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La sécurité économique en France et en Europe : du déni au changement de paradigme (1990-2022)

Economic security in France and Europe: from denial to paradigm shift
Axelle Degans

Résumés

Cet article est issu d’une intervention aux Journées géopolitiques de Reims (JGR, 2021). La politique de sécurité économique résulte de la prise en compte de la réalité de la guerre économique. Très longtemps ignorée, cette dernière s’impose lentement dans les représentations que nous avons des relations économiques et commerciales mondiales. Il est indispensable de comprendre le contexte géoéconomique et géopolitique mondial pour rendre intelligible le long déni des décideurs français et européens, le dessillement qui amène à la mise en place de mesures de sécurité économique. À l’évidence, l’évolution du contexte géopolitique mondial, le contexte de la crise sanitaire accélère les évolutions, tant à l’échelle des décideurs politiques qui mesurent mieux la dépendance économique et géopolitique à la Chine qu’à celle des entreprises, victimes de cyberattaques toujours plus nombreuses et déstabilisantes depuis le printemps 2020. Nous nous attacherons à montrer, ici, que la sécurité économique est essentielle et non accessoire. Elle devient une grille de lecture et s’applique davantage dans les politiques économiques menées tant à l’échelle française que communautaire. Cet article revient tout d’abord sur l’approche conceptuelle, avant de montrer comment la prise de conscience de la réalité de la guerre économique amène à considérer la sécurité économique comme une réponse à la dégradation du contexte géoéconomique et géopolitique et de constater une accélération de la mise en pratique de la sécurité économique sous l’effet de la pandémie. La nature même du sujet implique l’utilisation de sources universitaires académiques, mais aussi le recours à la presse économique pour une indispensable actualisation des décisions et mises en œuvre dans le domaine de la sécurité économique.

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Texte intégral

Introduction

« Naïfs ou amnésiques, les Européens ont majoritairement feint de croire que cette compétition – la mondialisation – ne pourrait jamais plus tourner à la confrontation »
T. GOMART, L’Affolement du monde, 2019

1La sécurité économique est une thématique, comme celle de la guerre économique, qui émerge lentement. Sa conceptualisation intéressait peu les décideurs politiques en France et en Europe. Christian Harbulot définit la guerre économique comme l’expression majeure des rapports de forces non-militaires post-guerre froide. Le nouveau contexte géopolitique de la fin de l’affrontement des supergrands (États-Unis et URSS) permet le déploiement, considérable, de la guerre économique lors de la présidence de Bill Clinton ; les États-Unis, comme le Japon ou l’URSS sont des acteurs précoces et importants de la guerre économique.

2Je définis ainsi la sécurité économique : « la sécurité économique recouvre le champ des entreprises – sûreté, contrôle de l’information, viabilité de la structure – et des acteurs publics – l’État est premier mais non unique – qui doivent assurer des missions intérieures relevant de la protection (de la société civile, les renseignements), des missions extérieures stratégiques (Défense, Affaires étrangères) ou de protection (société civile pour ses besoins, entreprises), des missions de développement des capacités essentielles pour la préservation de l’avenir (innovations, développement économique, sécurisation des approvisionnements). Il s’agit d’une stratégie à caractère défensif (protection) et offensif (soutien aux entreprises dans la conquête ou la préservation de marchés) dont l’objectif loin d’être belliqueux est de préserver un cadre et un niveau de vie confortables à l’ensemble des citoyens en dépit d’une hyper compétition économique et commerciale y compris entre alliés. » (DEGANS, 2019).

3La sécurité économique appartient à l’intelligence économique et stratégique (IES), domaine qui peine à se développer en France, et longtemps son parent pauvre. Les esprits évoluent, probablement grâce à la place nouvelle de la géopolitique dans notre société et nos représentations. Elle a très récemment gagné en honorabilité, la guerre en Ukraine commencée en février 2022 l’impose comme une grille de lecture indispensable à la compréhension d’un monde toujours plus complexe. Le géographe Michel Foucher la définit comme une méthode globale d’analyse. Pour Yves Lacoste la géopolitique est une démarche scientifique qui met en rapport des représentations divergentes, contradictoires et plus ou moins antagonistes. (LACOSTE, 2006) Ainsi, la géopolitique - comme l’analyse des rapports de force inscrits dans les territoires - investit des champs qui permettent aujourd’hui d’avoir une intelligence du monde dans sa globalité et sa complexité. La démarche suivie ici s’inscrit non seulement dans le champ disciplinaire de la géopolitique, mais aussi dans celui de l’économie-gestion, car c’est son berceau initial. Il s’agit donc d’une démarche ouverte qui se nourrit aussi de l’actualité, indispensable pour mesurer l’impact réel de la sécurité économique. La nouveauté de cette démarche est d’amener une analyse géopolitique de la sécurité économique. « Comprendre, c’est permettre d’agir avec raison » (DEGANS, 2019).

4Nous nous attacherons ici à montrer que la sécurité économique est essentielle et non accessoire, et qu’elle mérite toute notre attention comme réponse et fondement de la guerre économique. Nous verrons tout d’abord que la sécurité et la guerre économiques sont des réalités longtemps mal acceptées en Europe et en France, puis que la sécurité économique s’affirme à l’ombre de la guerre économique, enfin que la pandémie depuis 2020 et la guerre depuis 2022 sont des accélérateurs de la prise de conscience des enjeux géoéconomiques et géopolitiques qui permet une évolution sensible des référentiels idéologiques concernant la sécurité économique, au-delà même du champ des représentations.

La sécurité économique et la guerre économique : des réalités mal acceptées en Europe et en France

Définir pour mieux analyser

5La compréhension du contexte donne la précieuse capacité de rendre intelligible ce qui ne l’est pas aisément. Commençons par définir géopolitique et géoéconomie. La géopolitique est conceptualisée dès le début du XXème siècle. Le géographe Yves Lacoste la définit comme l’analyse de l’inscription des rapports de force dans les territoires (LACOSTE, 2006). La compréhension du jeu des rivalités y est essentielle, comme l’est celle de la réflexion sur les représentations des intérêts divergents voire des conflits. L’analyse géopolitique est prégnante au temps de la guerre froide. Edward Luttwak (LUTTWAK, 1990) lui oppose la géoéconomie basée sur une importance accrue des relations économiques et commerciales devenues plus importantes que les relations géopolitiques après la chute du mur de Berlin. « Quand l’État intervient, lorsqu’il encourage, assiste ou dirige ces mêmes activités, ce n’est plus de l’économie “pur sucre”, mais de la géoéconomie » (LUTTWAK, 1990, p34). Pascal Lorot précise « Dans ce monde devenu global, les intérêts économiques des nations prennent l’ascendant sur les intérêts politiques. Ce glissement signe l’ouverture d’une ère nouvelle, celle de la géoéconomie » (LOROT, 2009). Ainsi le cadre de la mondialisation semble imposer la grille de lecture de la géoéconomie sur celle de la géopolitique, thèse sur laquelle se rejoignent Edward Luttwak et Pascal Lorot. « A l’avenir, c’est peut-être la crainte des conséquences économiques qui régulera les contentieux commerciaux, et sûrement plus les interventions politiques motivées par de puissantes raisons stratégiques. Et s’il faudra encore une menace extérieure pour assurer l’unité et la cohésion interne des nationaux et des pays, cette menace sera désormais économique ou, plus exactement géoéconomique » (LUTTWAK, 1995). Cette analyse est infirmée par la crise sanitaire depuis 2020 et la guerre en Ukraine, la géopolitique ne s’efface pas derrière la géoéconomie.

6La sécurité économique et la guerre économique appartiennent au champ de l’intelligence économique et stratégique (IES). L’un de ses principaux spécialistes, Alain Juillet (premier haut responsable de l’intelligence économique en France), la définit ainsi : « plus qu’un ensemble de méthodes et de techniques, l’intelligence économique est avant tout un état d’esprit fait d’ouverture sur le monde, de goût de l’analyse, de volonté de ne pas subir, et de mutualisation de l’expérience et des connaissances » (JUILLET, 2004, p.20). Il s’agit donc moins d’une doctrine que d’une attitude, d’une prise de conscience de l’importance des enjeux géoéconomiques. Cette définition est corroborée par Jacques Fontanel qui estime qu’elle est « une arme redoutable qui révolutionne les conditions de la compétition mondialisée des échanges. Elle intéresse à la fois le développement des entreprises et la sécurité et la défense de la nation. En effet, une puissance militaire doit s’appuyer sur une économie forte, une technologie de pointe et un système d’information efficace en vue de comprendre les stratégies des autres acteurs. Si l’intelligence économique concerne les entreprises dans un premier temps, la faiblesse des unités de production nationales constitue aussi un facteur de réduction de l’indépendance et de la force d’une nation. Le Sénat a demandé la « criminalisation » de l’espionnage économique sur le sol américain. » (FONTANEL, 2016). Cette définition insère l’intelligence économique dans le contexte d’une compétition économique et commerciale particulièrement acérée depuis la chute du mur de Berlin, la guerre économique. Cette intervention du Sénat montre que les acteurs publics de l’échelle nationale s’emparent de cette grille de lecture qui est appliquée sur le terrain par des préfets comme Philippe Clerc et Rémy Pautrat qui estiment que « Les nations entrent dans une nouvelle ère géostratégique caractérisée par la maîtrise des flux du savoir et de la connaissance qui est devenue une des variables essentielles de la compétitivité et du développement économique, l’ingrédient de la richesse » (LAIDI, 2004, p.25). Le député français Bernard Carayon affirme que c’est « une politique publique se définissant par un contenu et par le champ de son application. Le contenu vise la sécurité économique. Il doit définir les activités que l'on doit protéger et les moyens que l'on se donne à cet effet. Il détermine comment accompagner les entreprises sur les marchés mondiaux, comment peser sur les organisations internationales où s'élaborent aujourd'hui les règles juridiques et les normes professionnelles qui s'imposent aux États, aux entreprises et aux citoyens » (CARAYON, 2003). Le lien est ici clairement fait avec la sécurité économique dont l’importance devrait être une évidence tant pour les acteurs publics que privés..

7Définir la sécurité économique est indispensable. La sécurité économique est l’un des quatre domaines de l’Intelligence économique comme le montre la figure ci-dessous (FIG.1)

Figure 1 - Les quatre domaines de l’intelligence économique

Figure 1 - Les quatre domaines de l’intelligence économique

Réalisée par Axelle DEGANS

8L’intelligence économique s’articule autour de la guerre économique « la poursuite de la guerre par d’autres moyens » selon Christian Harbulot, il lit la mondialisation au travers du prisme de l’entrechoquement des puissances (HARBULOT, 2011). La sécurité économique est le deuxième champ d’action de l’intelligence économique qui passe par la création d’une culture de l’intelligence économique grâce à de nombreuses actions de sensibilisation. La compétitivité économique est le troisième aspect de l’intelligence économique, probablement le plus communément accepté L’intelligence économique est alors conçue comme un outil de la compétitivité des entreprises comme des territoires et plus largement des nations. Ainsi, il a été « concrétisé par la création des pôles de compétitivité », preuve que les décideurs s’en saisissent. Enfin, la diplomatie économique est le quatrième champ d’action au niveau de l’action internationale sur le plan économique et commercial (BULINGE, F., MOINET, N., 2015). En fait, la sécurité économique n’est, longtemps, qu’un volet secondaire de l’intelligence économique et stratégique et non le cœur. Il faut prendre une définition large de la sécurité économique, et ne pas la réduire à la sûreté ; c’est ce que montre la figure ci-dessous (FIG. 2).

Figure 2 - Définir la sécurité économique

Figure 2 - Définir la sécurité économique

Réalisée par Axelle DEGANS

9Elle a à la fois des aspects défensifs (protection) mais aussi offensifs (soutien des acteurs économiques), elle concerne à la fois les entreprises et les acteurs publics, elle a pour objectif la préservation de l’avenir, du haut niveau de vie qui est celui des citoyens européens. La sécurité économique relève d’une stratégie de puissance, faut-il encore le vouloir et l’assumer. « La politique de sécurité économique a pour objet la protection, face aux menaces étrangères, des actifs, matériels et immatériels, stratégiques pour l’économie française. Son implantation dans la sphère administrative n’est pas toute récente : elle est l’héritière de l’intelligence économique d’État dont les prémices remontent au rapport Martre de 1994. » (CELESTIN-URBAIN, 2021). La sécurité économique est donc centrale dans les politiques d’intelligence économique et stratégique.

10La guerre économique est l’expression de rapports de force géoéconomiques et donc géopolitiques (DEGANS, 2019). L’analyse géopolitique prend tout son sens quand on prend la mesure du durcissement des relations économiques et commerciales mondiales (LAIDI, 2016).

Définir la guerre économique

11La guerre économique est une réalité qui fait débat : elle est niée. Pourtant, Bernard Esambert attire très tôt l’attention sur cette situation : « la compétition économique est désormais planétaire. La conquête des marchés et des technologies a pris la place des anciennes conquêtes territoriales et coloniales. Les armes s’appellent innovation, productivité, taux d’épargne, consensus social et degré d’éducation. Les défenses se nomment droits de douane, protections monétaires et entraves au commerce international. Les combattants, Japon, États-Unis, Europe, Chine, Russie, mais aussi tiers-monde, s’affrontent sans merci » (ESAMBERT, 1991). La description qu’il dresse est toujours d’actualité. Les grandes nations en sont les principaux acteurs, la conflictualité s’est déplacée sur le champ économique et commerciale. Cette guerre est sans merci.

12Le champ lexical est clairement militaire alors que le champ de conflictualité ne l’est pas. B. Esambert analyse une « stratégie agressive » (ESAMBERT, 1991). François-Berard Huyghe estime que la guerre économique repose sur un usage de la violence pour conquérir des marchés (HUYGHE, 2009), être en position d’édicter ses normes et d’imposer ses entreprises. Pour Christian Harbulot « la guerre économique est l’expression majeure des rapports de force non militaires. Rapports de nature directe dans le temps de guerre et indirecte dans le temps de paix. La survie d’un pays ou d’un peuple tout comme la recherche, la préservation et l’accroissement de puissance en sont les principaux éléments déclencheurs » (HARBULOT, 2011). La métaphore de la guerre implique qu’il y ait des vainqueurs et des vaincus. La sécurité économique relève, dans cette optique, de la protection des biens économiques, entreprises et salariés dans le cadre de relations économiques et commerciales qui n’ont rien de pacifiques. D’autres l’ont compris avant les Français et les Européens.

13La guerre économique suppose le retour des États-stratèges, dans un environnement où la géoéconomie donnée par E. Luttwak (LUTTWAK, 1990) comme grille essentielle des rapports mondiaux est désormais recouverte par le retour de la géopolitique, des stratégies de puissance des États, des rapports de force inscrits dans les territoires (DEGANS, 2019). La guerre économique peut être aussi considérée comme un phénomène interne au capitalisme. Elle est une expression des rapports de force dans une arène mondiale, celle de la mondialisation qui est la concurrence de tous contre tous, une « compétition économique désormais planétaire » (ESAMBERT, 1991). Les enjeux sont les marchés, les entreprises, les ressources dont l’accès est à sécuriser, mais aussi les talents, les ressources humaines.

14Nous venons de montrer que la sécurité économique s’impose de plus en plus non seulement pour des raisons géoéconomiques mais aussi géopolitiques. La sécurité économique est une composante de l’intelligence économique dont l’importance s’accroit dans le temps en raison du contexte de guerre économique mais aussi pour des raisons géopolitiques. Le grand confinement lié à la pandémie du coronavirus en 2020 démontre le caractère stratégique de la sécurité économique, une politique peu mise en œuvre dans les faits, malgré sa conceptualisation. La guerre en Ukraine montre l’urgence de sa mise en application tant en France qu’en Europe.

Un long déni des réalités géoéconomiques et géopolitiques de la guerre économique

15On a refusé de croire à la guerre économique, on ne peut alors s’en prémunir et adopter des stratégies de sécurité économique. Ce refus est d’abord lié à celui de considérer la France comme une puissance (élites marquées par la défaite de 1940). L’idée même de souveraineté nationale est disqualifiée alors que le libre-échange apporte tout ce dont on a besoin. La politique économique française est dominée par les paradigmes du libre-échange et de l’attractivité du territoire (CELESTIN-URBAIN, 2021). Ses défenseurs sont nombreux, la guerre économique s’oppose trop frontalement au choix du libéralisme pour qu’elle puisse être sérieusement envisagée par les décideurs politiques.

16L’atlantisme des élites explique aussi ce refus d’une guerre économique d’abord menée au sein du camp occidental. Au temps de la guerre froide, les considérations géopolitiques (la guerre idéologique menée contre Moscou) priment sur tout le reste. Christian Harbulot assimile cette attitude à une « démission idéologique » (HARBULOT, 2014). Celle-ci concerne aussi bien les milieux politiques, qu’économiques et aussi universitaires. Il n’est pas possible de s’opposer à l’allié américain. En outre, Christian Harbulot estime que la guerre économique n’est pas associée à une guerre juste (HARBULOT, 2004) car le libre-échange doit pacifier les relations internationales, selon le principe du « doux commerce » (MONTESQUIEU, 1748). La guerre économique contrevient donc à la représentation communément admise des vertus du libre-échange, une doxa promue par les instances internationales : Organisation Mondiale du Commerce (OMC), Banque mondiale…. Elle contrevient aussi aux fondements mêmes de la construction européenne, basée sur le développement par le commerce, et la paix par le commerce.

17Le refus de considérer la réalité de la guerre économique est aussi la conséquence du refus de la représentation de la France en tant que puissance. Ce refus se fonde sur la disqualification du nationalisme, pour des raisons historiques, et donc du patriotisme économique (HARBULOT, 2014). Il se fonde également sur l’intégration au sein de l’Europe communautaire qui suppose le dépassement de l’échelon national.

18Le choix européen de renoncer à la puissance après les chocs des deux guerres mondiales conduit à se mettre sous la protection américaine : un allié dont on dépend et que l’on ne peut froisser. L’Europe communautaire se construit sur un déni de puissance. En 2003, Javier Solana, alors Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union européenne, décrit « une Europe sûre dans un monde meilleur », une Europe qui ne participe pas aux menaces qui pèsent sur le monde. Une Europe qui adhère à la représentation d’une mondialisation « heureuse » comme la défend Alain Minc (MINC, 1998).

19Les causes idéologiques, la fidélité à l’atlantisme (aussi bien par peur que par goût), et au libéralisme expliquent les préventions françaises face à l’intelligence et la sécurité économiques et donc la difficile élaboration d’une politique économique volontariste dans ce domaine.

Sortir de la léthargie idéologique

20La prise de conscience de la guerre économique et de la nécessité d’une politique de sécurité économique est très lente en France comme au niveau de l’Europe communautaire. Ainsi, Bernard Esambert est le premier en France à évoquer la guerre économique (ESMABERT, 1977 et 1991). C’est le premier jalon en France, il faut presque attendre vingt années pour qu’une réelle étape soit de nouveau franchie. Le 14 février 1994 le rapport Martre (ancien PDG d’Aérospatiale) sur « L’intelligence économique et la stratégie des entreprises » est publié. Il fait date, car ce rapport est réellement aux fondements de l’intelligence et de la sécurité économiques en France. D’une remarquable facture, il est une étape novatrice pour l’intelligence économique en France. Les résistances idéologiques sont néanmoins fortes, malgré la création en 1997 de l’École de guerre économique.

21En 2003, le rapport Carayon, rapport parlementaire, donne un nouvel élan, il est par exemple à l’origine des pôles de compétitivité. Bernard Carayon rappelle que la pérennité du mode de vie occidental est corrélée à la puissance économique et la capacité à produire des richesses. Continuer dans le déni obère l’avenir en tant que puissance, mode de vie et bien-être. La prospérité est largement tributaire de la prospérité du pays et donc de ses acteurs économiques que sont les entreprises ; il s’agit bien ici de sécurité économique. « La sécurité nationale est l’affaire de tous : citoyens, entreprises et pouvoirs publics » (CARAYON, 2003, p.6). Intelligence économique, sécurité économique et sécurité nationale se rencontrent dans ce rapport qui a le mérite de dénoncer sans détour une situation qui n’a que trop duré.

22Le 31 décembre 2003, le gouvernement crée un poste de Haut représentant pour l’intelligence économique (HRIE), poste confié à Alain Juillet, il dépend du Secrétariat général à la Défense nationale (SGDN). Une décennie s’est écoulée depuis le rapport Martre.

23Le primat de la géoéconomie dans l’explication majeure des rapports internationaux, défendue par Pascal Lorot, et les thèses néolibérales commencent à être contestées. Les critiques sont croissantes face à une Europe qui n’a pas su protéger les populations des effets dévastateurs de la crise née des subprimes puis de ceux de la crise des dettes souveraines. Les années 2008-2009 sont un point d’inflexion. Le contexte économique mondial est compliqué pour l’Europe. Elle doit faire face à une concurrence toujours plus âpre des pays émergents aux coûts de production plus bas que les siens, et surtout celle d’une Chine qui s’est imposée au fil des années comme l’un de ses principaux partenaires commerciaux. Ces pays opèrent au surcroit une rapide remontée de filière qui ne leur interdit aucun domaine. Les positions économiques, industrielles et commerciales européennes sont clairement menacées. Le Brexit impose un devoir de réussite à la nouvelle Commission européenne qui se définit elle-même comme « géopolitique ». La question de la souveraineté de l’Europe, c’est-à-dire la maîtrise de son destin, impose d’adopter une doctrine de sécurité économique. Faut-il encore le vouloir... Depuis 2017, Trump, Poutine, et Xi Jinping nous imposent de dépasser ce déni. En février 2019 Magrethe Vestager refuse la fusion, dans le rail, de Siemens et Alstom au nom du respect de la concurrence et au motif que la Chine ne s’intéresse pas au marché européen… En août suivant le géant chinois du ferroviaire CRRC Corporation fait une offre d’acquisition de l’activité de production de locomotives du groupe allemand Vossloh. Il est long et laborieux de sortir du déni, car l’État stratège fait défaut à la France comme à l’Europe communautaire. La géopolitique oblige pourtant un changement des représentations.

La sécurité économique au prisme de la guerre économique

Souveraineté et sécurité économique

24Les préoccupations économiques sont au cœur des enjeux nationaux de préservation de la souveraineté en cas de crise grave. La souveraineté peut être comprise comme la capacité à conserver la maîtrise de son destin. L’historien et anthropologue Éric Germain la définit comme « la capacité pour une entité de se donner ses propres règles, c’est le pouvoir de pouvoir » (in DEGANS, 2019). Le Livre Blanc sur la Défense et la sécurité nationale (2013) prend en compte les nouveaux enjeux dans la définition de la sécurité économique : les cyberattaques, la préservation du patrimoine matériel et immatériel liée à la recherche et au développement – en tant qu’il contribue à la pérennité d’une activité économique sur le territoire national – pour éviter une dissémination fortuite des brevets. La sécurité économique vise donc à protéger le potentiel scientifique et technique de la Nation. Elle acquiert donc une position centrale dans la doctrine de sécurité nationale, ce qui renforce ses liens avec la sphère militaire. Le caractère stratégique de la sécurité économique est mieux compris aujourd’hui car ses implications géopolitiques sont mieux perçues.

25S’il existe des entreprises stratégiques, il existe aussi des savoirs et des savoir-faire qui ne le sont pas moins, le patrimoine immatériel. Or, les risques sont multiples et croissants. Éric Delbecque et Gérard Pardini estiment que les risques et menaces industriels et technologiques, les risques et menaces économiques, les risques et menaces liés à l’image et à la communication, les risques organisationnels, les risques et menaces stratégiques et les risques et menaces politiques et humains sont les plus sensibles (DELBECQUE, PARDINI, 2008). La sécurité économique est essentielle voire existentielle à l’heure d’une économie de la connaissance, d’une société de l’information où tout circule très facilement faisant fi des frontières. Dès l’entre-deux-guerres, les États-Unis ont compris l’importance de la maîtrise technologique. Ils accueillent les savants fuyant les persécutions nazies, pour des motifs qui ne sont pas seulement humanitaires. La Silicon Valley démontre que la maîtrise scientifique et technologique est au cœur de la puissance. Le Japon développe une approche similaire, avec un État stratège qui développe très tôt une politique d’intelligence économique. Celle-ci repose sur une très active politique de collecte d’informations, des investissements concentrés sur des secteurs identifiés comme stratégiques, une stratégie qui se fixe comme objectif la maîtrise technologique, la capacité d’innover avant les autres. Bref, une stratégie au cœur de laquelle se situe le JETRO (Japan External Trade Organization).

26La sécurité économique est enfin prise en compte du fait des nombreux chocs qui émaillent les premières décennies du XXIème siècle. Attentats du 11 septembre 2001, guerres en Afghanistan et en Irak, crise des subprimes dont les pays européens sont les principaux « vaincus » (HEISBOURG, 2010), affirmation des pays grands émergents, les BRIC’s (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), montée du risque djihadiste et multiplication des attentats, développement sans précédent de la cybercriminalité, de l’espionnage économique… La crise née des subprimes (2008-2009) se décline en Europe sous la forme d’une récession économique et d’une crise des dettes souveraines avant de se prolonger par la crise de la zone euro. Cette dernière se traduit par l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) et donc, in fine, par une perte de souveraineté dans le domaine financier.

27La politique de sécurité économique se concrétise néanmoins avec la création des pôles de compétitivité en France pour mieux miser sur l’innovation. Un décret de 2014 définit des « activités essentielles », à protéger des investissements étrangers, dans le domaine de l’approvisionnement en énergie et en eau (une politique de sécurisation des approvisionnements), de la continuité des transports et communications électroniques, les ouvrages d’importance vitale et la protection de la santé publique. Le contexte géoéconomique et géopolitique incite à la mise en place d’une politique de sécurité économique, mais la mue idéologique est laborieuse.

La sécurité économique, une réalité du quotidien

28Les grandes entreprises influencent le monde politique, ce n’est pas une nouveauté. Dès les années 1950, l’United Fruit est un État dans l’État au Guatemala. Les États sont d’importants acteurs économiques depuis très longtemps, le mercantilisme de l’époque moderne le prouve. De manière plus récente, les États-Unis institutionalisent la guerre économique après qu’un rapport « Japan 2000 » attire l’attention sur la maîtrise technologique nippone. En 1993, Warren Christopher, secrétaire d’État, réclame pour mener la guerre économique les mêmes moyens que les États-Unis ont alloué à la guerre froide…Les États-Unis de Bill Clinton créent un « War room » avec le Trade Promotion Coordinating Committee (TPCC) présidé par le secrétaire d’État au commerce, le National Economic Center (NEC) et l’Advocacy center. Aux États-Unis, la sécurité économique est un pilier de la sécurité nationale. Bernard Carayon estime que 40 % de l’activité du renseignement américain est à des fins économiques, de guerre économique. Le lanceur d’alerte Edward Snowden révèle l’ampleur des écoutes américaines qui concernent notamment les alliés des États-Unis, y compris européens. La prise de conscience que la guerre économique est menée aussi par nos alliés est malgré tout lente et laborieuse.

29La situation géopolitique impose de réviser le credo d’un monde principalement régulé par les relations commerciales. Le commerce pacifique, la « fin de l’Histoire » (FUKUYAMA, 1992) sont des mythes auxquels les Européens se sont montrés particulièrement attachés, bien plus que les Américains, les Japonais, les Russes, les Chinois, les Sud-Coréens…. États-Unis et Chine, adoptent clairement des stratégies de puissance et ne sont pas les seuls. Les États-Unis utilisent une arme redoutable. Le droit devient une expression de la géopolitique du XXIème siècle (DEGANS, 2019), il permet une extension de l’« imperium américain » (GAUDEMET, 2016). L’extraterritorialité du droit américain s’exerce au détriment des entreprises, souvent non-américaines. Ainsi la firme allemande Siemens est condamnée en 2008 à une amende de 800 millions de dollars, au titre du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), loi fédérale de 1977. La banque BNP-Paribas est condamnée en 2014 à payer une amende de près de 9 milliards de dollars pour avoir enfreint un embargo décidé par Washington. Entre 2009 et 2014, les banques européennes ont été condamnées à payer environ 16 milliards de dollars. En 2014, Alstom est condamné à une amende de 772 millions de dollars par le Department of justice (DoJ) américain. Cette amende, pour être payée, conduit au démantèlement de l’entreprise et au rachat par General Electric de la branche énergie. Cette véritable politique de prédation se renforce avec les difficultés économiques des États-Unis dans le contexte de la crise née des subprimes. La sécurité économique consiste à protéger les entreprises des attaques dont elles sont victimes. Hillary Clinton, secrétaire d’État de Barack Obama, développe la guerre économique dont le « smart power » (NOSSEL, 2004) est en fait le faux-nez. La politique beaucoup plus brutale des États-Unis de Donald Trump aiguise les rapports de force mondiaux et met davantage en exergue l’importance de l’autonomie technologique notamment dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC). Il assume, lui, pleinement une politique de patriotisme économique. L’Allemagne d’Angela Merkel prend péniblement conscience de sa dépendance au marché américain quand Donald Trump menace d’arrêter les importations de voitures allemandes.

30La Chine, nouvelle grande puissance économique du XXIème siècle, retrouvant ainsi son ancien statut, est aussi un combattant de cette guerre économique. À partir de 2013 elle développe la stratégie des nouvelles routes de la soie, Belt and Road Initiative (BRI) ou One Belt One Road (OBOR). Pékin trouve ainsi le moyen de conquérir de nouveaux marchés, y compris par ce qui est actuellement dénoncé comme un couloir de la dette. Cette stratégie est aussi un moyen redoutable pour parvenir à imposer des nouvelles normes chinoises. En 2015, le dirigeant chinois Xi Jinping présente le plan Made in China 2025 qui vise le leadership technologique mondial car Pékin fait l’analyse que la supériorité technologique est au cœur de la puissance.

31Les pays européens et l’Union européenne peinent à prendre la mesure de ce contexte géoéconomique et géopolitique mondial post-crise des subprimes qui est celui de l’entrechoquement des puissances. Les réactions sont partielles et ponctuelles, mais elles existent. L’Europe communautaire a choisi de mettre en œuvre des procédures d’enquête anti-dumping concernant les panneaux photovoltaïques chinois, vendus tellement peu cher en Europe qu’on peut légitimement se demander s’ils ne sont pas vendus à perte. La même démarche est lancée concernant les vélos électriques car les vélos électriques chinois ont pris 35% du marché européen en quelques années (soupçons de subventions indues et de dumping) : la fraude est avérée dans les 2 cas. Le 18 juillet 2018, la Commission européenne inflige une amende de 4,3 milliards d’euros à Google pour abus de position dominante (Android équipe les ¾ des mobiles du monde). Le 20 novembre 2018, l’Union adopte un cadre communautaire de contrôle des investissements étrangers sur le sol européen. Les membres de l’Union européenne devront communiquer des informations concernant les investissements directs étrangers (IDE) sur leur sol ; si « l’ordre ou la sécurité publique seront concernés ». Le 14 février 2019, le Parlement européen adopte un texte de loi pour une surveillance accrue des investissements étrangers sur le sol communautaire. Si ce texte n’a pas une dimension coercitive ou répressive et n’est pas davantage contraignant pour laisser aux États membres une marge de manœuvre, il dénote néanmoins d’une prise de conscience, et d’une révolution quasiment copernicienne de la vision du monde économique de la part des acteurs politiques de l’Europe communautaire.

32La prise de conscience est désormais réelle. Il faut dire que les défis sont immenses en particulier dans les TIC. Sans plateformistes, la France et l’Europe sont ce que la sénatrice française Catherine Morin-Desailly dénonce comme une « colonie numérique ». Les Européens ne sont pas leader dans les technologies disruptives de l’Intelligence artificielle, et les récentes controverses autour de Huawei, rappellent que le leader de la 5G est chinois. Le choix entre les modèles américain et chinois n’est pas satisfaisant. Dans un monde de compétition féroce, la France et l’Europe sont devenues « des proies » livrées aux appétits de « prédateurs » (HEISBOURG, 2020). Les cyberattaques se multiplient. En 2017, des cyberattaques comme WannaCry et NotPetya ciblent de très nombreuses entreprises et révèlent l’importance de la cybersécurité. La sécurité économique n’est plus une option mais une nécessité pour préserver les emplois, les territoires où sont implantées les entreprises, et in fine le mode de vie des Français comme des Européens. La sécurité économique a pour objectif la souveraineté économique, le maintien de l’activité économique du pays et des entreprises sensibles en cas de crise. Le décret du 20 mars 2019 réforme la gouvernance de la politique publique française de sécurité économique avec par exemple la création d’un Comité de liaison en matière de sécurité économique (COLISE) présidé par le Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN).

33La sécurité économique est nécessaire au temps d’une guerre économique qu’il devient plus difficile de nier, même en Europe. Le retour, à l’échelle mondiale, aux stratégies de puissance a pour conséquence la mise en pratique d’une politique de sécurité économique en France et en Europe.

Pandémie et guerre : une transition imposée vers la sécurité économique

La pandémie révèle l’ampleur de la vulnérabilité de la France et de l’Union Européenne

34La pandémie du coronavirus prend les pays européens par surprise. Ils se découvrent sans masques, ne serait-ce que pour les soignants, sans respirateurs, sans vaccins… La production de nombreuses entreprises, à l’exemple des entreprises de l’automobile, s’arrête faute de pièces fabriquées en Asie. La pandémie est l’occasion de prendre la mesure de la désindustrialisation et de ses conséquences sur les territoires. La population commence à comprendre les désavantages de l’interdépendance (la dépendance), et à découvrir les limites des chaînes de valeur globales pensées à l’échelle de la planète. Français et Européens ont pu prendre la mesure de leur sino-dépendance, de la perte d’une partie importante de leur souveraineté. L’asymétrie de la dépendance des Européens envers la Chine est marquée dans de nombreux domaines, elle est patente envers les États-Unis pour la finance, envers la Russie pour les hydrocarbures.

35La pandémie est le moment de réévaluer les choix économiques opérés, considérés jusque-là comme les seuls à faire et sans remise en cause possible. Les décideurs politiques acceptent de s’interroger sur des notions taboues comme celle de souveraineté. Mark Leonard et Jeremy Shapire définissent cinq défis de la souveraineté européenne : la souveraineté sanitaire, la souveraineté économique, la souveraineté sécuritaire, la souveraineté numérique, et la souveraineté climatique (LEONARD, SHAPIRE, 2021). Le bienfondé du choix de l’interdépendance comme facteur de paix et de prospérité est désormais posé sous l’éclairage cru de la pandémie. L’ensemble des pays développés est affecté par une désindustrialisation rendue possible dans le contexte de mondialisation par la modicité du coût des transports, la baisse généralisée et négociée (GATT puis OMC) des tarifs douaniers dans le cadre du libre-échange et donc la mise en concurrence des travailleurs du monde entier. La désindustrialisation entraîne une baisse de la création de richesses dans les territoires et donc leur inévitable fragilisation, une perte des savoir-faire et in fine une augmentation du chômage (la création des emplois tertiaires n’a pas compensé la perte des emplois industriels). Cette dépendance grandissante a pour conséquence une dégradation de la balance commerciale. Ainsi le déficit commercial de la France s’établit à 84,7 milliards d’euros, déficit jamais atteint. Il se creuse pour atteindre la barre symbolique des 100 milliards d’euros pour la période entre mars 2021 et mars 2022. In fine, la France doit s’endetter davantage pour faire face au déficit commercial, et perd ainsi une parte de ses marges de manœuvre et donc une part de sa souveraineté. La désindustrialisation augmente la vulnérabilité des territoires et cause une perte de souveraineté. Ce phénomène s’est accéléré avec la crise née des subprimes, il est devenu plus visible avec la pandémie. François Bost montre que la France est un des pays les plus affecté par la désindustrialisation (BOST, 2021). L’absence de politique de sécurité économique se lit en creux de la désindustrialisation, qui menace jusqu’aux filières stratégiques pour l’emploi (l’industrie automobile) comme pour l’avenir (aéronautique). Les économistes et les décideurs reconnaissent l’existence d’une désindustrialisation jusque-là recouverte pudiquement sous le vocable de « mutations profondes » (BOST, 2021). En 1970, la France comptait près de 6 millions d’emplois industriels mais seulement 3,1 millions en 2019. C’est aussi une façon de mesurer les conséquences du déni des réalités et du long refus d’une réelle politique de sécurité économique. L’absence d’une politique de sécurité économique a un coût, économique, financier et surtout social. Elle a, in fine, un coût géopolitique, celui de la dégradation de son autonomie.

36Lors du grand confinement, les Français ont pu apprécier l’importance de pouvoir manger (car la France reste encore un grand pays agricole), comme la qualité de la logistique indispensable à la vie de la population. La sécurisation des Organismes d’importance vitale (OIV) a permis la continuité de la vie de la nation. La pandémie et le confinement ont mis en évidence que de nombreux autres secteurs ne bénéficiaient pas du même degré de sécurisation, en particulier le domaine numérique. La cybercriminalité a considérablement progressé depuis 2020, les cyberattaques des hôpitaux, des mairies, des ministères, des entreprises, des commerces ont progressé de façon très sensible révélant la vulnérabilité de ce domaine. Le recours au télétravail a posé le problème de la sécurité des données, d’autant que ni « Meet », ni « Discord », ni « Zoom » n’émanent de sociétés européennes. L’Europe est « dans un état général de dépendance » (THIBOUT, 2021). La souveraineté numérique est un enjeu de la présidence française de l’Union européenne, la question d’un cloud souverain est posée. La pandémie accélère la prise de conscience des nombreuses faiblesses et permet une conversion à la sécurité économique. En mai 2022, Bruno Le Maire se retrouve à la tête d’un vaste ministère de l’Économie, des finances, et nouveauté, de la souveraineté industrielle et numérique. La pandémie a provoqué une évolution des mentalités, accélérée par la guerre en Ukraine.

Le temps de la realpolitik ?

37Cette mue idéologique est observable à partir de 2018-2019, impulsée depuis l’extérieur : plan made in China et une politique américaine plus agressive et imprévisible. Ainsi la France renforce son contrôle sur les investissements étrangers et aiguillonne l’Union européenne pour faire de même à partir de 2019. Il s’agit de protéger les entreprises des domaines stratégiques. Ce contrôle sur les IDE, les fusions acquisitions appartient pleinement à la sécurité économique. On peut y voir un réflexe de patriotisme économique : les entreprises américaines opèrent des achats sur le sol européen pour 120 milliards de dollars pour la seule année 2019. Si les autorités américaines en sont adeptes de longue date, c’est plus récent en Europe. Des pays comme le Royaume Uni s’y convertissent comme l’Allemagne depuis le rachat de Kuka (un des leaders de la robotique) par le chinois Midéa en 2016. La question de l’acquisition d’actifs stratégiques est une question essentielle. Elle recouvre notamment les questions de transfert voire de pillage technologique (DUPEYRAT, 2020).

38Le patriotisme économique peut se définir comme l’exigence de réciprocité dans les échanges internationaux et la défense des intérêts nationaux ; ce n’est donc pas du protectionnisme stricto sensu. Il existe une différence entre économie offerte et économie ouverte. Bernard Carayon défend déjà le patriotisme économique dans son rapport parlementaire. Cette notion est très disqualifiée dans un monde libéral reposant sur le libre-échange, pourtant les Etats-Unis le pratique avec leur Buy America Act (1933) et leur Small Business Act (1935). En 2006, ils s’opposent au rachat par Dubaï port world des infrastructures de six ports américains. Il est, par contre, difficilement acceptable dans une Europe libérale post-nationale. La pandémie fait évoluer les mentalités et les discours politiques. Les nouvelles exigences environnementales encouragent une relocalisation des activités, une consommation de produits issus de circuits courts.

39La pandémie accélère des évolutions en cours depuis la loi Sapin 2 (2016), qui pourrait devenir un outil de lutte contre la corruption qui se substituerait aux lois américaines à portée extraterritoriale. De nouveaux dispositifs sont créés : un service de l’information stratégique et à la sécurité économique chargé de travaux prospectifs, un dispositif de contrôle des investissements en France pour éviter les prises de participation dans des entreprises jugées stratégiques (cybersécurité, aérospatial, semi-conducteurs…). Il s’agit d’éviter le sort de Kuka en Allemagne. Joffrey Célestin-Urbain estime que « la sécurité économique est désormais une politique publique à part entière, qui donne des résultats tangibles » (CELESTIN-URBAIN, 2021). Il s’agit de réagir aux menaces pesant sur le patrimoine économique du pays : 270 alertes de sécurité économique entre janvier et octobre 2020. La sécurité économique a aussi un volet offensif. La réindustrialisation est relégitimée à l’ombre de la crise sanitaire et de la paralysie des chaines de valeur globales ; François Bost évoque à ce propos d’un « coup d’accélérateur providentiel » (BOST, 2021). Les pénuries (matériel médical) ont levé le tabou de la souveraineté industrielle française et européenne.

40Une politique de réindustrialisation basée sur des créneaux jugés stratégiques pour l’avenir (« Airbus des batteries », semi-conducteurs…) est enclenchée.

41Quelles sont les pistes à envisager pour l’avenir ? Une partie des activités productives peut être rapatriées, mais les localisations et relocalisations industrielles ne sont possibles que s’il existe un écosystème de fournisseurs et sous-traitants : cela sera donc très partiel. Il ne faut pas imaginer que les activités qui ont été délocalisées reviendront nécessairement. Leur retour s’inscrira probablement davantage à l’échelle européenne qu’à l’échelle nationale. Les pays d’Europe centrale et orientale restent attractifs notamment du fait d’un coût de main d’œuvre plus bas et d’une accessibilité améliorée grâce au financement des équipements d’infrastructure financés par l’Union européenne. Il est aussi impératif d’investir dans l’avenir et notamment dans les technologies disruptives (IA, 5 et 6G, blockchain…) ce que semble avoir compris l’actuelle Commission européenne qui s’est définie elle-même comme « géopolitique ». Il est non moins stratégique de sécuriser les lignes d’approvisionnement, l’accès aux matières premières… c’est-à-dire assumer une politique de puissance. La guerre en Ukraine montre combien nos économies sont interdépendantes et donc vulnérables à la contrainte extérieure ; la pénurie de l’huile de consommation courante le prouve. La dépendance au gaz russe a des conséquences jusque dans l’agriculture… La guerre en Ukraine montre à quel point il est important de sécuriser l’information, cela passe par la maîtrise des câbles sous-marins, la maîtrise de l’espace (satellites), mais aussi du cyberespace du fait des multiples cyberattaques qui ont précédé la guerre et qui l’accompagnent. La France a compris l’importance stratégique de la datasphère et crée un commandement de la cyberdéfense (COMCYBER). La nécessité de mieux protéger les entreprises stratégiques est plus impérieuse. La France en a déjà pris en partie conscience avec la définition des organisations d’importance vitale (OIV) et un encadrement des investissements directs étrangers (IDE) voulu par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, mais c’est une politique qui reste à renforcer.

42L’agression russe en Ukraine depuis le 24 février 2022 n’est pas seulement un tragique retour de la guerre sur le sol européen. Elle prouve que la dépendance consentie des pays européens envers ce monde post-soviétiques existe : hydrocarbures et marché russes, marché et ressources ukrainiennes par exemple. Les cyberattaques de grande ampleur (black-out total en Roumanie) prouvent la vulnérabilité des Européens. Les pays occidentaux décident de mener une « guerre économique et financière totale à la Russie » (Bruno Le Maire, mars 2022) pour que l’économie russe collapse, grâce à de multiples paquets de mesures de coercition économique et financière.

43Quels sont les premiers enseignements de cette guerre ? L’affirmation de Christian Harbulot : la guerre économique est bien « l’expression majeure des rapports de force non militaires » est confirmée. Les mesures de coercitions économiques sont prises pour éviter un engagement humain et militaire. Sa violence la rattache au hard power. Les banques russes sont écartées du système Swift, les avoirs des certaines personnalités russes sont gelés, un embargo sur les armes vers Moscou est décrété, les pays occidentaux veulent se passer du gaz russe. Elle impose de repenser la situation géopolitique en termes de souveraineté et d’autonomie car se pose désormais les problématiques de la hausse des cours des matières premières, des ressources agricoles et donc de l’inflation, des pénuries d’approvisionnement (huile par exemple), de dépendance… Une politique de sécurité économique s’élabore sous la pression de la situation géopolitique. La sécurisation des approvisionnements est une politique qui acquiert une nouvelle actualité (sécurisation de l’approvisionnement en gaz grâce à des négociations avec le Qatar et des opérateurs américains). Comme celle de la transition énergétique pour gagner en indépendance et en souveraineté. Le volet agricole du pacte vert (« de la ferme à la table ») est lui aussi revu pour ne pas compromettre une souveraineté alimentaire amoindrie par ce conflit. La France se dote en mai 2022 d’un nouveau ministre de l’Agriculture et de la souveraineté alimentaire.

44Le conflit en Ukraine joue aussi un rôle d’« accélérateur » providentiel de l’adoption d’une politique de sécurité économique. Le retour de la guerre en Europe impose le retour à un État-stratège.

Un changement de paradigme ? Repenser le monde*

45La multiplication et de l’hybridation des acteurs (États, entreprises, ONG) et des menaces comme des champs de la conflictualité (espace, cyberespace) conduisent à repenser le monde. De l’actuel désordre dont la guerre économique est un aspect de plus en plus saillant va naitre un nouvel ordre géopolitique. L’une des questions est de savoir quelle sera la place de la France et des pays européens dans ce match États-Unis/Chine qui succède au match États-Unis/URSS du temps de la guerre froide. Une autre est de savoir quel modus vivendi établir sur le long terme avec la Russie. Si les pays européens veulent continuer à exister sur la scène internationale et espèrent être souverains ils doivent mettre en place une politique de sécurité économique volontariste et réduire les dépendances asymétriques. La pandémie est l’occasion de repenser la mondialisation, passer d’une hyper-mondialisation (triomphante depuis les années 1990) à une autre mondialisation. L’économiste Dani Rodrik, professeur à l’université de Harvard, avance que « la pandémie du covid-19 et la guerre de la Russie contre l’Ukraine ont relégué les marchés mondiaux à un rôle secondaire et au mieux de soutien derrière les objectifs nationaux, en particulier la santé publique et la sécurité nationale ». Il estime que l’hyper-mondialisation appartient déjà au passé. Ce constat est partagé par Larry Fink, dirigeant de Blackrok, le principal fonds d’investissement à l’échelle mondiale. Un changement de paradigme de consommation accompagnera la promotion des circuits courts, celle du « made in France », des chaines de valeur plus régionales que mondiales… Il est nécessaire de s’adapter aux conditions de la guerre économique en développant la sécurité économique en développant une politique d’intelligence économique et stratégique (IES), comme le fait la France en mars 2021. Les acteurs publics et privés, quelle que soit l’échelle, doivent s’adapter aux nouvelles conditions géoéconomiques et géopolitiques. Il faut répondre concrètement à la question suivante : comment préserver la souveraineté et donc la maîtrise de l’avenir ? Il est nécessaire de réfléchir en termes d’indépendance, d’autonomie dans les secteurs stratégiques, à des politiques industrielles.

46La politique de sécurité économique augure un retour de l’État dans le contexte de la mondialisation (DUPEYRAT, 2020) et du retour des politiques de puissance des acteurs qui se pensent comme tels. La naïveté ne peut plus être de mise, elle condamnerait ceux qui s’y cantonnent à perdre définitivement la maîtrise de leur destin. La sécurité économique est une politique honorable, dont la mise en chantier reste à être systématisée à toutes les échelles. Elle est un outil de reconquête d’une souveraineté mise à mal depuis des décennies. Elle ne peut être dissociée d’une évolution des manières de consommer et d’une réflexion pragmatique sur les dépendances consenties.

Conclusion

47Le contexte géopolitique du retour aux politiques de puissance d’acteurs majeurs (États-Unis, Chine, Russie) et même secondaires (Turquie, Brésil, Inde) impose à la France et à l’Union européenne d’agir de manière à être respectées France et Union européenne doivent donc développer une pensée géopolitique. La guerre économique est une réalité certes désagréable, mais le temps de l’analyse permettra d’y faire face. La sécurité économique a pour objectif de préserver l’avenir et le mode de vie des citoyens car l’État-providence repose sur la création de richesses sur notre territoire ; il n’y a pas de but belliciste. Le retour à un État stratège misant sur des secteurs d’avenir, stratégiques, permet de s’adapter aux bouleversements : transition énergétique, intelligence artificielle, révolution des données, de l’espace… et donc du cyberespace. La France et l’UE doivent préserver leur souveraineté sous peine de devoir appliquer les normes des autres. Adopter une politique de sécurité économique, c’est accepter la représentation en tant que puissance. Visiblement la France l’accepte, la présidence française entre janvier et juin 2022 peut conduire l’Europe à accepter une politique de puissance. La sécurité économique est à la fois un fondement et une conséquence de la guerre économique, ce que démontre la guerre qui se déroule sur le sol ukrainien.

48Si à l’exemple de Bernard Carayon nous pouvons espérer que « la paix économique » soit le message d’une autre Europe (CARAYON, 2006), il ne faut pas pour autant continuer à être naïf sous peine d’être la « proie » de « prédateurs » prévient François Heisbourg (HEISEBOURG, 2020).

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Table des illustrations

Titre Figure 1 - Les quatre domaines de l’intelligence économique
Crédits Réalisée par Axelle DEGANS
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Titre Figure 2 - Définir la sécurité économique
Crédits Réalisée par Axelle DEGANS
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Pour citer cet article

Référence électronique

Axelle Degans, « La sécurité économique en France et en Europe : du déni au changement de paradigme (1990-2022) »L’Espace Politique [En ligne], 44 | 2021-02, mis en ligne le 20 juillet 2022, consulté le 02 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/espacepolitique/10274 ; DOI : https://doi.org/10.4000/espacepolitique.10274

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Auteur

Axelle Degans

Docteure en géopolitique
Laboratoire Habiter (EA 2076) – Université de Reims
a.degans@neuf.fr

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