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Auctorialité du collectionneur d'estampes (XVIe-XIXe siècle)

Avant Hennin, avant De Vinck : la collection Laterrade (1795-1866) au Cabinet des Estampes. De l’auctorialité du collectionneur à l’auctorialité du conservateur

Before Hennin, Before De Vinck: The Laterrade Collection (1795–1866) at the Cabinet des Estampes. From the Auctoriality of the Collector to that of the Curator
Jude Talbot

Résumés

Actif dès les années 1820, Bernard Bonaventure Laterrade incarne une figure de collectionneur du xixe siècle féru de caricatures et d’histoire révolutionnaire. Les quelque 37 000 pièces de sa collection acquises par la Bibliothèque nationale en 1845 et 1864 constituent un socle majeur de la série d’histoire de France en images et témoignent de pratiques de sélection, de reclassement et de documentation typiques de son époque. Pourtant, faute d’avoir suscité l’intérêt des chercheurs, son identité est tombée progressivement dans l’oubli.

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Texte intégral

Ill. 1. Jules Parreau, Laterrade, né en 1795 à Dunkerque (Nord), Amateur d’Estampes historiques, 1859, taille douce en bistre. BnF, Est., N-2 (Laterrade), MFilm D-184034

  • 1 Acquisition 1772, 10 500 pièces.
  • 2 Legs 1863, 14 800 pièces.
  • 3 Don 1906, 28 000 pièces.

1Les noms qui viennent à l’esprit, quand on évoque les collections d’estampes historiques du département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France, sont ceux de Fevret de Fontette1, de Hennin2 et de De Vinck3 – tant il est vrai qu’à eux-seuls, ces trois collectionneurs et les collections qu’ils ont constituées et transmises au Cabinet des Estampes, couvrent déjà toute l’histoire de France en images jusqu’à la fin du xixe siècle. Il en est pourtant d’autres, plus discrets sans doute, aujourd’hui méconnus, dont les collections entrées et fondues dans la collection nationale l’ont formidablement enrichie – parmi eux, d’Ormesson, La Bédoyère, et Laterrade.

  • 4 Frits Lugt, Les marques de collection de dessins et d’estampes, L. 1713.
  • 5 Laure Beaumont-Maillet, « Les collectionneurs au Cabinet des Estampes ». Nouvelles de l'estampe, n. (...)

2La marque de collection Lat.4 se rencontre fréquemment dans les recueils de certaines séries documentaires telles que l’histoire de France, les modes ou les portraits. En 1993, Laure Beaumont-Maillet admettait pourtant qu’ « on ne connaît presque rien de M. Laterrade »5 – de fait, à part son nom et jusqu’à récemment, peu d’éléments notables, pas de prénom, pas d’idée précise de la nature ni de l’étendue de sa collection, pas d’indice sur le caractère anodin ou important, pour les collections d’estampes de la Bibliothèque nationale.

  • 6 Archives départementales du Nord, Registre des naissances de Dunkerque, 1793-1795, 5 Mi 027 R 025, (...)
  • 7 Archives nationales, Base Léonore, « Bernard Bonaventure Laterrade », LH//1493/23.
  • 8 Acquisition du 25 mai 1838 par le Cabinet des Estampes de 194 caricatures anglaises et françaises à (...)
  • 9 Acquisition du 14 juin 1839 par le Cabinet des Estampes de 160 pièces et caricatures historiques de (...)
  • 10 Acquisition du 29 avril 1840 par le Cabinet des Estampes de 410 caricatures historiques ou de mœurs (...)
  • 11 Acquisition du 18 novembre 1842 par le Cabinet des Estampes de 1 752 caricatures anglaises à Laterr (...)
  • 12 Acquisition du 1er octobre 1845 par le Cabinet des Estampes de 19 914 estampes (en 10 lots) à Later (...)
  • 13 Acquisition du 25 janvier 1864 par le Cabinet des Estampes de 14 900 estampes (portraits et pièces (...)

3Bernard Bonaventure Laterrade, puisque c’est son prénom, naît le 18 Floréal An 36 à Dunkerque. Il est le fils de Bernard Laterrade, chirurgien-dentiste natif de Condom dans le Gers. Bernard Bonaventure embrasse une carrière militaire, comme sous-lieutenant d’infanterie : il sert sans doute entre 1815 et 1823. À cette date, il est dit en réforme de cette fonction. Il se marie l’année suivante, le 12 mai 1824 avec Augustine Estibal, fille d’un huissier royal de Condom. Il devient vers 1830 vérificateur en chef des poids et mesures du département de la Seine et c’est à ce titre qu’il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 27 avril 18357. On ne sait pas dans quel contexte émerge son intérêt pour l’estampe, et particulièrement pour la caricature, le portrait et l’estampe historique ; on sait en revanche, grâce à plusieurs lettres échangées avec différents conservateurs du cabinet des Estampes, d’abord Duchêne puis Delaborde, qu’il commence à réunir cette collection vers 1829-1830. En 1844, il en estime le contenu à 42 000 estampes ; une partie seulement de cet ensemble intègre progressivement les collections du Cabinet des Estampes en 18388, 18399, 184010, 184211, et surtout en 184512 puis en 186413.

4On connaît deux descriptions de la collection Laterrade. L’une par Paul Lacroix, qui la décrit a posteriori en 1860 :

  • 14 Paul Lacroix, Annuaire des artistes et des amateurs, Paris, 1860, volume I, p. 179.

M. Laterrade avait réuni la plus belle et la plus riche collection de dessins et pièces gravés sur l'histoire de la Révolution française. Cette collection renfermait plus de dix mille pièces, et elle s'étendait depuis les états généraux jusqu'à nos jours. II a cédé cette collection à la Bibliothèque impériale. C'est M. Duchesne aîné qui a eu le bon esprit de la faire acheter, et il serait bien impossible de la refaire aujourd'hui, même en dépensant dix fois ce qu'elle a été payée. Depuis cette vente, M. Laterrade, mettant à profit sa grande connaissance des gravures de cette époque, a réuni à nouveau un très grand nombre de pièces, et il possède une nouvelle collection, moins riche que la première, mais qui est encore la plus riche, à l'exception peut-être de celle de M. de Labédoyère, sur le même sujet ; on sait que M. de Labédoyère a acheté la collection Deschiens, qui renferme non seulement des gravures, mais tous les livres, brochures, affiches, canards, etc., qui ont été publiés pendant la Révolution française. M. Laterrade n'a pas borné ses recherches à ces sortes de pièces ; il a encore rassemblé une suite de portraits de tous les pays et de toutes les époques, au nombre de quatre-vingt mille. M. Laterrade a conservé les cartes de sa première collection. Il serait bien désirable qu'il publiât la monographie de ces estampes ; nul mieux que lui ne peut faire un pareil travail. (Depuis que cet article a été écrit, M. Laterrade a vendu sa collection.)14

5L’autre par Georges Duplessis qui relève qu’avec l’acquisition partielle en 1845 de la collection Laterrade « le département des Estampes […] possède la réunion la plus complète des estampes relatives à l'histoire de la Révolution française » :

  • 15 Georges Duplessis, « Le cabinet des Estampes, son origine et ses développements successifs », Gazet (...)

En 1845, M. Laterrade, collectionneur fanatique de toutes les gravures relatives à la Révolution de 1789, consentit à céder à la Bibliothèque les estampes qu'il possédait et qui manquaient au département. Cette acquisition comprenait environ vingt mille pièces qui, une fois entrées, furent réunies à l'histoire de France et classées avec ordre à la suite de la collection de M. de Fontette, par les soins de M. Duchesne.15

  • 16 Armand Rochoux, Ier Catalogue d'estampes, portraits et pièces historiques, règne de Louis XVI, aéro (...)
  • 17 Armand Rochoux, 2ème catalogue d'estampes composant le cabinet de M. L..., vente des 20-22 décembre (...)
  • 18 Armand Rochoux, Estampes fin du règne de Louis XVI, Convention, Empire, Restauration : 2e partie, d (...)
  • 19 Armand Rochoux, 4e et dernier catalogue d'estampes composant le cabinet de M. Laterrade : pièces hi (...)
  • 20 Jean-Eugène Vignières, Estampes anciennes et modernes, portraits... pièces historiques, caricatures (...)

6Outre l’acquisition des 19 914 pièces en 1845, le Cabinet acquiert en 1864 une autre portion de la collection, composée de 14 900 portraits et pièces historiques, pour une somme dérisoire – car il s’agit sans doute du reliquat de la collection dont d’autres portions ont été dispersées entre-temps, au cours de plusieurs ventes aux enchères à Drouot, en novembre 185816, décembre 185817, mars 185918, décembre 185919 – une dernière vente ayant ensuite lieu 6 ans après le décès de Laterrade, en décembre 187320.

  • 21 Le cadre de classement du Cabinet des Estampes comporte des séries artistiques, qui comprennent les (...)

7Laterrade, bien avant Hennin et De Vinck, a donc fourni au Cabinet un total de 37 300 estampes (pièces historiques, portraits, caricatures, costumes et modes). Ces pièces ont abondé de façon extraordinaire les recueils et séries documentaires21, et même ont initié et formé non seulement le cœur mais aussi la majorité de la série d’histoire de France pour la période révolutionnaire et la première moitié du xixe siècle (Ill. 2). Malgré l’importance manifeste de cette collection, il faut admettre qu’elle n’a pas bénéficié de la même postérité que les collections Hennin ou De Vinck, et que le nom et l’autorité du collectionneur s’en sont trouvés quelque peu oblitérés. Pour en comprendre les raisons, il faut interroger la manière dont Laterrade a réuni cet ensemble, et examiner dans quelles conditions, à quelles conditions il s’en est séparé au profit de la Bibliothèque nationale.

Ill. 2. Jeanne d’Arc, Charles 7, le G. Sénéchal, eau-forte aquarellée. BnF, Est., N-2 (D’arc, Jeanne), MFilm D-764442

  • 22 Lettre du 25 septembre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 811).

8Le 25 septembre 1844, Laterrade écrit à Jean Duchesne, conservateur des Estampes de la Bibliothèque royale, et il lui propose l’acquisition de tout ou partie de sa collection de 42 000 estampes22. Ce n’est pas le premier contact entre le collectionneur et le Cabinet des Estampes. En 1832, les deux parties ont déjà procédé à un échange de pièces : des caricatures, des costumes et des sujets historiques. Cet échange a été suivi dans les années 1830 par la transmission d’estampes à la pièce ou par lots en petites quantités, toujours des pièces de mœurs, des pièces historiques et des caricatures. On comprend incidemment que ces transactions, qui interviennent à une période où Laterrade constitue sa collection, sont un moyen de continuer à l’enrichir et une méthode pour l’affiner, par l’échange ou la revente de pièces doubles ou hors sujet. Elles sont aussi le signe de liens assez étroits avec le cabinet des Estampes, en tout cas de relations telles qu’on en constate fréquemment à cette époque-là chez les collectionneurs qui y consultent régulièrement les recueils en lien avec leur centre d’intérêt. Hennin, lui aussi, bien avant son legs, fréquente le cabinet, donne certaines pièces, en vend d’autres.

  • 23 Lettre du 29 octobre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 809).
  • 24 Gilbert Joseph Gaspard, comte de Chabrol de Volvic, 1773-1843, ingénieur des ponts et chaussées, me (...)
  • 25 Maurice-Louis Bruzard, économe du collège Louis-Le-Grand, 1777-1838.
  • 26 Nicolas-François Maurin, colonel de génie, 1765-1848.
  • 27 Exemplaires des numéros 678 du 13 août 1792, et 506 du 30 juin 1791 de L’Ami du Peuple, tâchés du s (...)

9On sait par Laterrade lui-même comment il a constitué sa collection, dont il précise d’ailleurs sans ironie que « ce n’est pas le mérite d’artiste qui se paye dans le genre adopté, mais bien la rareté et l’originalité »23. Elle a été alimentée par des apports en provenance de la collection Chabrol de Volvic24, de la collection Baillot, officier d’état-major de la garde nationale, assassiné rue Saint-Hyacinthe lors des événements de juin 1832, de la collection Bruzard25 dispersée en vente en avril 1839, et de la collection Maurin26 vendue en décembre 1844 – où De Vinck a d’ailleurs également puisé et d’où proviennent par exemple les exemplaires de l’Ami du Peuple tâchés du sang de Marat27. La collection Laterrade s’inscrit aussi naturellement dans un réseau d’échanges avec divers collectionneurs tels que Hennin, Lebert et Villenave.

  • 28 Lettre du 25 septembre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 811).
  • 29 L’Echo de la Baïse, 24 septembre 1844.
  • 30 Lettre du 25 septembre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 811).

10Le 25 septembre 1844, donc, Laterrade annonce vouloir vendre sa collection d’estampes. Ce n’est pas un choix délibéré de sa part et sa lettre à Duchesne commence en ces termes : « J’ai reçu ce matin deux lettres de mon pays qui m’annoncent que mon bien a été grêlé tellement à plat samedi qu’il ne reste pas une tuile sur les métairies. Mon aisance est complètement ruinée pour nombre d’années. D’un autre côté, mon fils sortant de l’Ecole polytechnique cette année, si Dieu veuille [sic] qu’elle soit réinstallée, je suis obligé tant par nécessité que par les instances de ma famille, de faire vendre ma collection d’estampes28 ». Les aléas climatiques auxquels il fait référence sont confirmés par un journal local qui précise que les « quarante et quelques communes de l'arrondissement de Condom [ont été] complètement ravagées par la grêle [et qu’un] ouragan furieux suivi d'une grêle énorme a ravagé dans moins de quinze minutes les six communes suivantes, à savoir Montréal, Lauraët, Beaumont, Larroque-sur-Losse, Laresseingle et la partie nord de la commune de Condom »29. Laterrade exprime très explicitement ses regrets de devoir se séparer précocement de sa collection. Surtout, il écrit ceci : « [je suis] décidé par esprit national à vous faire l’offre suivante : avant d’en parler à qui que ce soit, j’offre à la Bibliothèque royale toutes les estampes qui lui manqueraient ou lui conviendraient. J’ai peut-être 10 000 pièces qu’elle n’a pas 1. Sur l’histoire de France depuis le commencent du règne de Louis XVI surtout jusqu’à 1835, historiques ou satyriques ; 2. Portraits ; 3. Modes ; 4. Ballons ; 5. Satyriques sur les mœurs, etc. »30 Cette phrase est importante, d’abord parce que l’on en déduit que Laterrade connaît très bien les collections du Cabinet des Estampes ; ensuite parce que, sachant ou pensant par ailleurs qu’il tirerait de l’ensemble un meilleur prix, il propose malgré tout à Duchesne de sélectionner seulement les estampes intéressantes pour la collection nationale, c’est-à-dire les pièces qu’elle n’a pas ou des variantes de celles qu’elle conserve déjà. C’est tout à son honneur, dans la mesure où cela revient à sacrifier potentiellement sa collection comme ensemble construit en la disséminant.

  • 31 Contrat du 12 octobre 1844 (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 810).

11Duchesne ne rate pas l’occasion et le contrat de vente est signé le 12 octobre 1844, portant sur l’acquisition d’environ la moitié des 42 000 pièces, soit un peu plus de 19 000, pour près de 8400 francs. Latterrade y déclare avec emphase que « jamais il ne se présentera [pour le Cabinet des Estampes] une occasion pareille, car jamais amateur que je sache consentira une deuxième fois à laisser enlever uniquement les planches les plus précieuses de sa collection »31. Les pièces acquises consistent en 7943 portraits, 8551 pièces d’histoire et 3420 caricatures et estampes de mœurs. Les quelques 3000 « obscénités sur la Révolution française et autres », évaluées 1 500 francs, ne sont en revanche pas retenues par Duchesne. Fait intéressant, cette répartition thématique qui vient de Laterrade est invisible dans le registre des acquisitions dont le détail épouse déjà partiellement la structure de la collection nationale. Ces quatre ensembles en deviennent dix, avec des distinctions thématiques (« portrait de députés », « pièces historiques de la République », « pièces historiques du règne de Louis-Philippe », etc) et chronologiques qui anticipent le classement des pièces dans les recueils du Cabinet (Ill. 3).

Ill. 3. Cartes de tête du jeu de whist au portrait de l'Empire, Gatteaux, Paris, 1811, gravure sur acier coloriée au pochoir,17,2 x 32,7 cm. BnF, Est., Kh-34 (+, 24)-Pet Fol, Estnum-31238

12Vingt ans plus tard, en 1864, ce sont à nouveau 14 900 estampes provenant de la collection Laterrade qui intègrent le Cabinet des Estampes. Le nouveau directeur du Cabinet, Delaborde, consent à acquérir ce reliquat de collection, à des conditions très avantageuses :

  • 32 Journal du Conservateur, 15 novembre 1863 (BnF, Estampes, Réserve Ye-207-Pet Fol).

Nous avons reconnu qu’un très petit nombre des portraits ou sujets historiques composant la collection qui vous appartient trouverait opportunément sa place dans nos recueils. C’est donc, à la rigueur, ce lot, fort peu considérable en lui-même, qu’il nous faudrait distraire de l’ensemble, sauf à vous restituer le surplus. Néanmoins, comme d’après ce que m’a dit Monsieur votre fils, il vous conviendrait mieux de vous débarrasser du tout ; comme, d’un autre côté, il nous serait difficile de constater avec une entière certitude les lacunes qui pourraient, dès à présent, être utilement comblées par les pièces choisies entre celles que vous m’avez confiées – j’ai l’honneur de vous proposer l’acquisition de la totalité, mais pour une somme bien moindre nécessairement que le chiffre primitivement fixé par vous. J’ai le regret d’avoir à vous dire que, vu le grand nombre de pièces absolument inutiles au département, cette somme ne pourrait, en aucun cas, s’élever au-dessus de six cents francs32.

13Ce deuxième ensemble est sans doute moins intéressant. Laterrade l’a proposé par une lettre du 30 mars 1859, soit après les trois ventes de 1858-1859, et on comprend entre les lignes qu’il s’agit de ce qui n’a pas été dispersé à cette occasion. Quoiqu’à regret, Laterrade finit par accepter la modeste offre de Delaborde, et les estampes intègrent les collections en janvier 1864. Alors que les pièces provenant de l’achat de 1845 et des acquisitions antérieures sont identifiables dans les collections par l’estampille apposée, on ne trouve pas trace de celles acquises en 1864, soit qu’elles n’aient pas été timbrées avec la marque du collectionneur, soit qu’elles aient servi de pièces d’échange ensuite ou aient été transmises à d’autres départements de la Bibliothèque.

14Il reste aujourd’hui quelques maigres indices des choix opérés par Laterrade pour la constitution de sa collection et son organisation. Son auctorialité a fait les frais de deux circonstances conjointes : la dispersion de l’ensemble, corollaire du besoin impérieux d’en tirer un profit rapide. La perte d’identité de la collection, entérinée jusqu’en 1873 par cinq ventes aux enchères, aurait pu être amoindrie par la préservation en un seul ensemble des pièces acquises par le Cabinet des Estampes en 1845 et en 1864. Outre que Laterrade n’en a jamais eu l’exigence, au contraire de Hennin et de De Vinck qui ont d’ailleurs tous deux pris soin de faire relier et inventorier à leurs frais leurs collections respectives, l’arrivée en si grand nombre de pièces manquant totalement aux collections historiques du département a constitué une véritable aubaine, et l’occasion était trop belle d’augmenter et de prolonger considérablement la collection nationale, dans laquelle elles se sont fondues.

  • 33 Lettre de Laterrade à Delaborde, 18 novembre 1863 (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 969).

15Dans une des lettres adressées à Delaborde en 1863, Laterrade évoquait son ambition, à travers sa collection, de constituer « une histoire universelle depuis la création du monde » et il ajoutait entre parenthèses : « titre immense »33. Dans cette même lettre il concède qu’ « on pourrait ne faire seule que l’histoire de France, et séparément chaque autre pays » mais indique avoir « préféré l’histoire universelle à cause du synchronisme, quelquefois bien curieux et toujours instructif ». Sa lettre détaille précisément l’organisation des pièces, dans une arborescence qui avait le mérite de réunir à la fois les portraits, les caricatures et les pièces historiques. Il indique avoir commencé d’organiser sa collection de cette manière. Il a aussi le mérite, dans l’argumentaire que Laterrade propose à Delaborde pour l’inviter à acquérir l’ensemble des pièces restantes, de nécessiter de nombreux doubles de portraits – ce qui justement n’intéresse pas Delaborde – et il était sans doute peine perdue de proposer maladroitement à ce dernier de remanier à cet effet l’organisation déjà ancienne et cloisonnée des collections d’histoire et de portraits du Cabinet :

  • 34 Ibid.

Permettez-moi de saisir cette occasion pour user la témérité bien grande de vous donner un conseil peut-être parfois avec trop de franchise mais les lacunes que j’ai à signaler dans vos classements ne sont pas de votre chef. Vos cartons intitulé [sic] ‘Histoire de France’ sont très incomplets, selon moi, surtout sous rapport de l’ordre chronologique journalier34

16De Laterrade comme auteur de sa collection, il ne reste finalement que les traces ténues de ces échanges épistolaires, quelques listes décrivant à grands traits les pièces qui composent une collection simultanément dispersée et augmentée, et l’estampille Lat. apposée par le département à une date inconnue. Hormis les indications fournies par Laterrade dans ses lettres, l’agencement de sa collection ne trouve plus aujourd’hui d’écho dans les recueils du département des Estampes, pas même dans certains volumes reliés recueillant des caricatures anglaises acquises en 1842, groupées avec d’autres provenances (Ill. 4). Et pourtant, il est possible d’en avoir une idée plus précise, et surtout de constater son apport essentiel dans la formation des séries documentaires du département des Estampes, notamment en histoire. D’abord, de façon très empirique, parce qu’immanquablement, en consultant un recueil de caricatures du xviiie ou du xixe siècles, de costumes de mode, de portraits ou de la série d’histoire de France entre 1789 et 1840, on identifie, dans chaque volume, plusieurs pièces estampillées Laterrade. Ensuite de façon plus statistique, comme dans certains volumes d’histoire de France ou d’histoire de Grande-Bretagne, dans certains volumes de portraits, où les pièces issues de la collection Laterrade représentent des proportions rarement négligeables, de l’ordre de 15 à 50 % du total.

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Ill. 4. Thomas Rowlandson, A Table dhote or French Ordinary in Paris, Pub.d May 30 1810 by Tho.s Tegg N. 111 Cheapside, London, eau-forte aquarellée, 25,7x37,8 cm. BnF, Est., Cd-40 (A)-Fol

18Un autre élément d’appréciation de l’apport de la collection Laterrade peut être obtenu par comparaison avec les collections Hennin et De Vinck pour la période révolutionnaire. Exercice compliqué et imparfait, cette comparaison offre cependant quelques indices laissant à penser qu’ainsi disséminée entre portraits, caricatures et estampes historiques, la collection Laterrade est dépréciée par rapport aux deux autres – où les portraits sont restés attachés, notamment. En optant donc plutôt pour une comparaison par sujet et événement historique, on obtient des résultats probablement assez fiables. Ainsi, la collection Laterrade comprend 40 représentations du 14 juillet 1789, contre 87 pour De Vinck et 60 pour Hennin. Pour le Serment du Jeu de Paume, la répartition s’opère ainsi : De Vinck 14, Laterrade 9, Hennin 6. Enfin, pour l’ouverture des Etats généraux le 4 mai 1789, l’ordre est le même : De Vinck 32, Laterrade 22, Hennin 15.

19Pour finir, il faut revenir aux enrichissements que constituent les différentes « acquisitions Laterrade ». Dès juillet 1846, l’apport considérable de pièces historiques de la collection Laterrade amène Duchesne à refondre la série d’histoire de France à partir de 1789, d’abord en créant à partir de cette collection fondue avec la collection d’Ormesson quatorze volumes pour la période 1789-1793 (36 volumes aujourd’hui), puis en janvier 1847 quinze volumes pour la période 1794-1800 (16 volumes aujourd’hui, la collection n’a semble-t-il quasiment pas évolué depuis), enfin en novembre 1847, 33 volumes du Consulat jusqu’à l’année 1847 (composé des pièces du dépôt légal et des pièces Laterrade, 87 volumes aujourd’hui). Parallèlement, les caricatures anglaises provenant de Laterrade représentent quant à elles un total de 1752 pièces pour 28 volumes, soit 30% des estampes de ce type conservées au département des Estampes aujourd’hui – le reste provenant du don Biencourt-Poncins en 1943, de De Vinck et de diverses acquisitions.

20Du fait de la dispersion des pièces, il est bien difficile d’évaluer de nos jours l’auctorialité de Laterrade. En revanche, comme beaucoup d’autres avant lui et depuis, la collecte massive d’estampes de toute nature et de toute qualité, majoritairement populaires, a permis au département de s’enrichir considérablement et de bâtir des séries documentaires de référence, en compensant les irrégularités et les angles morts du dépôt légal – ce que résume parfaitement Georges Duplessis :

  • 35 Ibid.

Le dépôt avait été fait, pendant tout le temps de la Révolution, d'une façon assez irrégulière ; plusieurs estampes d'ailleurs, cruellement grossières, n'auraient pu être déposées ; d'autres, au contraire, mais ce sont les plus rares, publiées en l'honneur du souverain qui s'en allait, auraient été mal reçues d'une partie du public. On était donc contraint de faire paraître, je ne dirai pas clandestinement, mais au moins sans une trop grande publicité extérieure, ces pamphlets souvent injurieux, rarement spirituels, sur les actes du roi ou du peuple ; il fallait donc qu'un collectionneur infatigable se chargeât de réunir toutes ces caricatures, tous ces canards, pamphlets, portraits grotesques ou authentiques, faits historiques reproduits avec une plus ou moins grande exactitude, pour que des témoignages vivants de la Révolution française fussent conservés à la postérité. Une bibliothèque publique ne peut, pour bien des motifs, rechercher au jour le jour ces estampes éparses, comme un particulier absolument libre de son temps et de ses actions ; mais si elle ne peut se livrer directement à cette recherche de tous les instants, elle peut, elle doit même ne pas laisser échapper les occasions, lorsqu'elles se présentent. Le département des Estampes s'empressa d'acquérir la collection que lui offrait M. Laterrade, et, grâce à cette acquisition, il possède aujourd'hui la réunion la plus complète des estampes relatives à l'histoire de la Révolution française35.

21La faible postérité de la collection Laterrade est donc aussi son plus grand mérite. Car en se fondant modestement dans la collection nationale, cette collection qui à tous égards a comme échappé à celui qui l’a constitué, vient compléter parfaitement le travail de collecte du bibliothécaire et du conservateur. C’est à l’auctorialité combinée de ces deux pôles que l’on doit aujourd’hui de pouvoir envisager une période comme la Révolution française, un corpus comme celui des caricatures anglaises, et tant d’autres, avec la certitude, non d’une exhaustivité invérifiable, mais d’ensembles iconographiques d’une largeur inédite et sans comparaison. Il faut souhaiter cependant, par le biais des travaux de description et de catalogage, que petit à petit la provenance de ses estampes soit rendue à Laterrade et qu’ainsi réapparaisse numériquement la silhouette de sa collection – c’est un moindre hommage à lui rendre.

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Notes

1 Acquisition 1772, 10 500 pièces.

2 Legs 1863, 14 800 pièces.

3 Don 1906, 28 000 pièces.

4 Frits Lugt, Les marques de collection de dessins et d’estampes, L. 1713.

5 Laure Beaumont-Maillet, « Les collectionneurs au Cabinet des Estampes ». Nouvelles de l'estampe, n. 132, décembre 1993, p. 5-27.

6 Archives départementales du Nord, Registre des naissances de Dunkerque, 1793-1795, 5 Mi 027 R 025, vue 886/1053 (7 mai 1795).

7 Archives nationales, Base Léonore, « Bernard Bonaventure Laterrade », LH//1493/23.

8 Acquisition du 25 mai 1838 par le Cabinet des Estampes de 194 caricatures anglaises et françaises à Laterrade pour 194 francs.

9 Acquisition du 14 juin 1839 par le Cabinet des Estampes de 160 pièces et caricatures historiques de 1789 à Laterrade pour 108 francs.

10 Acquisition du 29 avril 1840 par le Cabinet des Estampes de 410 caricatures historiques ou de mœurs à Laterrade pour 210 francs.

11 Acquisition du 18 novembre 1842 par le Cabinet des Estampes de 1 752 caricatures anglaises à Laterrade pour 1497,65 francs.

12 Acquisition du 1er octobre 1845 par le Cabinet des Estampes de 19 914 estampes (en 10 lots) à Laterrade pour 8358,45 francs.

13 Acquisition du 25 janvier 1864 par le Cabinet des Estampes de 14 900 estampes (portraits et pièces historiques) à Laterrade pour 600 francs.

14 Paul Lacroix, Annuaire des artistes et des amateurs, Paris, 1860, volume I, p. 179.

15 Georges Duplessis, « Le cabinet des Estampes, son origine et ses développements successifs », Gazette des Beaux-Arts, 1er juillet 1860, p. 143.

16 Armand Rochoux, Ier Catalogue d'estampes, portraits et pièces historiques, règne de Louis XVI, aérostats, Révolution de 1789, composant le cabinet de M. L..., vente des 22-27 novembre 1858, Paris, Renou & Maulde, 1858.

17 Armand Rochoux, 2ème catalogue d'estampes composant le cabinet de M. L..., vente des 20-22 décembre 1858, Paris, Renou & Maulde, 1858.

18 Armand Rochoux, Estampes fin du règne de Louis XVI, Convention, Empire, Restauration : 2e partie, dont la vente aura lieu les 21, 22 et 23 mars 1859, Paris, Renou & Maulde, 1859.

19 Armand Rochoux, 4e et dernier catalogue d'estampes composant le cabinet de M. Laterrade : pièces historiques, antérieures à la Révolution de 1789, portraits, vente des 12-15 décembre 1859, Paris, Renou & Maulde, 1859.

20 Jean-Eugène Vignières, Estampes anciennes et modernes, portraits... pièces historiques, caricatures très-rares de la collection Laterrade... : catalogue de la vente des 12-13 décembre 1873, Paris, Veuves Renou, Maulde et Cock, 1873.

21 Le cadre de classement du Cabinet des Estampes comporte des séries artistiques, qui comprennent les œuvres des graveurs notamment, et des séries documentaires où les pièces sont réparties par sujet, localité, période etc.

22 Lettre du 25 septembre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 811).

23 Lettre du 29 octobre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 809).

24 Gilbert Joseph Gaspard, comte de Chabrol de Volvic, 1773-1843, ingénieur des ponts et chaussées, membre de la Commission d’Egypte, préfet de la Seine.

25 Maurice-Louis Bruzard, économe du collège Louis-Le-Grand, 1777-1838.

26 Nicolas-François Maurin, colonel de génie, 1765-1848.

27 Exemplaires des numéros 678 du 13 août 1792, et 506 du 30 juin 1791 de L’Ami du Peuple, tâchés du sang de Marat, Réserve Qb-370 (32)-Ft 4 (fol. 37-38).

28 Lettre du 25 septembre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 811).

29 L’Echo de la Baïse, 24 septembre 1844.

30 Lettre du 25 septembre 1844 à Duchesne ainé (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 811).

31 Contrat du 12 octobre 1844 (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 810).

32 Journal du Conservateur, 15 novembre 1863 (BnF, Estampes, Réserve Ye-207-Pet Fol).

33 Lettre de Laterrade à Delaborde, 18 novembre 1863 (BnF, Estampes, Réserve Ye-1-Pet Fol, pièce 969).

34 Ibid.

35 Ibid.

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Table des illustrations

Légende Ill. 1. Jules Parreau, Laterrade, né en 1795 à Dunkerque (Nord), Amateur d’Estampes historiques, 1859, taille douce en bistre. BnF, Est., N-2 (Laterrade), MFilm D-184034
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/6131/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 369k
Légende Ill. 2. Jeanne d’Arc, Charles 7, le G. Sénéchal, eau-forte aquarellée. BnF, Est., N-2 (D’arc, Jeanne), MFilm D-764442
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/6131/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 602k
Légende Ill. 3. Cartes de tête du jeu de whist au portrait de l'Empire, Gatteaux, Paris, 1811, gravure sur acier coloriée au pochoir,17,2 x 32,7 cm. BnF, Est., Kh-34 (+, 24)-Pet Fol, Estnum-31238
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/6131/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 637k
Légende Ill. 4. Thomas Rowlandson, A Table dhote or French Ordinary in Paris, Pub.d May 30 1810 by Tho.s Tegg N. 111 Cheapside, London, eau-forte aquarellée, 25,7x37,8 cm. BnF, Est., Cd-40 (A)-Fol
URL http://journals.openedition.org/estampe/docannexe/image/6131/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 587k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Jude Talbot, « Avant Hennin, avant De Vinck : la collection Laterrade (1795-1866) au Cabinet des Estampes. De l’auctorialité du collectionneur à l’auctorialité du conservateur »Nouvelles de l’estampe [En ligne], 273 | 2025, mis en ligne le 15 avril 2025, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/estampe/6131 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13xkk

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Auteur

Jude Talbot

Bibliothécaire, Chargé des prêts aux expositions au département des Estampes et de la Photographie, Bibliothèque nationale de France

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