La galerie d’estampes Sarah Sauvin
Texte intégral
1Pouvez-vous évoquer votre parcours ? Qu’est-ce qui, dans ce parcours, vous a déterminé à choisir la voie du marché de l’art ?
2Enfant, j’ai fréquenté régulièrement les musées parisiens avec mes parents qui étaient enseignants. Nous allions régulièrement au Louvre ou à Orsay. Là, j’ai appris à regarder les œuvres. J’ai fait des études de lettres classiques en classes préparatoires à Louis-le-Grand et Fénelon. Mais je n’avais aucun goût pour le professorat. Quand mon père a quitté l’enseignement et est devenu marchand d’antiquités, j’ai trouvé ce métier intéressant et j’ai appris avec lui à examiner les objets et à évaluer leurs qualités.
3Pourquoi l’estampe plus qu’un autre médium ?
4Je crois que le déclic a été la fréquentation du département des Estampes à la Bibliothèque nationale de France et la rencontre avec ses conservateurs. J’ai découvert alors un monde que je ne connaissais pas ou très peu. J’avais bien vu quelques images d’Épinal au musée des Arts et Traditions populaires, mais j’étais loin de soupçonner l’importance historique et artistique des estampes, l’étendue des sujets qu’elles abordent, leur complexité technique, la variété des épreuves. Les estampes étaient très peu exposées dans les collections permanentes ou les expositions temporaires des musées - ce qui a un peu changé ces dernières années - en raison de leur fragilité mais surtout parce qu’elles sont méconnues. Ce domaine m’a passionné et à partir du moment où nous avons créé la galerie avec mon père, nous avons pu acheter des estampes qui faisaient partie des chefs-d’œuvre de l’histoire de la gravure, ce qui est très enthousiasmant.
5Dans quelles conditions avez-vous lancé votre activité ?
6J’ai commencé à vendre des gravures sur internet en 2009. Puis en 2015, mon père et moi avons créé la galerie Sarah Sauvin. Nous avons alors adhéré à la Chambre syndicale de l’estampe, du dessin et du tableau et nous avons participé au mois d’avril au salon international de l’Estampe au Grand Palais. Nous avons présenté à cette occasion notre premier catalogue d’estampes rares. Nous avions acquis un ensemble d’estampes importantes, parmi lesquelles il y avait notamment des épreuves rares de Bruegel, Ribera, Pissarro, Buhot et Gauguin. Nous présentions également une épreuve exceptionnelle du Bon Samaritain de Rodolphe Bresdin ainsi que le cuivre de l’Intérieur moldave. Ce premier catalogue, rédigé en français et en anglais, résume à lui seul le programme de notre galerie : proposer une sélection d’estampes anciennes et modernes de grande qualité accompagnées de notices apportant toutes les informations nécessaires pour situer l’œuvre dans la production de l’artiste et apprécier l’intérêt et la qualité de l’épreuve que nous présentons.
7Vous avez choisi d’ouvrir une galerie virtuelle, les raisons de ce choix sont-elles seulement économiques ?
8Le choix de créer une galerie numérique n’est pas dicté par des raisons économiques mais par l’évolution du marché. Notre galerie n’est pas ouverte sur une rue mais au monde entier. Jadis, les galeries accueillaient dans leur boutique une clientèle locale ou de passage. Dans les années soixante du siècle dernier, la mondialisation du marché a fait émerger les grands salons et les foires internationales qui offraient l’avantage de concentrer sur quelques jours les rencontres des galeries avec des collectionneurs et des conservateurs de tous les pays. Les progrès de l’internet ont précipité depuis dix ans l’informatisation du marché. Le nombre des œuvres d’art achetées sur internet augmente de manière importante chaque année. Les ventes aux enchères, qui étaient encore il y a dix ans des événements locaux, sont désormais accessibles sur internet aux acheteurs des cinq continents. De grands salons internationaux, comme la Print Fair de New York et la TEFAF de Maastricht, ont adopté depuis deux ans une forme numérique pour maintenir une activité pendant la crise sanitaire. Nous pensons que ces salons numériques, qui se présentent encore comme des solutions de rechange, ne seront pas seulement une parenthèse. Il suffit de visiter leurs sites pour voir que même ceux qui ont lieu physiquement, comme le Salon du dessin à la Bourse cette année, présentent une « version online ». Il est probable qu’à l’avenir ces versions numériques prendront un caractère permanent.
9Quels sont les avantages et les limites d’une galerie virtuelle dans le domaine qui est le vôtre?
10Dans la série de gravures intitulée Nova Reperta que Jan van der Straet, dit Stradanus, a consacrée au xvie siècle aux nouveaux métiers de son temps, celle qui représente l’impression des livres (Impressio librorum) comporte cette légende : Potest ut una vox capi aure plurima : Linunt ita una scripta mille pagine : « De même qu’une voix peut être entendue par un grand nombre d’oreilles, le même écrit figure sur des milliers de pages. ». Le réseau internet offre un avantage encore bien plus grand puisque les gravures que nous présentons sur notre site peuvent être vue par un nombre illimité de visiteurs. Dans la mesure cependant où ils ne peuvent pas les examiner, il faut que chaque épreuve soit présentée avec une notice très détaillée accompagnée de photographies recto verso en haute définition. Il s’agit d’offrir les mêmes conditions d’expertise et de fiabilité qu’une galerie traditionnelle. Le client qui achète à distance doit recevoir une épreuve qui est exactement celle qu’il attendait. Le site internet et le dialogue que nous établissons avec nos clients par téléphone ou e-mail permettent cela. Nous attachons également une grande importance aux montages et aux passe-partout qui sont réalisés avec soin en utilisant du matériel de conservation de qualité muséale. L’emballage est parfaitement sécurisé et nous recourons à des transporteurs spécialisés pour ne courir aucun risque. Si la galerie en ligne remplit ces conditions, alors les collectionneurs et les conservateurs trouveront avantageux de recevoir à domicile l’estampe qu’ils convoitaient sans avoir à parcourir des centaines ou des milliers de kilomètres.
11Si vous aviez la possibilité d’avoir une galerie ayant pignon sur rue, le souhaiteriez-vous ?
12La plupart des grandes galeries d’estampes anciennes aujourd’hui en Europe ou aux États-Unis n’ont plus de boutique ouverte sur la rue mais reçoivent seulement, comme nous, sur rendez-vous. C’est différent pour les galeries d’estampes contemporaines parce qu’elles vendent souvent des œuvres de grande dimension qui entretiennent un rapport avec l’espace ou que leur acheteur destine à la décoration, contrairement aux estampes anciennes qui ont en général une taille réduite et que les collectionneurs conservent plutôt dans des boîtes ou des meubles à tiroirs. Nous n’excluons pas d’ouvrir un jour une galerie si notre activité le demande, mais ce n’est pas actuellement une nécessité. Nous préférons consacrer notre temps à la recherche et à l’étude des estampes.
13À quels salons participez-vous régulièrement ?
14Nous avons participé depuis 2015 au Salon international du Livre et de l’Estampe au Grand Palais et à la London Original Print Fair (LOPF). Depuis la crise sanitaire et la suspension provisoire des salons « physiques », nous participons à plusieurs salons sur internet, notamment la LOPF à Londres et la Print Fair de New York organisée par l’IFPDA au printemps et à l’automne.
15Vous vendez des estampes des maîtres anciens et modernes, du xve au xxe siècle. Quels sont vos critères de choix des pièces ?
16Les critères principaux sont, d’une part, l’intérêt historique et artistique de l’œuvre et, d’autre part, la qualité de l’impression et l’état de conservation de l’épreuve. Une impression médiocre, des déchirures ou des reprises à l’encre sont rédhibitoires à moins que l’estampe soit rarissime. Nous avons publié à ce jour onze catalogues dont plusieurs présentaient des estampes rares, c’est-à-dire qui offrent un intérêt artistique majeur et dont il existe peu d’épreuves, certaines pouvant même parfois n’être connues qu’à deux ou trois exemplaires, comme le premier état de la Lutte de cavaliers d’Odilon Redon, ou même un seul, comme L’Adoration des Mages de Rodolphe Bresdin ou encore cette estampe de la collection Robert-Dumesnil où l’éditeur et graveur du seizième siècle Jean Chartier s’est représenté assis dans son atelier.
17En consultant vos catalogues en ligne, on constate le soin particulier apporté à la rédaction des notices des estampes mises en vente ainsi que la qualité des reproductions. Quelle part cette mise en valeur occupe-t-elle dans votre activité et pourquoi est-elle si importante à vos yeux? La dimension patrimoniale guide-t-elle le choix des pièces que vous choisissez de proposer à la vente ?
18La plupart des estampes que nous présentons sont des œuvres importantes que nous ne considérons pas d’abord comme des marchandises mais comme un patrimoine que nous contribuons à préserver. La dimension patrimoniale est indissociable du marché de l’art : sans les marchands d’estampes et les collectionneurs des siècles passés, de nombreuses estampes anciennes, qui sont des feuilles fragiles ˗et dont subsistent souvent peu d’exemplaires˗, auraient probablement été perdues.
19Cela dit, les recherches et la rédaction des notices demandent parfois un long travail. Mais l’étude des estampes est, avec la découverte qui la précède et la motive, le moment le plus passionnant de notre métier. Encore plus si cette recherche réserve des surprises. Nous avions eu ainsi la chance d’acquérir une épreuve exceptionnelle du premier tirage du Bon Samaritain de Rodolphe Bresdin. Elle était montée sur son carton d’origine qui portait au dos l’étiquette d’un encadreur de Toulouse. En suivant cette piste, nous avons découvert que cette épreuve faisait probablement partie d’un lot que Bresdin avait expédié en avril 1861 à Toulouse, où sa lithographie avait figuré au début du mois suivant à l’Exposition des beaux-arts sous le titre Le Samaritain, au même moment où elle était exposée au Salon de Paris sous le titre : Abd el-Kader secourant un chrétien, qu’on pensait jusque-là avoir été son seul premier titre.
Jean Duvet (1485 - après 1561), Saint Sébastien, entre Saint Antoine et Saint Roch, v. 1550/1555, burin, 247 x 161.
20Vous consacrez, sur votre site, une section aux estampes acquises par des institutions. Ces acquisitions sont-elles une forme de consécration de votre activité ?
21Nous avons ouvert cette section « achat des musées » parce que notre galerie est jeune et nous voulions montrer l’intérêt que lui accordent de grandes institutions. Les acquisitions des musées ne sont pas seulement une consécration mais une confirmation de notre activité. Nous sommes heureux de ce point de vue que le Rijksmuseum d’Amsterdam acquière l’une des très rares épreuves du Sacrifice d’Abraham gravé par Ugo da Carpi ou du Saint Sébastien, entre Saint Antoine et Saint Roch de Jean Duvet, ou encore la seule épreuve connue de Jean Chartier assis dans son atelier. Et que le Musée d’art et d’histoire de Genève acquière, de son côté, le rarissime autoportrait du jeune Liotard pour compléter son éminente collection consacrée à cet artiste ; ou encore que la Bibliothèque nationale de France ajoute à ses riches collections l’épreuve du Bain-Froid Chevrier dédicacée par Meryon au directeur de l’établissement, qui est un document majeur concernant un épisode critique de sa vie et de son œuvre puisqu’il évoque les bienfaits des bains sur sa santé et remercie ce directeur de l’avoir laissé dessiner les lieux.
22Nous avons eu également le plaisir dès la deuxième année de la galerie, d’être cooptés par le Comité national de l’estampe à Paris et de rejoindre l’International Fine Prints Dealers Association à New York.
23Que pensez-vous de l’état actuel du marché de l’estampe ? Avez-vous constaté une évolution depuis vos débuts, même s’ils sont récents ? Êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à son évolution future ?
24Il est difficile de parler d’un marché de l’estampe en ce sens que le marché de l’estampe ancienne est très différent du marché de l’estampe moderne ou contemporaine ou encore de l’affiche. Notre expérience est trop courte pour pouvoir apprécier l’évolution du marché. Nous observons seulement qu’en France le salon de l’Estampe du Grand Palais s’est réduit comme une peau de chagrin avant de quasiment disparaître. Actuellement, la Chambre syndicale de l’estampe, du dessin et du tableau, sous la direction de Christian Collin, tente de lui redonner vie. Mais comme il a été dit, nous pensons que le marché de l’estampe, comme celui des œuvres d’art, est en train de se déplacer, non plus comme il y a soixante ans d’une capitale à une autre, de Paris à Londres et à New York, mais du « physique » au numérique.
25Afin de nous faire partager vos goûts, permettez-moi quelques questions plus personnelles. Quelle est la pièce que vous avez été la plus heureuse ou la plus fière de pouvoir intégrer à votre catalogue ?
26Il est évidemment difficile d’en choisir une seule parmi les onze catalogues que nous avons présentés depuis 2015. L’une des trouvailles les plus heureuses a certainement été la contre-épreuve du premier état du petit autoportrait gravé par le jeune Liotard vers 1731, dont on ne connaissait qu’un seul exemplaire conservé par la Fondation Custodia. Elle provenait de la collection du collectionneur et marchand Soliman Lieutaud et d’Hippolyte Destailleur. Nous pourrions évidemment citer une très rare et superbe épreuve du Faust de Rembrandt imprimée par lui sur papier oatmeal. S’il fallait cependant n’en retenir qu’une seule, ce serait peut-être le prodigieux Saint Jérôme dans la solitude gravé par Giovanni Battista Franco vers 1555, une estampe de près d’un mètre de haut imprimée sur trois feuilles raboutées.
Giovanni Battista Franco (v. 1510 - 1561) : Saint Jérôme dans la solitude, v. 1555, eau-forte et burin, 888 x 485.
27Quelle(s) pièce(s) rêveriez-vous d’ajouter à votre catalogue?
28Les estampes que nous souhaitons mettre à notre catalogue sont toutes celles qui nous motivent. Il y en a de toutes sortes…
29Seriez-vous tentée par l’ajout de pièces contemporaines à votre catalogue ou considérez-vous que cette activité relève d’un autre métier ?
30C’est en effet un autre métier, que nous ne connaissons pas et dont nous pourrions difficilement parler.
Table des illustrations
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|---|---|
| Légende | Sarah et Maurice Sauvin |
| URL | http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/1779/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 509k |
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| Légende | Jean-Étienne Liotard (1702 - 1789), Petit autoportrait gravé, v. 1731, eau-forte, 117 x 100. |
| URL | http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/1779/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1002k |
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| Légende | Jean Duvet (1485 - après 1561), Saint Sébastien, entre Saint Antoine et Saint Roch, v. 1550/1555, burin, 247 x 161. |
| URL | http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/1779/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,7M |
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| Légende | Jean Chartier (v. 1500 - v. 1580), Jean Chartier assis dans son atelier, burin, 185 x 143. |
| URL | http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/1779/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,4M |
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| Légende | Giovanni Battista Franco (v. 1510 - 1561) : Saint Jérôme dans la solitude, v. 1555, eau-forte et burin, 888 x 485. |
| URL | http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/1779/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,3M |
Pour citer cet article
Référence électronique
Valérie Sueur-Hermel, « La galerie d’estampes Sarah Sauvin », Nouvelles de l’estampe [En ligne], 266 | 2021, mis en ligne le 02 décembre 2021, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/estampe/1779 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.1779
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