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Hommages

Vielleux, mais pas seulement… Hommage à Claude Flagel (1932-2020)

Françoise Etay
p. 231-236

Texte intégral

Fig. 1. Claude Flagel. Photo Vincent Flagel, s.d.

Fig. 1. Claude Flagel. Photo Vincent Flagel, s.d.

1C’est avec autant de surprise que de tristesse que nous avons été nombreux à apprendre la nouvelle du décès de Claude Flagel, le 25 février 2020. Nous l’avions vu traverser les décennies sans changer, l’œil vif, la moustache avenante, la répartie rapide et souvent teintée d’humour, une immense culture et un appétit de vie et de découvertes que rien ne semblait pouvoir entamer.

  • 1 Cette communication a été suivie d’un article : Claude Flagel, « J’ai quitté la montagne… Vielleuse (...)

2Récemment encore, en 2018 et 2019, il avait répondu avec brio à l’invitation de Radio Panik, à Bruxelles, pour cinq émissions qui lui étaient consacrées. Quatre ans auparavant, il était, en compagnie de Florence Gétreau, commissaire de la superbe exposition « Les belles vielleuses. La femme et la vielle à roue du XVIIIe siècle à nos jours » présentée au Château d’Ars, dans l’Indre. Il avait également participé à la journée d’étude du 4 octobre 2014 avec une intervention sur l’histoire des vielleux savoyards à Paris ponctuée d’illustrations musicales. Chantant lui-même quelques pièces accompagnées à la vielle, il arrêtait et faisait redémarrer le diaporama de son ordinateur pour y inclure sans heurts les pauses musicales à l’aide d’une pédale artisanale qui aurait pu apparaître comme une allégorie de son rapport à la technique : pragmatique, ingénieux, moderne et efficace1. Pour ses premiers enregistrements, dans les années 1960, il bénéficiait déjà du meilleur matériel portable de l’époque, un Nagra de reportage prêté par la radio belge, puis, dès 1988, il était passé au DAT. Lors de l’animation de stages au tournant des années 1970 et 80, on l’avait vu arriver avec du matériel audiovisuel de très gros volume, au tout début de la vidéo.

3C’est sans doute comme musicien, spécialiste de la vielle à roue, qu’il a été le plus connu en Europe : la sortie en 1973 du disque 33 tours La vielle dans la collection « Spécial instrumental » du label Chant du monde ayant été un événement dans le milieu tout jeune du « folk ». Beaucoup de futurs vielleux ont trouvé là leur modèle premier. Pour lui, l’aventure était pourtant déjà ancienne. Elle avait commencé vingt-cinq ans plus tôt lorsque, adolescent au sortir de la guerre, il avait suivi sa mère, à Paris, au « Club laïque des auberges de jeunesse », organisme issu du Front populaire. Les « foyers » se réunissaient toutes les semaines et conjuguaient activités culturelles et de plein air. Repéré comme doué pour la danse, la musique et le chant, il avait accepté de se former pour devenir animateur. Il découvre alors la vielle à roue au sein d’un groupe folklorique de Berrichons de Paris et Pierre Panis est son premier guide. C’est là qu’il apprend aussi à chanter d’une voix pleine et libre, appuyée sur les bourdons de son instrument et accompagnée d’un jeu rythmique beaucoup moins contraint que celui de la guitare, en un temps où Jacques Douai fait référence en matière de chant populaire. En 1949 – il a 17 ans – il quitte le domicile maternel pour commencer une vie de musicien ambulant. Il « fait la manche » aux terrasses des cafés de Saint-Germain-des-Prés, Montparnasse ou Pigalle et se produit parfois dans des cabarets. Son répertoire de prédilection est devenu médiéval. Il fréquente assidûment les bibliothèques à la recherche de recueils de chansons et personnifie, par sa tenue, l’image du vielleux mendiant des siècles passés, cheveux longs et vêtements élimés. Bien plus tard, il deviendra aussi un des meilleurs spécialistes de la musique baroque pour l’instrument et les formations européennes les plus renommées feront appel à lui pour des concerts ou des enregistrements : l’Ensemble Faux-Bourdon, le Kuijken Consort, La Grande Écurie et la Chambre du Roy, Ris et Danceries, Stradivaria…

4En 1954 il quitte la France et s’installe en Belgique. Opposé à la colonisation et antimilitariste convaincu, il fuit la conscription et les prémices de la guerre d’Algérie. Sa collaboration avec la Compagnie Fanny Thibout, à Liège, semble être le point de départ d’un intérêt jamais démenti par la suite pour la musique et la danse wallonnes. Collectes, émissions de radio, concerts, avec en particulier le groupe Les Mineux d’Aredje (Les Meneurs d’Orage, c’est-à-dire meneurs de danse), et production de disques s’enchaîneront durant toute sa carrière. A la demande du CACEF, Centre d’action culturelle de la communauté d’expression française, il réalise, avec Françoise Lempereur, la magnifique « Anthologie du folklore wallon » en huit disques, publiée à la fin des années 1970 et en 1980. Sa spécialisation wallonne et sa contribution à des groupes de spectacle induisent par ailleurs de multiples et riches rencontres, à Bruxelles ou à l’occasion de festivals internationaux. En 1963/64 il fait, avec son épouse Lou, la connaissance déterminante de chorégraphes et ethnologues hongrois, au premier rang desquels Ferenc Novák qui deviendra un ami très proche. De 1969 à 1986, le couple se rend toutes les années en Hongrie, et parfois deux fois par an. Contrairement à d’autres pays du bloc de l’Est, la Hongrie ne met pas en scène la représentation joyeuse d’un peuple idéalisé et travailleur. Dans les pas de Bartók et Kodály, Novák et son équipe conduisent un vrai travail de terrain. Ils observent des traditions vivantes et, en retrouvant les mêmes chanteurs et musiciens à plusieurs années d’intervalle, les variations qui marquent immanquablement leurs répertoires. En 1988, Flagel et Novák œuvrent ensemble à l’enregistrement d’un CD consacré à des musiciens de Transylvanie, à un moment où cette vaste région peuplée de deux millions d’habitants, majoritairement magyars, est victime de la politique discriminatoire et violente de « systématisation du territoire » menée par le régime roumain de Ceausescu. Cette action s’intègre dans « l’Opération villages roumains » et Claude Flagel qui, toute sa vie, aura été un homme résolument engagé, initie le jumelage de Sic, en Transylvanie, avec Ellezelles, en Belgique.

5Les années 60, puis 70 et le début des années 80 sont aussi celles d’une activité pédagogique intense au sein de mouvements d’éducation populaire. En Belgique, aux côtés de Marcel Hicter qui dirige le Service de la jeunesse et des loisirs au Ministère de la culture française, et en France, avec la Ligue de l’enseignement et la Fédération des œuvres laïques, Claude et Lou Flagel encadrent des stages de formateurs en danses. Ils utilisent des disques comme support musical et collaborent dans un premier temps avec Unidisc puis, à partir des années 70, ils créent leur propre collection « Danses autour du monde », et le label Fonti Musicali. Chacune des 21 livraisons de la série se présente sous la forme d’un petit coffret contenant deux 45 tours, un livret d’explications des danses, des partitions, et parfois des croquis cinétographiques suivant le système Laban, réalisés par Jean-Philippe Van Aelbrouck. La qualité musicale de ces productions est remarquable, surtout lorsqu’on la compare aux autres enregistrements alors destinés à la jeunesse. Les stages eux-mêmes, d’une semaine environ, sont de grands moments. Chaque apprentissage est abordé dans un cadre ethnographique détaillé. Claude, bon danseur, est aussi un multiinstrumentiste étonnant, grand collectionneur d’instruments, et un conférencier captivant. Lou est une merveilleuse danseuse. Les rencontres se terminent par un bilan où chacun est démocratiquement amené à s’exprimer sur son ressenti et les améliorations à apporter à la pédagogie ou à l’organisation.

6Mais l’intérêt du couple ne se limite pas aux danses traditionnelles. La danse historique a elle aussi besoin de supports musicaux justes, aux tempos corrects et avec un nombre de reprises précis. En 1977 une sélection empruntée à l’« Orchésographie » de Thoinot Arbeau (1588) est publiée en 33 tours au Chant du monde, avec un livret très documenté présentant des fac-similés de l’édition originale. L’année suivante c’est un disque consacré aux contredanses notées par John Playford en 1651 sous le titre « The English dancing master » qui paraît chez le même éditeur. A partir de 1988, les publications de Fonti Musicali s’enchaînent sous forme de CD pour du répertoire de la Renaissance italienne (« Balli e baleti da ballare »), de la Révolution française (« Le bal des citoyens ») puis de la Belle Epoque (« Le bal du kiosque à musique » et « Carnet de bal »).

7Dans le domaine de la pédagogie, Claude et Lou Flagel sont par ailleurs, à la fin des années 1970, les principaux artisans de stages d’été de renom, en Belgique, ne se limitant pas à la danse. Ceux de Neufchâteau puis de l’abbaye Saint-Gérard de Brogne ont marqué toute une génération revivaliste. Les animateurs des ateliers d’instruments, de chant et de danse sont les meilleurs spécialistes de l’époque, tels John Wright, Catherine Perrier, Rémi Dubois et tant d’autres, les croisements et échanges la règle, et les invités occasionnels prestigieux, comme Ferenc Novák ou John Kirkpatrik et son groupe de Morris Men. Des mini-conférences, des concerts, des bals alternent avec les moments de pratique, dans un contexte très stimulant d’approche culturelle globale, loin de se réduire à des techniques et corpus de mélodies.

8En 1983, c’est à Claude Flagel que le directeur de l’Ecole nationale de musique de Châteauroux, le compositeur et chef d’orchestre János Komives, fait appel pour la création du premier département français de musique traditionnelle en conservatoire. Il s’agit alors d’une expérience pilote, et Claude Flagel va courageusement faire l’aller-retour hebdomadaire de Bruxelles au Berry, pendant six ans, avant de jeter l’éponge, la direction ayant changé et les moyens alloués étant chaque année plus décevants.

91988, avec le passage au numérique, est l’année de la mutation de Fonti Musicali en entreprise commerciale. Une fois encore, ce sont les hasards d’une vie particulièrement fertile en rencontres qui vont guider une programmation à couleur bientôt majoritairement ethnomusicologique. Les enregistrements de chants des Pygmées Efe d’Ituri, au nord-est du Congo, par Didier Demolin, linguiste enseignant à l’Université Libre de Bruxelles, sont au départ d’une longue succession de disques consacrés à l’Afrique. Le label Ocora, qui appartient à Radio France, ne peut alors publier annuellement qu’une douzaine de disques et, plutôt que d’attendre pendant deux ou trois ans une hypothétique réponse positive, le chercheur sollicite Claude et Lou Flagel qui acceptent de prendre le relais. Puis ce sont les retrouvailles inattendues avec Mamady Keïta, autrefois côtoyé en festival alors qu’il était le meilleur élément du ballet Djoliba. Il vient d’arriver de Guinée à Bruxelles où il a fondé une école de percussion. Suivront de nombreux enregistrements, en Belgique et en Guinée, de cet extraordinaire musicien et pédagogue qui va devenir, lui aussi, un ami très proche.

10Il est impossible de détailler ou de résumer le catalogue extrêmement large de Fonti Musicali, pas plus que les innombrables enregistrements de Claude Flagel lui-même. Signalons, pour l’Afrique, la collaboration avec le Musée royal de l’Afrique centrale, situé en Belgique, à Tervuren, à l’origine d’une Anthologie de la musique congolaise en 12 CD. Pour l’Europe on ne sait que citer tant les choix ont été variés, et toujours pertinents, nous offrant des témoignages d’une grande beauté, chants de charretiers siciliens, musiciens hongrois, Corses, Basques, Portugais… Mais le label, comme tant d’autres, est frappé de plein fouet par la crise du marché de la musique au moment où se développent copies artisanales et ventes en ligne des fichiers musicaux, à partir des années 2000. Fonti Musicali doit être vendu, et c’est un déchirement. Le couple n’ayant bénéficié, tout au long d’un parcours si riche et généreux, que de très peu d’aides ou subventions, il s’est souvent retrouvé dans une certaine précarité matérielle. Claude Flagel n’a jamais bénéficié du statut d’intermittent du spectacle devenu si courant en France, et, travailleur indépendant, il n’avait pas de retraite. Il m’avait dit un jour, sans regret apparent, qu’il était condamné à travailler « jusqu’à la fin ». C’est ce qu’il aura fait jusqu’à l’âge de 87 ans, en enchaînant concerts, enregistrements, animations, productions d’émissions, de disques, de films, pédagogie, recherches historiques et ethnographiques, analyses, publications d’articles…

11Et cet homme exceptionnel aura été en tout excellent.

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Notes

1 Cette communication a été suivie d’un article : Claude Flagel, « J’ai quitté la montagne… Vielleuses et vielleux savoyards à Paris aux XVIIIe et XIXe siècles », Revue française d’organologie et d’iconographie musicale, No 16, Itinérances musicales romantiques, Directrice : Florence Gétreau, Paris, CNRS Éditions, 2016.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Claude Flagel. Photo Vincent Flagel, s.d.
URL http://journals.openedition.org/ethnomusicologie/docannexe/image/4063/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
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Pour citer cet article

Référence papier

Françoise Etay, « Vielleux, mais pas seulement… Hommage à Claude Flagel (1932-2020) », Cahiers d’ethnomusicologie, 33 | 2020, 231-236.

Référence électronique

Françoise Etay, « Vielleux, mais pas seulement… Hommage à Claude Flagel (1932-2020) », Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 33 | 2020, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ethnomusicologie/4063

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Auteur

Françoise Etay

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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