Navigation – Plan du site

AccueilNuméros269Dossier thématiqueL’œuvre de Kiyoshi Hasegawa (1891...

Dossier thématique

L’œuvre de Kiyoshi Hasegawa (1891-1980) à l’INHA

The work of Kiyoshi Hasegawa (1891-1980) at the National Institute of Art History
Nathalie Muller

Résumés

La dernière décennie a vu sept matrices de cuivre gravé de l’artiste japonais Kiyoshi Hasegawa rejoindre les collections de la Bibliothèque de l’INHA, fruits de la générosité de ses héritiers. Elles complètent avantageusement les nombreux dessins préparatoires, estampes et archives également donnés, et permettent de mieux appréhender la genèse de l’œuvre d’un artiste singulier et original de l’art du XXème siècle, véritable passerelle entre Orient et Occident.

Haut de page

Texte intégral

Fig. 1. Note manuscrite de Kiyoshi Hasegawa (Bibliothèque de l’INHA, Archives 62). Cliché Nathalie Muller.

1Château-Arnoux, Grasse, Phare de Fréjus, Mouans-Sartoux (localité au sud de Grasse), Vieille église de Gigondas, Paysage des Basses Alpes (Entrevaux), Le Jas de Bouffan (maison de Paul Cézanne à Aix en Provence), Pont suspendu d’Arles, Eglise de Santa Chiara (Assisi), Porte de San Girolamo, Eglise de Motrico (Espagne)... des titres d’œuvres qui ont de quoi surprendre de la part d’un artiste japonais. Par leur précision topographique, ils prouvent combien Kiyoshi Hasegawa s’est approprié le charme d’un univers européen qu’il ne découvrit pourtant véritablement qu’à l’âge de 28 ans ; un univers dont il a rêvé durant toute son enfance, passée dans un Japon nouvellement ouvert sur l’Occident et sa culture, exotique pour un œil nippon.

  • 1 La SABAA, fondée en 1925 par Jacques Doucet et reconnue d’utilité publique en 1927, rassemble depui (...)

2Entre 2003 et 2022, la bibliothèque de l’INHA a bénéficié grâce à l’aide de la Société des Amis de la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie1, de quatre généreux dons, de la part d’Yves Dodeman et de sa sœur, Janine Buffard - les héritiers de Micheline Hasegawa, la veuve de l’artiste - parmi lesquels un bel ensemble de 7 matrices de cuivre gravé, représentatif des diverses techniques utilisées par l’artiste (Fig. 2).

Fig. 2. Matrices de cuivre gravé correspondant aux 7 œuvres suivantes (de haut en bas et de gauche à droite) : Porte de San Girolamo (pointe sèche, 1937) ; Vieux village du midi : Mouans -Sartoux (manière noire, 1925) ; Coupe de fleurs des champs (manière noire, 1963) ; Sabot de Noël (pointe sèche, 1929) ; La colline (pointe sèche, 1939) ; Bouquet et aquarium (pointe sèche, 1926) ; Sirène (pointe sèche, 1929). Cliché Nathalie Muller

Entrées successives des œuvres de Kiyoshi Hasegawa à la bibliothèque de l’INHA 

3Alors que les œuvres de K. Hasegawa avaient intégré le département des Estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France dès le début de la production de l’artiste en France – grâce au dépôt légal auquel il s’est rigoureusement soumis, soucieux sans doute de laisser traces de son œuvre dans son pays d’adoption – ses premières estampes n’ont rejoint le fonds de la bibliothèque de l’INHA qu’en 2003, complétées durant les vingt années suivantes par un ensemble des plus conséquents.

4Le don initial, de M. Dodeman et Mme Buffard, comportant archives et correspondances, permettait déjà largement d’appréhender la période française de production de l’artiste (de 1919 à 1980) et ses liens très nombreux avec la société intellectuelle de l’époque.

  • 2 Catalogué dans la base Calames, sous la cote « Archives 62 ».

5Cet ensemble2 comprend 20 cartons, soit 2, 54 m linéaires de correspondances et documents divers :

  1. Correspondance particulière (amis et relations dont de nombreux artistes)

  2. Correspondance avec les associations, sociétés artistiques, institutions, fondations, éditeurs, galeries, fournisseurs

  3. Documents personnels : liste des planches de sa collection ; notes et textes ; menus ; listes d'adresses ; registre des œuvres vendues ou offertes ; liste d'œuvres présentées à des expositions

  4. Documents administratifs (non communicables).

  5. Cartons d'invitation.

6Le fonds contient également quelques estampes et dessins originaux transmis par le biais de la correspondance.

7La même année, la bibliothèque de l’INHA achetait cinq estampes à Yves Dodeman, deux manières noires et trois pointes sèches :

    • 3 Filigrané "Rives" ; 13,5 x 37,8 cm (coup de planche), 37,5 x 50,7 cm (feuille), (Uozu n°170). [EM H (...)

    Vieux village du Midi : Mouans-Sartoux, 1925. Manière noire sur papier vélin3

    • 4 Filigrané "BFK" ; 26,5 x 36 cm (coup de planche), 38 x 51 cm (feuille), (Uozu n°328). [EM HASEGAWA, (...)

    Coupe de fleurs des champs, 1963. Manière noire sur papier vélin4

    • 5 29,2 x 21,7 cm (coup de planche), 43,5 x 32,7 cm (feuille), (Uozu n°180). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 3], (...)

    Baigneuse assise, 1926.. Pointe sèche sur papier vélin5

    • 6 Filigrané "MBM" ; 28 x 21,8 cm (coup de planche), 44,7 x 32,5 cm (feuille), (Uozu n°179). [EM HASEG (...)

    Bouquet et aquarium, 1926. Pointe sèche sur papier vélin6

    • 7 20 x 34 cm (coup de planche), 32,9 x 45 cm (feuille), (Uozu n°253). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 5], planc (...)

    La colline, 1939. Pointe sèche sur chine appliqué7

  • 8 Voir note 15.

8En 2015, les mêmes héritiers français d’Hasegawa cédèrent à l’INHA quatre matrices de cuivre gravé correspondant à quatre des cinq estampes de Kiyoshi Hasegawa précédemment achetées, à savoir La colline, Bouquet et aquarium, Vieux village du Midi : Mouans-Sartoux et Coupe de fleurs des champs. La même année, ils complétèrent ce don par un ensemble de photographies sur plaques de verre représentant d’une part des œuvres de Kiyoshi Hasegawa, et d’autre part les œuvres des artistes japonais exposés au Pavillon de Marsan en 1934, à l’occasion de l’exposition L’estampe japonaise moderne et ses origines8 : en tout, 51 plaques photographiques.

9En 2021, les généreux donateurs ajoutèrent trois nouvelles matrices de cuivre gravé et les tirages correspondant des œuvres suivantes :

    • 9 (Uozu 202) 

    Sirène, 1929, pointe sèche9

    • 10 (Uozu 203)

    Sabot de Noël, 1929, pointe sèche10

    • 11 (Uozu 244).

    Porte de San Girolama (Perugia), 1937, pointe sèche11

Fig. 3. Kiyoshi Hasegawa, Porte de San Girolamo, matrice et tirage papier, épreuve d’artiste. Pointe sèche, 1937. (Bibliothèque de l’INHA, EM HASEGAWA, Kiyoshi 24 et 24c). Photo Michael Quemener/INHA.

10Ces trois tirages sur papier ne constituent qu’une faible partie d’un don bien plus important : 103 estampes et dessins préparatoires de Hasegawa, 11 estampes d’autres artistes japonais (Masahidé Asahi, Sumio Kawakami, Hide Kawanishi, Fumio Kitaoka, Yushiro Nagase, Koshiro Onchi, Ono Tadashige, Seiba Uchida), ainsi que 3 affiches rares des années 1920-1930.

  • 12 Organisé par l’Union des artistes russes à Paris le 11 juillet 1924 à la Taverne de l’Olympia.
  • 13 Qui fit partie du groupe « Valet de carreau ».

11- La première, Bal olympique12 est une maquette de l’affiche avec un collage du peintre russe Victor Barthe (1887-1954)13. À cette maquette originale, s’ajoutent deux affiches éditées :

  • 14 Galerie Wolfsberg à Zurich (septembre à novembre 1927).
  • 15 . Elle ne figure pas dans le catalogue raisonné de son œuvre gravée.

12- l’une pour l’Exposition de peintres japonais de 192714. Le dessin de cette affiche est une œuvre d’Hasegawa réalisée spécialement pour l’exposition15.

  • 16 Musée des Arts décoratifs, (février-mars 1934).

13- et l’autre pour l’exposition de 1934 L’estampe japonaise moderne et ses origines16 

  • 17 A la galerie « Le Nouvel essor » à Paris.

14Enfin en 2022, un ensemble de catalogues d’exposition et de vente et 1189 cartons d’invitation à des expositions furent également cédés, parmi lesquels celui de la première exposition personnelle de gravures, dessins et aquarelles d’Hasegawa en 192517

Fig. 4. Carton d’invitation : Exposition Kiyoshi Hasegawa. Gravures, dessins, aquarelles., du 14 au 30 avril 1925. Paris, Au Nouvel Essor. Bibliothèque de l’INHA, CVA3/775. Cliché Nathalie Muller

Kiyoshi Hasegawa : une passerelle entre Japon et Europe

  • 18 Elève de Raphaël Collin, proche du symbolisme.
  • 19 Disciple de Fernand Cormon à l’ENSBA et de Carolus Duran à l’Académie de France à Rome.

15Né à Yokohama le 9 décembre 1891 d’une famille érudite et aisée, le jeune Kiyoshi reçoit une solide éducation traditionnelle et bénéficie de l’ouverture du Japon à l’Occident –Yokohama étant un des trois premiers ports japonais ouverts aux étrangers en 1859, après deux siècles d’isolationnisme total. Son père, homme lettré amateur d’art et directeur de banque, décède alors que Kiyoshi n’a que 13 ans. Sa mère meurt 6 ans plus tard. À 19 ans, Kiyoshi, alors à Tokyo, souhaite entrer à l’université pour devenir diplomate. Mais sa santé fragile – il souffre d’asthme – l’aiguille dans une autre voie. Diplômé de l'université Meiji de Tokyo, il décide d’étudier la peinture à l'huile avec Okada Saburōsuke18 et Fujishima Takeji19. Ces deux artistes ayant étudié la peinture en Occident avant de revenir enseigner au Japon initient Kiyoshi à cet art occidental qui l’attire depuis toujours. Dès 1912, il commence à pratiquer la gravure sur bois et participe au mouvement naissant Sosaku Hanga (L’estampe créative). À partir de 1913, il s’adonne également à la gravure sur cuivre – technique encore peu répandue au Japon à cette époque. Bénéficiant des conseils de Saburōsuke Okada, il fait venir une presse d’Angleterre. Mais le bois demeure à ce moment sa technique de prédilection. Il découvre les gravures sur bois de Kandinsky, Kirchner ou Gauguin, et les bois qu’il réalise, entre 1913 et 1917 – notamment pour l’illustration de revues littéraires et artistiques comme Suiyo (la jarre d’eau), Karanju (l’olivier), Kanjo (émotions) ou Seihai (la Coupe sacrée) - ne laissent pas de puiser dans les styles fauves et expressionnistes occidentaux.

16Après un bref séjour aux Etats-Unis en 1918, il quitte définitivement le Japon en 1919 et s'installe à Paris pour étudier l’art occidental in situ. Il y fera toute sa carrière.

Fig. 5. Kiyoshi Hasegawa dans son atelier rue Montcalm à Paris, derrière la presse sur laquelle Van Gogh tira sa seule eau-forte, en 1890, à Auvers-sur-Oise. Cette presse du XVIIIe siècle fut cédée à Hasegawa par Paul Gachet, fils du docteur Gachet en 1923. (Cliché dans catalogue Noirs et couleurs, à la Fondation Taylor en 2018.)

  • 20 Ambassadeur de France au Japon de 1927 à 1929 (après Paul Claudel)

17À partir de 1923, il expose au Salon d'automne, au Salon des Tuileries et à celui des Indépendants. En 1931, il participe à l'exposition des Peintres graveurs, et devient membre fondateur de la Société des peintres graveurs japonais. À Paris, il tiendra un rôle majeur dans la réalisation des expositions de 1934 et 1937, toutes deux consacrées à l'estampe japonaise contemporaine. En 1934, à l’initiative de Robert de Billy20, la Société des peintres-graveurs de Tokyo décide en effet de présenter à Paris une ambitieuse exposition alliant les grands maîtres du temps passé et les jeunes talents contemporains. Cette exposition, placée sous la présidence d’honneur d’un membre de la famille impériale, S. A. I. le Prince Higashi-Kuni, est parrainée par le Président du Conseil du Japon (Makoto Saito) et celui de la France (Edouard Daladier). Kiyoshi Hasegawa, chargé de mission du gouvernement nippon, se voit confier l’organisation de cette exposition parisienne qui connut un grand succès (59 artistes et 246 œuvres exposées) et investit ensuite plusieurs villes européennes : Madrid, Genève, Varsovie, Berlin et Lyon.

  • 21 Fleurs des champs dans un verre, Printemps et Automne, burin, 1951.
  • 22 Organisée par le musée des beaux-arts de la Ville de Paris.

18En 1937, il reçoit la médaille d'or à l'Exposition universelle de Paris. Malgré une réelle reconnaissance de son talent par le marché de l'art, il traverse une période particulièrement difficile pendant la seconde guerre mondiale. En tant que ressortissant japonais, il est interné en camp de travail et la précarité de son statut est alors pour lui une réelle source d'inquiétude. Situation d’autant plus injuste, qu’il a adopté la patrie française et élevé comme son propre fils celui de sa femme française, veuve d’un artiste peintre. Dès la fin du conflit, il est pourtant largement soutenu par ses nombreux amis, artistes et intellectuels ; et dès 1951, le musée du Louvre acquiert l'une de ses œuvres pour la Chalcographie21. Élu, en 1964, membre de l'Académie des beaux-arts, il participe l’année suivante à une grande exposition consacrée aux artistes japonais habitant à l'étranger22. La Monnaie de Paris édite une médaille à son effigie en 1972, et huit ans plus tard, il est récompensé par le Prix Paul-Louis Weiller de l’Académie des Beaux-arts. Il meurt dans son atelier à Paris le 13 décembre 1980, sans jamais être retourné au Japon.

Un graveur original et indépendant

The Lily
The modest Rose puts forth a thorn,
The humble sheep a threatening horn;
While the Lily white shall in love delight,
Nor a thorn, nor a threat, stain her beauty bright

William Blake

Un pétale tombé
Remonte à sa branche
Ah ! c’est un papillon !

Basho

  • 23 Archives 62, carton 17, dossier 5.

19La foisonnante documentation, entrée à l’INHA en 2003, permet de mieux appréhender la vie et le processus créateur de Kiyoshi Hasegawa. Nous y trouvons, par exemple, des poèmes de William Blake ou des haïku de Basho23, qui éclairent la sensibilité synesthétique de Hasegawa et prouvent combien la genèse de son art participe des deux cultures, européenne et nippone. On constate ainsi qu’outre les nombreuses estampes japonaises anciennes et contemporaines, de Utamaro, Eisen, Hiroshige, Hokusaï, Harunobu, Hokkeï ou encore Kiyotchika, il possédait également de Toulouse-Lautrec, Redon ou Bresdin.

  • 24 Archives 62, carton 17, dossier 9.
  • 25 Archives 62, carton 17, dossier 8.
  • 26 Dont les archives sont conservées à la Bibliothèque de l’INHA , sous la cote Archives 117.
  • 27 Collection Les maitres de la gravure contemporaine, Editions Manuel Bruke.

20L’importante correspondance avec des personnalités comme Raoul et Emeline Dufy, Dunoyer de Segonzac, Jacques Beltrand, Mario Avati, Jacques Houplain, ou encore Josef Hecht, témoigne de son intégration dans la vie artistique parisienne. Il offrait souvent des tirages de ses œuvres à des amis : à Hayter (Village de Volx, 1958, manière noire, épreuve d’artiste), à Julien Cain, à Marcel Gromaire, à Henry de Waroquier, à René Jean (Vieille ferme sur la colline, ép 10/41), à Robert Rey... Un registre des œuvres vendues24 renseigne également sur les prix pratiqués : de quelques centaines à quelques milliers de francs. Son carnet d’adresses25 regroupe tout ce que la sphère parisienne de l’époque comptait d’intellectuels et d’artistes : Louis Hautecoeur, René Huyghe, Jean-Emile Laboureur, Paul André Lemoisne, Foujita, Henri Matisse, Claude Roger Marx, Paul Claudel, Raymond Escholier, Johnny Friedlaender, Clément Janin, René Jean, Jean-Louis Vaudoyer, Louis Vauxcelles, Elie Faure, André Breton, Henri Focillon, Braque, Marc Chagall, Charles Kunstler, Robert Rey, pour n’en citer que quelques-uns. Ce dernier26 qui a publié deux essais polémiques La peinture moderne ou l'art sans métier et Contre l’art abstrait, trouve, dans l’œuvre d’Hasegawa, un plaidoyer contre l’abstraction : il publiera même en 1963 un Portrait de Kiyoshi Hasegawa27. Une lettre de Paul André Lemoisne, directeur du département des Estampes de la BnF, datée de 1934, renseigne également sur le rôle que joua Hasegawa dans l’intégration d’artistes japonais au Cabinet d’estampes. (Yamamoto, Nakamuro, Goyo, entre autres). Enfin, toujours donnés à l’INHA, des courriers de Julien Cain, Jean Adhémar ou encore Jean Vallery- Radot, soulignent la régularité des dépôts de ses œuvres à la BnF et les bonnes relations de l’artiste avec cette institution.

21Les œuvres de Kiyoshi Hasegawa sont conservées dans de nombreux musées – au Victoria and Albert Museum de Londres, au Bristish Museum, au Moma et à la New York Public Library, au Musée d’art moderne de Tokyo, à Kyoto, Yokohama, à la Hunt botanical library, au Musée d’Orsay, à la BnF, à Belfort ou encore à Quimper, ainsi que dans de nombreuses collections privées. Cette présence n’est pas fortuite : l’importante correspondance que l’artiste entretint avec des conservateurs de musée atteste que ceux-ci l’ont souvent sollicité pour qu’il fasse don de ses œuvres ou qu’il les prête lors d’expositions temporaires. C’est le cas, également, du Comité national de la gravure française.

Œuvre gravé

  • 28 Évaluées à environ 60 pièces.

22Hasegawa a produit plus de 350 estampes entre 1919 et 1963, sans compter celles conçues entre 1916 et 1919 au Japon28. Il a utilisé une large palette des techniques de l'estampe : bois gravé (bois de fil ou bois de bout), gravure à l'eau-forte, aquatinte, vernis mou, pointe sèche, burin, berceau, manière noire, roulette et lithographie.

23S’il a surtout pratiqué la gravure sur bois au Japon, il en poursuivit la production durant ses premières années françaises. C’est lui qui, par exemple, en 1930, réalisa le logo de la « chouette » en bois de bout, pour les Editions Les Belles Lettres. Les techniques du cuivre et du bois coexistent jusqu’en 1932, date à laquelle il s’écartera définitivement de la xylographie. Adepte de la technique ancienne de la manière noire – qu'il pratique depuis 1924 – il en renouvelle l'utilisation, perfectionnant le berceau (outil nécessaire au grainage de la plaque de cuivre). À partir de 1960, il est considéré comme un maître incontesté de cette technique qui lui permet d’obtenir plusieurs tonalités de noir. Le catalogue raisonné par Uozu recense près de 70 œuvres issues de ce procédé. Il nous informe également du nombre moyen de tirages : de 60 à 100 épreuves, et jusqu’à 220 pour la Nature morte à la boule de verre. Les premiers bois, quant à eux, ont connu des tirages beaucoup plus faibles, de 10 à 15 épreuves, ce qui explique sans doute leur faible présence dans les collections publiques.

24Avant son arrivée en France, Hasegawa faisait partie, à Tokyo, d’un cercle d’intellectuels attirés par la littérature européenne, et d’artistes qui – à rebours des traditions japonaises – défendaient « l’estampe créatrice », c’est-à-dire originale, sans le recours traditionnel aux trois « piliers » de l’estampe japonaise que sont le peintre, le graveur professionnel et l’imprimeur. Appartenant au mouvement « Sosaku hanga (l’estampe créatrice), il grava entre 1913 et 1918, au Japon, des bois dans lesquels le noir et blanc dominent. Pour la revue Seihai, dont le nom, Coupe sacrée (ou Saint Graal), est un surprenant surgeon oriental du néo-celtisme, Hasegawa a illustré notamment un poème de Yeats. Il a gravé également son interprétation de L’après-midi d’un faune de Mallarmé.

  • 29 Archives 62, carton 17.

25Le Manifeste de Lorjou, dont un exemplaire est conservé dans les archives de l’artiste données à l’INHA29, souligne, s’il en était besoin, la direction nettement figurative – jusqu’à l’extrême diront certains – de son art, empreint tantôt d’onirisme et tantôt de poésie du quotidien. Dès ses débuts apparaît son désir de concilier tradition japonaise et art occidental moderne.

  • 30 Note manuscrite de Hasegawa. Archives 62, carton 17.

Dans la nature, une seule branche représente le passé, le présent, le futur.  Dans mes gravures, l’oiseau me représente, observant le monde végétal30

26L’oiseau, les fleurs et graminées, les natures mortes, les paysages et quelques portraits sont les sujets les plus représentés dans ses œuvres graphiques.

27Tristan Klinsor, dans l’avant-propos de la biographie rédigée par Robert Rey, qualifie K.H. de portraitiste, mais ce n’est pas un peintre des visages. « Il est le portraitiste de l’orme, du pommier ou de l’acacia, le portraitiste de l’anémone ou du volubilis, le portraitiste des graminés. Pour Hasegawa, l’arbre, la fleur, le brin d’herbe sont des personnages. La vie est partout, même dans l’infiniment petit. Ces fleurs, Hasegawa les choisit volontiers simples, « non parmi celles aux somptueux atours emberlificotés, mais parmi les fleurs des champs ». Klinsor qualifie encore ses œuvres de « sonates au burin » ou de « poèmes à l’eau-forte », traduisant bien la délicatesse et la subtilité de son tracé sur ses matrices de cuivre. Une impression de fragilité, de pureté – jusqu’à la naïveté parfois – se dégage en effet de son œuvre, d’une précision botanique et topographique rigoureuse.

28Les matrices que nous possédons mesurent environ 15 à 25 cm sur 20 à 28 cm. Elles sont représentatives des dimensions des gravures de l’artiste, hormis un ensemble assez important de près de 80 estampes de petit format répertoriées par Uozu (cartes de vœux, menus, etc.)

29Hasegawa accordait beaucoup d’importance aux papiers et en utilisait un large choix, oriental ou occidental. Un papier japonais « Kyokushi » a généralement servi pour les gravures sur bois de la jeunesse, tandis que le papier BKF Rives est le plus utilisé pour les estampes en taille douce. Mais il peut, pour ces mêmes gravures, employer d’autres papiers (MBM, « Van Gelder Zonen », Japon nacré, ainsi qu’un papier chinois « Gyokuhansen »). Un grand nombre d’estampes, au burin, à la pointe sèche ou à l’eau-forte, ont aussi été tirées sur papier « Gampi » ou « Gasen » appliqué sur Rives. Hasegawa signait avec beaucoup de rigueur chaque estampe en vérifiant leur qualité. Il a souvent modifié sa signature au fil du temps.

Fig. 7. Kiyoshi Hasegawa, L’arbre et la lune, pointe sèche sur papier japon très fin azuré, 1954 (Bibliothèque de l’INHA, EM HASEGAWA, Kiyoshi 30c). Photo Michael Quemener/INHA.

Conclusion

30L’arrivée, à la bibliothèque de l’INHA, de ce fonds Hasegawa est en totale adéquation avec la politique documentaire de l’établissement, qui vise à enrichir sa collection d’estampes d’artistes étrangers. Avoir fait entrer en même temps archives, dessins préparatoires, matrices et tirages d’estampes permet une meilleure lecture globale de l’œuvre de Kiyoshi Hasegawa et corrobore la volonté de Jacques Doucet qui souhaitait, lors de la constitution de son Cabinet, au début du XXe siècle, documenter le processus créateur des graveurs.

Haut de page

Bibliographie

L'estampe japonaise moderne et ses origines : février-mars 1934, préf. Robert de Billy. Musée des arts décoratifs / exposition organisée par la Société des peintres-graveurs japonais de Tokyo "Nippon Hanga Kyokyai". Hasegawa, Kiyoshi (1891-1980) ; Musée des arts décoratifs (Paris) ; Société des peintres-graveurs japonais, 1934.

Exposition des artistes japonais. 20 novembre – 1er décembre 1957. Cercle Volney. 7, rue de Volney, Paris 11eme

Portrait de Kiyoshi Hasegawa , par Robert Rey, avec des gravures originales de Kiyoshi Hasegawa , avant-propos de Tristan Klingsor. Paris, Ed. Manuel Bruke, coll. les maîtres de la gravure contemporaine, 1963

L’œuvre gravé de Kiyoshi Hasegawa. Editeur : 東京 : 美術出版社,Hasegawa Kiyoshi Hanga sakuhin-Shû , Bijutsu Schuppan-Sha, Tokyo, 1981

Succession Kiyoshi Hasegawa, première vente, estampes et tableaux : vente à Paris, Nouveau Drouot, 10 avril 1987. Rieunier, Olivier; Bailly-Pommery, Isabelle; Cailac, Paule; Blanchet, Pierre; Jeannelle, Patrice, 1987

Kiyoshi Hasegawa. 2ème vente. Estampes Dessins. Tableaux : [vente] 18 juin 1990

A propos de l’œuvre gravé de Kiyoshi Hasegawa (1891-1980)., Fondation Taylor, 25/06 – 18/07/1998, Ed. Fondation Taylor, Paris, 1998.

L'oeuvre gravé 1913-1971 (catalogue raisonné), Uozu Akio, Ed. Reifu Syobo, Tokyo (Japon), 1999

Yves Dodeman, Kiyoshi Hasegawa (1891-1980). Catalogue des œuvres peintes et dessinées exposées du 28 avril au 21 mai 2011 à la Fondation Taylor (Paris)

Catalogue Estamp’art 77 – 2012 – LE JAPON. Rencontres internationales d’estampes contemporaines en Val de Loing, du 12 mai au 3 juin 2012. Biennale Floraison d’ailleurs (lieu : Abbaye de Cercanceaux Rue Antoine Héroët, 77460 Souppes-sur-Loing), 2012

Japon, estampe ukiyo-e, graveurs des années 30-60, gravure contemporaine. Catalogue conçu par Jean-Michel Mathieux-Marie et Isabelle Panaud .Association Pointe et burin 2015. Exposition du 7 au 30 mai 2015 à la Fondation Taylor (Paris).

Noirs et couleurs. Hommage à Kiyoshi Hasegawa . Exposition du 04/10/2018 au 27/10/2018 à la fondation Taylor.

Kiyoshi Hasegawa (1891- 1980), gravures et dessins. Donation. Fondation Taylor, exposition du 4 au 27 avril 2019.

Haut de page

Notes

1 La SABAA, fondée en 1925 par Jacques Doucet et reconnue d’utilité publique en 1927, rassemble depuis cette date de nombreux spécialistes et amateurs d’art désireux de soutenir la bibliothèque.

2 Catalogué dans la base Calames, sous la cote « Archives 62 ».

3 Filigrané "Rives" ; 13,5 x 37,8 cm (coup de planche), 37,5 x 50,7 cm (feuille), (Uozu n°170). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 1].

4 Filigrané "BFK" ; 26,5 x 36 cm (coup de planche), 38 x 51 cm (feuille), (Uozu n°328). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 2].

5 29,2 x 21,7 cm (coup de planche), 43,5 x 32,7 cm (feuille), (Uozu n°180). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 3], 4ème état tiré à 30 épreuves.

6 Filigrané "MBM" ; 28 x 21,8 cm (coup de planche), 44,7 x 32,5 cm (feuille), (Uozu n°179). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 4], planche tirée à 30 épreuves.

7 20 x 34 cm (coup de planche), 32,9 x 45 cm (feuille), (Uozu n°253). [EM HASEGAWA, KIYOSHI 5], planche tirée à 40 épreuves.

8 Voir note 15.

9 (Uozu 202) 

10 (Uozu 203)

11 (Uozu 244).

12 Organisé par l’Union des artistes russes à Paris le 11 juillet 1924 à la Taverne de l’Olympia.

13 Qui fit partie du groupe « Valet de carreau ».

14 Galerie Wolfsberg à Zurich (septembre à novembre 1927).

15 . Elle ne figure pas dans le catalogue raisonné de son œuvre gravée.

16 Musée des Arts décoratifs, (février-mars 1934).

17 A la galerie « Le Nouvel essor » à Paris.

18 Elève de Raphaël Collin, proche du symbolisme.

19 Disciple de Fernand Cormon à l’ENSBA et de Carolus Duran à l’Académie de France à Rome.

20 Ambassadeur de France au Japon de 1927 à 1929 (après Paul Claudel)

21 Fleurs des champs dans un verre, Printemps et Automne, burin, 1951.

22 Organisée par le musée des beaux-arts de la Ville de Paris.

23 Archives 62, carton 17, dossier 5.

24 Archives 62, carton 17, dossier 9.

25 Archives 62, carton 17, dossier 8.

26 Dont les archives sont conservées à la Bibliothèque de l’INHA , sous la cote Archives 117.

27 Collection Les maitres de la gravure contemporaine, Editions Manuel Bruke.

28 Évaluées à environ 60 pièces.

29 Archives 62, carton 17.

30 Note manuscrite de Hasegawa. Archives 62, carton 17.

Haut de page

Table des illustrations

Légende Fig. 1. Note manuscrite de Kiyoshi Hasegawa (Bibliothèque de l’INHA, Archives 62). Cliché Nathalie Muller.
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 302k
Légende Fig. 2. Matrices de cuivre gravé correspondant aux 7 œuvres suivantes (de haut en bas et de gauche à droite) : Porte de San Girolamo (pointe sèche, 1937) ; Vieux village du midi : Mouans -Sartoux (manière noire, 1925) ; Coupe de fleurs des champs (manière noire, 1963) ; Sabot de Noël (pointe sèche, 1929) ; La colline (pointe sèche, 1939) ; Bouquet et aquarium (pointe sèche, 1926) ; Sirène (pointe sèche, 1929). Cliché Nathalie Muller
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 343k
Légende Fig. 3. Kiyoshi Hasegawa, Porte de San Girolamo, matrice et tirage papier, épreuve d’artiste. Pointe sèche, 1937. (Bibliothèque de l’INHA, EM HASEGAWA, Kiyoshi 24 et 24c). Photo Michael Quemener/INHA.
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 198k
Légende Fig. 4. Carton d’invitation : Exposition Kiyoshi Hasegawa. Gravures, dessins, aquarelles., du 14 au 30 avril 1925. Paris, Au Nouvel Essor. Bibliothèque de l’INHA, CVA3/775. Cliché Nathalie Muller
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 118k
Légende Fig. 5. Kiyoshi Hasegawa dans son atelier rue Montcalm à Paris, derrière la presse sur laquelle Van Gogh tira sa seule eau-forte, en 1890, à Auvers-sur-Oise. Cette presse du XVIIIe siècle fut cédée à Hasegawa par Paul Gachet, fils du docteur Gachet en 1923. (Cliché dans catalogue Noirs et couleurs, à la Fondation Taylor en 2018.)
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 385k
Légende Fig. 6a et 6b. Kiyoshi Hasegawa, Nature morte à la boule de verre, dessins préparatoires sur calque et tirage sur vélin. Manière noire, 1959 (Bibliothèque de l’INHA, EM HASEGAWA, Kiyoshi 37 a-g). Photo Michael Quemener/INHA.
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 182k
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-7.png
Fichier image/png, 1,4M
Légende Fig. 7. Kiyoshi Hasegawa, L’arbre et la lune, pointe sèche sur papier japon très fin azuré, 1954 (Bibliothèque de l’INHA, EM HASEGAWA, Kiyoshi 30c). Photo Michael Quemener/INHA.
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/4456/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Nathalie Muller, « L’œuvre de Kiyoshi Hasegawa (1891-1980) à l’INHA »Nouvelles de l’estampe [En ligne], 269 | 2023, mis en ligne le 24 mai 2023, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/estampe/4456 ; DOI : https://doi.org/10.4000/estampe.4456

Haut de page

Auteur

Nathalie Muller

Responsable de la collection d’estampes XIXe-XXIe siècles et de la régie des expositions au service du patrimoine de la bibliothèque de l'INHA

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search