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Géopolitique de l’espace extra-atmosphérique
Espace(s) de la géopolitique

Le faux miroir de l’objectif : enquête sur la fabrication des données spatiales

The false mirror of the lens: an investigation into the manufacture of spatial data
Marvin Freyne

Résumés

Cet article s’intéresse à la fabrication des données spatiales via l’utilisation de drones et de satellites en se focalisant particulièrement sur la sphère civile et humanitaire. Pour ce faire, une analyse de l’utilisation des drones et satellites principalement par l’aide humanitaire a été réalisée, avec une attention particulière au terrain syrien. Elle a été menée dans une perspective pluridisciplinaire en sciences sociales, en s’appuyant tout particulièrement sur les apports de la géographie et de l’anthropologie, et s’appuie tout autant sur la revue de la littérature que sur une série d’entretiens qualitatifs menés avec des personnes au profil varié dans le champ humanitaire, militaire, de l’ingénierie et des agences spatiales. Avec l’objectif de contribuer aux recherches sur les données spatiales grâce à une enquête anthropologique de la fabrique même de leurs outils, il s’agit 1) de montrer comment se fabriquent ces données dans la sphère civile et humanitaire, 2) d’en offrir un panorama d’usages pour l’analyse de l’espace politique, notamment en matière d’information, de surveillance, de prévention des risques et des crises, puis 3) de s’interroger d’un point de vue critique sur la nature même de ces données spatiales, faux miroirs du réel et vécus comme tels par leurs utilisateurs, mais devenus de redoutables outils de pouvoir et de contre-pouvoir, voire des armes de guerre.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 « Mes collègues, je vous déclare que chacune des affirmations que je fais aujourd’hui s’appuie sur (...)

1« My colleagues, every statement I make today is backed up by sources. Solid sources. Theses are not assertions. What we’re giving you are facts and conclusions based on solid intelligence »1. C’est ainsi que Colin Powell introduira son propos le 5 février 2003 lors de la 4701e séance du Conseil de Sécurité des Nations Unies à propos de « la situation entre l’Iraq et le Koweït », avant de faire la part belle a de nombreuses images satellites pour étayer son propos. Si la géographie sert d’abord à faire la guerre, les données spatiales ont en ce sens toujours été un instrument permettant de projeter le pouvoir militaire. Les satellites et les drones sont producteurs de données spatiales servant différents contextes. Ces données sont collectées et traitées à la fois par les militaires et les civils. Cet article se concentrera en ce sens principalement sur les données et l’utilisation qui en est faite par les civils dans le monde humanitaire, notamment via des ONG de défense des droits humains. Depuis l’espace, ces outils sont censés permettre en temps de crise, la surveillance des espaces impactés par la maladie, les armes, le feu ou l’écume. En temps de paix, il est attendu d’eux qu’ils assurent par une veille permanente et un jeu de prédiction dans la préparation aux crises à venir. En outre, la carcasse froide de la machine serait censée permettre une « neutralité » idéalisée que les humains n’ont pas, voire lui permettre un rôle de vigie.

  • 2 Cet article utilise largement les résultats d’un mémoire mené entre 2019 à 2021 sous la direction d (...)

2Avec l’objectif de contribuer aux recherches sur les données spatiales grâce à une enquête anthropologique de la fabrique même de leurs outils, il s’agit 1) de montrer comment se fabriquent ces données dans la sphère civile et humanitaire, 2) d’en offrir un panorama d’usages pour l’analyse de l’espace politique, notamment en matière d’information, de surveillance, de prévention des risques et des crises, puis 3) de s’interroger d’un point de vue critique sur la nature même de ces données spatiales, faux miroirs du réel et vécus comme tels par leurs utilisateurs, mais devenus de redoutables outils de pouvoir et de contre-pouvoir, voire des armes de guerre.2

Méthodologie

3La méthodologie déployée se veut pluridisciplinaire, elle s’ancre principalement en géographie et en anthropologie. Des méthodes d’analyse d’images issues de l’histoire de l’art sont également mobilisés ainsi que certains concepts clefs de philosophie.

Cette recherche ayant été mené en grande partie dans un contexte de pandémie de Covid-19, elle fut amputée d’enquêtes de terrain initialement prévues au profit d’un terrain numérique. Si plusieurs espaces sont explorés, l’enquête se concentre majoritairement sur le territoire syrien en raison de sa multiplicité d’acteurs expérimentant divers outils technologiques.

4Une série d’entretiens ont été réalisés en 2021, essentiellement à distance. Pour les besoins de cet article quatre d’entre eux seront mobilisés. Leurs profils se veut variés et représentatifs des différents acteurs du champ des données spatiales avec à la fois des producteurs, des analystes et des utilisateurs. Ils s’inscrivent chacun dans le champ humanitaire, militaire, de l’ingénierie et des agences spatiales.

L’enquêté B est un expert qui a une longue carrière dans la télédétection spatiale et qui a travaillé à la fois pour la défense, l’humanitaire et le civil. Il est reconnu pour ses capacités d’analyse d’images qui l’ont amené à traverser de nombreux champs qui utilisent ces données.

L’enquêté C est une personne à la retraite qui a exercé de très hautes fonctions au sein du CNES et notamment dans la filiale SPOT Images jusqu’au début des années 2000. Il possède un regard précieux sur la genèse et l’historique des données spatiales.

L’enquêté D est un militaire de carrière qui a également traversé le monde académique et qui depuis peu œuvre pour le monde civil. Il a travaillé une grande partie de sa carrière sur l’usage des satellites à des fins de renseignements militaires. Après avoir traversé certains organismes européens, il est aujourd’hui à l’ESA où il est en charge de développer la capacité de nouvelles composantes spatiales de l’agence. Il offre un regard actuel sur les conditions de productions et d’utilisations des données spatiales.

L’enquêté E est une personne travaillant pour la section française d’Amnesty International et qui a participé à des projets impliquant de l’imagerie satellites. Cette personne offre un regard concret sur les besoins de certaines ONG en matière d’imagerie.

Comprendre les outils de surveillance spatiale

Caractéristiques des objets

5Jusqu’à 36 000 km d’altitude, il est possible de stationner une grande variété de satellites. C’est en fonction de la nature de l’objet observé que le choix du positionnement spatial d’un satellite va être déterminé entre l’orbite terrestre basse, moyenne et l’orbite géostationnaire. En fonction des besoins, il est possible d’observer différentes situations.

Le satellite a ceci d’original qu’en fonction de sa focale et de son placement dans l’espace, celui-ci est capable de balayer une très grande surface et avec une très grande précision. En général, il s’agit d’une surface de 25 à 100 km² avec une résolution de 30 cm à 30 m. S’il ne s’agit pas que d’un seul cliché mais que celui-ci est multiplié à une fréquence régulière, il est capable de rendre compte de mouvements massifs. C’est ainsi un puissant objet d’analyse et de surveillance spatiale.

  • 3 Famine Early Warning Systems Network
  • 4 United States Agency for International Development

6Les satellites qui sont étudiés ici sont principalement les satellites civils qui se situent à environ 800 km d’altitude. Il s’agit d’une distance optimale pour limiter les effets de la trainée atmosphérique et pour observer, dans une utilisation classique, des feux de forêts, des inondations, des marées noires ou encore des bombardements. Il est aussi possible d’avoir une utilisation plus poussée des données spatiales dans des logiques de prévention. Le programme FEWS3 de l’USAID4 permet par exemple de surveiller l’état des plantations dans le monde afin de prédire et prévenir des famines plusieurs mois à l’avance.

7Au-delà les drones peuvent représenter une autre solution dans la production de données spatiales. A moindre coût, ils peuvent couvrir 10 km² en une semaine pour collecter et traiter la donnée. A Dar-es-Salaam en Tanzanie, une carte des risques d’inondation a par exemple été produite via drones (Fabbroni, 2016). Il s’agit d’une opération de cartographie d’une superficie de 88 km² avec une résolution moyenne de 5 cm pour 200 000 images optiques. C’est au total un fichier de 700 giga-octets de données qui est né. Leur utilisation peut être néanmoins très variés en fonction des besoins. Le tableau ci-dessous recense quelques utilisations possibles dans le domaine humanitaire.

Figure 1. Différentes utilisations de drones en contexte humanitaire

Figure 1. Différentes utilisations de drones en contexte humanitaire

Extrait de Drones et action humanitaire : Guide sur l’utilisation des systèmes embarqués lors de situations de crise humanitaire servant d’exemple de temps de traitement et de taille des données.

Genèse des données spatiales

8Les outils de surveillance spatiale ne sont pas récents, ils ont un héritage ancien. S’il ne s’agit pas dans ici de présenter l’histoire de ces outils, il est possible en revanche d’en relever quelques moments importants. D’après les informations récoltées en entretien, il y a eu un intérêt timide dans le domaine civil à partir du lancement du satellite LANDSAT en 1972 puis une intensification de leur utilisation avec le lancement de SPOT-1 en 1986 utile, selon ses promoteurs, en cas par exemple de feux de forêts ou d’inondations.

9Toutefois il faut relativiser l’opérabilité des données produites par satellites avant les années 2000. En effet, pour plusieurs raisons explicitées ensuite et malgré de réelles avancées technologiques, la plupart des images étaient inexploitables en temps réel. A cela s’ajoute un cadre juridique et organisationnel encore trop brouillon qui relativisait l’intérêt de ces images pour le milieu civil.

10Plusieurs enquêtés s’accordent à dire que la Charte internationale Espace et catastrophes majeures lancée en novembre 2000 fut un jalon important qui permit en ce sens de poser ce cadre manquant et de créer une coordination et une organisation beaucoup plus efficace entre les différentes agences spatiales et producteurs d’imagerie satellitaire. L’enquêté B voit dans le tsunami en Indonésie en 2004 et l’ouragan Katrina en 2005 deux évènements saillants qui ont permis de démontrer son efficacité et qui furent également l’occasion pour de nombreux amateurs de prouver leur capacité d’analyse de ces données, aux côtés des institutions et des GAFAM nouvellement arrivé dans la course.

11Par la suite, face à la quantité de données à traité, le tremblement de terre à Haïti en 2010 fini d’imposer l’analyse par crowdsourcing dans la culture de l’imagerie satellitaire. Cette pratique a été popularisé notamment via Tomnod (Maxar Technologies) en 2014 suite à la disparition du Boeing 777 au-dessus de la mer de Chine méridionale puis réitéré à de nombreuses occasions. Nous nous situons actuellement à la fin de ce paradigme avec l’arrivée de l’intelligence artificielle permettant potentiellement de compléter voir de remplacer l’analyse par crowdsourcing.

12En ce qui concerne l’usage des drones pour la production de données spatiales, l’histoire est moins ancienne. « La première utilisation de drones pour la surveillance et la reconnaissance militaires qui peut être décrite comme ayant eu un objet humanitaire fut le déploiement, en 1994, par les Etats-Unis, du Gnat 640, prédécesseur du Predator, au-dessus de la Bosnie. » (Sandvik & Jumbert, 2015). Par la suite, plusieurs expérimentations ont été faites au cours des années 2000 avec une intensification de leur utilisation depuis 2010 et les évènements à Haïti.

13Néanmoins, leur déploiement dans les terrains humanitaires, souvent terrains de guerre n’est pas évident et leur présence suscite parfois des réticences et des résistances. Ainsi, lorsqu’en 2014 la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en république démocratique du Congo (MONUSCO) voulait intervenir avec des Falco, des drones militaires, pour effectuer des missions de reconnaissances humanitaires, les ONG présentes se sont vivement opposées au déploiement des « gros moustiques », surnom attribué par la population. Ce serait comme « distribuer de l’aide alimentaire depuis un char d’assaut » avait répliqué Frances Charles responsable de la défense des droits pour l’ONG Vision Mondiale (The New Humanitarian, 2014). Ce qui est à craindre pour les ONG c’est de se figurer en militaire et d’accroître la méfiance à leur égard.

14En interne, des mouvements parcourent les organisations comme celui du Do no digital harm (Ne pas nuire numériquement) (Hosttetler, Najih Besson, 2018) œuvrant pour limiter l’ajout de vulnérabilités aux vulnérables. Parallèlement, depuis 2014 l’ONU recommande aux humanitaires de ne pas utiliser de drones dans les zones de conflit et des ONG comme Médecins Sans Frontières refusent d’utiliser des drones dans ces espaces suites à de premiers déboires avec l’utilisation de Camcopter de Schiebel pour le sauvetage de personnes migrantes en mer Méditerranée (Delafoi, 2016 ; Hofman 2018). Il serait possible de privilégier l’utilisation de drones domestiques bien plus faciles d’accès et qui ne devraient pas bénéficier des images négatives des Predator et autres Reaper. L’utilisation exclusive de ces drones de petite taille pourrait être un moyen de rassurer et de désamorcer les craintes.

Une vision multiscalaire

15Du drone au satellite, de 150 mètres à 800 kilomètres, les représentations du monde changent et ne traduisent pas la même chose. La technique choisie fait varier les échelles et transforme les réalités. En même temps que l’échelle rend visible des phénomènes, elle en invisibilise d’autre. Bernard Lepetit écrit en citant Merleau-Ponty (1988) « Les représentations à différentes échelles ne sont pas des projections de réalités qui se trouveraient derrière elles. ‘‘Derrière elles, il n’y a que d’autres ‘vues’… Le réel est entre elles, en deça d’elles’’. Ainsi, la multiplication contrôlée des échelles de l’observation est susceptible de produire un gain de connaissance dès lors que l’on postule la complexité du réel […] et son inaccessibilité » (Lepetit, 1993).

16Choisir une échelle, c’est sélectionner un niveau d’information qui soit pertinent avec ce qui est étudié. L’imagerie satellite couvre généralement des espaces plus grands que l’imagerie par drone. Les résolutions des satellites vont de 30 cm à 30 m et les images couvrent une surface minimale de 25 à 100 km². Parallèlement, les drones de cartographie couvrent jusqu’à 3 km² en une journée ou 10 km² en une semaine pour une résolution entre 3,5 et 8 cm (Fabbroni, 2016). La technique du drone ou du satellite permet d’obtenir des informations différentes et d’analyser des réalités différentes. Les drones permettent moins de saisir les effets de masse. De plus, même si de nouvelles avancées technologiques relativisent ces effets, la pertinence de l’imagerie satellite peut être remise en cause si les conditions météorologiques ne sont pas au beau jour comme c’est souvent le cas lors de phénomènes météorologiques extrêmes où lorsqu’une forte couverture nuageuse persiste depuis plusieurs jours.

Figure 2. Comparatif de la résolution de l’imagerie par drones et l’imagerie satellite d’un même espace

Figure 2. Comparatif de la résolution de l’imagerie par drones et l’imagerie satellite d’un même espace

Extrait de Drones et action humanitaire : Guide sur l’utilisation des systèmes embarqués lors de situation de crise humanitaire

17Comme le dit l’enquêté B, confronté à de nombreuses difficultés d’analyse :

On était au Rwanda au printemps. Il y a plein de contraintes à un satellite d’observation en orbite polaire héliosynchrone, ça passe tous les jours à la même heure. Pour Spot c’était vers 11h du matin. 11h du matin au-dessus du Rwanda, tous les jours il y avait des nuages, tous les jours, tous les jours. On n’a quasiment pas sorti d’images exploitables pendant 3 mois. Parce qu’on n’avait pas. Pour vous donner un ordre d’idée, c’est pour la même raison qu’on a pas pu faire – on a fait la cartographie de la France l’IGN l’a fait X fois – la cartographie de la Guyane qui n’a été réalisé qu’en 2010 avec des satellites. 2010. Parce que la Guyane c’est pareil, c’est un endroit, à part la bande côtière, tout l’intérieur, à 11h du matin à l’heure où passent les satellites d’observation, c’est le pire moment. Vous avez jamais entendu parler d’un tir Ariane au milieu de la matinée, ça n’existe pas. Les tirs Ariane ils sont au début d’après-midi ou dans la soirée. On attend que le ciel se lève parce que 300 jours par an, voilà. Moi j’ai travaillé il n’y a pas longtemps pour une ONG qui travaillait sur le parc de la Dzanga, c’est le point triple de frontières République du Congo – Cameroun – République Centrafricaine. Là il y a 3 parcs… On avait des statistiques qui disaient – et là des statistiques journalières puisqu’on se basait sur des images MODIS, MODIS vous avez une image tous les jours –. On avait 6 bons jours d’observation optique par an à cet endroit-là. Voilà, c’est des réalités ça.

La vue du ciel n’est ainsi pas toute puissante et peut se retrouver prise au piège des aléas météorologiques.

18Au-delà d’un choix d’efficacité, en reprenant la pensée de Bernard Lepetit, l’échelle permet de gérer la continuité entre les niveaux. Il faut la penser plutôt comme un curseur plutôt qu’un escalier. La multiplication des échelles produisant une augmentation des connaissances. Elles montrent des choses différentes en fonction du curseur lequel on les place et son complémentaires.

Ainsi, les dispositifs de la production des données sont dévoilés notamment après avoir explicité ses origines, ses usages et ses jeux d’échelles, nous pouvons dorénavant en étudier différentes utilisations et ses effets corollaires.

Surveiller et secourir

Un outil du pouvoir au regard des crises sanitaires et écologiques

19L’utilisation des données spatiales peut être salutaire dans différents contextes de crises et notamment dans des crises sanitaire et/ou écologique. En effet, l’offre capacitaire actuelle des satellites permet de balayer efficacement l’ensemble des espaces avec peu de contraintes. En amont des crises, il est entre autres possible de prédire des risques d’épidémies via de la télé-épidémiologie consistant à surveiller l’environnement des pathogènes. Il est ainsi utile d’utiliser ces données dans des logiques de prévention mais également comme outil de pouvoir. La connaissance au préalable de la géographie des risques épidémiques permettant par exemple d’installer au mieux les campements militaires.

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20En temps de crise, les données spatiales permettent également de surveiller en temps réel l’évolution des épidémies. Récemment, la crise de la Covid-19 a fait la part belle à l’expérimentation technologique en ce domaine. En 2020, au moment où le recul scientifique sur cette pandémie était encore modeste, de nombreux articles en géographie ont été publié à ce sujet et montrait différentes stratégies d’observations. Une équipe de chercheurs internationaux (Franch-Pardo I. & al, 2020), en rappelant en préambule la pensée de Billie Lee Turner « geography is one of the few disciplines that purports to offer a synthethic approach to the interpaly between the biophysical and human variables »5, a ainsi dès le début de la crise fait la revue de 63 articles scientifiques autour de la pandémie de Covid-19 en prenant pour thème l’analyse spatio-temporelle, la géographie sanitaire et sociale, les variables environnementales, le data-mining et la cartographie en ligne. Cette méta-étude permet de montrer les tâtonnements – à prendre avec du recul aujourd’hui – de la communauté scientifique via l’utilisation des données spatiales pour comprendre la propagation du virus dans différentes régions du monde. L’étude italienne de Mario Coccia6, espagnole de Daniel Oto-Peralías7 et états-unienne de Abolfazl Mollalo8 pour n’en citer que trois s’appuient en ce sens sur les données issues d’outils de télédétection afin de mesurer la propagation du virus.

21Si ces résultats sont aujourd’hui à prendre avec plus de recul, ils montrent la volonté dans un contexte de crise de distancier le regard en se surélevant pour comprendre le virus par le haut.

Au-delà de la télé-épidémiologie, les données spatiales excellent depuis de nombreuses années en matière de détection et de surveillance de feux de forêts. S’il s’agit ici d’un précieux outil de contrôle pour les différents Etats, il est aussi possible d’avoir une analyse plus fine afin de repérer des patterns anormaux d’incendies. C’est par exemple en ce sens qu’en 2017 l’ONG Amnesty International s’est servi d’imagerie satellitaire montrant au Myanmar des feux de forêts systématiques près de lieux habités par des Rohingyas.

Figure 3. Captures d’écran prise sur le site d’Amnesty International où il est possible de balayer chronologiquement les différentes données satellites montrant des incendies près des lieux d’habitations des Rohingyas

Figure 3. Captures d’écran prise sur le site d’Amnesty International où il est possible de balayer chronologiquement les différentes données satellites montrant des incendies près des lieux d’habitations des Rohingyas

Ces images ont ainsi permis à Amnesty International de documenter et étayer la tactique de la terre brûlée dans le cadre de la politique de nettoyage ethnique à l’encontre des populations Rohingyas de telle sorte que l’ONG s’est servie des données spatiales comme instrument de contrôle du pouvoir.

Crises humanitaires et politiques : un contrôle sur le pouvoir

22Au-delà des crises sanitaires et écologiques, il est tout autant intéressant d’étudier l’utilisation des données spatiales en matière de crises humanitaires et politiques. En effet, l’imagerie satellitaire permet de saisir également les effets d’un bombardement comme les cratères, les enterrements de masse, le piétinement induit par la fuite et l’établissement de camps.

Tableau 1. Images satellites de Planet montrant Baghouz 2019.01.20 – 2019.02.05 – 2019.02.19

Tableau 1. Images satellites de Planet montrant Baghouz 2019.01.20 – 2019.02.05 – 2019.02.19

23Ces images prises par Planet à Baghouz (Syrie) entre janvier et février 2019 avec 2 semaines d’intervalle permettent pour un œil expérimenté de rendre ainsi compte de ces effets. Depuis l’espace, les effets concrets des attaques aériennes sont parfaitement saisissables. En outre, en étant capable d’observer le piétinement induit par la fuite massive d’une population bombardée, il est également possible de prévoir où vont se réfugier les victimes.

Tableau 2. Images satellites de Planet montrant Baghouz 2019.01.20 – 2019.02.05 – 2019.02.19

Tableau 2. Images satellites de Planet montrant Baghouz 2019.01.20 – 2019.02.05 – 2019.02.19

Il est ainsi possible ici de remarquer l’étalement du camp de réfugiés à proximité de Baghouz.

24Avec une surcouche d’analyse, les données spatiales sont plus explicites pour un public non initié. Voici par exemple pour ce cas à Baghouz via l’ONG Human Rights Watch.

Figure 4. Image satellite montrant les lieux de frappes aériennes (points rouges) menées par la coalition dirigée par les États-Unis contre l’État Islamique à Baghouz, en Syrie, du 19 janvier au 20 février 2019

Figure 4. Image satellite montrant les lieux de frappes aériennes (points rouges) menées par la coalition dirigée par les États-Unis contre l’État Islamique à Baghouz, en Syrie, du 19 janvier au 20 février 2019

De nombreux civils sont retranchés dans un campement près du fleuve Euphrate (ligne en pointillé jaune, vers le bas). Des civils ont tenté de fuir la ville afin de rejoindre la zone contrôlée par les Forces démocratiques syriennes (flèche blanche, à droite).

© 2019 Human Rights Watch

25Il est ainsi rendu possible de surveiller l’emplacement des frappes et notamment leurs effets sur la population. Cet ONG peut mener via ces données spatiales un travail critique concernant l’exercice du pouvoir de la coalition dirigée par les États-Unis. Ce travail est d’autant plus primordial que dans ces contextes guerriers, la confusion règne et peut être entretenu délibérément.

Réalités et vérité

26Y voir clair, il s’agit là d’un des enjeux les moins évidents dans le cadre d’un théâtre d’opérations. En ce sens, l’imagerie spatiale, en la croisant avec d’autres données, peut permettre de démêler et de remettre de l’ordre dans le déroulé d’un conflit. À la suite des frappes aériennes du 26 octobre 2016 sur un complexe scolaire dans la ville de Haas, située dans la province d’Idlib dans le nord de la Syrie, le ministère de la Défense russe a nié toute implication en diffusant deux images fixes extraites d’une vidéo prise par un drone de surveillance. C’est en associant des images satellites, des images capturées par des drones, des vidéos au sol et des témoignages que Human Rights Watch a pu constituer un dossier contredisant le discours russe et prouvant sa responsabilité.

Figure 5. Images satellite (Pléiades 01 - Airbus DS) images et vidéos montrant 4 frappes aériennes menées contre le complexe scolaire à Haas (Syrie) le 26 octobre 2016

Figure 5. Images satellite (Pléiades 01 - Airbus DS) images et vidéos montrant 4 frappes aériennes menées contre le complexe scolaire à Haas (Syrie) le 26 octobre 2016

Frappe 1 (carrefour au nord de l’école) - Frappe 2 (complexe scolaire, côté nord) - Frappe 3 (complexe scolaire, côté sud) - Frappe 4 (maisons et verger à l’est de l’école)

© 2016 Human Rights Watch

27De par son expérience à la CNES, l’enquêté C rappelle ainsi en ces termes :

Il faut se méfier un petit peu, il faut quand même s’assurer que l’image n’a pas été manipulée. L’image que vous utilisez, que vous exploitez, il faut s’assurer qu’elle n’a pas été manipulé avant d’arriver chez vous. Donc il y a une question d’intégrité d’une part de la donnée que vous recevez et de confiance finalement dans le fournisseur de la donnée. Le risque que vous pourriez voire c’est le risque que les données ont été modifiées.

28Images contre images, vidéos contre vidéos, les drones et les satellites sont les outils d’une véritable guerre de vérité qui se joue à distance. Face au terrain syrien et au pluralisme de ses acteurs, l’illusion spatiale s’effrite et les interstices révèlent les discours au sein de ces images. Derrière l’image froide se montre le corps tout en chair du politique.

29Néanmoins, devant l’immensité de données spatiales pouvant être produite et le nécessaire travail de tri à effectuer, il peut être délicat de s’en saisir à l’échelle d’une ONG ou du service de photo-interprètes d’une administration. Pour lutter face à l’océan de donnée, il est dans la culture de l’imagerie satellitaire de faire du crowdsourcing, un appel au public. Amnesty International s’en est notamment servi dans des projets nommés « Decode » au Darfour et en Syrie. Pour le cas syrien Amnesty International en coopération avec Airwars, une ONG spécialisée dans le comptage du nombre de victimes civils causées par des frappes aériennes en Syrie et en Irak, ont analysé les bâtiments de Raqqa et leur destruction par la coalition menée par les États-Unis de juin à octobre 2017.

30Voici ce qu’en dit l’enquêté E qui travaille pour la section française d’Amnesty International et qui a participé aux projets « Decode » :

Il s’agissait de venir en appui à tout un travail qui avait été fait sur les frappes qui avaient été menés par la coalition contre Daesh sur la ville de Raqqa et de voir avec tout un système d’évolution temporelle / chronologique d’identifier les zones de destruction et de pouvoir corréler ces destructions-là avec des campagnes de bombardements massives de la part des forces aériennes de la coalition qui était impliquée dans la libération de Raqqa de Daesh mais au prix de bombardements extrêmement forts et qui étaient pas forcément liés à des besoins militaires.

31L’ONG invitait tous les militants qui le souhaitaient à installer une application sur leur smartphone pour analyser des images satellites de Raqqa à n’importe quel moment et pour un laps de temps au choix de l’utilisateur. Le procédé de l’application Strike Tracker est volontairement simple et réalisable le temps d’un trajet de métro : la contribution doit être massive. De novembre 2018 à début 2019 ce seront 138 557 contributions pour 2 millions d’images satellites analysées par 3101 décodeurs venant de 124 pays. Ils couvriront 11 218 bâtiments et chacun de ces bâtiments ont été analysé par au moins 10 personnes différentes afin de déterminer avec exactitude le jour de leur destruction.

Figure 6. Interface de l’application Strike Tracker

Figure 6. Interface de l’application Strike Tracker

À gauche : le 4 août 2017, avant la frappe. À droite : le 11 août 2017, après la frappe.

32L’enquêté E complète ainsi :

Il y a eu tout un travail d’analyse des images sur un même type de plateforme collaborative et participative que « Decode Darfour » pour faire cette analyse d’images d’immeubles ou de pâtés de maison dans Raqqa pour dire « à telle époque, pas de destruction constatée, à tel moment des destructions ont été constatées à telle période etc. ». On voyait aussi un accroissement du rythme du bombardement en fait. Et que vraiment il y avait beaucoup beaucoup de zones qui étaient ciblées et bombardées avec énormément de bâtiments détruits qui ne correspondaient pas forcément systématiquement à la ligne de front.

33De fait le stigma de la surveillance est retourné. La vision toute puissante « œil de Dieu » (Chamayou, 2013) n’est pas détenue que par la puissance militaire mais peut au contraire être mobilisé par les citoyennes et les citoyens pour observer, analyser et finalement surveiller les belligérants. Ainsi, les données spatiales peuvent servir dans des contextes variés. Elles peuvent tantôt être l’instrument du pouvoir pour exercer son contrôle, tantôt l’outil du contrôle sur le pouvoir. Elles projettent néanmoins en continue dans ce rôle de vigie une surveillance permanente. Il reste dans ce double-jeu à en étudier plus profondément ce qui se joue.

Critique du contrôle ; contrôle de la critique

Œil de dieu au regard panoptique

34Les drones et les satellites assurent une veille géospatiale permanente, l’observation ne s’arrêtant jamais. Si derrière les écrans les opérateurs se relaient et se succèdent en étant attentifs à différents éléments au sol, la surveillance persiste et personne ne sait véritablement ce que l’objet voit et veut voir. L’opérateur est assuré de voir sans jamais qu’au sol on ne puisse deviner ce qu’il voit. « Et ce qui retient particulièrement l’attention dans le caractère du spectateur c’est, d’une part, la possibilité de tout voir, celle d’une perspective totalisante, d’un regard sans point de vue ou d’une circulation entre tous les points de vue possibles. C’est d’autre part – et les deux sont indissociablement liés -, la possibilité de voir sans être vu » (Boltanski, 1993). L’opérateur-spectateur à ces deux caractères : en plus de voir sans être vu il a une vue synoptique. Imperturbable, il collecte inlassablement de la donnée sans jamais être interpellé ou engagé directement dans la scène qu’il traverse. A la persistance du regard, il faut ajouter sa totalisation (Chamayou, 2013). C’est une surveillance qui voit tout, tout le temps. L’opérateur se veut et se fait presque omni-voyant.

Figure 7. Modèle de la perspective totalisante de l’observateur-spectateur

Figure 7. Modèle de la perspective totalisante de l’observateur-spectateur

35Au-delà, la vue de haut issu d’un drone ou d’un satellite a cette particularité qu’elle ne permet pas de distinguer les visages. Elle dépersonnalise les personnes puisqu’elle les dépouille d’émotions. D’en haut, c’est un autre point de vue, une perception de la neutralité, de l’information pure, de la gestion des stocks, des flux et des ressources humaines. C’est une essentialisation des personnes observées en tant qu’elles sont aidées et ne sont plus que cela : des donataires, des bénéficiaires, des aidés.

  • 9 Effort accroissant une puissance d’être

36La puissance d’exister des personnes en détresse dans la capacité à avoir des actions, des relations, des influences, des passions et du désir est niée. Elles ne persévèrent que dans l’ataraxie ou dans une souffrance passive si un sinistre a lieu. En ne percevant les personnes en détresse que dans leur faculté à éprouver de la tristesse, elles perdent leur puissance d’exister. À terme, les observés sont dépourvus de conatus9 dans un regard réifiant. En posant un regard constant et à priori neutre, en se rapprochant de la fiction du point de vue de l’œil de Dieu, les drones et les satellites déshumanise ainsi les personnes observées.

37Contrairement au ras-du-sol qui met face à face les personnes et oblige à se confronter soi-même à autrui, d’en haut la perception est unilatérale. L’autre ne me voit plus et je ne vois de l’autre que ce que j’objectifie. On ne peut voir autrui comme soi-même puisqu’autrui ne m’est plus semblable. « L’Autre n’est pas seulement la contrepartie du Même, mais appartient à la constitution intime de son sens » (Ricœur, 1990).

Effet de réel et trompe-l’œil

38Il y a dans ce mouvement en germe quelque chose de potentiellement dangereux. Particulièrement en temps de crise, quand la quête de vérité est rendue plus ardue, les données spatiales peuvent se relever salvatrices puisqu’elles sont fabriquées par l’œil froid de la machine. De telle sorte que l’imagerie par drone et l’imagerie satellitaire produisent un puissant « effet de réel » (Barthes, 1968) qui semblent permettre de comprendre d’un regard une réalité montrée affranchie de toute partialité, cela au point de construire une réalité « télé-objectivité » (Rouvroy & Berns, 2013). En plus d’être aussi réaliste et de poser les mêmes questions qu’une photographie classique, ces technologies permettent de se figurer par la plongée verticale l’impartial regard de Dieu.

Antoinette Rouvroy et Thomas Berns montrent que cet effet de réel ne reste qu’une illusion puisque « les sujets individuels sont en fait évités, au point de créer une sorte de double statistique des sujets, et du ‘réel’ ». C’est en ce sens que la réification se construit et que les personnes observées sont privées de conatus.

39En somme, ce qui est observé c’est un double statistique sans prise dans le réel puisque sans puissance d’exister, un double irréel. Ce qui existe par l’entreprise du gouvernement algorithmique et du big data, comme le démontre ces auteurs, ce ne sont plus les sujets mais les relations. Lorsque nous observons l’image satellite d’un mouvement de foule suite à un bombardement, c’est la relation entre le bombardement et le mouvement qui est analysé. Ces relations sont elles-mêmes « transformées, au point d’être paradoxalement substantifiées et de représenter une extraction du devenir, donc un obstacle aux processus d’individuation – plutôt qu’une forte inscription dans celui-ci » (Rouvroy & Berns, 2013).

40Par l’étude massive des relations, il est possible de s’immiscer dans le « pattern of life » et de prévoir de manière algorithmique les comportements. C’est sur ce postulat que l’armée états-unienne fait abattre la foudre des drones par des « frappes de signature » à l’encontre de tout individu dont l’algorithme nourri par la surveillance prédit un comportement associé à une organisation terroriste. « On frappe alors en ce cas ‘‘sans connaître l’identité précise des individus ciblés’’, sur cette seule base que leur agissements, vus du ciel, ‘‘correspondent à une ‘signature’ de comportement pré-identifiée que les États-Unis associent à une activité militante’’ » (Chamayou, 2013). L’effet de réel du regard de Dieu est tel que l’étude des images permet de prédire le devenir et de décréter – dans le cadre militaire – le droit de vie ou de mort de tout individu sur la base de ces seules images : perfection de l’objet divin.

41Et pourtant derrière l’algorithme se situe les personnes. Lorsque Zubair Rehman (Cornwell, 2013) est venu témoigner devant le congrès américain des attaques de drones au Pakistan, c’est après que sa grand-mère, Momina Bibi, – innocente – fut trouvée, ferrée, traquée, ciblée et abattue. L’œil de Dieu a failli, l’algorithme s’est fait avoir par un trompe-l’œil.

Figure 8. Annonciation par Francesco del Cossa, 1470

Figure 8. Annonciation par Francesco del Cossa, 1470

42En matière de trompes-l ’œil, l’histoire de l’art nous renseigne. Ici, si la présence de Dieu dans le ciel du tableau nous laisse imaginer la perspective en plongée dans laquelle se place le drone, c’est l’analyse de Daniel Arasse qui nous intéresse dans ce cadre. Daniel Arasse a longuement analysé ce tableau et notamment la présence incongrue de l’escargot au premier plan. En vérité, celui-ci ne se situe pas dans la scène du tableau mais en dehors, au plus près de notre réalité, en trompe-l’œil. Il écrit au sujet du tableau « Un jour, donc, ce que le tableau me montrait silencieusement, au tout premier plan, m’a sauté aux yeux : cet escargot est énorme, gigantesque, monstrueux. Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à le comparer à la taille du pied de Gabriel, qui est lui aussi au tout premier plan du tableau » (Arasse, 2000).

43Si l’on remplace la scène de l’annonciation par le contexte guerrier du Pakistan, le double statistique de Momina Bibi représente pour l’algorithme une menace monstrueuse au premier plan qu’il a convenu d’anéantir. Ceci sans prendre en compte le double réel au second plan. Sur ce tableau, la forme de l’escargot au premier plan se superpose parfaitement à la forme de Dieu au second plan mais pour autant, l’escargot n’incarne pas nécessairement Dieu, ils sont deux identités distinctes. Momina Bibi et le double statistique créé par l’algorithme furent deux identités distinctes. Daniel Arasse observera plus loin qu’en vérité l’escargot n’a rien d’énorme ni de monstrueux, que c’est plutôt la scène qui est petite « par sa disproportion [il] fait, localement, échec à la profondeur fictive de la perspective » (Arasse, 2000). L’algorithme peut s’emballer et déformer le réel au point de s’aveugler par la donnée qu’il engrange.

44L’enquêté D en prenant appui sur son expérience rappelle en ces termes :

Et parfois, quelqu’un, j’allais dire le citoyen lambda, qui va sur le site Internet, il voit des images qui sont publiques, qui viennent de satellites commerciaux et tu es tenté de l’interpréter toi-même. Tu dis « bah oui on voit des véhicules, on voit probablement des populations qui sont regroupées à un endroit etc. », tu fais ta propre interprétation et tu peux faire de très grosses erreurs parce que t’as pas la compétence, t’as pas la capacité, t’as pas l’expérience.

Si ces images peuvent sembler facilement saisissable, il faut en réalité s’en méfier.

45Colin Powell aura ces mots lors du discours du 5 février 2003 :

  • 10 « Je voudrais dire un mot sur les quelques images satellite que je vais montrer. Les photos sont pa (...)

Let me say a word about satellite images before I show a couple. The photos that I am about to show you are sometimes hard for the average person to interpret. Indeed hard for me. The painstaking work of photo analysis takes experts with years and years of experience poring for hours and hours over light tables. But as I show you these images, I will explain what they mean, what they indicate to our imagery specialists10.

46Daniel Arasse écrira en ces termes l’enseignement à retenir de ce trompe-l’œil :

Sur le bord de la construction perspective, sur son seuil, l’anomalie de l’escargot vous fait signer ; elle vous appelle à une conversion du regard et vous laisse entendre : vous ne voyez rien dans ce que vous regardez. Ou, plutôt, dans ce que vous voyez, vous ne voyez pas ce que vous regardez, ce pour quoi, dans l’attente de quoi vous regardez : l’invisible venu de la vision (Arasse, 2000).

En réalité, on ne peut jamais vraiment savoir si ce que l’on voit, qui semble si vrai, est réel ou s’il s’agit d’un trompe-l’œil. Des mots de Grégoire Chamayou : « C’est le problème épistémologique de l’ombre chinoise. L’image du molosse ressemble à celle d’un molosse, mais comment savoir avec certitude quel objet l’engendre, si l’on n’a accès qu’à son ombre portée ? Il se peut que ce ne soient que des mains » (Chamayou, 2013).

La fabrique de la dépolitisation

47La fabrique des données spatiales n’est pas dénuée de contexte et celui-ci peut être aux prises d’effets politique structurant son recours, particulièrement dans la sphère civile et humanitaire. Lorsque dans cette sphère ces données sont mobilisées, il s’agit toujours de répondre avec efficacité et impartialité mais au nom de quel impératif moral répond cette impartialité ?

48L’industrie de l’aide (Escobar, 1995), soucieuse de ne pas se retrouver coincée dans la gesticulation en cherchant la cause des problèmes et guidée par son impératif d’action va s’engager dans l’amélioration des conditions et dans cette apolitisation. Depuis la chute du mur, c’est l’ère d’une idéologie dominante « There is no alternative » des mots de Margaret Thatcher qui se constitue.

C’est à partir de la décennie 1990, qui suivait celle de la mise en œuvre des ajustements structurels et de l’installation de l’hégémonie du libéralisme, que la question du développement est formulée explicitement en termes de pauvreté, tant par la Banque mondiale [...], que par les agences des Nations Unies, et par un nombre croissant de gouvernements et d’organisations non gouvernementales (Destreumeau & Lautier, 2014).

49On ne pense plus les personnes en exploités mais en pauvres. La dépolitisation profite au capital puisqu’elle détache des dominations, elle rend asystémique et naturalise les problèmes. En effet, l’hégémonie néolibérale ne pose plus la question du pourquoi mais du comment. De telle sorte qu’à partir de ce moment, l’impératif d’action et la volonté d’efficacité vont finir d’imposer l’hégémonie. Bertrand Bréqueville écrit en ces termes :

Dans le Journal du dimanche (JDD) du 22 mai 2016, à l’occasion du Sommet humanitaire mondial d’Istanbul, Michel Maietta, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), estimait qu’il n’y avait pas d’autre alternative pour les ONG humanitaires que de travailler en réseau avec les entreprises et le secteur privé et déclarait avec un incroyable aplomb : « Beaucoup d’ONG se réfugient encore derrière des discours militants et passéistes pour ne pas évoluer. C’est un combat perdu d’avance. » Il n’y a pas de pragmatisme éclairé à voir dans de tels positionnements. C’est un processus de dépolitisation des ONG, une capitulation en rase campagne… (Bréqueville, 2018).

50Le recours aux drones et aux satellites s’inscrit dans ce paradigme. L’ONG Medair travaille par exemple activement avec le fabriquant de drones Parrot. Nathalie Fauveau après un tremblement de terre au Népal écrit à ce propos : « Dans ces situations, les drones sont plus rapides, plus efficaces, et plus rentables que les humains » (Andres, 2015). C’est également en ce sens que les drones ont pu être utilisés pendant le pic de la crise de Covid-19 avec un regard techno-solutionniste sur des questions politiques de santé publique (Martins, 2021). En parallèle, la technique n’est pas neutre. L’imagerie satellite et l’imagerie par drone sont productrices de puissants effets de réel qui favorise la dépolitisation. Antoinette Rouvroy et Thomas Berns écrivent :

L’inoffensivité, la « passivité » du gouvernement algorithmique n’est alors qu’apparente : le gouvernement algorithmique « crée » une réalité au moins autant qu’il l’enregistre. [...] il dépolitise les critères d’accès à certains lieux, biens ou services ; il dévalorise la politique (puisqu’il n’y aurait plus à décider, à trancher, dans des situations d’incertitude dès lors que celles-ci sont d’avance désamorcées) ; il dispense des institutions, du débat public (Rouvroy & Berns, 2013).

51La collecte massive de données qu’opèrent les drones et les satellites profite au gouvernement algorithmique qui « approfondit encore l’idéal libéral d’une apparente disparition du projet même de gouverner [...], il ne s’agit plus de gouverner le réel, mais de gouverner à partir du réel » (Rouvroy & Berns, 2013). La question du politique est inversée. On ne questionne pas le réel mais il est pris comme tel et c’est à partir de lui qu’il s’agit de gouverner. Le néolibéralisme devient l’alpha et l’oméga de l’émancipation. Ceci « d’autant plus que le libéralisme est aujourd’hui d’avantage perçu comme un système économique – qui plus est irréversible – que comme une idéologie. Or la dépolitisation des ONG participe également à leur instrumentalisation » (Broudic, 2014).

Le néolibéralisme dépolitise l’aide humanitaire, l’aide humanitaire dépolitise la technique, la technique dépolitise l’aide humanitaire et l’aide humanitaire dépolitise le néolibéralisme. A travers la fabrique des données spatiales, c’est une fabrique de la dépolitisation, un cercle vicieux qui, s’il n’est pas confronté, peut être le tombeau de l’aide humanitaire.

Conclusion

52Cet article questionne la fabrique des données spatiales via l’utilisation de drones et de satellites en se focalisant particulièrement sur la sphère civile et humanitaire.

Il s’agissait ainsi d’abord d’expliciter les rouages de la production de ces données, en rappelant son histoire, sa culture d’usage et ses différentes échelles. De sorte qu’il fut possible d’étudier différents contextes d’utilisation de ces données, notamment à travers les crises sanitaires, écologiques et humanitaires et le rapport qu’elles entretiennent avec le réel et la quête de vérité. De telle sorte qu’au-delà d’être un outil du pouvoir, les données spatiales peuvent être un outil de regard critique et de contrôle sur le pouvoir. Néanmoins au-delà, il s’agissait de produire une critique de la critique car celle-ci peut se retrouver aliéné au regard de ses normes, de ses effets anthropologiques et par le contexte politique dans lequel elle s’inscrit.

53Si cette étude se concentre particulièrement sur le terrain syrien, ces analyses peuvent sur certains aspects en dépasser le cadre. En 2024, du fait de leur utilisation importante, la question de la fabrique des données spatiales trouve un écho particulièrement important à étudier et interroger dans le contexte ouïghour, ukrainien et palestinien en y cherchant notamment de potentielles spécificités.

54Ainsi, les données spatiales permettent une critique du pouvoir tant elles permettent de saisir des enjeux souvent invisibles mais il est nécessaire de conserver en regard critique sur l’œil de Dieu au risque de s’aliéner.

55Finalement, la carcasse froide de la machine est habitée par une chair chaude tant l’objectif des drones comme des satellites est un faux miroir du réel fabriquant des données spatiales qui dévoile des réalités subjectivées.

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Notes

1 « Mes collègues, je vous déclare que chacune des affirmations que je fais aujourd’hui s’appuie sur des sources, des sources solides. Ce ne sont pas de simples affirmations, mais des faits et des conclusions étayées sur des renseignements sérieux ». (Traduction : Conseil de Sécurité des Nations Unies. La situation entre l’Iraq et le Koweït. Procès-verbal de la 4701e séance. 2003, p.5.)

2 Cet article utilise largement les résultats d’un mémoire mené entre 2019 à 2021 sous la direction de Laëtitia Atlani-Duault à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

3 Famine Early Warning Systems Network

4 United States Agency for International Development

5 « La géographie est l’une des rares disciplines qui offre une approche de l’interaction entre les variables biophysiques et humaines ».

6 L’étude a identifié pour chacune des 55 villes italiennes étudiées la distance à la mer, la latitude, la densité de population, les niveaux de pollution de l’air, les variables climatiques (température moyenne, humidité, vitesse du vent, jours pluvieux) ainsi que les caractéristiques spatio-temporelles des personnes infectées. Elle révèle une association probable entre une diffusion accélérée du virus avec une pollution atmosphérique élevée, une vitesse de vent faible et un éloignement de la mer.

7 L’étude s’est intéressée aux variables géographies (latitude, longitude, température moyenne et précipitations, altitude et amplitude moyennes, insularité, province côtière, distance de Madrid) et aux variables sociales et économiques (PIB, population et tranche d’âge, densité, agglomération urbaines, secteur du travail, vol, pollution). Le but était de comprendre la grande disparité de personnes infectées entre les provinces et trouver un indicateur qui pourrait le corréler cela. L’auteur relève ainsi qu’il y a apparemment une corrélation avec la température et la distance de Madrid qui minimiserait l’efficacité de transmission.

8 L’étude comprenait 35 facteurs à la fois socio-économiques, comportementaux, environnementaux, topographiques et démographiques. L’étude conclut que les facteurs environnementaux ne semblent pas avoir une influence majeure sur l’incidence du Covid-19. En revanche, elle met en avant une combinaison de quatre variables qui sont le revenu moyen du ménage, l’inégalité des revenus, le pourcentage d’infirmières praticiennes et le pourcentage de femmes noires qui seraient corrélés à une plus grande incidence du virus.

9 Effort accroissant une puissance d’être

10 « Je voudrais dire un mot sur les quelques images satellite que je vais montrer. Les photos sont parfois difficiles à interpréter par le spectateur moyen. Et même pour moi. L’analyse de ces photos est un travail d’experts ayant des années et des années d’expérience et qui passent des heures et des heures à les examiner. Mais en vous montrant ces images, j’expliquerai ce qu’elles signifient, ce qu’elles indiquent à nos spécialistes ». (Traduction : Conseil de Sécurité des Nations Unies. La situation entre l’Iraq et le Koweït. Procès-verbal de la 4701e séance. 2003, p.6.)

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Différentes utilisations de drones en contexte humanitaire
Légende Extrait de Drones et action humanitaire : Guide sur l’utilisation des systèmes embarqués lors de situations de crise humanitaire servant d’exemple de temps de traitement et de taille des données.
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-1.png
Fichier image/png, 78k
Titre Figure 2. Comparatif de la résolution de l’imagerie par drones et l’imagerie satellite d’un même espace
Légende Extrait de Drones et action humanitaire : Guide sur l’utilisation des systèmes embarqués lors de situation de crise humanitaire
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-2.png
Fichier image/png, 942k
Titre Figure 3. Captures d’écran prise sur le site d’Amnesty International où il est possible de balayer chronologiquement les différentes données satellites montrant des incendies près des lieux d’habitations des Rohingyas
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-3.png
Fichier image/png, 372k
Titre Tableau 1. Images satellites de Planet montrant Baghouz 2019.01.20 – 2019.02.05 – 2019.02.19
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 830k
Titre Tableau 2. Images satellites de Planet montrant Baghouz 2019.01.20 – 2019.02.05 – 2019.02.19
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 450k
Titre Figure 4. Image satellite montrant les lieux de frappes aériennes (points rouges) menées par la coalition dirigée par les États-Unis contre l’État Islamique à Baghouz, en Syrie, du 19 janvier au 20 février 2019
Légende De nombreux civils sont retranchés dans un campement près du fleuve Euphrate (ligne en pointillé jaune, vers le bas). Des civils ont tenté de fuir la ville afin de rejoindre la zone contrôlée par les Forces démocratiques syriennes (flèche blanche, à droite).
Crédits © 2019 Human Rights Watch
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-6.gif
Fichier image/gif, 263k
Titre Figure 5. Images satellite (Pléiades 01 - Airbus DS) images et vidéos montrant 4 frappes aériennes menées contre le complexe scolaire à Haas (Syrie) le 26 octobre 2016
Légende Frappe 1 (carrefour au nord de l’école) - Frappe 2 (complexe scolaire, côté nord) - Frappe 3 (complexe scolaire, côté sud) - Frappe 4 (maisons et verger à l’est de l’école)
Crédits © 2016 Human Rights Watch
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 94k
Titre Figure 6. Interface de l’application Strike Tracker
Légende À gauche : le 4 août 2017, avant la frappe. À droite : le 11 août 2017, après la frappe.
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-8.png
Fichier image/png, 300k
Titre Figure 7. Modèle de la perspective totalisante de l’observateur-spectateur
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-9.png
Fichier image/png, 60k
Titre Figure 8. Annonciation par Francesco del Cossa, 1470
URL http://journals.openedition.org/espacepolitique/docannexe/image/12724/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 228k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Marvin Freyne, « Le faux miroir de l’objectif : enquête sur la fabrication des données spatiales »L’Espace Politique [En ligne], 51-52 | 2023-3/2024-1, mis en ligne le 01 septembre 2024, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/espacepolitique/12724 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12de1

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Auteur

Marvin Freyne

Géographe & anthropologue, doctorant, Université Paris Cité, IRD, Inserm, Ceped, F-75006 Paris, France
marvin.freyne@gmail.com

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Droits d’auteur

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