeur marchande des langues : comme l’a souligné Alexandre Duchêne dans son article en 2020, « la désirabilité (ou la non-désirabilité) de certaines compétences plurilingues, de certain-e-s locuteur-trice-s plurilingues, ainsi que de certaines langues (ou de combinaisons de langues) s’inscrit dans l’économie politique des échanges linguistiques ». Et, aujourd’hui, plus que jamais, « cette valorisation fluctue en fonction du contexte et du marché » : si au sein d’un couple mixte l’un des partenaires parle une langue à fort capital international et l’autre une langue perçue comme ayant peu de valeur marchande, la balance penchera évidemment en faveur de la langue la plus rentable, même dans les relations avec les enfants.
12Dans cette perspective, la notion de mixité linguistique ne peut faire l’impasse sur la prise en compte des complexes paradigmes sociaux, culturels, politiques et économiques du monde contemporain, où la normalité désormais « acquise » des couples bilingues côtoie la réalité des couples doublement exolingues (Goglia, Cozzone 2024) ; où l’alternance due à la mobilité professionnelle temporaire croise les séquences de deuxième et troisième migrations (Nussbaum 2023) ; où les retours dans les pays d’origine après de longues périodes d’absence, ainsi que les naissances de deuxième et troisième générations en dehors des pays d’origine (Mikanovic 2012) redessinent le répertoire multilingue de familles entières, et bien plus encore. Les processus multiples et multidirectionnels de la circulation linguistique actuelle exigent alors peut être des approches nouvelles et probablement une révision des catégories à travers lesquelles les dynamiques de la mixité linguistique conjugale et familiale ont été étudiées jusqu’à présent.
13Le titre même de notre revue – Éducation et Sociétés Plurilingues – conduit à s’interroger sur le type de société posée comme bi- ou plurilingue : est-elle réellement une société « linguistiquement mixte » et dans quelle mesure, et si oui, avec quels effets pour les habitants-locuteurs ? Quels résultats dans le vécu des jeunes ? Quelles conséquences pour les couples et familles qui décident de migrer ou qui y sont contraints ? Quels sont les nouveaux rôles et les nouveaux pouvoirs dans la dynamique des couples et des familles confronté-e-s aux tensions et aux compétitions entre langues de l’affection et langues de travail, langues héritées et langues nationales ? Il s’agit sans doute de questions auxquelles nous pourrons tenter de répondre dans les numéros d’ESP à venir.