1Avant de chercher à comprendre pourquoi et comment revitaliser une langue, comme nous y invitaient les organisateurs de ce débat, il me semble essentiel d’ajouter une autre question, souvent négligée : quand ? En effet, il n’existe pas – et il n’a probablement jamais existé – d’universalité de l’idée même de droits linguistiques. Ainsi, plutôt que d’aborder cette question comme une évidence intemporelle, il est essentiel de se demander qui s’en saisit, quand, et dans quelles circonstances.
2Pour explorer cette question, je vous propose une réflexion et quelques exemples concrets. Car selon moi, il n’existe ni une raison unique et universelle justifiant la revitalisation des langues, ni une méthode standard applicable à tous les contextes. Chaque époque et chaque société ont façonné leur propre rapport au langage, influencé par des enjeux historiques, politiques et culturels spécifiques. L’idée de « langue » comme nous l’entendons n’est qu’une de ces modalités d’organisation du langage parmi d’autres. Mais une modalité essentielle dans le cheminement vers l’idée qu’une langue puisse être préservée, sauvée, revitalisée, etc.
3Pour mieux comprendre les enjeux que je viens d’esquisser, il convient donc de faire un voyage dans le temps. Prenons un premier exemple intéressant, celui de l’osque dans l’Italie antique, langue déjà largement supplantée par le latin à la veille de la guerre sociale, au 1er siècle avant notre ère. Comme le note James Adam (2003 : 115), la résurgence de certains usages de l’osque comme dans la Lex Osca Tabulae Bantinae, sans doute rédigée peu avant la guerre, suggèrent un renouveau d’ordre politique. Toutefois, cette résurgence ne traduit pas nécessairement une langue encore vivante : les élites, bien que latinisées, utilisaient l’osque surtout pour sa valeur symbolique. La langue semble en effet moins maitrisée que dans d’autres textes, indiquant peut-être une connaissance résiduelle. On ne sait donc pas réellement ce qu’il en est, mais l’exemple est intéressant.
4Au Moyen Âge, la disparition du gaulois est un cas tout aussi révélateur. Savez-vous précisément quand cette langue s’est éteinte ? Personne ne le sait avec certitude. Les dates que l’on trouve chez les romanistes et les celtisants varient du 2nd siècle au 8e, parfois même plus tard. Pourquoi ? Probablement parce qu’à cette époque, on ne percevait pas la langue comme nous la concevons aujourd’hui. L’idée qu’une langue disparaisse ne faisait probablement pas sens. Le terme « gaulois » lui-même est d’ailleurs flou : désigne-t-il le latin parlé en Gaule, une langue celtique distincte ou encore un style oratoire particulier ? Et les attestations tardives posent problème, tant il est difficile de différencier ce qui relève du gaulois tardif ou du gallo-roman primitif (voir Blom 2009 ; 2011 ; 2023 ; Schrijver 1998).
5Ce constat me permet donc de reposer mon hypothèse : pour que la question de la revitalisation linguistique puisse émerger, il faut d’abord que la langue soit perçue comme un objet en soi, doté d’une existence propre et d’une valeur à préserver. Or, cette conception ne s’imposera que bien plus tard.
6À la fin du Moyen Âge, on commence à observer des dynamiques qui se rapprochent de la modernité. Prenons le cas de l’anglo-normand et de l’anglais, face à face dans une Angleterre en proie à une guerre longue contre la France — la guerre de cent ans aux 14e et 15e siècles. L’anglais émerge progressivement comme un outil d’affirmation politique, s’opposant à la suprématie du normand (cf. Truchot 2021). En France, le français suit une dynamique d’autonomisation par rapport au latin. Mais cette opposition est paradoxale : en voulant s’émanciper du latin, les promoteurs de ces langues l’imitent. Ils adoptent ses cadres de description pour acquérir son prestige, et ces langues deviennent elles-mêmes des instruments du pouvoir royal face à l’Église, ou face à un pouvoir en place. Cela illustre un phénomène récurrent : pour s’affirmer contre une langue dominante, il faut souvent en adopter les codes et les usages. Dans le cas de l’anglais face au normand, peut-on parler de revitalisation ? Il me semble que c’est trop tôt encore, mais on observe dans tous les cas la mobilisation d’une langue donnée dans le cadre d’un mouvement politique d’émancipation par rapport à la sphère d’influence française.
7On retrouve des dynamiques similaires dans les pays occitans, de la Provence à la Gascogne, où se développent plusieurs renaissances baroques occitanes au 17e siècle. En Gascogne, par exemple, des dialogues littéraires mettent en scène trois langues – le latin, le français et le gascon – dans des débats sur leurs mérites respectifs (Courouau 2001). Cependant, comme pour la Pléiade en France, ces initiatives restent essentiellement littéraires. Ce qui leur fait défaut, c’est un mouvement populaire structuré. À cette époque, la notion moderne de « peuple » en tant que force politique unifiée n’existe pas encore, et cela limite considérablement la portée de ces tentatives de mise en valeur des langues régionales.
8Que se passe-t-il ensuite ? Au 18e siècle, la situation reste assez figée, jusque vers la fin du siècle en tout cas. On ne voit émerger que quelques initiatives isolées, sans réel mouvement de revitalisation. Au Pays de Galles, par exemple, un courant renaissantiste commence à se structurer (Constantine 2006), mais il n’a pas encore pour objectif central la défense de la langue. Le gallois est utilisé comme un outil au service d’autres revendications culturelles, sans que sa préservation ne devienne une cause en soi.
9En revanche, un événement marquant se produit en Cornouailles britannique : c’est à cette époque que l’on voit apparaître les premières études sur la mort d’une langue, en l’occurrence le cornique. Dès le début du XVIIIe siècle, des grammaires corniques signalent déjà le déclin de la langue et évoquent l’idée d’une possible renaissance linguistique (Lhuyd 1707). Mais ces travaux restent confinés aux cercles érudits, sans jamais aboutir à un réel mouvement.
10Un tournant se produit toutefois en 1775, avec la publication d’un article de Daines Barrington (1775) relatant sa rencontre avec Dolly Pentreath, considérée alors comme la dernière locutrice native du cornique. À sa mort en 1777, le cornique est donc considéré comme éteint. Mais cet événement marque une rupture, non pas tant parce qu’il entraîne immédiatement une volonté de revernaculariser la langue, mais parce qu’il s’inscrit dans une évolution idéologique plus large autour du lien entre langue et peuple (Bauman & Briggs 2003), ouvrant la voie à ce qui deviendra plus tard l’idée de « langue minoritaire ». En 1860, le prince Louis-Lucien Bonaparte ira jusqu’à faire ériger une stèle en hommage à Dolly Pentreath, témoignant ainsi d’un changement progressif dans la perception des langues en danger.
11Ce qui rend l’année 1775 particulièrement intéressante, c’est qu’elle ne marque pas seulement un constat linguistique, mais s’inscrit dans un changement profond des idées. C’est à cette époque que Johann Gottfried Herder commence à écrire, introduisant une vision nouvelle du rapport entre langue et peuple (Herder 2002). L’idée de « peuple » au sens allemand se diffuse alors progressivement : une langue ne serait pas simplement un moyen de communication, mais l’expression d’un enracinement, d’une histoire et d’une culture propres.
12C’est à ce moment précis que se pose le paradoxe fondateur de tous les mouvements de revitalisation linguistique – et qui, selon moi, explique pourquoi ils échouent souvent. D’un côté, les Lumières portent l’idée que toute langue est un véhicule de l’universel, qu’aucune n’est intrinsèquement supérieure ou inférieure aux autres. Mais, dans le même temps, le Romantisme naissant affirme au contraire que chaque langue incarne l’âme d’un peuple, qu’elle contient des éléments de pensée et d’expression qui lui sont propres et intraduisibles.
13Ce double héritage est fondamental, car il structure encore aujourd’hui les débats sur la revitalisation des langues minoritaires. Comment concilier une vision universaliste, où chaque langue a la même valeur fonctionnelle, avec une vision identitaire, où certaines langues seraient irremplaçables parce qu’elles portent une essence culturelle unique ?
14Nous arrivons désormais au XIXe siècle, une période charnière où la revitalisation linguistique devient pensable comme un enjeu politique. C’est dans ce contexte idéologique et matériel, marqué par la confusion laissée par la Révolution française et par la résistance allemande aux idées venues de France, qu’on appellera Romantisme (Berlin 2013), que la question linguistique prend une nouvelle dimension. Désormais, défendre une langue ne relève plus uniquement du domaine culturel ou académique : cela devient un acte de résistance face à un pouvoir extérieur, un outil d’affirmation nationale.
15Mais comment cette revitalisation se met-elle en place ? Essentiellement en adaptant les critères des langues dominantes. Une langue considérée comme « légitime » est désormais celle qui répond aux normes établies par le français, l’anglais, l’allemand, et, dans une moindre mesure, l’italien ou l’espagnol. Or, ces langues elles-mêmes avaient acquis leur statut en se constituant contre et à partir du latin, plusieurs siècles auparavant. Cependant, le contexte du 19e siècle est bien différent : il ne s’agit plus d’un lent processus d’émancipation médiévale, mais d’une tentative de repositionnement dans un monde où la presse, l’alphabétisation et l’espace public jouent un rôle central.
16Certaines tentatives émergent, souvent portées par des cercles littéraires ou militants. En Bretagne, en Catalogne ou en Galice, des journaux en langue régionale voient le jour, mais sans institution forte, leur diffusion reste marginale par rapport à celle des grandes presses nationales en français, en espagnol ou en anglais. L’occitan, redécouvert à travers le mouvement félibréen de Mistral, tente d’investir l’espace médiatique, mais cette initiative reste avant tout portée par une élite littéraire et n’atteint pas l’ensemble de la population.
17Dans ma thèse (Costa 2010), j’avais repris une idée formulée par l’anthropologue Margaret Sanford (1974), selon laquelle les mouvements de revitalisation linguistique marquent en réalité l’étape ultime d’une acculturation aux normes établies par les puissances dominantes. Ces normes définissent ce qu’est une « langue » dans la modernité et imposent un cadre rigide à des pratiques linguistiques qui, auparavant, étaient bien plus fluides et organiques.
18Ce constat explique, selon moi, pourquoi les mouvements de revitalisation ont largement échoué à mobiliser des populations entières, en particulier en Europe de l’Ouest. On leur proposait non pas une véritable alternative linguistique, mais une imitation d’un modèle qui, lui, offrait déjà une ascension sociale. Face à ce choix, beaucoup ont logiquement privilégié la langue dominante, garantissant des opportunités économiques et politiques bien plus solides.
19Revitaliser une langue minoritaire implique un paradoxe fondamental. D’un côté, sans concept moderne de langue, il est impossible d’imaginer une revitalisation structurée, avec une orthographe, une grammaire et un cadre institutionnel. Mais de l’autre, en adoptant ce modèle, on aboutit souvent à une simple imitation de la langue dominante, ce qui peut freiner son appropriation par une communauté plus large et la cantonner à un usage restreint.
20Alors, comment dépasser cette impasse ? Deux conditions apparaissent essentielles :
-
Redonner une place à la langue dans la vie quotidienne. Une langue ne peut survivre si elle n’est pas utilisée de manière spontanée, en dehors des cadres strictement institutionnels. Si elle reste cantonnée aux manuels scolaires ou aux cercles académiques, elle risque de ne pas trouver de nouvelle génération de locuteurs. La revitalisation doit donc passer par une réintégration de la langue dans des usages ordinaires et joyeux.
-
Assumer la revitalisation comme un acte politique. Une langue ne se limite pas à un outil de communication. Elle est aussi un marqueur social et politique, un élément structurant de l’identité collective. Tant qu’une langue minoritaire n’a pas de reconnaissance institutionnelle, son usage reste fragile. Si la revitalisation se limite à des initiatives culturelles sans prise sur l’espace public, elle ne dépasse pas le cadre d’une pratique individuelle ou communautaire restreinte.
21Pour le dire autrement, sans politisation, on reste dans le domaine du hobby, ce qui est tout à fait respectable, mais qui relève d’un tout autre registre.