1Ce petit article s’inscrit dans un travail plus large mené autour de Gabrielle Varro sur les couples mixtes et leur pratique des langues (Deprez, Varro et Collet 2014). Il est réalisé à partir de biographies langagières. En effet, pour parler des pratiques langagières des couples mixtes et notamment de celles des femmes étrangères mariées à des Français, pourquoi ne pas s’intéresser aux princesses étrangères qui ont épousé des rois de France en leur temps ? Elles forment avec eux des couples mixtes et sont bilingues de différentes manières.
2Quelles sont les langues qu’elles connaissent avant leur départ ? Ont-elles été préparées pour cela en apprenant la langue de leur futur conjoint et celle de son pays ? En France, comment va évoluer leur répertoire langagier ? Que va-t-il advenir de leur langue maternelle ? Comment leurs compétences sont-elles évaluées ? Gardent-elles un accent en français ? Quels sont les domaines d’usage de chacune de leurs langues, dans un contexte d’échanges communicatifs souvent contraints, où la liberté de parole n’a pas plus de sens que la liberté de choisir sa langue.
3Nous allons tenter avec l’approche que propose la sociolinguistique historique de reconstituer leur parcours et leur biographie langagière. Les documents auxquels les historiens nous donnent accès sont des témoignages ou des commentaires écrits de contemporains de l’époque : chroniqueurs, professeurs, nourrices, dames de compagnie, etc. Ils sont rassemblés par Arthur Chevallier dans son livre : Marie-Antoinette… racontée par ceux qui l’ont connue, paru en 2016. Observateurs attentifs, ils décrivent les situations et les comportements langagiers de leurs voisins, ils évaluent les compétences, les commentent. Parfois ils relatent une anecdote qui sera significative pour nous. Dans certains cas, nous disposons de leurs correspondances avec leur famille et leurs proches.
4Une recherche bibliographique un peu poussée sur les rapports entretenus par les reines étrangères avec la langue française nous conduit, après quelques détours, au texte peu connu que Hourwitz Zalkind fit paraître en 1805, c’est-à-dire une dizaine d’années après la mort de Marie-Antoinette, sous le titre : Origine des langues. Zalkind, polonais, immigré en France pendant la Révolution, y livre ses observations et ses arguments sur la genèse du langage humain et sur l’évolution des langues en intégrant des perspectives comparatistes, alors assez nouvelles. Pour expliquer l’évolution des langues, et notamment du français, il fait intervenir des remarques sociolinguistiques et genrées tout à fait étonnantes, qui serviront d’entrée en matière pour notre propos.
“À toutes ces causes d’altération communes à toutes les langues, on peut en ajouter une qui est particulière à la française, c’est qu’en France comme ailleurs la bonne compagnie a toujours imité le langage de la cour et les courtisans celui de leur maître, mais encore plus celui de leur maitresse ; car les rois de France étaient généralement peu communicatifs, ils ne parlaient guère qu’à leurs ministres, à leur confesseur et à leur favorite, au lieu que les reines étaient toutes affables, et vivaient toujours en grande compagnie. Or, presque toutes les reines de France étaient étrangères ; espagnoles, italiennes, anglaises ou allemandes […] Celles-ci ne savaient pas cette langue (la langue française) à leur arrivée en France, ou du moins la parlaient mal même après leur arrivée dans ce pays ; car peu d’entre elles avaient le temps, la capacité et la patience de se livrer à l’étude de la grammaire. Il est également certain que quand une reine faisait une faute de langue, les courtisans, au lieu de la corriger, trouvaient plus commode de la flatter et d’imiter sa faute.”
5Fin observateur des échanges langagiers dans les milieux qu’il fréquente, les propos qu’il en tire semblent parfaitement convenir, comme on le verra plus loin, pour décrire les contextes de communication dans lesquels sont impliqués les deux époux des couples mixtes princiers, du moins en France. Puis il offre une anecdote fictive cette scène inventée qui nous incite à imaginer les faits et gestes qu’il raconte et à les rendre crédible.
“Je suppose que ce mot, par exemple, fleur, fut d’abord masculin comme il l’est en latin d’où il dérive ; mais une reine allemande de nation, accoutumée à le faire féminin, ayant dit : “Marquis, vous avez ici de belles fleurs”, le courtisan, tout en souriant sous cape, les lui offrit en disant : “Daignez madame, les rendre plus belles en les mettant sur votre sein”. Dès ce moment, fleur est devenu féminin à la cour et à la ville”.
6Alors, les reines étrangères auraient-elles une influence aussi grande sur l’évolution de la langue française ? Un petit parfum de condescendance et de misogynie ne flotte-il pas autour de ces belles fleurs ?
7C’est avec la biographie de Marie-Antoinette, que nous allons commencer. Marie-Antoinette (1753-1793), princesse autrichienne, est mariée à 14 ans au futur roi de France. à son propos, les documents ne manquent pas Sa personnalité et son destin tragique (elle meurt sur l’échafaud en 1793) a intéressé de nombreux historiens, mais aussi des romanciers connus comme Stefan Zweig et des cinéastes comme Sofia Coppola (2006) ou Benoit Jacquot (2012).
8Victime d’un mariage arrangé, programmé depuis son enfance, elle formait avec le roi Louis XVI son époux, un mariage mixte : lui francophone, elle germanophone. Lui, élevé en France entre Paris et Versailles, elle élevé à Vienne dans une très nombreuse famille. À la cour de Vienne, comme dans toutes les cours européennes à l’époque, elle entend aussi, avec du français un peu d’italien.
9Pour la préparer à son royal avenir, son futur beau-père et sa mère font venir un professeur de langue et de culture françaises à Vienne. Il s’agit de l’abbé de Vermont, qui dit accorder “dans toutes les instructions, une attention particulière sur la langue et l’orthographe françaises” mais qui pratique aussi une méthode, qu’on dirait de nos jour active, ou directe, avec des cours de conversation, ce qui semble intéresser sa jeune élève plus que les cours de grammaire. C’est lui qui sera pour elle le “passeur” de la langue française. Il restera son confident en France.
10Elle est présentée au tout début comme une naïve jeune fille, épousant docilement celui qui deviendra Louis XVI. À elle, ainsi qu’à toutes les princesses étrangères en France, se posait, comme dans tous les couples mixtes, la question de la maîtrise de la langue dominante française, langue dans laquelle, pour reprendre ses propos, elle reconnaît n’être pas tout à fait à l’aise au début : “Je suis bonne Française de cœur, mais pas encore d’esprit, et je ne comprends pas très bien les finesses de la langue”, avoue-t-elle au précepteur français.
11Vivant son enfance et son adolescence à Vienne, il est dit cependant que, de toutes ces langues, comme de juste, elle préférait l’allemande. À quatorze ans, selon les vœux de sa mère, elle vient en France épouser Louis-Auguste, Dauphin de France et, après son mariage, s’installe à Versailles. Lors du franchissement de la frontière, elle doit se déshabiller, changer de vêtements, de coiffure, abandonner son petit chien. En même temps, et surtout, elle est brutalement coupée de sa langue et de ses proches. On doit à Sofia Coppola de nous avoir montré le désarroi et la détresse de cette toute jeune fille, séparée des siens, inexperte en langue française et entourée de personnes inconnues, parfois hostiles qui l’appellent déjà : “l’Autrichienne”.
12Docile - à la manière dont Bourdieu (1998) - en arrivant en France, elle fit une promesse qu’elle a tenue. Lors de son passage à Strasbourg, pendant le voyage qui la menait à Paris pour la première fois, elle a interrompu un discours officiel prononcé en langue allemande par le maire de la ville, avec ces mots : “Parlez français, monsieur ; à partir d’aujourd’hui je n’entends pas d’autre langue que la française”. “L’accent qui accompagnait ces paroles les rendait encore plus touchantes” commente sa nouvelle gouvernante.
13La communication dans la famille royale est réglée au millimètre par le protocole et les moments d’intimité sont rares : tout se fait et se dit au su et au vu des courtisans, y compris le lever et le coucher. La langue du couple est bien évidemment le français, mais ils ont peu de contacts et vivent dans des sphères très différentes. Les enfants (elle en eut quatre) ne sont pas élevés par leur mère, bien qu’elle le souhaitât, mais par des gouvernantes et des précepteurs français. Si on regarde la liste de ses amies “favorites”, rien n’indique a priori que celle-ci soient très germanophones. L’élément le plus important cependant pour notre propos nous est donné par sa correspondance avec sa famille : elle écrit toujours en français, y compris à sa mère. Les livres dont elle dispose dans la bibliothèque royale, sont très variés, pour la plupart en français ou en latin.
14Après quelques années, Marie-Antoinette commença à prendre des leçons d’allemand parce qu’elle craignait d’oublier sa langue maternelle.
15Sa gouvernante, la baronne Oberkirch qui est alsacienne, remarque qu’elle est en train de perdre sa langue, dont elle n’a plus d’usage. On lui fait même lire par un traducteur les lettres qu’elle reçoit quand elles sont écrites en allemand raconte-t-elle dans ses Mémoires (Chevallier 2016). En juin, 1782, la reine l’aurait ainsi priée : “Parlez-moi donc un peu d’allemand ; que je sache si je m’en souviens. Je ne sais plus que la langue de ma nouvelle patrie.”
16Sans aucun doute, on fera rentrer Marie-Antoinette dans la catégorie des apprenantes motivées tout autant que dans celle des personnes assimilées, mues par un fort désir d’intégration et de reconnaissance. Cette pulsion de vie qu’elle va investir dans l’apprentissage de la langue nous rappelle les “passing for” : ces personnes étrangères qui, gommant leurs différences, leur accent même, souhaitent se faire passer pour un ou une autochtone.
17Son statut doublement dominé de femme et d’étrangère enfermée et isolée dans un monde d’abord inconnu, et rapidement hostile, marque son histoire. Tous ses efforts pour être reconnue et trouver une vraie place dans cette société auront été vains.