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Expériences et Recherches

Variation linguistique et domination sociale. Cas des variétés du tamazight de Goulmima (Maroc)

Fatima Ichaoua et Mustapha Khiri
p. 61-75

Résumés

Concentrandosi sulla minorizzazione/dominazione linguistica nella lingua tashelhit dei ksour di Goulmima (provincia di Errachidia), questo lavoro propone una riflessione sulle dinamiche proprie al contatto fra le lingue in questa parte del sud est del Marocco, in cui la variante maggioritaria della lingua tashelhit è minorizzata e la sua varietà minoritaria è considerata prestigiosa. Questo studio è uno dei primi a fare uso di concetti sociolinguistici nell’approccio al tamazight (altrimenti conosciuto col nome di berbero) degli ksour di Goulmima. Per quanto ne sappiamo questo studio è uno dei primi nel suo genere, per quanto riguarda la combinazione dell’approccio sociolinguistico con l’ambito di ricerca e l’oggetto di studio.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 La commune de Ghéris El Ouloui (le haut Ghéris) : 12193 habitants ; la commune de Goulmima : 14624 (...)
  • 2 A Goulmima, nous avons deux types de quartiers-ksour. Le premier type renvoie à ces extensions qui (...)

1Goulmima est une oasis marocaine de la province d’Errachidia. Elle est située dans la Région de Drâa-Tafilalet et longe l’oued Ghéris, dont elle portait jadis le nom. Sur le plan administratif, elle englobe la commune Ghéris El Ouloui, la commune de Goulmima et la commune Ghéris Es-Soufli1. La commune de Goulmima est majoritairement urbaine : le nombre des quartiers modernes y dépasse largement celui des rassemblements ksouriens et lui donne ainsi l’allure d’un village moderne ordinaire, de par le respect d’un plan d’aménagement et de par les constructions qui sont plutôt en béton armé. Les communes de Ghéris El Ouloui et de Ghéris Es-soufli, elles, sont dans leur grande majorité rurales et exclusivement organisées sous forme de ksour ou de quartier-ksour2.

2Certains ksour – "ksour" est la forme plurielle de "ksar" – de Goulmima sont encore plus ou moins habités car plus ou moins en bon état. D’autres sont complètement abandonnés étant donné qu’ils sont dans un état avancé de délabrement ; ce qui rend leur occupation périlleuse.

Ksar Igoulmimne / Un côté délabré du ksar / Vue depuis le toit d’une maison encore habitée

Photo : Fatima Ichaoua / Le 19-7-2025

3Les familles qui ne résident plus dans les ksour de Goulmima habitent soit dans les quartiers-ksour soit dans le centre urbain de la commune de Goulmima, dans les cas où elles n’auraient pas quitté cette dernière pour d’autres cieux.

4Les langues maternelles des Goulmimis sont le tamazight (dit aussi le “berbère”) et la darija (arabe marocain), mais la zone qui constitue notre terrain d’étude est exclusivement amazighophone. Les amazighophones de Goulmima appellent leur parler “tachlhiyte”. Noter qu’on désignera par langue tous les systèmes linguistiques, qu’ils soient ailleurs nommés langue, dialecte, parler, variété linguistique ou autre.

5Dans le présent travail, nous nous appuyons sur les résultats de l’enquête que nous avons menée en 2021. Nous donnons infra plus de détails sur cette enquête.

Concepts sociolinguistiques

La variation linguistique

6La variation linguistique renvoie, dans la communication verbale, aux différentes façons d’exprimer la même chose. Anne-José Villeneuve soutient que dans une langue, quatre aspects peuvent varier : la prononciation, le vocabulaire, la structure phrastique et la forme des mots.

La minor(is)ation linguistique

7La variation linguistique, et donc la possibilité de nommer les mêmes objets et les mêmes concepts de plusieurs façons différentes, peut être à l’origine de l’(auto)minor(is)ation.

8Quoique la minoration et la minorisation linguistiques s’inscrivent toutes les deux dans une logique de hiérarchisation, il est important de souligner la nuance qui les distingue. Dans La Linguistique de terrain. Méthode et théorie. Une approche ethno-sociolinguistique de la complexité, Philippe Blanchet (2005 : 152) précise que : “La minoration est qualitative, elle joue sur le statut. La minorisation est quantitative, elle joue sur les pratiques”. De ce fait, on parle de minoration quand c’est le statut d’une langue qui est mis en cause, comme pour le cas d’une langue stigmatisée (Bothorel-Witz 2005). Cependant, on parle de minorisation quand ce sont les pratiques langagières elles-mêmes qui sont (d)évaluées.

9Minorer une façon de parler une langue se fait par rapport à une norme. En la présence de cette dernière, le reste représente l’écart et il est stigmatisé, en conséquence. En règle générale, le manque d’estime pour une langue ou pour une pratique langagière appartient au locuteur de la norme : on parle alors de minor(is)ation. Le cas de locuteurs du système linguistique constituant l’écart, qui jugent “mauvaise” la langue qu’ils parlent ainsi que leurs propres pratiques langagières est avéré. Dans ce cas de figure, on parle d’auto-minorisation.

Le marché linguistique et les capitaux

10En sociolinguistique, lorsqu’on fait l’évaluation d’un discours quelconque, on se situe au niveau de ce que Pierre Bourdieu nomme marché linguistique. Pour lui, “il y a marché linguistique toutes les fois que quelqu’un produit un discours à l’intention de récepteurs capables de l’évaluer, de l’apprécier et de lui donner un prix” (Yan Xiaodong 2016).

11Ce qui entre en jeu dans l’évaluation, l’appréciation et la détermination du prix du discours sont ce que le même sociologue appelle les capitaux. Plus nombreux et plus intéressants sont les capitaux d’un locuteur, plus son discours est jugé en haut de l’échelle des pratiques langagières. Au sens bourdieusien du terme, les capitaux sont au nombre de quatre. Le capital économique est celui qui se rapproche le plus du sens que Karl Marx donne au mot “capital”, puisqu’il englobe le patrimoine matériel ainsi que les revenus. Le capital social renvoie, lui, aux relations et au réseau des connaissances. Pour ce qui est du capital culturel, il inclut les objets qui ont une valeur culturelle comme les tableaux de peinture et tout ce qui atteste de la détention d’un savoir, savoir-faire ou savoir-être. Quant au capital symbolique, il renvoie au prestige qu’a une personne, son charisme et l’autorité que lui reconnaissent les autres.

L’accommodation et l’assimilation linguistiques

12Lorsqu’un locuteur cède au poids de la minor(is)ation, sa réaction peut se présenter sous deux formes différentes : l’accommodation ou l’assimilation linguistiques. Les deux réactions traduisent un retrait de la langue 1 au profit de la langue 2. Néanmoins, certains aspects les différencient.

13Effectivement, l’accommodation linguistique se “définit comme un processus d’ajustement intersubjectif par lequel un locuteur adapte son discours et son comportement à son interlocuteur” (Albrespit et Lacassain-Lagoin 2018) et abandonne ainsi sa propre façon de parler. Cette adoption et cet abandon sont momentanés, puisque le locuteur reprend son habitus linguistique une fois débarrassé de l’emprise de la minor(is)ation. Et c’est exactement ce caractère circonstanciel de l’accommodation qui la différencie de l’assimilation ; dans l’assimilation linguistique, l’abandon de L1 est définitif. Cela dit, il faut préciser que l’assimilation ne se produit pas soudainement mais graduellement. Avant l’abandon final de la langue d’origine, une restriction fonctionnelle de celle-ci s’opère […] généralement sur trois générations, comme dans le cas, largement étudié, des migrants (Zerva 2011 : 126).

La glottophobie

14Philippe Blanchet a développé le concept de glottophobie pour décrire toute peur irrationnelle d’une langue. Il y inclut le mépris, la haine, l’agression et donc globalement le rejet, de personnes, effectivement ou prétendument fondés sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages) employées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques et sans toujours avoir pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes (Blanchet 2013).

La racialisation

15La racialisation est une entrée possible pour appréhender des réalités linguistiques. Elle désigne le processus de catégorisation et de production des hiérarchies raciales au sein d’une société donnée. Ce processus consiste en la radicalisation des différences perçues entre des individus ou des groupes hiérarchisés sur la base de critères biologiques, en vue de dominer, d’exploiter ou d’exclure les groupes infériorisés et exclus au sein de ce rapport de pouvoir. Les signifiants perçus sont essentiellement des traits physiques tels que la couleur de peau, le type de cheveux, les traits du visage, la morphologie, mais ils peuvent aussi inclure des caractéristiques d’ordre linguistique (Telep 2021).

16De ce fait, stigmatiser une langue ou une personne sur la base de son aspect physique relève de la racialisation et, par extension, du racisme.

Méthodologie de recherche

17L’enquête s’est déroulée avec la participation de quelque 93 locuteurs amazighophones résidant à Ait Yahya Ou Atmane (un ksar parlant la variété dominée), à Igoulmimne (un ksar parlant la variété dominante) ou dans le centre urbain (qui est à mi-chemin entre les deux ksour antagonistes et dans lequel on trouve la variété dominante et la variété dominée à la fois).

Ksar Aït Yahya Ou Atmmane / Portail Imi Ihrtan’ne

Photo : Fatima Ichaoua / Le 27-4-2025

18L’approche hypothético-déductive est soutenue par un questionnaire, trois focus groups, quatre observations non-participantes non-structurées (non participantes, du moment que nous avons observé les interactions verbales sans intervention de notre part et non-structurées, puisque notre observation n’a pas suivi un schéma ou une grille préparée à l’avance) et notre observation participante. Le corpus est constitué d’une série de réactions à la minorisation de la part des locuteurs de la variété minorée, accompagnée de la description de la “norme” linguistique dans les deux variétés.

Méthodes d’investigation

19L’observation non-participante non-structurée

20Nous, auteurs de cet article, sommes originaires de Goulmima. Nous y avons vécu, enfants et adolescents, et nous nous y rendons assez régulièrement et fréquemment. Ses dynamiques sociolinguistiques font partie de nos centres d’intérêt. Nous sommes originaires de deux ksour de Goulmima parlant la variété linguistique stigmatisée : Ksar Aït Yahya Ou Atmane, pour Fatima Ichaoua, et ksar Aït Guettou, pour Mustapha Khiri. Pour recueillir la version la plus normative et la plus ancienne possible des variétés linguistiques étudiées, nous avons observé les pratiques langagières de quatre personnes dont le profil est spécifié dans le tableau suivant :

Méthode d’investigation

Nombre d’informateurs

Profil sociolinguistique des informateurs et méthode de recueil des données

Observation non participante non structurée

4

- Une locutrice et un locuteur de la variété linguistique stigmatisée ;
- Une locutrice et un locuteur de la variété linguistique prestigieuse ;
- Ils ont tous les quatre plus de 70 ans ;
- Nous avons enregistré, à leur insu et par notre téléphone portable, leurs discussions avec d’autres personnes et nous avons conçu un tableau comparatif décrivant comment les uns et les autres expriment différemment la même chose.

Tableau n° 1 : Description de l’observation non participante non structurée

Méthode d’investigation

Nombre d’informateurs

Description des participants, lieux de résidence et pratiques langagières

Le questionnaire

49

-Habitants amazighophones (berbérophones) de Goulmima ;
-Résidant au ksar Ait Yahya ou à Atmane, au ksar Igoulmimne, ou dans les quartiers “neufs” de la ville ;
- Axe 0 : Identification des informateurs
- Axe 1 : Leurs représentations de leur environnement linguistique
- Axe 2 : Leurs pratiques langagières
-Axe 3 : Impact de la minoration linguistique sur les locuteurs qui la subissent

Tableau n° 2 : Contenu du questionnaire

Méthode d’investigation

Nombre d’informateurs

Description des participants et lieux de réunion

Le “focus group”

Environ quarante

-Focus group n° 1 : au jardin public devant le lycée Mohamed ; 5-7 garçons âgés de 14 à 19 ans ;
-Focus group n° 2 : à ksar Igoulmimne/chez une amie, 10 femmes âgées de 20 à 70 ans/ locutrices en L.dom + locutrices en L.min ;
-Focus group n° 3 : à ksar Aït Yahya ou Atmane/ Lors d’un repas à l’occasion de Aïd Al Mawlid/ Toutes locutrices de la variété dominée/ Une vingtaine (les femmes qui faisaient partie des convives étaient dans le salon pendant toute la durée du focus group ; celles qui avaient pour tâche de les servir entraient au et sortaient du salon selon le besoin. Elles participaient à notre enquête, quand elles étaient dedans. Ce qui explique l’approximation du chiffre, relativement au nombre d’informatrices) ;

N.B. Mêmes axes que pour le questionnaire

Tableau n° 3 : Description du focus group

Le terrain de recherche

21Le choix des lieux de l’enquête s’est fait en partant des raisons précisées dans le tableau suivant :

Variété du parler tachlhiyte de Goulmima

Lieu et motif du choix

Variété dominée

Ksar Aït Yahya Ou Atmane

-L’un des 17 ksour parlant la variété dominée, sur les 21 concernés par l’enquête ;
-Ses habitants, à eux seuls, représentent 30 % de la population de la Commune Ghéris Al-Ouloui ;
-Il est le ksar le plus cité comme référence de la variété stigmatisée ;
-Il est considéré comme le plus ancien ksar de Goulmima et aurait été construit vers 1610 (Makhfi 2021) ;
-Sa rivalité avec ksar Igoulmimne est attestée dans l’histoire de la région ;
-Sa communauté anthropologique majoritaire descend des premiers sédentaires oasiens.

Variété dominante

Ksar Igoulmimne

-Des ksour parlant la variété dominante (comme de tous les autres), il est le plus connu et le plus cité : quand les personnes qui connaissent Goulmima, mais pas profondément, apprennent qu’on est de cette ville, il est fréquent qu’elles demandent si on est de ksar Igoulmimne.
-Habité, successivement, par deux populations de montagnards nomades sédentarisés. La dernière en date y habite toujours.
-Sa rivalité avec ksar Aït Yahya Ou Atmane est attestée dans l’histoire de la région.

Les 2 variétés (dominante et dominée) à la fois

Quartiers urbains de la commune de Goulmima

-Peuplés par des locuteurs originaires des différents ksour de Goulmima mais aussi d’ailleurs ;
-Les deux variétés du tamazight de Goulmima y sont en contact et sont aussi en contact avec d’autres variétés de tamazight de l’extérieur de Goulmima et avec le darija (nous avons précisé supra qu’a Goulmima, il y a aussi des darijophones ; d’autres darijophones venant d’autres villes du Maroc y habitent également).

22Tableau n° 4 : Les lieux de l’enquête et les motifs de leur choix

Ksar Igoulmimne / Le portail avant

Photo : Tarik Ichaoua / Le 13-09-2025

Les réactions des Goulmimis locuteurs de la variété dominée à leur minor(is)ation linguistique

23Les aspects minorés dans la variété dominée sont :

24La “nénification” : Elle renvoie à la réalisation de [n] là où est réalisé [l] dans la variété prestigieuse. “Taifi en abordant le parler amazigh des Ait Ghéris (Goulmima) a appelé ce phénomène ‘nénification’” (Khiri 2013 : 18). Il est en tête de liste des variations linguistiques minorées. Exemple :

La variété minorée

La variété prestigieuse

[tinifun] = Téléphone

[tilifun] = Téléphone

Tableau n° 5 : La “nénification” (La variation linguistique la plus minorée)

25D’autres variations phonétiques

La variété minorée

La variété prestigieuse

Sens en français

[riχ]

[riʁ]

Je veux

[winu]

[winw]

Le mien

[aktit]

[agdid]

L’oiseau

Rikh ade ffghkh

Righ ade ffqgh

Je veux sortir

Tableau n° 6 : d’autres variations phonétiques minorées

26La variation lexicale

La variété minorée

La variété prestigieuse

Sens en français

Taḥbbiyte

Tibrmite/ Tahwarte

Le bol à soupe

Tichirrite

Tarbaṭe

La fille

Tikərəkasse

Tiḥəllale

Les mensonges

Tableau n° 7 : La variation lexicale dans le parler tachlhiyte de Goulmima

27La variation syntaxique

La variété minorée

La variété prestigieuse

Sens en français

Oure t ssin’ne

Oure ṭṭite ssin’ne

Ils ne la connaissent pas

Mi ghre tddite ?

Ma s tddide ?

(vers) Où vas-tu ?

Tableau n° 8 : La variation syntaxique dans le parler tachlhiyte de Goulmima

28Nous retenons que la nénification est la variation la plus saillante qui permet de distinguer la variété dominée de la variété dominante du parler tachlhiyte des ksour de Goulmima. Néanmoins, un locuteur de la variété minorée peut réaliser [l], mais il n’en demeurera pas moins locuteur de cette dernière : les autres variations phonétiques en plus des variations lexicales et des variations syntaxiques suffisent à elles seules pour identifier la micro-communauté linguistique à laquelle il appartient.

29Cela dit, les réalisations propres à la variété dominée favorisent le développement, chez certains locuteurs de la variété dominante, d’une glottophobie et d’une racialisation assez révélatrices et assez perturbatrices, au point d’impacter ses locuteurs sur le plan psychologique et au niveau de la qualité de leur vie en communauté.

30Effectivement, les focus groups n° 1 et n° 2 de l’enquête ont révélé des résultats que l’on peut rattacher à la glottophobie, au sens de Philippe Blanchet. Une glottophobie avancée qui peut être difficilement distinguée de la racialisation (du racisme). Considérons les cas suivants :

31Cas N° 1 : Une informatrice dit avoir des neveux locuteurs de la variété dominante. Les neveux déménagent avec leurs parents dans une maison située entre deux ksour parlant la variété dominée.
Pour que ses enfants soient exposés le moins possible à la variété stigmatisée, le père fait le choix de les inscrire dans une école primaire d’un troisième ksar, parlant la variété prestigieuse, située à presque un kilomètre du domicile familial, alors qu’il pouvait/devait les inscrire dans celle en face, au vrai sens du terme, de son domicile.
Il va sans dire que cette dernière école se trouve dans l’un des deux ksour parlant la variété dominée et qu’elle est fréquentée, avec une majorité écrasante, par des apprenants parlant la variété minorée. Il est aussi utile de préciser qu’à Goulmima et dans tout le sud-est du Maroc, les températures dépassent facilement 45°C en saison chaude et descendent à –10°C l’hiver et que les enfants se rendent à leur école lointaine à pied, qu’il pleuve ou qu’il vente. Ce constat de la pénibilité imposée aux enfants permet de mesurer la volonté du père d’éviter le contact avec le groupe minoré.

32Cas N° 2 : certains informateurs du focus group N° 1 disent que des enseignants locuteurs intimident les élèves, relativement à leur variété linguistique dominée. Environ 60 % des réponses à notre questionnaire soutiennent la même chose, en affirmant que les élèves/étudiants locuteurs de la variété dominée s’exposent à la moquerie de la part de leurs pairs locuteurs de la variété dominante et des cadres pédagogiques et administratifs de leurs établissements. Le questionnaire a révélé aussi que c’est la catégorie des élèves/étudiants qui manifeste le plus l’accommodation linguistique dans le lieu de ses études. Plus de 50 % des élèves/étudiants soutiennent cette idée.
Il est donc légitime de se poser la question sur le nombre de problèmes scolaires (décrochage, abandon, échec, problèmes psychologiques…) dont la minoration/domination linguistique est responsable.

33Cas N° 3 : Des informatrices du 2ème focus group disent connaître des locutrices de la variété dominante à qui des locuteurs de la variété dominée ont proposé une relation sentimentale ou le mariage. La manière de parler de ces derniers a été une condition suffisante pour certaines des jeunes femmes parlant la variété dominante de refuser la proposition. Celles qui l’ont acceptée ont fini par mettre un terme à leurs histoires d’amour quand elles ont vu que leurs relations allaient être connues des autres ou lorsque le mariage s’était révélé être la suite logique de leurs relations. La décision de rompre et son lien avec la variété dominée des jeunes prétendants sont rapportés par nos informatrices : les filles avaient honte de présenter des prétendants parlant la variété dominée à leurs familles et à leurs entourages et elles ne se sentaient pas à même de défendre leurs “couples”.

34Ces manifestations de la glottophobie, ainsi que d’autres encore, donnent lieu à différents types de réactions chez les locuteurs de la variété minorée/dominée.

35Effectivement, à la question “Quand vous estimez que votre façon de parler tachlhiyte est mal vue, que faites-vous ?” – une question à choix multiples posée pour recueillir les différentes réactions à la minoration/domination – 41 % des locuteurs de la variété dominée disent réagir par une accommodation linguistique, en adaptant leur variété linguistique à celle de leurs interlocuteurs de la variété dominante, 18 % préfèrent se taire et sont ainsi réduits au mutisme et 56 % continuent de parler comme ils ont l’habitude de le faire. Ceci permet de déduire que l’accommodation linguistique et le silence sont deux réactions à la stigmatisation des pratiques langagières des locuteurs dont la variété linguistique est minorée. Notons aussi que plus de la moitié de ces derniers revendiquent et assument leur identité linguistique.

36Quant à l’assimilation à la variété dominante par les descendants des locuteurs de la variété dominée, elle est avérée à ksar Igoulmimne, selon les résultats du focus group n° 2 que nous avons réalisé dans ce ksar même, ainsi que selon notre observation participante. Effectivement, l’histoire de la région atteste de l’occupation de ksar Igoulmimne d’abord par les Aït Atta puis – et jusqu’à présent – par les Aït Merghad, tous les deux locuteurs de la variété dominante. Elle atteste également de l’installation de locuteurs de la variété dominée dans le même ksar, pour le travail – en tant que métayers – et pour le regroupement familial. Actuellement, et depuis plusieurs générations, les descendants de ces locuteurs de la variété dominée ne manifestent aucune pratique langagière rappelant la variété dominée et font preuve d’un abandon définitif de la variété de leurs aïeuls, à travers une assimilation parfaite à la variété prestigieuse des Aït Merghad de ksar Igoulmimne.

37En plus de ces réactions linguistiques, nous avons relevé des réactions psychologiques de la part des locuteurs de la variété dominée, vis-à-vis de la minoration/domination de leur variété linguistique. Voici certaines de leurs réactions qui vont dans ce sens, en réponse à la question sur ce qu’ils ressentent face à leur minorisation et à la minoration de leur variété linguistique (NB : Les réponses rédigées par nos informateurs en français sont en italiques. Celles que nous avons traduites vers le français ne le sont pas) :

- Je me sens comme une moins que rien - Je me méprise - l’injustice - L’oppression - la honte - La gêne - Je leur en veux. La colère - L’envie de crier, de me bagarrer- je m’énerve - l’injustice de l’arbitraire - La bêtise de la personne qui voit mal ma façon de parler - je ne comprends pas leur jugement vue qu’une langue ne peut être ni bonne ni mauvaise - Je me défends - Je peux me défendre - Faut me convaincre pourquoi -

38Comme on le voit, les réactions psychologiques à la minoration/domination linguistique de la part des locuteurs qui la subissent sont : l’auto-minorisation, la honte et l’indignation, qui peut déboucher sur la violence physique et l’incompréhension.

39Pour notre part, nous avons la ferme conviction que la minoration/domination linguistique à Goulmima a une relation étroite avec deux facteurs : les capitaux dont jouissent les locuteurs de la variété dominante et la notion de racialisation.

40Pour la racialisation, nous avons expliqué supra que ce concept renvoie à une hiérarchisation raciale qui s’appuie sur des références linguistiques ou physiques. Dans le cas de Goulmima, les deux références sont exploitées pour manipuler. Relativement aux “caractéristiques d’ordre linguistique”, nous avons précédemment expliqué comment les variations linguistiques sont exploitées pour minorer, rabaisser, inférioriser, stigmatiser et dominer. Pour ce qui est des traits physiques et à titre indicatif, si l’on exclut la communauté anthropologique des imazighen et celle des Aït Baâli Ou Hmad, les autres communautés parlant la variété minorée présentent des traits physiques stigmatisés et dépréciés, dans l’imaginaire des Goulmimis et des Marocains en général. Ces traits ne sont pas forcément tous visibles en même temps chez une même communauté et l’intensité de leur visibilité diffère d’une communauté à l’autre. Les traits en question sont : une couleur de peau plus ou moins foncée, des traits (cheveux, lèvres, nez, etc.) et un aspect plus ou moins de type africain (Afrique noire).

41Quant aux capitaux dont a parlé Pierre Bourdieu, notre enquête a révélé que les locuteurs de la variété dominée reconnaissent aux locuteurs de la variété dominante du parler tachlhiyte des ksour de Goulmima la détention d’un capital symbolique. Le prestige et la supériorité qu’attribuent les premiers aux seconds et le fait qu’ils minorent leur propre variété linguistique en adaptant leur habitus linguistique à la variété parlée par leurs interlocuteurs de la variété dominante en sont la preuve.

Conclusion

42Nous aimerions nous arrêter sur l’utilité de dissocier identité linguistique et identité anthropologique, quand il est nécessaire de le faire, comme dans notre cas. Parce que si l’on se fie aux réflexions à caractère homogénéisant, on peut croire qu’une identité anthropologique a forcément une seule et même identité linguistique qui va de pair avec elle et vice-versa. Ceci n’est pas toujours vrai.

43De par notre observation participante et à travers des commentaires ayant accompagné des réponses de certains de nos informateurs, la variété dominée du tachlhiyte ksourien de Goulmima serait parlée uniquement par la communauté anthropologique des Iqbliyne. Or, ksar Maggamane est un des ksour des Iqbliyne, mais il n’en demeure pas moins un ksar parlant la variété dominante. Précisons tout de même que les Iqbliyne de Goulmima qui n’ont jamais quitté leurs ksour et qui ont gardé ainsi leurs habitus linguistiques, parlent la variété dominée. Associer une seule et unique identité anthropologique à une identité linguistique n’est pas pertinent, puisque cela passerait sous silence l’histoire de ksar Maggamane – ainsi que l’histoire des autres Iqbliyne habitant les ksour igoulmimne et igharghar, et qui parlent la variété dominante.

44Les aïeuls des habitants de ksar Maggamane sont des Iqbliyne qui vivaient pendant plusieurs générations autour de Goulmima avec la communauté anthropologique des Aït Atta. Ils travaillaient pour eux et s’occupaient de leurs champs. Avant leur arrivée à Goulmima et leur installation à ksar Maggamane, ils avaient assimilé la sous-variété des Aït Atta de la variété dominante. Quand ils se sont installés à Ksar Maggamane, du temps du sultan Moulay Ismail, ils ont conservé cette sous-variété de la variété dominante et ils continuent à la parler, jusqu’à nos jours.

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Bibliographie

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Zerva M. 2011. Assimilation linguistique et processus de minoration, Lidil [En ligne], 44 | 2011, mis en ligne le 15 juin 2013, consulté le 18/11/2023. URL : http://journals.openedition.org/lidil/3147 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lidil.3147

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Notes

1 La commune de Ghéris El Ouloui (le haut Ghéris) : 12193 habitants ; la commune de Goulmima : 14624 habitants ; la commune de Ghéris Es-Soufli (le bas Ghéris) : 6877 habitants. (Statistiques du Haut-Commissariat au plan, relatives au RGPH, recensement général de la population et de l’habitat du Royaume du Maroc, 2024).

2 A Goulmima, nous avons deux types de quartiers-ksour. Le premier type renvoie à ces extensions qui se présentent sous forme de plusieurs maisons construites en béton armé, qui respectent ou pas un plan d’aménagement et qui se situent à proximité ou non loin du ksar duquel les habitants ont déménagé. C’est le cas de Timahrache (l’extension de ksar Aït Yahya Ou Atmane) et Ouatmane (L’extension de ksar Igoulmimne). Le second type est celui du quartier-ksar Agoumate, un habitat dispersé. Les maisons sont construites et sont habitées par des personnes arrivées essentiellement de la montagne au-dessus de Goulmima, il y a moins de 60 ans et qui se sont rassemblées dans la seule agglomération de Goulmima située sur la rive gauche de l’oued Ghéris, tout le reste étant situé sur sa rive droite.

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Table des illustrations

Légende Ksar Igoulmimne / Un côté délabré du ksar / Vue depuis le toit d’une maison encore habitée
Crédits Photo : Fatima Ichaoua / Le 19-7-2025
URL http://journals.openedition.org/esp/docannexe/image/14458/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 72k
Légende Ksar Aït Yahya Ou Atmmane / Portail Imi Ihrtan’ne
Crédits Photo : Fatima Ichaoua / Le 27-4-2025
URL http://journals.openedition.org/esp/docannexe/image/14458/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 16k
Légende Ksar Igoulmimne / Le portail avant
Crédits Photo : Tarik Ichaoua / Le 13-09-2025
URL http://journals.openedition.org/esp/docannexe/image/14458/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 80k
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Pour citer cet article

Référence papier

Fatima Ichaoua et Mustapha Khiri, « Variation linguistique et domination sociale. Cas des variétés du tamazight de Goulmima (Maroc) », Éducation et sociétés plurilingues, 59 | 2025, 61-75.

Référence électronique

Fatima Ichaoua et Mustapha Khiri, « Variation linguistique et domination sociale. Cas des variétés du tamazight de Goulmima (Maroc) », Éducation et sociétés plurilingues [En ligne], 59 | 2025, mis en ligne le 23 août 2026, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/esp/14458 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16oke

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Auteurs

Fatima Ichaoua

Université moulay Ismaïl, Meknès (Maroc)

Mustapha Khiri

Université moulay Ismaïl, Meknès (Maroc)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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