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L’œil d’or

Michel Melot
p. 19-22

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Index géographique :

France

Index chronologique :

17e siècle
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Texte intégral

  • 1 Michel de Marolles, Mémoires, 1656, p. 194, cité par Maxime Préaud dans le catalogue de l’expositio (...)

1Le titre de l’exposition que Maxime Préaud a consacrée à Claude Mellan en 1988 nous apprend qu’il existe un équivalent graphique à ‘l’oreille absolue’ des musiciens, dont Claude Mellan nous donne la définition dans ses propos rapportés par Michel de Marolles : « Il dit aussi […] que l’œil d’or doit s’entendre de celui qui peut à première vue tracer un cercle et y poser le point du centre avec autant d’exactitude qu’on pourrait le faire avec un compas1. »

2La gravure la plus célèbre de Mellan, sa Sainte Face de 1649, offre l’exemple de cette virtuosité, le visage du Christ se déroulant en spirale d’un seul trait de burin depuis un point originaire central que seule détermine la perfection géométrique. La prouesse technique du buriniste n’est pas la seule raison pour faire de cette Sainte Face une œuvre exceptionnelle. Elle concentre en elle toute la richesse de ce moment de l’histoire de l’esprit où la foi s’ancre dans un discours, et ici un parcours, scientifique, où la religion a rencontré les mathématiques.

Claude Mellan, La Sainte Face, burin, 1649, 43 x 32 cm. Cl. BnF

Claude Mellan, La Sainte Face, burin, 1649, 43 x 32 cm. Cl. BnF
  • 2 René Descartes, Traité des passions de l’âme, dans « Œuvres », Gallimard, coll. de la Pléiade, p. 7 (...)

3Descartes a publié son Discours de la méthode treize ans plus tôt, mais quelques mois avant sa mort, en 1649, il publie le Traité des passions de l’âme, où l’on croit reconnaître le visage idéal que Mellan a tracé de façon imperturbable : « Il n’y a aucune passion que quelque particulière action des yeux ne déclare » écrit Descartes, ce qui fait de la géométrie la seule traduction possible d’un dieu fait homme : « Car quiconque a vécu en telle sorte que sa conscience lui fait reprocher qu’il n’ait jamais manqué à faire toutes les choses qu’il a jugées être les meilleures (qui est ce que je nomme ici suivre la vertu), il en reçoit une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n’ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme2. » La représentation codée des expressions est le fruit d’une mécanique tendue par une vision mathématique du monde.

  • 3 Père Le Moyne, Les Peintures morales, 1640, t. II, p. 869.

4La religion des images que la Contre-Réforme a promue, appelle à cette idéalisation l’artiste qui veut représenter le Christ confronté au réalisme trivial d’un monde qui se sécularise. Le mot « caricature » a été imprimé pour la première fois en 1646. La Sainte Face de Mellan est l’anti-caricature par excellence, l’image incorruptible d’un homme divinisé. L’image du Christ, pour les catholiques, doit donner à l’homme une idée de celle de Dieu. En 1640, le père Le Moyne écrit dans ses Peintures morales : « Non seulement la ressemblance est une préparation à l’Union, elle est encore un effet et une suite de quelque sorte d’Unité3. »

  • 4 Abbé Bossebœuf, Michel de Marolles, p. 253.

5Ainsi s’exprime Michel de Marolles, ami de Mellan (qui nous a laissé son portrait et celui de ses deux parents), et auteur de la légende de la Sainte Face : Formatur unicus una. Non alter, « par allusion à la beauté du Fils unique d’un père éternel né d’une Vierge et à la seule ligne spirale du dessin. Non alter parce qu’il n’y a personne qui ressemble à ce Premier des Prédestinés, et que le graveur en a tellement fait un chef-d’œuvre qu’un auteur aurait de la peine à l’imiter pour en faire autant4. » Emblème parfaitement conforme à la règle du genre littéraire, qui s’applique ici à la fois à la forme de l’image et à son sujet : estampe

6« allégorique d’elle-même », aurait pu dire Mallarmé. Marolles, grand érudit dans ce premier monde des Lumières que constituent les philosophes du xviie siècle, était rompu à l’exercice des emblèmes, notamment pour accompagner les cadrans solaires, objets de vanités et supports de méditations telles que : Duplicat umbras, ou encore Ex illis una. Mais ce qui nous rend plus chère cette inscription, c’est, entre Mellan et Marolles, la parenté du graveur le plus doué du siècle avec le premier grand amateur d’estampes, créateur d’une collection elle aussi unique dans sa diversité, devenue pour nous le Cabinet des estampes, le premier du monde.

7Il est permis de voir dans Mellan un philosophe. Abraham Bosse, avec qui il a collaboré pour une Dendrologie, l’a mis à la bonne école des sciences de l’observation. Il est familier des « libertins », ces libres-penseurs dont son ami Gabriel Naudé est l’un des prototypes. Ses principaux modèles furent les grands parlementaires du royaume. On s’interroge pour savoir quelle était sa religion : catholique malgré tout. Il est né à Abbeville, en 1598, l’année de l’Édit de Nantes. Les réformés avec qui il a travaillé, Gabriel Tavernier ou Abraham Bosse, sont revenus en France. C’est cependant en artiste baroque de la contre-réforme qu’il fait carrière, en gravant des thèses de théologie et des portraits de saints. Mais ses convictions religieuses ne le cèdent pas à ses préoccupations scientifiques. Son autre performance graphique est d’avoir gravé, le premier, la face de la Lune, peut-être guidé par Gassendi qu’il a rencontré à Digne lors de son retour de Rome en 1636, ou le grand érudit Peiresc qu’il est allé voir à Aix. Sans compter sa mystérieuse et scabreuse « Souricière » qui pourrait le faire prendre pour un libertin, au sens moderne cette fois qu’a pris ce terme.

  • 5 Lire à ce sujet : Ralph Dekoninck, Ad Imaginem. Statuts, fonctions et usages de l’image dans la lit (...)

8En 1640, les Jésuites ont célébré le centenaire de leur ordre par une publication riche en images sous la légende Fingitque premendo, « Il façonne en imprimant » ou encore « Il représente en pressant ». On lit le commentaire suivant : « Ainsi vit le Seigneur en nous, où il a ses presses sur lesquelles on doit endurer peine et souffrance. » Plus forte sera la pression, plus belle sera l’image. L’idée que l’homme est une empreinte de Dieu leur est chère, au point d’assimiler le corps humain à une feuille sur laquelle Dieu a imprimé son image. L’homme se moule sur l’image de Dieu au prix de souffrances identifiées à celles du Christ imprégnant le voile de Véronique de son sang5 Le buriniste qui a entaillé le cuivre avec force et délicatesse, l’imprimeur qui a pressé l’estampe sont eux-mêmes des symboles. Le sens n’est pas attaché à la simple représentation iconographique mais à la technique : le message est déjà dans le médium, et il l’est doublement dans une image imprimée, elle-même représentation d’une empreinte.

9Voyageur, Claude Mellan a envisagé en 1637 de s’installer en Angleterre, chez le mécène comte d’Arundel, qui a acheté en 1624 la fabuleuse collection des marbres de Paros. Mais voilà qu’en 1649, l’année même de la Sainte Face, la première révolution antimonarchique éclate et Cromwell fait décapiter son roi, Charles Ier. Autre tête réduite selon d’autres moyens. Hasard ? Peut-être pas, lorsqu’on sait qu’en France la Fronde a commencé en 1648 et que le thème politique le plus brûlant est celui de l’unité du royaume, non plus sous forme autocratique, mais par l’alliance objective du Parlement, de quelques nobles comme le duc de Beaufort, petit Cromwell, « roi des Halles » et du peuple, qui cherche son chef sinon son dieu. L’essor du commerce de l’estampe savante, ravalant les vieilles gravures sur bois au rang de vulgarités, est le fruit de ces nouvelles classes lettrées, premier balbutiement démocratique.

10L’image dit tout cela par un moyen très simple : un trait unique et maîtrisé, qui appartient autant au monde de l’écriture qu’à celui du dessin industriel. Calligraphie inspirée d’un côté, par un croyant moderne qui traduit en image son rapport avec Dieu, œuvre technique de l’autre, d’un artiste mécanicien, pour qui seule l’habileté compte. Œuvre conceptuelle dirait-on aujourd’hui, sans exagérer, puisqu’un traceur pourrait en faire autant et que, finalement, Mellan n’a fait qu’abdiquer tout style personnel pour se plier à un ordre impersonnel, négation du génie romantique, en créant la première œuvre de l’art optique, avec trois siècles d’avance.

11Empruntées à la philosophie, à la religion, à la technique ou à la politique, les métaphores ne manquent pas pour faire de la Sainte Face, une sorte d’œuvre d’art « totale ». La spirale est un fantasme ordinaire. Elle signifie tout : le Tout, mais un tout qui ne se ferme pas sur lui-même, que seule le voile de Véronique arrête mais dont on sait qu’il se poursuit à l’infini. Elle prend forme comme les génies des contes ; elle fait figure. Sa totalité n’est pas immobile, elle dispense une énergie. D’un ombilic originaire, omphalos du monde, que seul l’œil d’or décèle à l’œil nu, la spirale file jusqu’à l’universalité, par l’effet graphique d’une onde qui donne l’illusion d’un mouvement continu dans un espace fragmenté, prémonition d’un monde numérique dans lequel le pixel et le code-barre seront la mesure de tout.

  • 6 Je remercie Christine van Schoonbeek de ces informations.

12La spirale, signe typique du baroque, forme suprême du beau pour le caricaturiste Hogarth, est fréquente dans l’art moderne et surtout post-moderne, avec les architectures de Rem Koolhass ou les dessins d’Alechinsky. Elle sert de logo au Père Ubu. Une spécialiste d’Alfred Jarry me communique la note suivante : « La symbolique illimité/universel va très bien avec celle du personnage qui possède aussi un caractère englobant. Le simple fait que Jarry ait renommé le personnage ‘Ubu’, participe déjà de cette volonté universalisante. » Chez Ubu la spirale est plutôt du côté du ventre que de celui de la tête, circonvolution intestinale plus que cervicale6. Ainsi la retrouve-t-on, redessinée par André Masson, dans le ventre du personnage à la tête coupée qui fait la couverture de la revue Acéphale que lança Georges Bataille en 1936.

13Claude Mellan a vécu à l’époque où la critique métaphysique se développe, où l’optique devient une science sérieuse, où l’on met en évidence la circulation sanguine et l’existence réelle du vide. Cette même époque met en place en France l’Académie des beaux-arts, créée en 1648, l’année d’avant la Sainte Face, chargée de dire la loi de l’art, de procéder avec ordre dans le monde des représentations. Mellan en fut le traducteur subtil, perplexe et appliqué.

14Cette élégance dans la rigueur, cette distance dans l’implication, cet œil éveillé, exigeant, curieux, sceptique et parfois narquois, je les ai retrouvés chez Maxime Préaud, historien de la gravure mais aussi graveur lui-même. Je ne sais pas s’il a « l’œil d’or » mais je ne suis pas surpris qu’il ait trouvé chez Claude Mellan quelqu’un de familier avec qui parler. J’ai appris, grâce à eux deux, combien le regard des uns peut enrichir celui des autres.

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Notes

1 Michel de Marolles, Mémoires, 1656, p. 194, cité par Maxime Préaud dans le catalogue de l’exposition Claude Mellan à la Bibliothèque nationale de France, 1988, p. 14.

2 René Descartes, Traité des passions de l’âme, dans « Œuvres », Gallimard, coll. de la Pléiade, p. 767.

3 Père Le Moyne, Les Peintures morales, 1640, t. II, p. 869.

4 Abbé Bossebœuf, Michel de Marolles, p. 253.

5 Lire à ce sujet : Ralph Dekoninck, Ad Imaginem. Statuts, fonctions et usages de l’image dans la littérature sprirituelle jésuite du xviie siècle, Droz, 2006.

6 Je remercie Christine van Schoonbeek de ces informations.

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Table des illustrations

Titre Claude Mellan, La Sainte Face, burin, 1649, 43 x 32 cm. Cl. BnF
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/1321/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 486k
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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Melot, « L’œil d’or »Nouvelles de l’estampe, 230 | 2010, 19-22.

Référence électronique

Michel Melot, « L’œil d’or »Nouvelles de l’estampe [En ligne], 230 | 2010, mis en ligne le 15 octobre 2019, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/estampe/1321 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.1321

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Auteur

Michel Melot

Ancien directeur du département des Estampes et de la Photographie

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