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AccueilNuméros258Comptes rendusRévolution dans l’estampe

Comptes rendus

Révolution dans l’estampe

Annie Duprat
p. 68-72
Référence(s) :

Claire Trévien, Satire, prints and theatricality in the French Revolution, Oxford, Voltaire Foundation, Oxford University, 2016, 254 pages. ISSN 0435-2866

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France

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18e siècle
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Texte intégral

1L’illustration en couverture de ce livre, Ouverture du club de la Révolution, en dit le propos. Extraite des Actes des apôtres, célèbre périodique contre-révolutionnaire, elle nous montre la scène d’un théâtre sur laquelle se déplacent divers personnages, hommes et femmes, certains munis de masques d’animaux. L’explication de cette gravure anonyme très chargée est donnée au volume 1, numéro 23 de la publication. Nous nous permettons d’en donner ici copie de quelques lignes dans la mesure où la connaissance des méthodes discursives des contre-révolutionnaires est importante à connaître afin de bien mesurer l’apport de la présente étude. Le début du texte commence par le persiflage habituel aux royalistes sur les pratiques des révolutionnaires :

Des gens mal intentionnés répandaient le bruit que la révolution actuelle ne serait pas durable, parce qu’elle avait dénaturé le caractère français, que le plaisir qui en faisait l’essence paraissait banni pour jamais de la capitale. Nous pouvons répondre de manière victorieuse aux objections de ces frondeurs aristocrates. Si ce qu’on nous a assuré est vrai, nous osons dire que la Révolution est consommée et que la France, après avoir donné à l’Europe l’exemple d’un courage et d’une persévérance rares, après lui avoir donné des modèles pour toutes les constitutions nées et à naître, la France, disons-nous, va continuer d’être le centre des arts, du goût des divertissements raisonnés.

2Il est vrai que l’image représente le « club de la Révolution » assimilé au cirque de Nicolet, très prisé à l’époque dans la capitale. La Révolution est ainsi ravalée au rang d’une parade de cirque dont les protagonistes sont placés en équilibre très instable, l’abbé Sieyès, en haut d’une échelle, présentant la future constitution, une pyramide renversée, à un Target chancelant mais chargé de la remettre droite. Tournant le dos aux spectateurs, Théroigne de Méricourt préside aux débats mais : « Ses fonctions étant plus pénibles que celles du président, on a renforcé la sonnette et on y a joint un manche et un battant d’une grosseur convenable », remarque dont la connotation sexuelle est évidente (et habituelle, de la part des royalistes, concernant Théroigne de Méricourt !). Parmi les danseurs du quadrille nommés « quatre sauteurs en liberté », le texte identifie Olympe de Gouges en jeune indienne, Madame de Condorcet en infante de Zamora, Mirabeau (« habillé en tigre royal avec un masque boue de Paris ») et le député Brissot de Warville, « habillé en juif errant ».

3Le lecteur que nous sommes est donc appelé à devenir un spectateur d’une comédie burlesque et douce-amère, la Révolution française, dont les protagonistes seraient des figures stéréotypées et caricaturales. Le livre est divisé en cinq chapitres. Les deux premiers sont consacrés successivement aux gravures portant sur le théâtre puis aux chansons, le troisième aux images du « Monde à l’envers », ces séries iconographiques brocardant les travers de la société du moment, le quatrième à la science (et donc aussi au charlatanisme), le cinquième aux images de l’au-delà.

Ill. 1. Wibre, Ouverture du club de la Révolution, v. 1790, burin et eau-forte, 144 x 225. Waddesdon Manor, Rothschild Collection (National Trust), bequest of James de Rothschild, 1957, 4232.1.71.147. Photo: Imaging Services Bodleian Library © National Trust, Waddlesdon Manor

Ill. 1. Wibre, Ouverture du club de la Révolution, v. 1790, burin et eau-forte, 144 x 225. Waddesdon Manor, Rothschild Collection (National Trust), bequest of James de Rothschild, 1957, 4232.1.71.147. Photo: Imaging Services Bodleian Library © National Trust, Waddlesdon Manor

4La période révolutionnaire étant une période de changement radical dans presque tous les domaines, la volonté de transformation supplante l’usage ordinaire des privilèges. Claire Trévien, qui a pu utiliser les collections du Waddeston Manor auquel elle adresse ses remerciements, montre dans ce livre comment l’observation de l’activité théâtrale (sujets, textes et métaphores) permet de cerner la nature de ces bouleversements tant la Révolution française a influencé la culture de l’écrit, des satires gravées et des chansons. Elle étudie ici une cinquantaine d’œuvres qu’elle décrit et analyse comme un tout en s’attachant d’abord au style, au vocabulaire et aux métaphores employées. Claire Trévien montre bien le rôle des gravures comme outil de communication des messages politiques des différents partis issus de tout le spectre politique dans une étude extrêmement riche de sources tant visuelles que textuelles sur l’imaginaire de la Révolution et le renouvellement de la culture politique. Outre l’illustration de couverture déjà évoquée, le livre s’ouvre sur une citation du remarquable Jacques-Marie Boyer de Nîmes, extraite de l’Histoire des caricatures de la révolte des Français. (1792) qui, parmi les tout premiers, a vu l’importance de l’image, et spécifiquement, de la caricature, dans les débats et combats du moment.

Ill. 2. Dupuis, Lanterne magique républicaine, 1794, eau-forte colorée, 328 x 295, Waddlesdon Manor, Rothschild Collection, 4232.2.33.57

Ill. 2. Dupuis, Lanterne magique républicaine, 1794, eau-forte colorée, 328 x 295, Waddlesdon Manor, Rothschild Collection, 4232.2.33.57

5Après avoir dans un long chapitre introductif établi une historiographie de son sujet montrant que, si les essais sont nombreux, ils sont toujours partiels, joignant rarement l’image avec le texte, l’auteure entreprend dans le second chapitre une étude détaillée (p. 21-70) des chansons et de leur écho dans la gravure. Nous y retrouvons avec plaisir les images polémiques ayant accompagné la famille royale de retour de Varennes, ou la série des préparatifs de la fête de la Fédération de 1790, et surtout les variantes sur les émigrés en train de constituer une « armée de Condé » ou chantant un « Pot-pourri patriotique » (p. 46) avec gravure et paroles de la chanson sur la même planche, à la manière des placards du xvie siècle collectés par Pierre de l’Estoile. L’efficacité du genre ne fait aucun doute et on peut imaginer les colporteurs distribuant ces feuilles au public des rues ! Claire Trévien consacre aussi quelques pages au graveur Bonvallet, spécialisé dans les représentations de scènes plutôt institutionnelles (la réunion du Parlement, la réunion des États généraux), dont on ne sait pas grand-chose à part qu’il vendait ses estampes via le libraire Basset.

  • 1 BnF, département des Estampes, collection De Vinck, 3725.
  • 2 Combat d’Arlequin avec le révérend père Dom Assinon, BnF, département des Estampes, collection De (...)
  • 3 Claude Langlois, La caricature contre-révolutionnaire, Paris, Presses du CNRS, 1988.
  • 4 Annie Duprat, « Les écrits contre-révolutionnaires et leur diffusion », dans La Contre-Révolution (...)

6Le troisième chapitre est une étude dédiée au genre carnavalesque s’il en est du Monde à l’envers (p. 71-116). Rappelons qu’il s’agit de la tradition du renversement du monde (le bœuf égorgeant le boucher par exemple) une tradition ancienne s’inscrivant également dans la lignée des charivaris avec de multiples déclinaisons possibles. Certaines représentations d’événements remarquables comme la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 donnent lieu à des images dignes du « Monde à l’envers » ! Ainsi de la Journée des brouettes dont l’auteure nous donne ici une image, Aristocrates, vous voilà donc f… (p. 74)1. Mais il en existe bien d’autres, dont le déroulé fonctionne à la manière du théâtre de la Commedia dell’arte (voir les illustrations Combat d’Arlequin… et Polichinelle vainqueur… p. 84 et 84)2. Le propos de Claire Trévien étant d’associer les images de la Révolution française, pièces isolées ou séries gravées avec les spectacles, pièces de théâtre, chansons ou jeux du cirque, pareille comparaison est bien venue. Cependant, on ne trouve pas dans ce chapitre de véritable analyse du Monde à l’envers, dont le sens est un peu différent, ni de présentation d’images pouvant se rapporter à ce genre, à part Aristocrates, vous voilà donc f… déjà mentionné. Les codes de la Commedia dell’arte ne sont pas identiques et la signification des scènes du Monde à l’envers est beaucoup plus radicale car, derrière l’humour, le discours politique de « renversement du monde » est immédiatement accessible par les spectateurs ! On notera en passant que l’image Ouverture du club de la Révolution, déjà mentionnée supra, ne doit pas être attribuée à Wibre, comme il est écrit à la page 102. Cette référence, présente dans de nombreux catalogues et dans le livre de Claude Langlois, La Caricature contre-révolutionnaire3 est fausse. Wibre, ou Wébert, ou Weber, ou Weber l’Allemand est le nom d’un libraire contre-révolutionnaire, arrêté et guillotiné le 20 mai 1799. Les pièces de son dossier démontrent bien qu’il fut libraire et marchand d’estampes, comploteur également, particulièrement en relation avec la colonie de Saint-Domingue ce qui lui valut la condamnation à mort4.

Ill. 3. Les Efforts patriotiques, v. 1791, burin et eau-forte colorée, 205 x 235, BnF, Estampes, De Vinck, 2757

Ill. 3. Les Efforts patriotiques, v. 1791, burin et eau-forte colorée, 205 x 235, BnF, Estampes, De Vinck, 2757

7Le chapitre suivant (p. 117- 163) s’intéresse aux représentations figurées et textuelles de la science, des sciences plutôt puisque l’époque est en effervescence, des travaux sur l’électricité au magnétisme animal (le fameux « mesmérisme ») de l’occultisme aux envols de ballons, de l’astronomie aux lanternes magiques. Gravures et pièces de théâtre sont d’autant plus ombreuses sur ces sujets que la période s’y prête : il est important d’imaginer l’avenir de la Révolution ! Le théâtre et les pamphlets donnent le plus grand nombre d’œuvres, qu’ils portent sur le charlatanisme ou les mensonges et les manigances de l’aristocratie comme on le voit chez Beaumarchais. Marat est souvent une cible privilégiée par les auteurs de textes caustiques qui utilisent l’anagramme du titre de son journal, Jean-Paul Marat l’ami du peuple pour le transformer en « Va, animal, maudit par le Peuple » dans une chanson anonyme, La Maratide (1795). Dans le livret de cette chanson, on trouve un autre anagramme « Marie-Joseph Maximilien Robespierre » donnant « Or je péris si Paris libre examine l’Homme ».

Ill. 4. Jean-Baptiste Morret ( ?), La mort du patriote Marat, 1793-1794, mélange de techniques graphiques, 226 x 147, Waddesdon Manor, Rothschild Collection (National Trust), bequest of James de Rothschild, 1957, 4232.2.41.71. Photo : Imaging Services Bodleian Library © National Trust, Waddesdon Manor

Ill. 4. Jean-Baptiste Morret ( ?), La mort du patriote Marat, 1793-1794, mélange de techniques graphiques, 226 x 147, Waddesdon Manor, Rothschild Collection (National Trust), bequest of James de Rothschild, 1957, 4232.2.41.71. Photo : Imaging Services Bodleian Library © National Trust, Waddesdon Manor
  • 5 Réception de Louis Capet aux Enfers, BnF, département des Estampes, collection De Vinck, 5228.
  • 6 La Noblesse et le clergé conduits par Caron dans leur domaine, BnF, département des Estampes, col (...)

8Le cinquième et dernier chapitre (p. 165-218) porte le titre de « Théâtre de l’ombre » et, logiquement, traite de l’au-delà, de la vie outre-tombe tant l’ombre de la guillotine et la mort semblent peser sur le processus révolutionnaire et la vie des contemporains. Effectivement, à côté de classiques bien connus comme Mirabeau aux Champs-Élysées ou Mirabeau aux enfers, Le Jugement de Minos ou Mirabeau aux enfers, il existe une myriade d’autres textes, ainsi que de ces dialogues des morts dont le xviie siècle était friand. Claire Trévien ici nous entretient des « gloires » du moment, Mirabeau, Rousseau, Voltaire et… François Bordier, citoyen de Rouen très engagé aux côtés des patriotes pro-révolutionnaires, comédien de son état, principal protagoniste de plusieurs œuvres du très royaliste Beffroy de Reigny. Des pages très intéressantes sont également données sur le thème de la réception aux Enfers, qu’il s’agisse des gravures de Villeneuve (Réception de Louis Capet aux enfers)5 ou de la gravure anonyme La Noblesse et le clergé conduits par Caron dans leur domaine6.

9Très bien composé et très détaillé, ce livre, qui comporte un appareil critique considérable (notes, bibliographie, index) rendra de très grands services à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire culturelle de la Révolution française.

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Notes

1 BnF, département des Estampes, collection De Vinck, 3725.

2 Combat d’Arlequin avec le révérend père Dom Assinon, BnF, département des Estampes, collection De Vinck, 3397 et Polichinelle vainqueur des aristocrates, BnF, département des Estampes, collection De Vinck, 3678.

3 Claude Langlois, La caricature contre-révolutionnaire, Paris, Presses du CNRS, 1988.

4 Annie Duprat, « Les écrits contre-révolutionnaires et leur diffusion », dans La Contre-Révolution en Europe, XVIIIe-XIXe siècles. Réalités politiques et sociales, résonnances culturelles et idéologiques, Rennes, PUR, 2002, sous-dir. Jean-Clément Martin, p. 87-99.

5 Réception de Louis Capet aux Enfers, BnF, département des Estampes, collection De Vinck, 5228.

6 La Noblesse et le clergé conduits par Caron dans leur domaine, BnF, département des Estampes, collection Hennin 10 557.

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Table des illustrations

Titre Ill. 1. Wibre, Ouverture du club de la Révolution, v. 1790, burin et eau-forte, 144 x 225. Waddesdon Manor, Rothschild Collection (National Trust), bequest of James de Rothschild, 1957, 4232.1.71.147. Photo: Imaging Services Bodleian Library © National Trust, Waddlesdon Manor
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/419/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 480k
Titre Ill. 2. Dupuis, Lanterne magique républicaine, 1794, eau-forte colorée, 328 x 295, Waddlesdon Manor, Rothschild Collection, 4232.2.33.57
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/419/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 476k
Titre Ill. 3. Les Efforts patriotiques, v. 1791, burin et eau-forte colorée, 205 x 235, BnF, Estampes, De Vinck, 2757
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/419/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 452k
Titre Ill. 4. Jean-Baptiste Morret ( ?), La mort du patriote Marat, 1793-1794, mélange de techniques graphiques, 226 x 147, Waddesdon Manor, Rothschild Collection (National Trust), bequest of James de Rothschild, 1957, 4232.2.41.71. Photo : Imaging Services Bodleian Library © National Trust, Waddesdon Manor
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/419/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 486k
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Pour citer cet article

Référence papier

Annie Duprat, « Révolution dans l’estampe »Nouvelles de l’estampe, 258 | 2017, 68-72.

Référence électronique

Annie Duprat, « Révolution dans l’estampe »Nouvelles de l’estampe [En ligne], 258 | 2017, mis en ligne le 15 octobre 2019, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/estampe/419 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.419

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Auteur

Annie Duprat

Professeur des universités émérite

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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