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Dossier spécial

L’éthique reproductive de Jonathan Glover : un juste milieu entre conservatisme et transhumanisme ?

Jonathan Glover’s Reproductive Ethics: A Middle Way between Conservatism and Transhumanism?
Benoît Basse

Résumés

L’éthique reproductive de Jonathan Glover se situe à la croisée des débats bioéthiques contemporains, entre la sacralité de la vie défendue par certains courants conservateurs et l’optimisme transhumaniste des partisans du « meilleur enfant possible ». À travers l’analyse de ses ouvrages majeurs, nous montrons que Glover adopte une approche gradualiste du statut moral de l’embryon et du fœtus, critique de tout absolutisme, et qu’il défend une responsabilité parentale orientée vers la prévention de la souffrance et le respect de l’autonomie future de l’enfant. Hostile à l’idée d’un perfectionnisme procréatif imposant l’obligation d’engendrer l’« enfant idéal », il met en avant un cadre conséquentialiste prudent, soucieux d’articuler le bien-être des générations à venir et la pluralité des conceptions de la vie bonne. Loin d’une utopie post-humaine, son éthique invite à penser une régulation mesurée de l’ingénierie génétique : il ne s’agit pas de fabriquer « le meilleur des mondes possibles », mais simplement de garantir des conditions de vie dignes et ouvertes à l’épanouissement.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Par « conservatisme bioéthique », nous entendons ici l’ensemble des positions opposées à la libéral (...)
  • 2 Le terme « transhumanisme » désigne un courant de pensée qui promeut l’usage des technologies biomé (...)

1Le présent article a pour principale ambition d’offrir une vue synthétique des réflexions du philosophe anglais Jonathan Glover en matière d’éthique reproductive. Pour ce faire, nous nous appuierons successivement sur trois ouvrages de Glover, à savoir Causing Death and Saving Lives (1977), What Sort of People Should There Be ? (1984) et Choosing Children. Genes, Disability, and Design (2006). Au cours des deux dernières décennies, certains éthiciens s’inscrivant dans la tradition utilitariste, comme John Harris et Julian Savulescu, sont allés jusqu’à défendre l’idée selon laquelle les futurs parents auraient pour obligation, dans chacune de leurs décisions reproductives, de viser « le meilleur enfant possible » (the best possible child), à savoir celui dont les chances de mener une vie épanouie et heureuse sont les plus élevées. Comme nous le verrons, il fait peu de doute que l’éthique reproductive de Jonathan Glover accorde, elle aussi, une large place au bien-être de l’enfant à venir. Cela est manifeste dans ses réflexions sur l’avortement, le handicap, ainsi que sur l’éventuel recours à l’ingénierie génétique pour modifier les embryons et les fœtus. Néanmoins, nous voudrions montrer que l’éthique de Glover conduit plutôt à récuser la notion de « meilleur enfant possible », pour des raisons qui touchent à l’autonomie (tant des parents que de l’enfant), ainsi qu’à la pluralité des conceptions de la vie bonne. Précisons qu’il ne saurait être question, dans le cadre de cet article, de restituer l’ensemble des débats critiques auxquels la pensée de Glover a pu donner lieu ; notre propos se limitera à en présenter les lignes directrices. Toutefois, nous espérons montrer que les réflexions éthiques de Jonathan Glover nous proposent un juste milieu entre le conservatisme bioéthique1 d’une part, et le transhumanisme2 le plus exalté d’autre part.

La question de l’avortement et du statut moral de l’embryon et du fœtus

  • 3 J. Glover, Questions de vie ou de mort, trad. Benoît Basse, Genève, Labor et Fides, coll. « Le cham (...)
  • 4 P. Ramsey, « The Morality of Abortion », in D.H. Labby (dir.), Life or Death : Ethics and Options, (...)
  • 5 M. Tooley, « Abortion and Infanticide », Philosophy & Public Affairs, vol. 2, n°1, 1972.

2Les thèses de Jonathan Glover sur l’avortement et le statut moral des embryons et des fœtus comptent, selon nous, parmi les plus nuancées et les plus convaincantes de la bioéthique contemporaine. Son approche, développée notamment dans les chapitres IX à XI de Questions de vie ou de mort3, repose sur l’idée d’un gradualisme, autrement dit d’une acquisition progressive du statut moral par l’individu humain. Une telle conception s’oppose d’emblée aux positions absolutistes souvent adoptées de part et d’autre dans les débats sur l’avortement. D’un côté, elle se démarque des thèses « pro-vie » rigoureuses défendues par certains auteurs chrétiens comme Paul Ramsey4, pour qui la vie humaine possède un caractère sacré dès la conception. De l’autre, elle s’oppose aux positions ultra-permissives portées, par exemple, par Michael Tooley5, qui soutient que ni les fœtus ni même les nouveau-nés ne possèdent de droit moral à la vie en l’absence d’une conscience de soi. Glover critique ces deux approches en soulignant leurs excès respectifs : l’une en absolutisant la vie embryonnaire sans considération pour la complexité des situations vécues, l’autre en négligeant les intuitions morales que suscitent certains stades de développement. En ce sens, le cadre gradualiste qu’il propose, fondé sur l’émergence progressive de certaines capacités morales (comme la sensibilité, la mémoire ou la conscience), le conduit à reconnaître que l’acceptabilité morale de l’avortement varie en fonction du moment où il intervient.

Une approche gradualiste du statut moral

3L’un des aspects centraux de la position de Glover réside, nous l’avons dit, dans son rejet des positions absolutistes concernant l’avortement, que celles-ci proviennent du camp pro-life – pour lequel la vie humaine commence généralement à la conception et doit être protégée dès ce moment – ou au contraire des positions pro-choice les plus radicales, qui ont tendance à considérer le fœtus comme moralement insignifiant. Glover reconnaît quant à lui la complexité morale de l’avortement et rejette l’idée qu’il existerait un moment précis (comme la conception ou la naissance) à partir duquel une sorte d’« interrupteur moral » serait activé, transformant subitement l’embryon ou le fœtus en un être moralement significatif ou en une « personne » :

  • 6 J. Glover, QVM, p. 147-148.

On peut dire en effet que toute tentative en vue de déterminer le moment précis où advient une « personne » humaine est condamnée à rester arbitraire pour deux raisons relatives l’une à l’autre. La première est que le concept de « personne » est trop vague ; l’autre est que le passage de l’ovule fécondé au stade adulte, comme beaucoup d’autres processus biologiques, serait mieux représenté par une trajectoire ascendante et en constante progression.6

  • 7 Ibid., p. 149.

4Glover plaide donc en faveur d’une reconnaissance progressive du statut moral, qui augmente à mesure que le fœtus se développe. S’il juge absolument vaine toute tentative de déterminer le moment précis où advient une personne, cela ne le conduit pas pour autant au scepticisme au sujet de l’avortement. Au contraire, ce gradualisme lui permet de valider un jugement largement partagé aujourd’hui, à savoir « qu’un avortement précoce ne comporte rien d’immoral en soi, mais que les avortements sont d’autant plus graves qu’ils ont lieu plus tardivement7 ».

  • 8 Ibid., p. 142.

5Glover examine par ailleurs l’argument selon lequel un embryon ou un fœtus mériterait notre considération morale la plus complète dès le moment de la conception, dans la mesure où il possède le potentiel de devenir un être humain pleinement développé. Il critique cette idée en distinguant les caractéristiques potentielles des caractéristiques réelles. Bien qu’un embryon puisse avoir le potentiel de devenir une personne, il ne possède pas réellement les qualités qui fondent généralement le statut moral, à savoir la conscience phénoménale, la conscience de soi et la capacité d’éprouver du plaisir ou de la douleur. Par conséquent, Glover soutient que la valeur morale d’un embryon ne doit pas être assimilée à celle d’un être humain pleinement développé simplement en raison de son potentiel. En outre, le même raisonnement vaut également pour le fœtus. En effet, comme il le remarque, « le problème, lorsque l’on invoque la potentialité du fœtus à titre d’argument contre l’avortement, c’est que cela revient à présupposer que c’est en réalité la personne qu’il deviendra un jour qui possède réellement de la valeur8 ». Bien plus, l’argument se fondant sur la potentialité à devenir une personne devrait, en bonne logique, s’appliquer mutatis mutandis à la contraception. Or même les adversaires de la contraception soutiennent généralement que l’avortement est moralement plus grave que la contraception.

6L’approche gradualiste de Glover suggère que le statut moral n’est pas de l’ordre du « tout ou rien », mais augmente progressivement à mesure que l’embryon ou le fœtus développe certains traits moralement pertinents. Au début de son développement, un embryon manque des caractéristiques que nous associons habituellement à la personne morale, telles que la capacité à ressentir de la douleur, à être conscient ou à formuler des désirs et des intentions. Aux premiers stades de la grossesse, un embryon est une collection de cellules indifférenciées, sans système nerveux, sans activité cérébrale ni conscience. Son statut moral est donc relativement faible. À vrai dire, à ce stade, les droits de la mère — y compris son autonomie corporelle et ses circonstances personnelles — l’emportent selon lui sur les considérations morales liées à l’embryon. Cependant, à mesure que la grossesse progresse, la situation devient plus complexe d’un point de vue moral. En particulier, vers la fin du deuxième trimestre, lorsque le fœtus développe la capacité de « sentience », ainsi qu’une certaine forme de conscience, son statut moral augmente considérablement. À ce stade, Glover soutient que le fœtus commence à avoir des « revendications » morales devant être prises en compte sérieusement dans les décisions relatives à l’avortement. Néanmoins, même si le processus d’acquisition d’un statut moral commence avec le fœtus, Glover ne considère pas pour autant un fœtus à un stade avancé de la grossesse comme l’équivalent d’une personne pleinement développée ; il reste attaché à l’idée que la possession d’un statut moral est une question de degré.

7Au cœur du gradualisme de Glover se trouve son exploration de ce que signifie être une personne et de la raison pour laquelle cela est moralement significatif. Puisque les caractéristiques qui rendent un être moralement digne de considération – telles que la conscience de soi, la capacité de formuler des désirs, l’autonomie et la capacité à souffrir – ne sont pas présentes chez l’embryon et n’apparaissent que progressivement, à mesure que le fœtus se développe, la conclusion s’impose : les embryons et les fœtus en début de développement ne sauraient avoir les mêmes droits que les personnes. Selon Glover, le simple fait d’être humain au sens biologique n’est pas ce qui importe pour la possession du statut moral. C’est au contraire la possession de certaines capacités psychologiques et émotionnelles qui fonde notre souci moral.

Critique de la doctrine de la vie sacrée

  • 9 Voir M. Maglio, « Jonathan Glover : Pour une reformulation du principe de la sacralité de la vie », (...)
  • 10 Glover sera suivi, dans ce rejet de la doctrine de la vie sacrée par bon nombre d’éthiciens contemp (...)

8À cet égard, l’adversaire résolu de toute forme d’avortement pourra toujours rétorquer que la vie humaine est, en tant que telle, « sacrée ». À l’époque où Glover rédigeait son ouvrage sur les « questions de vie ou de mort » (avortement, infanticide, suicide, euthanasie, peine de mort…), un certain consensus était de mise, tant chez les esprits religieux que laïcs, pour affirmer le caractère « sacré » de la vie humaine9. Or Glover fut précisément un des tout premiers penseurs de l’éthique appliquée contemporaine à rejeter cette « doctrine de la vie sacrée », non pas en prétendant la réfuter absolument – un tel objectif dépasserait selon lui les capacités de la philosophie morale – mais en soulignant certaines de ses conséquences inacceptables pour beaucoup d’entre nous10. La doctrine de la vie sacrée a selon lui le tort d’insister sur la préservation de la vie en faisant abstraction de la qualité de cette existence. Car maintenir en vie une personne dans un état de souffrance profonde, sans espoir de rétablissement, s’avère moralement problématique. Examinant certaines situations de souffrance insupportable, il estime qu’il peut s’avérer plus moral, en définitive, de mettre fin à la vie d’une personne que de la laisser souffrir sans aucune perspective d’amélioration. Par ailleurs, si la vie humaine en tant que telle était véritablement sacrée, il serait alors sacrilège de faire en sorte qu’un être humain plongé dans un coma profond et irréversible cesse de vivre. D’où la question suivante, décisive à ses yeux, et à laquelle il nous demande de nous confronter :

  • 11 J. Glover, QVM, p. 55-56.

9Est-ce que nous valorisons « la vie » y compris lorsqu’elle est inconsciente, ou bien est-ce que nous ne lui accordons de valeur qu’en tant que support de la conscience ? L’attitude que nous adopterons à l’égard de la doctrine de la vie sacrée dépend pour une large part de notre réponse à cette question.11

10De sorte que le simple fait d’être biologiquement vivant ne doit pas être tenu pour une raison suffisante d’accorder à un individu une protection morale absolue. Ce qui importe en premier lieu, c’est la qualité de la vie, autrement dit certaines capacités associées à cette vie, comme la conscience, la sensibilité ou encore la possibilité de vivre des expériences significatives.

Une approche conséquentialiste de l’avortement

11L’approche de l’avortement développée par Glover s’avère globalement conséquentialiste. Elle débouche sur un point de vue nuancé qui ne pourra que décevoir les partisans des positions absolutistes en la matière Plutôt que de considérer l’avortement comme intrinsèquement bon ou mauvais en fonction d’un principe moral intangible (comme la « sacralité de la vie »), Glover préfère évaluer l’acceptabilité morale de l’avortement en considérant les conséquences de la poursuite ou de l’interruption d’une grossesse. Cela le conduit à prendre en compte la qualité de vie probable de l’enfant à naître, les conséquences d’un avortement pour la mère, ainsi que certaines répercutions sociales et éthiques plus larges.

  • 12 Parmi les contributions majeures au débat sur l’avortement auxquelles Glover fut confronté, on peut (...)

12Alors que le débat sur l’avortement tourne très souvent autour du statut moral de l’embryon12 (est-il une « personne » ou non ?), l’un des principaux apports de Glover réside, nous semble-t-il, dans le fait de considérer que la moralité d’un avortement ne dépend pas uniquement de la réponse à cette question. Au contraire, Glover soutient que nous devrions considérer comme cruciale la qualité de vie dont l’enfant à naître est susceptible de bénéficier. Autrement dit, si le fait de mettre un enfant au monde ne peut qu’entraîner pour lui une souffrance importante, un handicap très grave ou une vie de privation, Glover suggère qu’il peut être moralement justifié de choisir l’avortement, quand bien même le fœtus aurait un statut moral. Par exemple, si un fœtus se voit diagnostiquer une maladie génétique grave, entraînant des douleurs terribles ou une qualité de vie drastiquement réduite, la logique conséquentialiste justifie alors l’avortement en vue d’éviter une vie que personne, à l’évidence, ne souhaiterait mener (ou voir son enfant la mener). À ses yeux, il n’est donc pas intrinsèquement bon de mettre un enfant au monde si cette vie sera marquée par des difficultés et des souffrances insupportables.

13Privilégier la qualité de la vie sur le simple fait d’être en vie, c’est reconnaître qu’il peut exister des conditions dans lesquelles une vie n’est pas (ou ne serait pas) « digne d’être vécue » (ou « ne vaudrait pas la peine d’être vécue »). Glover n’hésite pas à affirmer que si la vie de l’enfant à naître a toutes les chances de se situer en dessous d’un tel seuil, il est alors plus moral d’avorter que de condamner un être à une vie qu’il n’éprouvera probablement pas lui-même comme désirable. On remarquera au passage que Glover ne fait pas du droit des femmes sur leur propre corps l’alpha et l’oméga de sa réflexion sur l’avortement, précisément parce qu’il soutient que le refus d’avorter peut parfois s’avérer illégitime :

  • 13 J. Glover, QVM, p. 170.

Car si des tests ont permis de révéler que le fœtus était atteint d’une anomalie, de telle sorte que la qualité de sa vie future s’en trouverait considérablement affectée, il est alors immoral de la part de la mère de ne pas avorter.13

  • 14 Sur les principales objections à l’idée qu’une vie pourrait ne pas « valoir la peine d’être vécue » (...)
  • 15 La notion de « vie épanouissante » (flourishing life) sera développée plus avant dans ses ouvrages (...)
  • 16 J. Glover, QVM, p. 173.
  • 17 Ibid.

14Naturellement, la notion même de « vie digne d’être vécue » suscite un certain nombre d’objections récurrentes14. Peut-on vraiment déterminer de façon précise un seuil de souffrances et de déficiences, au-delà duquel il ne vaudrait plus la peine de vivre ? Cette limite n’est-elle pas extrêmement relative ? Peut-on légitimement décider à la place de l’enfant à naître si sa vie méritera la peine d’être vécue ? Qui plus est, nous savons bien qu’un grand nombre d’êtres humains porteurs de maladies et de handicaps – même sévères – parviennent malgré tout à mener une vie très épanouie. Bref, reconnaissons que cette notion de « vie digne d’être vécue » peut sembler à première vue paternaliste et condescendante. Mais il convient de rappeler au moins les deux points suivants. Tout d’abord, la notion gloverienne de « vie digne d’être vécue » ne renvoie absolument pas à un mode d’existence particulier qui se verrait reconnaître le privilège de l’excellence humaine. Glover est convaincu que la question traditionnelle de la « vie bonne » (qu’est-ce que bien vivre pour un être humain ?) est susceptible de recevoir un nombre indéfini de réponses. Même s’il n’en faisait pas encore un thème explicite en 1977, il est clair que c’est la possibilité de s’épanouir, de s’enrichir d’une manière ou d’une autre qui est au cœur de ce qu’il considère comme une vie digne d’être vécue15. En outre, Glover a parfaitement conscience qu’il serait vain de chercher à déterminer trop précisément les contours d’une vie digne d’être vécue, ainsi que le seuil au-delà duquel une existence ne mérite pas d’être menée. Il reconnaît que la qualité de vie des personnes malades et handicapées « dépend en grande partie des attitudes et des réactions de leurs proches, ainsi que de la société dans son ensemble16 ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle une expression comme « personne en situation de handicap » tend aujourd’hui à s’imposer, de façon à insister sur la dimension sociale (et pas simplement biologique) du handicap. Ceci étant dit, comme il le souligne à juste titre, « il n’en demeure pas moins vrai que les personnes sévèrement handicapées, à situation égale, ont moins de chances que les personnes normales de mener une vie tout aussi digne d’être vécue17 ».

  • 18 J. Glover, QVM, p. 166.

15Glover étend ensuite son conséquentialisme aux effets de l’avortement sur la mère, reconnaissant que l’autonomie et le bien-être d’une femme sont des facteurs éthiques cruciaux. Il estime en effet que la décision de mettre un terme à une grossesse doit être évaluée à l’aune de son impact sur la vie de la mère, et prendre en compte sa capacité à s’occuper d’un enfant, ses désirs personnels, sa situation économique, ainsi que sa santé physique et mentale. Valoriser l’autonomie de la mère revient à penser que son choix de continuer ou d’interrompre une grossesse doit être éclairé par ses objectifs de vie, sa santé physique et les conditions sociales auxquelles elle est confrontée. Par exemple, si une femme s’avère incapable, sur le plan économique ou émotionnel, de s’occuper d’un enfant, il est probablement néfaste – tant pour elle que pour l’enfant à naître – de la contraindre à mener sa grossesse à terme. Ainsi, d’une manière générale, mieux vaut respecter l’autonomie des mères que de favoriser la naissance d’enfants non-désirés. Là encore, il ne s’agit évidemment pas de prétendre qu’un enfant non-désiré sera nécessairement malheureux, mais de reconnaître plus modestement que « le monde devrait comporter aussi peu que possible d’enfants non désirés18 ». Le raisonnement est ici clairement utilitariste : d’une part le bonheur d’un enfant non désiré est beaucoup plus incertain que celui d’un enfant désiré ; d’autre part, il est quasiment certain que l’on diminue le bien-être des mères en ne respectant pas leur autonomie, c’est-à-dire leur liberté d’avoir ou non un enfant, lorsqu’elles le jugent le plus opportun. Ainsi, il convient selon Glover, au cours d’un processus complexe de décision, de prendre en compte à la fois la qualité de vie probable de l’enfant et les conséquences de l’avortement pour la mère. Ce sont essentiellement les intérêts de ces deux parties qui doivent être mis en regard.

Agir et laisser-faire : une distinction pertinente ?

  • 19 Cette distinction, communément désignée sous le nom de « doctrine des actes et des omissions », est (...)
  • 20 Ibid., p. 112.
  • 21 Ibid., p. 120, nous soulignons.

16Il est une distinction qui, selon qu’on l’accepte ou qu’on la rejette, n’est pas sans conséquences sur l’évaluation morale des décisions reproductives. Il s’agit de la distinction classique19 entre agir et laisser faire, en l’occurrence faire mourir et laisser mourir. Or Jonathan Glover est notamment connu pour avoir critiqué et même rejeté la pertinence morale de cette distinction. Le chapitre VII de Questions de vie ou de mort fournit en effet des raisons de ne pas souscrire à ce qu’il nomme la « doctrine des actes et omissions ». Sans entrer ici dans les détails de son argumentation, disons que d’un point de vue conséquentialiste, dès lors qu’il est en mon pouvoir d’éviter qu’un très grand mal ne se produise, il importe peu que ce mal ait lieu en vertu de mon action ou de mon inaction. Certes, Glover reconnaît que bon nombre d’actions nuisibles ont en réalité des conséquences bien pires que les omissions avec lesquelles nous sommes tentés de les comparer. Il se peut par exemple que la décision d’un ministre de ne pas augmenter les pensions des retraités ait pour conséquence d’empêcher certaines personnes âgées de bien se chauffer, de sorte qu’un certain nombre d’entre elles mourront de froid durant l’hiver. Mais il ne nous viendrait pas à l’idée de blâmer ce ministre autant que s’il avait décidé de faire exécuter ces mêmes personnes en utilisant une arme à feu20. Pourtant, insiste Glover, si nous maintenons dans ce cas précis une différence morale, c’est précisément parce que nous n’avons pas affaire à des conséquences identiques : les « effets latéraux » de tels meurtres seraient en vérité bien pires que l’omission du ministre avec laquelle on la compare, notamment en ce qu’ils contribueraient à affaiblir le sentiment général de sécurité. De sorte que selon Glover, « il est impossible d’en tirer la conclusion générale que, d’un point de vue moral, les actions provoquant un dommage quelconque sont intrinsèquement pires que certaines omissions aux conséquences équivalentes21 ».

17Or ce rejet de la doctrine des actes et omissions possède une conséquence directe sur la problématique de l’avortement. En effet, dans les cas où ne pas mettre un terme à une grossesse comporte un risque très élevé de donner naissance à un enfant dont la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue, laisser vivre ce fœtus lui apparaît plus grave, d’un point de vue moral, que de l’empêcher d’atteindre le stade du nourrisson. On aurait donc tort, selon lui, de persister dans l’idée que faire mourir est toujours intrinsèquement pire que de laisser vivre. En outre, il convient d’en tirer les conséquences au sujet du dépistage prénatal et de la prévention des troubles génétiques. Par exemple, si les parents sont informés que le fœtus présente une maladie génétique qui causera d’immenses souffrances à leur enfant potentiel, ne pas agir (en n’avortant pas) est moralement équivalent au fait de permettre à cette souffrance de se produire.

18Résumons la position de Glover en matière d’avortement. Aux premiers stades de la grossesse, Glover soutient que les intérêts de la mère priment nécessairement, dans la mesure où le fœtus n’a qu’un statut moral minimal. Si le bien-être, l’autonomie ou la qualité de vie de la mère sont sérieusement compromis par la poursuite de la grossesse, l’avortement est moralement permis. Puis, à mesure que le fœtus développe des caractéristiques comme la capacité à ressentir la douleur, Glover reconnaît que son statut moral augmente, ce qui complique les décisions concernant l’avortement. Dans ces cas, les intérêts du fœtus et de la mère doivent être évalués plus attentivement, et la décision peut dépendre du degré de dommage que chaque partie subirait. Concluons que son approche globalement conséquentialiste l’amène à prioriser les conséquences de la décision pour la mère et l’enfant potentiel. L’avortement est moralement permis, surtout dans les premiers stades de la grossesse, dès lors qu’il prévient certaines souffrances pour l’enfant ou évite de porter atteinte à l’autonomie, à la santé ou au bien-être de la mère. À mesure que le fœtus se développe et acquiert un statut moral plus grand, la décision devient plus complexe et nécessite un équilibre soigneux des intérêts. Enfin, parce qu’il rejette la doctrine des actes et omissions, il estime qu’il peut être immoral de ne pas avorter dans les cas où il s’avère hautement probable que la vie de l’enfant potentiel soit marquée par un niveau de souffrances et de difficultés incompatible avec une vie digne d’être vécue.

Quel avenir génétique pour l’humanité ?

Ingénierie génétique et responsabilité parentale

  • 22 J. Glover, What Sort of People Should There Be ? Genetic Engineering, Brain Control and their Impac (...)
  • 23 R. Ogien, La panique morale, Paris, Grasset, 2004.
  • 24 M. Jouan, « Des enfants à la carte ? », La Vie des Idées, 16 décembre 2020,
  • 25 C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Glover ne s’est jamais considéré comme un philosophe stric (...)
  • 26 Voir notamment Leon R. Kass, Life, Liberty and the Defense of Dignity. The Challenge for Bioethics, (...)
  • 27 Voir la note n°2.
  • 28 Laurent Frippiat nous semble avoir raison de classer Glover parmi les « libéraux » pour qui les cho (...)

19En 1984, Jonathan Glover publia un livre pionnier dans lequel il posait un certain nombre de questions toujours pertinentes au sujet de ce que l’on appelle désormais l’ingénierie génétique, le « transhumanisme » et la perspective de « l’homme augmenté ». Cet ouvrage, intitulé What Sort of People Should There Be ?22, passa totalement inaperçu en France lors de sa publication et continue malheureusement d’être largement ignoré. Pourtant, un des grands mérites de ce livre est de ne pas avoir cédé à ce que Ruwen Ogien appellera plus tard la « panique morale23 » – attitude consistant à réclamer l’interdiction pure et simple d’une pratique rendue possible par les progrès scientifiques et techniques, avant même d’en avoir examiné les conséquences les plus probables. Comme l’a bien vu également Marlène Jouan, Glover fut un des premiers à refuser de « céder aux sirènes de l’argument de la pente glissante24 » – un des sophismes les plus couramment utilisés dans les discussions éthiques. Nous souhaiterions montrer que Jonathan Glover offrait déjà dans ce livre une vision équilibrée des bienfaits et des risques que comporte le recours à l’ingénierie génétique. Dans un futur relativement proche, anticipait-il, il deviendrait techniquement possible de choisir un certain nombre de caractéristiques génétiques de son enfant. À nouveau, Glover s’efforça d’explorer essentiellement les conséquences d’éventuelles interventions génétiques sur l’être humain, notamment en ce qui concerne la prévention des maladies et l’amélioration de la qualité de vie des futurs enfants. On retrouve dans cet ouvrage de 1984 sa méfiance viscérale à l’égard des principes moraux absolus et son souci d’articuler diverses considérations morales, dont les principes sont susceptibles d’entrer en conflit25. Cela le conduit à adopter une voie médiane entre les « bio-conservateurs26 » (opposés par principe à toute forme de modification génétique) et les transhumanistes les plus exaltés27, qui en appellent au dépassement de l’humanité actuelle, moyennant une formidable « augmentation » (enhancement) de ses capacités, grâce aux progrès de la biologie et de l’intelligence artificielle. Les réflexions conséquentialistes de Glover aboutissent, nous allons le voir, à prôner la « prudence » (caution) en matière de modifications génétiques, et à renvoyer dos à dos le radicalisme des bioconservateurs d’une part, et des transhumanistes d’autre part28.

20Au cœur de son argumentaire se trouve l’idée selon laquelle les parents ont pour responsabilité d’empêcher la souffrance de leur enfant lorsque cela s’avère possible, y compris par le biais d’interventions génétiques sur l’embryon ou le fœtus. Il apporte donc son soutien à l’usage thérapeutique de l’ingénierie génétique : il n’existe aucune bonne raison à ses yeux de ne pas prévenir l’apparition de maladies ou de handicaps entraînant une souffrance significative et une qualité de vie drastiquement réduite pour le futur enfant. Pour nous en convaincre, Glover souligne le fait que la plupart d’entre nous acceptent déjà certaines pratiques « eugénistes », au sens où les parents se voient offrir la possibilité de ne pas donner naissance à un enfant porteur d’une maladie ou d’un handicap d’origine génétique. C’est ainsi que le personnel médical fournit un certain nombre d’informations sur les risques qu’encourent les personnes atteintes d’une anomalie génétique de la transmettre à leur descendance. On informera par exemple les individus atteints de la terrible maladie de Huntington qu’ils ont une chance sur deux de transmettre cette maladie à leur enfant. Certains choisiront de procréer, tandis que d’autres y renonceront. Par ailleurs, les tests de dépistages pratiqués sur les femmes enceintes, constituent bel et bien une pratique « eugéniste », dès lors que les femmes ont le droit d’avorter si une anomalie génétique a été détectée chez le fœtus. Chacune de ces pratiques, dont l’une a lieu avant la conception et l’autre durant la grossesse, sont aujourd’hui largement acceptées, même si la seconde continue d’être plus controversée, dans la mesure où elle implique un avortement. Quoiqu’il en soit, faisant fi d’une réticence encore largement partagée à l’époque, Glover prenait appui sur ce large consensus pour légitimer un usage thérapeutique de l’ingénierie génétique, dès lors que cela deviendrait techniquement possible :

  • 29 J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., p. 31, nous traduisons.

S’il était possible d’utiliser l’ingénierie génétique pour corriger certains défauts – disons au stade fœtal –, on voit mal pourquoi celles et ceux d’entre nous qui sont disposés à recourir aux pratiques mentionnées ci-dessus s’y opposeraient. Car cela représenterait un avantage dans les deux cas. En effet, le couple dont l’un des membres est atteint de la maladie de Huntington pourrait alors concevoir un enfant tout en sachant qu’en cas d’anormalité génétique chez le fœtus, celle-ci pourrait être éliminée. Dans ce cas, même ceux qui n’ont rien à objecter à l’avortement seront d’accord pour dire qu’un traitement médical est encore préférable. Quant à ceux qui s’opposent à l’avortement, ils préféreront que l’enfant naisse, tout en étant dépourvu de handicap. Il est donc difficile d’imaginer une objection valable contre le recours à l’ingénierie génétique dans le but de supprimer des défauts, et nous avons même de bonnes raisons d’y être favorables.29

21Glover parle également d’« ingénierie génétique négative » pour qualifier ces interventions génétiques strictement thérapeutiques, destinées à supprimer une maladie ou un handicap. Comme on le voit, ce sont ici avant tout les conséquences pour le bien-être du futur enfant qui se voient accorder une importance décisive, en particulier lorsqu’il s’agit d’éviter certaines pathologies extrêmement graves. Car en choisissant de mettre un enfant au monde, les parents acquièrent l’obligation de s’assurer que l’enfant ait la « meilleure chance possible d’avoir une bonne vie ». Comme nous l’avons déjà souligné, il n’est pas nécessaire de déterminer avec précision en quoi consiste une « vie bonne » pour faire un usage légitime de cette notion. Il suffit qu’existe un large consensus pour considérer qu’au-delà d’un certain seuil de souffrances et de difficultés, une vie humaine n’est pas « bonne ». Aussi, si les parents ont le pouvoir de prévenir la naissance d’un enfant atteint d’un trouble génétique grave qui lui causerait des douleurs à vie ou un handicap sévère, n’ont-ils pas le devoir moral d’intervenir ? Par exemple, si nous savons qu’un enfant risque de naître avec une maladie douloureuse et incurable comme la maladie de Tay-Sachs ou la mucoviscidose, il est clair pour Glover que des interventions génétiques permettant d’éviter ces affections seraient moralement justifiées, car nous avons affaire à des préjudices évitables, dès lors qu’il devient techniquement possible de les supprimer.

  • 30 J. Glover et al., Ethics of New Reproductive Technologies: The Glover Report to the European Commis (...)

22C’est d’ailleurs une perspective qu’il défendit lorsqu’il fut nommé, en 1989, à la tête d’un comité éthique chargé de rédiger un rapport pour la Commission européenne sur les nouvelles techniques de reproduction. Néanmoins, le comité s’était montré prudent à l’époque en conditionnant l’usage thérapeutique de l’ingénierie génétique à la condition expresse que l’on soit en mesure de neutraliser un certain nombre de risques, en particulier celui de modifier involontairement d’autres gènes (et de générer par conséquent de nouvelles anomalies) en intervenant au niveau d’un gène particulier30. Or tel n’était pas encore le cas à l’époque. Mais depuis le premier séquençage du génome humain intervenu en 2001, d’immenses progrès furent réalisés en la matière. La thérapie génique est désormais une réalité. Nous sommes par exemple capables de modifier les gênes responsables de maladies telles que l’atrophie musculaire spinale, l’amaurose congénitale de Leber ou encore certaines formes d’immunodéficiences.

23Glover avait donc compris que ces usages thérapeutiques de l’ingénierie génétique seraient très vite jugés moralement acceptables. Ce qui le serait sans doute moins, en revanche, c’est le projet de modifier la composition génétique des êtres humains, dans le but non pas de les guérir, mais de modifier certaines de leurs caractéristiques génétiquement déterminées. C’est pourquoi son ouvrage de 1984 examine par la suite plus longuement les conséquences probables d’une ingénierie génétique dite « positive », par laquelle on chercherait à « améliorer » les êtres humains.

Un principe de précaution

  • 31 « a principle of caution rather than a total ban » (What Sort of People Should There Be?, p. 43, no (...)

24Glover s’efforce d’imaginer quelles pourraient être les conséquences – bonnes et mauvaises – de la sélection et de l’amélioration génétiques des êtres humains. Selon son habitude, il envisage les différentes objections avec tant de probité intellectuelle que le lecteur peut à bon droit être surpris quand vient le moment pour lui de les mettre à distance. Sa démarche consiste en effet à prendre au sérieux les critiques, puis à se demander s’il convient de les considérer comme de simples (mais légitimes) mises en garde, ou comme des raisons suffisantes de refuser catégoriquement tout projet d’ingénierie génétique « positive ». Disons-le d’emblée, les réflexions de Glover le conduiront in fine à justifier « un principe de précaution, plutôt qu’une interdiction totale31 ».

  • 32 Ibid., p. 34.

25Une des approches les plus pessimistes consiste à considérer le projet d’améliorer génétiquement l’humanité comme une pure chimère. La raison invoquée est la suivante : toute modification génétique présentée comme un « gain » serait inévitablement accompagnée d’une perte, ou du moins d’une conséquence néfaste imprévue. Bref, l’homme serait condamné à jouer les apprentis sorciers et serait incapable de percevoir à temps le prix à payer de son hybris. Par exemple, il se pourrait qu’en rendant les gens plus intelligents, on diminue par ailleurs leur résistance aux maladies ou leur capacité à éprouver de l’empathie. Ce présupposé repose parfois sur la croyance selon laquelle la sélection naturelle serait déjà optimale, de sorte que s’il était possible par exemple d’accroître notre intelligence sans affaiblir une autre de nos capacités, la sélection naturelle aurait déjà produit ce résultat. Mais comme le remarque Glover, cette croyance repose sur une vision assez naïve de la théorie de l’évolution. Celle-ci n’implique absolument pas que le statu quo génétique soit toujours le plus souhaitable par rapport à un contexte donné. Bien au contraire, certaines mutations peuvent toujours s’avérer bénéfiques et tel est le moteur de l’évolution. Or, demande Glover, « si certaines mutations naturelles peuvent s’avérer bénéfiques sans impliquer de perte équivalente, pourquoi n’en irait-il pas de même de celles qui seraient créées artificiellement32 ? » En l’état actuel de nos connaissances, reconnaissait Glover, il se peut fort bien que nous n’ayons pas conscience à quel point certaines caractéristiques sont génétiquement solidaires l’une de l’autre, de sorte que l’amélioration de l’une s’accompagnerait de la détérioration de l’autre. Mais parce que la notion de « désavantage » est elle-même relative à un certain contexte, il n y a aucune raison de présupposer que toute amélioration génétique serait par principe impossible à l’avenir.

  • 33 Ibid., p. 42.

26La prochaine objection est jugée au fond plus sérieuse par Glover. Elle repose également sur la crainte de produire certains effets imprévisibles, mais met l’accent sur le risque de produire des organismes humains plus dangereux et hors de contrôle, par exemple parce que l’on aurait gravement compromis leur capacité à éprouver de l’empathie ou que l’on aurait fortement accentué leurs tendances agressives. Cette crainte est en outre renforcée par l’idée que de tels bouleversements négatifs pourraient constituer un « désastre irréversible33 », dans la mesure où on imagine mal comment « corriger » de telles erreurs involontaires. Sans compter que selon toute vraisemblance, les personnes en question seraient contentes de leur sort et se laisseraient difficilement convaincre de ne pas avoir d’enfants ou d’accepter que l’on modifie génétiquement leur progéniture. Face à ce risque majeur, la réponse de Glover risque de paraître de bon aloi, mais excessivement vague, voire décevante. Il écrit en effet :

  • 34 J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., p. 42, nous traduisons.

Le risque que de tels désastres se produisent nous fournit pour le moins une raison de penser que, si nous optons pour une politique d’ingénierie génétique sur l’homme, nous devons le faire avec une prudence extrême. Nous ne devrions modifier des gênes qu’à la condition d’avoir de bonnes raisons de penser que le risque d’un désastre est très faible, et lorsque le bénéfice escompté est suffisamment grand pour justifier une telle prise de risque.34

27Pourtant, ce « principe de précaution », si on sait le lire, s’avère très exigeant, en faisant reposer la charge de la preuve sur ceux qui souhaitent justifier certaines modifications génétiques. Il leur revient d’apporter la preuve que le risque d’engendrer des modifications désastreuses et irréversibles est minimal d’une part, et que le « gain » pour les êtres humains concernés (voire pour l’humanité entière) serait suffisamment important (par exemple en optimisant leur santé ou en favorisant la paix entre les nations) pour qu’il vaille la peine de courir ce risque minimal. Si Glover refuse donc de fermer la porte par principe à l’ingénierie génétique dite « positive », il serait faux de voir en lui un défenseur exalté de « l’amélioration » de l’humanité. Son propos restait beaucoup plus prudent et nuancé que celui des « transhumanistes » à venir, comme Nick Bostrom, Max More ou encore Julian Savulescu que nous évoquerons plus loin.

  • 35 Voir J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., ch. 3, sections 2 et 4.
  • 36 Voir R. Nozick, Anarchie, État et utopie, trad. Guy Durand, Paris, PUF, 1988, p. 384-385, note de b (...)
  • 37 Ibid., p. 384.

28D’autres types de risques liés au développement de l’ingénierie génétique sont pris très au sérieux par Glover. Il exprime notamment ses préoccupations au sujet de l’accroissement potentiel des inégalités sociales35. Si les parents les plus riches peuvent se permettre de sélectionner des caractéristiques comme l’intelligence ou les capacités athlétiques, cela pourrait exacerber les divisions sociales existantes, conduisant à une société génétiquement stratifiée. Les parents les plus riches pourraient donner à leurs enfants un avantage injuste en sélectionnant ou en augmentant chez eux les traits qui confèrent des bénéfices sociaux ou économiques, tels que l’intelligence ou les capacités physiques améliorées. Cela pourrait à son tour renforcer les divisions de classe et créer une société à deux vitesses où les avantages génétiques deviennent une forme de privilège. Il ne peut donc entièrement souscrire à l’idée d’un « supermarché génétique » proposée par le philosophe américain et ultra-libéral Robert Nozick36. Glover le rejoint sur l’idée qu’il est préférable de laisser dans une certaine mesure la liberté aux parents d’effectuer des choix génétiques pour leur enfant, plutôt que de confier à l’État ce pouvoir exorbitant. Mais il remarque que même Nozick concède que l’autonomie parentale devrait alors s’exercer « dans la limite de certaines règles morales37 ». Afin de répondre à cette préoccupation, Glover plaide pour une distribution équitable des technologies génétiques, veillant à ce que l’accès aux interventions ne soit pas limité par le statut économique ou social. Il soutient que les bénéfices de l’ingénierie génétique devraient être utilisés pour réduire la souffrance et promouvoir l’égalité, et non pas pour accroître les inégalités sociales.

  • 38 J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., ch. 3, sections 2 et 4.
  • 39 Ibid., p. 48.

29Enfin, Glover s’inquiète du fait que l’utilisation généralisée de l’ingénierie génétique puisse porter atteinte à la diversité humaine38. Si les parents commencent à sélectionner des traits en fonction des préférences sociales (par exemple, favoriser l’intelligence ou certains traits physiques), cela pourrait entraîner un rétrécissement de la gamme des caractéristiques humaines, qui rend la vie humaine riche et significative. Glover soutient que la diversité constitue une partie essentielle de la société humaine et doit être préservée. Or, quand bien même il reviendrait aux parents (et non pas à l’État) de choisir les caractéristiques génétiques de leur enfant, cela ne serait pas une garantie suffisante pour la diversité génétique, « car l’influence de la mode ou de certaines valeurs partagées pourrait jouer en faveur d’un petit nombre de modèles vers lesquels convergeraient les choix parentaux39 ». De plus, il souligne à juste titre que certains traits moins valorisés que d’autres à première vue peuvent en réalité contribuer grandement à la richesse de la vie humaine. Par exemple, des traits associés à l’empathie, aux capacités artistiques, voire à la neurodiversité (comme l’autisme ou le TDAH) apportent des perspectives et des talents uniques qui enrichissent la société. Un accent trop fort sur la sélection de traits considérés comme « supérieurs » dans un contexte culturel spécifique pourrait saper la valeur de ces contributions diverses et finalement appauvrir la vie humaine. Comme souvent, c’est lorsque nous risquons de perdre quelque chose, que nous prenons conscience à quel point nous le valorisons.

  • 40 J. Glover et al., Ethics of New Reproductive Technologies: The Glover Report to the European Commis (...)

30La mise en évidence de ces risques n’est aucunement rédhibitoire mais aboutit à recommander, nous l’avons déjà dit, une « extrême prudence ». C’est du reste la position que préconisera le « Rapport Glover » pour la Commission européenne quatre ans plus tard : « Si l’ingénierie génétique « positive » devient un jour possible, elle ne devrait pas être autorisée tant qu’il ne sera pas évident (si tant est que cela puisse l’être) que les problèmes qu’elle soulève peuvent être surmontés40 ».

Un retour de « l’eugénisme » ?

  • 41 On distingue classiquement plusieurs formes d’eugénisme. L’eugénisme coercitif désigne des politiqu (...)
  • 42 J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit. p. 55.
  • 43 Ibid., p. 56.

31L’idée d’intervenir sur la composition génétique d’un être humain ou de sélectionner des embryons en fonction de leurs caractéristiques génétiques évoque très souvent le spectre de l’« eugénisme » et la terrible politique de sélection des êtres humains pratiquée par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Mais Glover estime qu’il convient de ne pas se laisser impressionner par ce terrible rapprochement historique et veiller à bien distinguer ce qui doit l’être. La question qui se pose, dans nos régimes démocratiques, est celle de savoir si les parents doivent être aussi libres que possible de sélectionner ou d’améliorer certaines caractéristiques de leurs futurs enfants, par le biais d’interventions génétiques, sans coercition externe. Ce projet s’oppose donc clairement à tout eugénisme coercitif dans lequel l’État ou d’autres institutions puissantes forcent les individus à adhérer à un ensemble spécifique de pratiques reproductives pour atteindre des objectifs sociétaux, souvent au détriment des droits et libertés individuels41. Dans les programmes d’eugénisme coercitif – comme ceux observés au cours du XXe siècle au nom de la « pureté de la race » – les gouvernements imposaient des stérilisations forcées ou des politiques reproductives restrictives. Ces politiques, qui visaient à « améliorer » le patrimoine génétique de la population, ciblaient souvent des groupes marginalisés et étaient profondément liées à des idéologies discriminatoires en matière de race, de handicap, de classe ou d’orientation sexuelle. Glover rejette bien sûr catégoriquement cette forme d’eugénisme, car elle porte atteinte à l’autonomie personnelle et viole les droits humains fondamentaux. Aux antipodes de ces projets politiques funestes, un eugénisme « libéral » reposerait sur la volonté des parents d’améliorer la qualité de vie de leurs enfants et des générations futures, notamment à travers la prévention des souffrances les plus graves. Cet eugénisme libéral est animé par le principe selon lequel les parents devraient être libres, en matière de choix reproductifs, de prendre des décisions orientées vers l’augmentation du bien-être de leurs enfants. L’accent éthique est mis sur l’amélioration des vies, à travers la prévention des souffrances, plutôt que sur l’imposition d’un idéal sociétal de perfection génétique. De sorte qu’au final, comme l’affirme Glover avec force, « les valeurs poursuivies par les Nazis n’avaient absolument rien de commun avec celles qui guident les parents voulant éviter que leur enfant soit handicapé42 », de sorte que ceux qui mobilisent inlassablement cette comparaison avec l’eugénisme nazi « n’ont généralement aucune connaissance de ce que fut véritablement le régime nazi43 ».

32Cependant, Glover insiste sur le fait que ces améliorations ne doivent pas être motivées par des pressions sociales ou des attentes culturelles excessives, mais par des préoccupations authentiques pour le bien-être de l’enfant. Par exemple, sélectionner des traits comme une plus grande résistance aux maladies ou un potentiel cognitif accru pourrait améliorer les chances d’un enfant de mener une vie épanouie. Mais bien que Glover perçoive des avantages évidents dans l’eugénisme volontaire, il est également préoccupé par les risques de pression sociale : il avertit que même dans un système où les interventions génétiques sont ostensiblement volontaires, les parents pourraient se sentir obligés de se conformer aux normes sociales du moment ou aux attentes concernant les traits que leurs enfants « devraient » avoir. Par exemple, si des améliorations génétiques pour l’intelligence ou les capacités athlétiques devenaient largement disponibles, les parents pourraient se sentir obligés d’opter pour ces modifications afin de s’assurer que leurs enfants ne soient pas laissés pour compte. Cela pourrait conduire à la création de normes sociales indésirables, où certains traits (par exemple, une intelligence élevée, des caractéristiques physiques spécifiques) sont valorisés au détriment d’autres, réduisant ainsi la diversité et conduisant à une société plus « stratifiée ».

33Enfin, Glover souligne le risque que les personnes dotées de caractéristiques considérées comme non souhaitables se sentent infériorisées. En particulier, cela pourrait miner la dignité et l’estime de soi des personnes handicapées, qui pourraient avoir l’impression que leur existence est implicitement critiquée ou dévalorisée par la préférence de la société pour la « perfection » génétique. Glover souligne que de nombreuses personnes handicapées mènent pourtant des vies riches et épanouissantes, et que leurs expériences ajoutent de la profondeur et de la variété à la condition humaine. Une société qui embrasse la diversité – y compris la diversité des capacités physiques et cognitives – est une société qui reconnaît la valeur inhérente de tous les individus, indépendamment de leurs traits génétiques. Glover avertit qu’une sélection génétique non régulée pourrait éroder cette reconnaissance, conduisant à un monde où certaines vies sont perçues comme plus précieuses ou dignes d’exister que d’autres. Il s’agit là d’une préoccupation que nous retrouverons au moment d’évoquer son livre Choisir ses enfants et nous verrons comment il entend malgré tout répondre à cette objection tout à fait sérieuse.

Conception, génétique et handicap

  • 44 L’ouvrage a été traduit en français : Choisir ses enfants. Conception, génétique et handicap, trad. (...)

34Le livre Choosing Children : Genes, Disability, and Design44, publié en 2006, prolonge les réflexions menées dans What Sort of People Should There Be ?. Il s’agit à l’origine d’un cycle de trois conférences prononcées dans le cadre des Edinburgh Gifford Lectures. Il y aborde à nouveau des questions complexes et sensibles concernant les « choix reproductifs » à l’ère des technologies génétiques. Comme nous l’avons déjà souligné, les parents ont de plus en plus la possibilité de prendre des décisions concernant les traits de leurs futurs enfants, en raison de l’essor du dépistage et de la sélection génétiques. Or la préoccupation centrale de Glover dans Choosing Children est de trouver un équilibre entre l’autonomie parentale dans les décisions reproductives et les considérations éthiques qui découlent des conséquences potentielles de ces choix – en particulier en ce qui concerne le bien-être de l’enfant et la préservation de l’autonomie future de ce dernier. Au cœur des arguments de Glover se trouve la défense de l’autonomie parentale. Il estime que les parents devraient jouir d’une grande liberté dans leurs décisions reproductives, en particulier lorsqu’il s’agit d’éviter des souffrances graves et de garantir une bonne qualité de vie à leurs enfants. Mais cette autonomie doit-elle être absolue ? Ne doit-elle pas être équilibrée par des responsabilités éthiques visant à protéger le bien-être du futur enfant et à respecter son autonomie future ?

Une vision nuancée du handicap

35Soit la question suivante : des parents potentiels doivent-ils tout faire pour éviter la naissance d’un enfant gravement malade ou sévèrement handicapé ? Pour Glover, bien que certains handicaps réduisent considérablement le bien-être et puissent justifier moralement le dépistage génétique, d’autres handicaps ne rendent pas nécessairement la vie moins digne d’être vécue, et les décisions ne devraient pas être influencées par les préjugés sociaux. Au cœur de l’argument de Glover se trouve l’idée que la qualité de vie de l’enfant à naître est un facteur crucial pour déterminer la permissibilité morale de la sélection génétique. Même si aucune certitude absolue n’est possible en la matière, il estime que les parents devraient prendre en compte le « bien-être probable » de l’enfant, en particulier lorsqu’il s’agit de décider s’il faut dépister certains types de handicaps.

  • 45 Il est intéressant de comparer les positions de Jonathan Glover et Peter Singer sur ce point. Tous (...)

36Remarquons que Glover ne fonde pas simplement son argumentaire sur un « droit » des parents à exercer leur autonomie en matière de décisions reproductives, mais bien plutôt sur l’obligation de tout faire pour éviter aux enfants soit une vie qui ne serait tout simplement pas digne d’être vécue, soit une vie marquée par des souffrances et des difficultés qui auraient pu être évitées. Autrement dit, c’est ici l’idée que les parents doivent quelque chose à leurs enfants qui permet de limiter légitimement l’autonomie parentale en matière de procréation. Cela signifie que les parents, en choisissant de faire naître un enfant, assument une responsabilité morale envers lui dès avant sa naissance : ils doivent se soucier du type de vie qu’ils rendent possible, et s’abstenir de prendre des décisions qui exposeraient cet enfant à une existence manifestement mauvaise. « Devoir quelque chose » à son enfant signifie ainsi, chez Glover, ne pas lui imposer volontairement une vie gravement compromise en termes de bien-être, de santé ou d’autonomie. De même qu’il juge certains refus d’avorter parfaitement immoraux, il lui apparaît moralement inacceptable de ne pas recourir au dépistage génétique en vue d’empêcher la venue au monde d’enfants sévèrement malades ou handicapés. Toutefois, la position de Glover n’est pas purement utilitariste – du moins s’il on admet que l’utilitarisme implique logiquement d’éviter autant que possible la naissance d’individus dont les chances d’être heureux seraient moindres en raison de certaines maladies ou handicaps45. Au contraire, Glover défend une approche nuancée selon laquelle certaines maladies compromettent indéniablement le bien-être, tandis que d’autres états, bien que considérés comme des handicaps par les normes sociétales, ne rendent pas nécessairement la vie moins digne d’être vécue. Glover en appelle à la prudence face aux jugements généralisés sur le handicap et insiste sur le fait que l’accent devrait être mis sur l’impact réel d’une maladie ou d’un handicap sur la qualité de vie. Force est en effet de reconnaître que de nombreuses personnes handicapées mènent des vies riches et épanouissantes. Tous les handicaps ne diminuent pas la qualité de la vie au point de rendre nécessaire la sélection génétique.

  • 46 M. Jouan, op. cit.
  • 47 Voir. J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 12-13 et 46-47.

37Glover prend donc soin de différencier les handicaps qui causent des souffrances graves de ceux qui n’entravent pas nécessairement la capacité d’une personne à mener une vie épanouie. Par exemple, la surdité ou le nanisme, bien qu’on les classe parmi les handicaps, ne rendent pas nécessairement la vie moins digne d’être vécue. À cet égard, Glover se montre parfaitement au fait des disability studies qui, depuis les années 80, se sont développées aux États-Unis et en Angleterre. Marlène Jouan en résume les principaux apports, expliquant que ce champ d’études « a conféré une valeur épistémologique inédite à l’expérience du handicap en première personne, développé un modèle social du handicap par contraste avec le modèle médical jusqu’alors dominant, et alerté des effets discriminatoires du recours au dépistage prénatal (DPN) du handicap et au DPI sur le respect des personnes handicapées46 ». L’approche gloverienne du handicap remet ainsi en question la conception purement médicale du handicap. Il convient très certainement de prendre en compte le contexte social et environnemental dans lequel les personnes évoluent. Dans de nombreux cas, les handicaps ne sont vécus comme des limites qu’en raison des obstacles sociétaux et du manque d’accessibilité offerte aux personnes en situation de handicap. Ceci dit, Glover prend également ses distances vis-à-vis de l’approche strictement sociale du handicap et juge par exemple inconcevable de réduire la cécité et la surdité à de simples « différences » : être aveugle ou sourd constitue indéniablement un obstacle à l’épanouissement, ne serait-ce que parce que cela compromet les chances d’évoluer en toute sécurité dans le monde. Jugerions-nous acceptable que des parents fassent tout leur possible en vue d’obtenir un enfant sourd ou aveugle ? Glover analyse à ce titre le cas de Sharon Duchesneau et Candace McCullough, un couple de femmes sourdes ayant cherché à concevoir un enfant sourd, et s’interroge sur la moralité d’un tel projet parental. S’il reconnaît que celui-ci s’inscrit dans une revendication culturelle cohérente, il considère néanmoins que cela revient à imposer intentionnellement une limitation significative à l’enfant, et que cette intention est moralement discutable47.

L’objection expressiviste

  • 48 Voir. J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 64-70.
  • 49 En 1992, Glover avait déjà pris en compte l’objection expressiviste contre les programmes de dépist (...)

38Glover accorde la plus grande importance à une objection qu’il ne juge cependant pas décisive au point de rendre illégitimes les programmes de dépistage et l’usage du diagnostic génétique préimplantatoire. Il s’agit de l’objection expressiviste48, que l’on pourrait formuler ainsi : ne risque-t-on pas d’envoyer un message dévalorisant à l’égard des personnes vivant avec ces handicaps ou maladies, en faisant tout notre possible pour ne pas donner naissance à de nouveaux individus porteurs de ces mêmes handicaps ou maladies ? Choisir de ne pas avoir un enfant atteint d’un handicap ne revient-il pas à considérer que la vie d’une personne handicapée est moins précieuse ou moins digne de respect ? Cette objection éthique est soulevée notamment par certaines associations de défense des droits des personnes handicapées. Ses partisans estiment en outre que la pratique de tests génétiques pour éviter la naissance de personnes malades ou handicapées risque de renforcer les stéréotypes négatifs sur les personnes vivant avec ces déficiences et contribuer à leur marginalisation sociale. Pour Glover, ces craintes ne sauraient être ignorées, car son conséquentialisme en éthique l’oblige à prendre en compte tous les effets latéraux de nos actions, y compris ceux qui ne sont pas intentionnellement visés49.

39Glover commence par insister sur le caractère légitime de ces craintes, tout en proposant de distinguer ce qui devrait l’être. Certes, il faut reconnaître que le choix de ne pas avoir un enfant handicapé peut, le cas échéant, refléter un manque de respect, voire du dégoût à l’égard des personnes concernées par le handicap. Ce genre d’attitudes répugnantes (ugly attitudes) envers les personnes handicapées a toujours existé et il serait sans doute naïf de prétendre qu’elles ont disparu. Glover remarque qu’il n’y a pas si longtemps encore, en 1915, une personne aussi cultivée que Virginia Woolf décrivait en des termes aussi odieux que décomplexés la rencontre qu’elle fit de personnes handicapées, lors d’une promenade :

  • 50 Cité par J. Glover dans Choisir ses enfants, op. cit., p. 57-58.

[…] tous ces gens alignés n’étaient que de pauvres créatures idiotes, sans front ou sans menton, arborant un sourire imbécile, ou un regard sauvage teinté de suspicion. C’était parfaitement horrible. Il aurait sûrement mieux valu les tuer.50

40À cet égard, une des vertus très appréciables de son livre Choisir ses enfants est de rompre avec l’habitude de juger « de l’extérieur » la qualité de vie des personnes handicapées, pour prendre enfin en compte le point de vue « interne » de ces dernières. Parmi les préjugés les plus courants auxquels doivent faire face les personnes handicapées figure l’idée selon laquelle leur vie serait par principe moins digne d’être vécue. Une autre tendance (dont n’ont pas toujours conscience les personnes valides) consiste à voir dans le handicap la caractéristique principale de la personne qui en est affectée, ce qui conduit souvent à sous-estimer son potentiel d’épanouissement personnel. Dans ces conditions, l’objection « expressiviste » consiste à alerter l’opinion publique sur les potentiels effets négatifs des tests pratiqués en vue de détecter certaines maladies et handicaps, ainsi que des avortements destinés à empêcher la naissance d’enfants qui en seraient porteurs. Voici par exemple ce qu’écrivait une jeune fille à propos de sa sœur trisomique, dans une lettre adressée à un journal anglais :

  • 51 Cité par Glover, ibid., p. 65.

Expliquez-moi s’il vous plaît ce que je dois dire à Alice pour lui faire comprendre qu’elle est inutile à la société et que la société dans laquelle elle vit aurait préféré qu’elle soit tuée avant sa naissance.51

  • 52 Ibid., p. 68.

41Mais existe-t-il une réelle antinomie entre l’égal respect dû aux personnes handicapées et le souhait d’avoir des enfants non-handicapés ? La seule façon d’échapper à cette contradiction est de montrer qu’elle n’est qu’apparente. En vérité, vouloir donner à son enfant les meilleures chances de s’épanouir est une fin légitime, qui n’implique pas nécessairement des sentiments négatifs envers les personnes atteintes de déficiences que l’on chercher à éviter pour son enfant. La distinction cruciale est bien celle entre les maladies ou les handicaps d’une part, et les personnes elles-mêmes. Ce sont les obstacles à l’épanouissement qui sont perçus négativement, et non pas les personnes qui, de fait, y font face. D’où cette mise au point : « considérer qu’un handicap diminue la qualité de vie d’une personne ne relève pas de ces attitudes répugnantes évoquées plus haut52 ». Glover présente deux arguments en faveur de cette thèse. Le premier repose sur une comparaison avec d’autres types de programmes médicaux. Si nous voulons mieux guérir les cancers ou éviter que des enfants naissent séropositifs, ce n’est pas par manque de respect pour les personnes atteintes d’un cancer ou séropositives, mais simplement en raison des maux que ces maladies infligent aux individus concernés. Deuxièmement, reconnaître dans le handicap un obstacle à l’épanouissement de soi ne doit cependant pas conduire à négliger la lutte contre les autres types d’obstacles (comme la pauvreté, la difficulté à se loger, les abus sexuels sur mineurs…), faute de quoi, une excessive focalisation sur les handicaps pourraient effectivement renforcer le type d’« attitudes répugnantes » que l’on cherche à éliminer.Toutefois, Glover a parfaitement conscience que cette distinction théorique, aussi légitime soit-elle, ne suffit pas à effacer le sentiment d’infériorisation qu’éprouvent de nombreuses personnes malades ou handicapées. À vrai dire, sa façon de traiter l’objection expressiviste est typique de sa façon de philosopher en général : il est rare que Glover ne retienne absolument rien des objections qu’il envisage, même lorsque ces dernières ne lui semblent pas décisives. Ici encore, il s’interdit d’ignorer totalement la critique, même après avoir analysé la confusion sur laquelle elle repose en partie :

  • 53 Ibid., p. 67-68.

D’un côté, on devrait pouvoir choisir d’avoir des enfants dotés du potentiel d’épanouissement le plus élevé possible. Mais d’un autre côté, il est possible que cela implique un coût en termes d’estime de soi pour les personnes actuellement malades ou handicapées.53

42Même s’il reste relativement vague sur les moyens efficaces de minimiser ce « coût » psychologique, Glover insiste sur la nécessité de montrer que c’est exclusivement le potentiel d’épanouissement des enfants que l’on a en vue lorsqu’on décide de favoriser la naissance d’un enfant sans maladie ou handicap. On peut penser que cela passe par la mise en place de politiques destinées à renforcer le respect et l’inclusion des personnes handicapées.

L’objection de la non-identité est-elle décisive ?

  • 54 Voir D. Parfit, Reasons and Persons, Oxford, Oxford University Press, 1984 ; traduit de l’anglais p (...)

43D’aucuns pourraient objecter qu’en matière d’éthique reproductive, l’enjeu n’est pas de décider si tel individu particulier sera ou non porteur d’une maladie ou d’un handicap, mais de savoir si on décide de donner naissance à un individu qui aura probablement telle déficience. Car si, par exemple, un embryon n’est pas sélectionné (ou s’il est avorté), cet individu potentiel n’existera tout simplement jamais. De sorte qu’il serait absurde de prétendre qu’un enfant né avec une maladie détectée (ou détectable) avant sa naissance aurait subi un quelconque « préjudice » : cet individu n’aurait tout simplement pas existé si sa maladie potentielle avait été considérée comme une raison d’avorter ou de ne pas implanter cet embryon dans l’utérus de la mère. C’est un autre individu qui aurait fini par exister si l’on avait choisi un autre embryon ou si l’on avait mis un terme à cette grossesse pour donner ensuite naissance à un autre enfant. Ce type de raisonnement s’appuie sur ce qu’on appelle le « paradoxe de la non-identité », mis en évidence dans un autre contexte par Derek Parfit54 : il s’agit de la difficulté à évaluer moralement des choix qui déterminent l’identité même des personnes à naître, puisqu’en agissant autrement, c’est un autre individu – et non le même dans de meilleures conditions – qui aurait vu le jour. Autrement dit, même si l’argument de la non-identité rend difficile l’idée qu’un enfant puisse être lésé du seul fait d’être né avec une déficience, Glover estime qu’il ne saurait pour autant justifier l’inaction : ce paradoxe ne doit pas, selon lui, servir de prétexte pour refuser le recours aux tests génétiques lorsqu’ils permettent de prévenir des souffrances évitables. Minimiser la souffrance et garantir une bonne qualité de vie sont des aspects centraux de l’éthique reproductive à l’ère des technologies génétiques.

  • 55 J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 85, nous soulignons.
  • 56 Ibid., p. 86.

44Pour mieux comprendre ce point, esquissons une analogie. Selon la politique que nous choisissons en matière de sauvegarde de l’environnement, les personnes qui seront en vie d’ici quelques générations ne seront pas les mêmes que celles qui seraient nées si nous avions privilégié une autre politique. Certes, comme le fait remarquer Glover, « les personnes qui vivront alors n’auront subi aucun préjudice du fait de notre choix55 ». Il y a même fort à parier qu’elles se réjouiront d’être en vie, « ce qui n’aurait pas été le cas si nous avions privilégié une meilleure politique56 ». Faudrait-il alors en conclure que le choix en faveur de la pire politique environnementale ne comporte rien de blâmable, sous prétexte que personne n’a véritablement été lésé ? Cela est parfaitement contre-intuitif. C’est donc le signe qu’il faut tout simplement éviter de rendre le monde pire qu’il n’est, quand bien même nos décisions n’infligent aucun tort personnel à qui que ce soit. Or ce principe vaut également pour nos choix en matière d’éthique reproductive. C’est d’ailleurs la voie empruntée par Derek Parfit, pour qui cette objection « impersonnelle » (ne pas rendre le monde pire qu’il n’est) est la seule qui importe. Autrement dit, l’évaluation morale d’une action ne dépend pas, selon lui, du fait qu’un individu identifiable ait été lésé, mais de l’état global du monde qu’elle contribue à produire. Mais à l’encontre de ce que semble défendre Parfit, Glover estime qu’en éthique reproductive, nous ne pouvons pas faire abstraction de « ce que nous devons aux autres ». Il insiste en particulier sur les responsabilités concrètes qu’assument les parents vis-à-vis des enfants qu’ils choisissent de faire naître : au-delà de l’optique impersonnelle, une exigence morale demeure à l’égard de ces individus réels, vulnérables, auxquels on donne la vie.

  • 57 Ibid., p. 93.

45Pour bien comprendre la nécessité de prendre en compte « ce que nous devons à nos enfants », comparons deux cas différents. Dans le premier, un couple de personnes sourdes désire avoir un enfant, tout en sachant qu’il existe une forte probabilité que leur enfant soit également atteint de surdité. Dans le second cas, des parents font tout leur possible pour avoir un enfant sourd, soit en faisant appel à un donneur de sperme sourd soit en demandant une intervention génétique (disons au stade du fœtus) garantissant la surdité du futur enfant. Certes, il est possible que l’on aboutisse au même résultat dans les deux cas. Mais dans le second, remarque Glover, on donnerait alors naissance « à un enfant sourd pouvant à juste titre se plaindre d’avoir subi un dommage » et ce reproche serait parfaitement justifié, tant à l’égard des parents responsables de ce dommage que de la société « qui aurait échoué à le protéger contre ses parents57 ». Ce qui rend ce reproche légitime, selon Glover, ce n’est pas simplement le fait que l’enfant soit sourd, mais le fait que cette surdité résulte d’un choix intentionnel des parents, visant délibérément à induire une déficience qui compromet certaines capacités fondamentales. Autrement dit, on ne peut pas faire abstraction du rôle actif joué par les parents dans la création d’une condition qui limite, de manière évitable, les possibilités de l’enfant. Or c’est une des principales thèses de Glover en matière d’éthique reproductive que la liberté parentale trouve sa limite dans ce que nous devons à nos enfants, à savoir les conditions d’une « vie bonne ». Mais qu’est-ce qu’une « vie bonne » ?

  • 58 Ibid., p. 96.
  • 59 Ibid., p. 20, traduction modifiée.

46Si Glover juge incontournable la notion de « vie bonne » dans le cadre des réflexions bioéthiques, c’est précisément parce qu’il valorise davantage la qualité de la vie que la vie elle-même – laquelle n’est pas « sacrée ». Néanmoins, son intention n’est nullement d’identifier précisément quel mode de vie singulier correspondrait à « la vie bonne », mais plutôt des conditions nécessaires à une vie humaine épanouie (flourishing life). Parmi ces conditions figurent à ses yeux la satisfaction des besoins physiques (boire, manger, recevoir de la chaleur, des vêtements et des soins médicaux) et non physiques – recevoir de l’affection, se sentir en sécurité, se faire des amis, pouvoir parler et être écoutés, développer des talents et s’épanouir en tant qu’êtres singuliers. « Tout cela, nous le devons à nos enfants58 », écrit Glover. Cela ne revient nullement à viser « l’enfant parfait », mais simplement à limiter la liberté parentale de façon à ce que des obstacles à la vie bonne ne soient pas intentionnellement infligés au futur enfant. Glover se tient donc sur une ligne de crête que d’aucuns trouveront sans doute difficile à tenir, mais qui témoigne du souci de concilier la liberté parentale d’une part, et ce qui est dû à un enfant d’autre part. Si l’on accepte de définir avec lui le handicap comme « une limite fonctionnelle faisant obstacle à la capacité humaine de s’épanouir (soit par elle-même, soit comme c’est plus souvent le cas, en lien avec un désavantage social)59 » et s’il incombe aux parents de favoriser l’épanouissement de leur enfant, alors l’autonomie parentale ne saurait aller jusqu’à priver sciemment un être humain de certaines conditions d’une vie humaine véritablement épanouie.

Régulation minimale ou maximale ?

  • 60 Voir D. Theater, « Lesbian couple have deaf baby by choice », The Guardian, 8 avril 2002.

47Mais dès lors que l’on reconnaît certaines limites à l’autonomie parentale en matière procréative, où convient-il de placer le curseur ? Nous proposons de distinguer deux types de régulations, l’une que nous qualifierons de minimale et l’autre de maximale. La régulation la plus minimale possible consisterait à autoriser tous les choix parentaux dès lors qu’ils ne compromettent pas les chances du futur enfant de mener une vie « digne d’être vécue ». Dans ce cas, on n’exigera pas des parents qu’ils fassent tout leur possible pour donner naissance à un enfant disposant des meilleures chances de s’épanouir. On s’en tiendra à l’obligation de ne pas mettre au monde un enfant dont la vie serait si atroce qu’il aurait mieux valu pour lui ne pas naître. Or à bien y regarder, telle semble être la position de Jonathan Glover. C’est ce qui apparaît notamment lorsqu’il prend position au sujet de ce couple de lesbiennes, sourdes toutes les deux, ayant voulu donner naissance à un enfant sourd, en ayant recours à un donneur de sperme atteint d’une forme de surdité héréditaire60. Glover se refuse en dernier lieu à y voir quoi que ce soit de moralement condamnable, dans la mesure où 1) la vie d’en enfant sourd ne relève pas de la catégorie des vies si atroces qu’elles seraient indignes d’être vécues ; 2) un enfant sourd peut même mener une vie très épanouie ; 3) on ne saurait prétendre que cet enfant (le petit Gauvin) a subi un « préjudice » du fait d’être né sourd, car toute autre décision parentale aurait abouti à la naissance d’un autre enfant (par exemple si ces deux femmes avaient eu recours à un autre donneur de sperme qu’à celui atteint de surdité héréditaire). Glover va jusqu’à généraliser ce dernier point en montrant qu’il ne concerne pas simplement les personnes porteuses d’un handicap, mais chacun d’entre nous :

  • 61 J. Glover, Choisir ses enfants,op. cit., p. 48-49.

À vrai dire, chacun d’entre nous souffre d’un désavantage par rapport à quelque autre enfant que nos parents auraient pu avoir à notre place. Mais cela ne signifie nullement qu’ils nous ont infligé un préjudice en nous donnant naissance.61

  • 62 Ibid., p. 45.
  • 63 Ibid.
  • 64 Ibid.

48Pourtant, Glover refuse de considérer la surdité comme une simple « différence » – contrairement à une opinion de plus en plus assumée dans la communauté des personnes sourdes et malentendantes. Tout comme le fait d’être aveugle, être sourd représente incontestablement selon lui « un obstacle à l’épanouissement humain62 ». L’enfant sourd – comme l’enfant aveugle – est empêché « de se mouvoir en toute sécurité dans le monde63 », au sens où il n’entendra pas, par exemple, une voiture approcher de lui. En outre, il n’entendra jamais « le bruit des rivières et des cascades, le son des voix masculines et féminines, les rires, les tracteurs et les oiseaux […] et toute la création musicale64 ». Bref, c’est toute une dimension de l’expérience humaine dont cet enfant sera privé. Dans ces conditions, sans doute se serait-on attendu à ce que Glover manifeste sa désapprobation face à la volonté de mettre au monde un enfant sourd. Mais ce serait sans compter sur le fait que sa réflexion éthique consiste toujours à mettre en balance une pluralité d’exigences. En l’occurrence, il semble considérer qu’il serait excessif de limiter l’autonomie parentale, tant que la vie du futur enfant a toutes les chances d’être parfaitement digne d’être vécue, quel que soit par ailleurs son degré d’épanouissement.

49Glover avait parfaitement conscience, à cet égard, de défendre une régulation minimale de la liberté parentale, en comparaison de celles et ceux qui, en l’occurrence, jugeaient parfaitement immoral le choix de ces deux femmes d’avoir maximisé les « chances » d’avoir un enfant sourd. C’est le cas notamment du philosophe John Harris qui maintient qu’un « préjudice » est tout de même infligé à un enfant, quand bien même il n’aurait pu être évité qu’en donnant naissance à un autre enfant :

  • 65 J. Harris, Clones, Genes, and Immortality, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 109, nous trad (...)

Un dommage est infligé à quiconque se trouve dans une situation handicapante ou douloureuse, quand bien même il ne s’agit que d’un handicap léger, et même si ce dernier ne peut être surmonté.65

50Autrement dit, pour Harris, la relation de non-identité entre tel enfant handicapé d’une part, et tel autre qui aurait pu être conçu sans handicap d’autre part, ne suffit pas à légitimer la mise au monde consciente et volontaire de l’enfant handicapé. En somme, Harris va plus loin que Glover en estimant que les futurs parents ont un devoir moral de tout mettre en œuvre pour mettre au monde un enfant disposant des meilleures chances possibles de s’épanouir. Cela le conduit par conséquent à condamner catégoriquement le choix délibéré de faire naître un enfant sourd ou même de maximiser la probabilité d’avoir un enfant sourd. Mais cette position repose, selon Glover, sur un usage trop vague et, pour tout dire, trop éloigné du sens courant de « préjudice ». Car à ce compte, nous pourrions tous prétendre avoir subi un préjudice de la part de nos parents, dans la mesure où chacun d’entre nous souffre d’un certain désavantage.

  • 66 J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 52, nous soulignons.
  • 67 Voir J.-H. Déchaux, « Choisir ses enfants. Conception, génétique et handicap de J. Glover : concili (...)

51Néanmoins, il nous faut reconnaître que la conclusion ultime de Glover sur cette question (est-il moralement acceptable de vouloir donner naissance à un enfant sourd ?) n’est pas dépourvue d’ambiguïté. Sa réflexion se poursuit en effet par une expérience de pensée nous demandant d’imaginer qu’il soit possible de procurer le sens de l’ouïe à cet en enfant sourd de naissance (par le biais d’implants cochléaires extrêmement performants). Dans ces conditions, les parents ayant voulu un enfant sourd auraient-ils le devoir de lui procurer de tels implants ? Glover estime cette fois qu’ils « infligeraient sans doute un tort à leur enfant en le laissant sourd66 ». Pour ceux d’entre nous qui ne considèrent pas la surdité comme une simple « différence », mais bien comme un handicap diminuant le potentiel d’épanouissement d’une personne, il est suffisamment clair, en effet, que des parents en mesure de doter leur enfant du sens de l’ouïe devraient agir de la sorte. Mais contre toute attente, Glover y voit finalement le signe que le choix d’avoir un enfant sourd est « contradictoire » (self-defeating) avec cette dernière réponse. Reconnaissons que nous faisons face ici à une réelle difficulté d’interprétation. Celle-ci est d’ailleurs en lien avec une des particularités du style argumentatif de Jonathan Glover, à savoir le fait d’être si nuancé, si prudent, qu’il n’est pas toujours aisé de dégager avec certitude ses propres conclusions. D’ailleurs, d’aucuns lui reprochent un manque de fermeté ou de clarté sur certaines questions particulières67, alors qu’il s’agit peut-être là d’une qualité rare, y compris chez les philosophes : ne pas trancher de façon définitive et dogmatique certaines questions véritablement complexes sur le plan éthique.

52Toutefois, il nous semble possible de soutenir que Glover en arrive bien in fine à questionner moralement le choix délibéré de mettre au monde un enfant sourd. Même si, comme nous l’avons vu, le problème de la non-identité rend inadéquat l’argument du « préjudice », tout porte à penser que l’insistance avec laquelle Glover met l’accent sur « ce que nous devons » à nos enfants, en termes de conditions d’épanouissement, implique de ne pas imposer délibérément un obstacle aussi grave que la surdité au développement de son enfant. Pour notre part, nous aurions envie d’ajouter qu’il existe une différence moralement significative entre le fait de concevoir un enfant tout en ayant conscience du risque qu’un enfant soit sourd, et mettre tout en œuvre afin qu’il le soit. Nul doute que la seconde démarche continuera longtemps d’apparaître inacceptable à la plupart d’entre nous, quand bien même l’enfant à venir ne serait pas en mesure de se plaindre de quoi que ce soit et jugerait même sa vie digne d’être vécue. Pourtant, il serait insensé de nier que les personnes sourdes réussissent très souvent à mener une vie épanouie et pleine de sens. Si une telle décision continue néanmoins de nous révulser, c’est parce que, comme l’a bien vu Glover, elle revient à priver volontairement l’enfant d’une multitude d’expériences susceptibles d’enrichir sa vie et de favoriser son épanouissement.

Contre le perfectionnisme

53Précédemment, nous avons défendu l’idée que Jonathan Glover était partisan d’une régulation minimale de la liberté parentale. Que soit en matière d’éthique reproductive ou d’éducation, tous les parents sont amenés à faire des choix qui influenceront la vie de leurs enfants. D’une manière générale, Glover estime que cette liberté parentale devrait être la plus grande possible et n’être entravée que dans le but d’empêcher certaines atteintes suffisamment graves à la santé et à l’épanouissement de l’enfant, ainsi qu’à sa liberté de forger lui-même son identité. Mais il se montre très critique à l’égard de la thèse « perfectionniste » selon laquelle les parents auraient en outre l’obligation morale de donner naissance au « meilleur enfant possible », si tant est que cette expression ait véritablement du sens. Examinons à présent les réponses de Glover aux thèses perfectionnistes et sa tentative pour trouver un équilibre entre la promotion du bien-être d’une part, et la protection de la liberté individuelle d’autre part.

54Incombe-t-il aux parents de tout faire pour mettre au monde « le meilleur enfant possible » en termes de capacités physiques et mentales ? Dans Choisir ses enfants, Glover saisit l’occasion de répondre sur ce point à son ancien étudiant John Harris et à Julian Savulescu qui, chacun à leur manière, sont allés jusqu’à prétendre que les parents avaient l’obligation morale de prendre les décisions reproductives favorisant la naissance du « meilleur enfant possible ».

  • 68 J. Glover, Choisir ses enfants, , p. 97-98.
  • 69 On mentionnera notamment John Harris, Enhancing Evolution: The Ethical Case for Making Better Peopl (...)

55Le perfectionnisme est « une doctrine éthique affirmant qu’une bonne vie humaine consiste dans le développement, autant que faire se peut, d’un certain nombre de qualités propres à l’espèce humaine68 ». Cette théorie n’est pas nouvelle dans l’histoire de la philosophie, mais elle renvoyait – dans l’Antiquité notamment – à un travail sur soi, un développement de soi par soi-même. Désormais, l’ingénierie génétique rend possible un perfectionnisme procréatif, dont l’objectif est de donner naissance aux enfants ayant les meilleures chances de mener une vie bonne. Un tel perfectionnisme peut prendre une forme étatiste, coercitive et autoritaire, en interdisant par exemple le recours à des donneurs susceptibles de transmettre des handicaps tels que la surdité. Mais telle n’est pas la voie empruntée par ses partisans actuels69, qui se font plutôt les défenseurs d’un perfectionnisme libéral, au sens où ils entendent malgré tout respecter le principe de la liberté de choix des parents.

  • 70 J. Savulescu, « Procreative Beneficience: Why We Should Select the Best Children », Bioethics, 15(5 (...)
  • 71 D. Doat, « Julian Savulescu et la bienfaisance procréatrice », dans F. Damour, S. Deprez et A. Rome (...)
  • 72 On a pu contester le fondement utilitariste du principe de bienfaisance procréative, puisque celui- (...)

56Julian Savulescu est actuellement le principal représentant de ce perfectionnisme libéral. C’est surtout dans le contexte du dépistage génétique, qu’il défend l’idée selon laquelle les futurs parents devraient prendre leurs décisions en ayant pour but de donner naissance à l’enfant dont les chances de mener la meilleure vie possible sont les plus élevées. Son principe de bienfaisance procréative stipule en effet que « les couples (ou les personnes seules) devraient sélectionner l’enfant qui, parmi ceux qu’ils pourraient avoir, est celui qui a les plus grandes chances de mener la meilleure vie, ou du moins une vie aussi bonne que celle des autres, sur la base des informations pertinentes disponibles70 ». Selon Savulescu, ce principe donne aux géniteurs non seulement l’obligation morale de sélectionner leurs meilleurs embryons, mais aussi de permettre les améliorations génétiques nécessaires pour leur garantir la meilleure vie possible. Comme l’explique David Doat, Savulescu est au fond animé par la conviction que les êtres humains sont inadaptés pour le futur et que « la sélection naturelle ne produisant pas d’optimum, l’espère humaine est le résultat d’un processus évolutionnaire qui ne l’a pas dotée de capacités d’un niveau de performance suffisant (empathie, intelligence, sens moral, etc.) pour lui permettre de survivre à l’environnement exponentiellement technologique qu’elle s’est façonnée71 ». On voit d’emblée que cette forme de perfectionnisme ne se contente pas, comme Glover, d’en appeler à « ce que nous devons à nos enfants » pour réguler la liberté parentale en matière de procréation, mais recommande aux parents de choisir certains enfants plutôt que d’autres, en fonction de leur potentiel à mener la vie la meilleure possible. Par ailleurs, il est clair que pour Savulescu, le principe de bienfaisance procréative dérive en dernier lieu du principe utilitariste, qui nous enjoint de maximiser la somme de bien-être dans le monde72.

  • 73 J. Savulescu, « Deaf Lesbians, «Designer Disability«, and The Future of Medicine », British Medical (...)
  • 74 Ibid.

57Mais Glover critique l’approche de Savulescu, qu’il considère comme trop rigide et excessivement utilitariste. Il évoque notamment le risque d’imposer une norme trop stricte et trop homogénéisante à l’égard de la meilleure vie humaine. Pour Glover, la diversité des valeurs et des perspectives au sujet de la « vie bonne » doit être prise en compte. Certes, on objectera peut-être que Savulescu exclut que l’on puisse contraindre des parents à choisir « le meilleur enfant ». Son propos semble être exclusivement moral et ne débouche nullement sur l’idée que le droit devrait donner force de loi à son principe de bienfaisance procréative. Se réclamant de John Stuart Mill, il estime que nul n’a à imposer à autrui ses propres jugements de valeur sur ce qu’est une vie meilleure qu’une autre, tant que les choix de chacun n’impliquent aucun tort véritable à autrui. Par exemple, s’agissant du cas déjà discuté plus haut, on ne devrait pas, selon Savulescu, interdire à des parents de sélectionner l’embryon permettant d’avoir un enfant sourd – même s’il désapprouve très clairement ce choix à titre personnel. « Il existe de bonnes raisons, écrit-il, de dialoguer avec les futurs parents au sujet de leurs décisions, d’essayer de les convaincre par le biais d’arguments ; mais nous devons en dernière instance respecter leurs décisions en ce qui concerne leurs propres vies73 ». Bien plus, Savulescu se montre finalement plus proche de Glover que de Harris lorsqu’il estime, lui aussi, qu’on ne saurait sérieusement dire d’un enfant qu’il a subi un « préjudice » en étant mis au monde, tant que sa vie est suffisamment digne d’être vécue74. Néanmoins, en dépit de ce même respect pour l’autonomie parentale dans la pratique, Glover et Savulescu sont en désaccord à un niveau théorique. Voyons lesquels.

  • 75 J. Glover, Choisir ses enfants, p. 100. Voir également la critique de Michael Parker, « The Best Po (...)
  • 76 Ibid.

58Glover critique d’abord la tendance de Savulescu à réduire le bien-être à des aspects biologiques ou génétiques. L’accent est mis de façon excessive sur la génétique comme clé du bonheur futur, sans considérer suffisamment les autres facteurs d’épanouissement personnel, comme les relations sociales, la culture, ou les expériences personnelles. Le bien-être ne dépend pas uniquement de caractéristiques génétiques « optimales », mais aussi d’un éventail plus large de facteurs environnementaux et sociaux. Par ailleurs, la perspective perfectionniste ne risque-t-elle pas de faire peser un « fardeau moral75 » trop lourd sur les personnes désireuses de devenir parents ? Pour le dire simplement, l’obsession de l’enfant parfait – ou du moins du « contrôle de qualité76 » – pourrait nous faire perdre quelque chose d’important, à savoir la capacité d’accueillir l’enfant tel qu’il est, et non pas tel que nous l’avons fantasmé. Glover craint en outre que l’application stricte du principe de bienfaisance procréative ne mène à une hiérarchisation des vies humaines, valorisant certains traits physiques ou mentaux par rapport à d’autres. Selon lui, cela pourrait contribuer à stigmatiser ou à dévaluer les personnes qui ne possèdent pas ces caractéristiques considérées comme « meilleures ». Alors que Savulescu défend un modèle très prescriptif pour les choix génétiques des parents, Glover plaide pour une reconnaissance de la pluralité des conceptions de la « vie bonne ». Il défend l’idée que les parents devraient avoir une grande liberté dans les choix qu’ils font pour leurs enfants, tant que ces choix ne causent pas de tort grave au futur enfant. En somme, Glover nous semble bien plus soucieux que Savulescu de ne pas imposer une vision univoque du bien-être ou de l’excellence humaine.

L’autonomie future de l’enfant

59En plus de prévenir la souffrance, Glover souligne l’importance de préserver l’autonomie future de l’enfant lors des choix reproductifs. Il soutient que les parents devraient éviter de sélectionner des traits qui pourraient limiter la capacité de l’enfant à définir sa propre identité ou à poursuivre ses propres objectifs dans la vie. Cela vaut en particulier pour les cas d’améliorations génétiques non médicales. Glover reconnaît aux parents une grande liberté en vue de décider de ce qui est le mieux pour leurs enfants – liberté qu’ils exercent d’ores et déjà à travers une série innombrable de choix relatifs à l’éducation qu’ils leur donnent. Mais il met également en garde contre le risque de franchir la frontière séparant une parentalité responsable d’une part, et une main mise sur l’autonomie future de l’enfant d’autre part. Les parents doivent être prudents s’agissant des décisions génétiques qui pourraient prédéterminer le parcours de vie ou l’identité de l’enfant. Bref, les décisions reproductives ne devraient pas hypothéquer chez l’enfant la liberté de choisir son propre avenir, sans être alourdi par des améliorations génétiques qui reflètent les idéaux parentaux.

  • 77 J. Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, trad. C. Bouchindhomme et (...)

60En un sens, Glover fait donc écho aux préoccupations exprimées par Jürgen Habermas dans son ouvrage influent intitulé L’avenir de la nature humaine77. On sait que le philosophe allemand y oppose un refus catégorique de toutes modifications génétiques sur l’homme, précisément en raison de la menace qu’elles font peser sur l’autonomie des générations futures. Il soutient que des enfants génétiquement modifiés pourraient voir leur autonomie compromise, puisque leur constitution génétique aurait été choisie en fonction des désirs de leurs parents, au lieu de s’être développée naturellement. Pour Habermas, cela pose un problème éthique fondamental : les enfants qui auront été génétiquement modifiés ne seront peut-être plus en mesure de se considérer comme les auteurs de leur propre vie, étant donné que des aspects cruciaux de leur identité auront été déterminés par des décisions étrangères à leur volonté. En réponse à ces préoccupations, Glover reconnaît tout à fait l’importance de préserver la future autonomie des enfants. Il admet lui aussi que les parents ne devraient pas imposer des caractéristiques à leurs enfants d’une manière qui limite leur liberté de choisir leur propre chemin dans la vie. Cependant, Glover se sépare de Habermas en affirmant que les interventions génétiques devraient toujours être moralement permises dès lors qu’elles sont utilisées pour prévenir la souffrance et promouvoir le bien-être de l’enfant. Il soutient que les interventions visant à éviter des troubles génétiques graves, tels que ceux causant des souffrances sévères ou une mort prématurée, ne portent pas nécessairement atteinte à l’autonomie de l’enfant, surtout si l’objectif est d’améliorer ses opportunités futures de mener une vie de qualité. Glover conteste également l’argument de Habermas en soulignant que l’autonomie des enfants ne saurait de toute façon être absolue. En effet, les parents sont déjà amenés à prendre d’innombrables décisions qui façonnent l’avenir de leurs enfants, à travers les choix éducatifs qu’ils font pour eux. Dans ce contexte, Glover suggère que les interventions génétiques, en particulier celles visant à prévenir les dommages, ne sont qu’un outil supplémentaire pour s’assurer que les enfants bénéficient du « meilleur départ possible » dans la vie. Selon lui, il est essentiel de distinguer entre les améliorations génétiques qui protègent le bien-être et celles qui pourraient restreindre la capacité de l’enfant à définir sa propre identité. Il plaide donc en faveur d’interventions génétiques visant à éviter la souffrance tout en respectant l’autonomie de la future personne.

Conclusion

  • 78 Voir à ce propos J. Glover, Humanity. A Moral History of the Twentieth Century, Yale University Pre (...)
  • 79 J. Glover, Choisir ses enfant, op. cit., p. 142.

61Au terme de notre parcours, nous espérons avoir montré que Glover ne saurait être qualifié de « transhumaniste » et encore moins de « post-humaniste ». À vrai dire, ces courants ne représentent à ses yeux qu’une nouvelle utopie. Or sa méfiance à l’égard des spéculations utopiques se nourrit de sa réflexion sur l’histoire tragique du XXe siècle78. Il n’existe selon lui aucune obligation d’engendrer « le meilleur enfant possible », mais simplement celle d’offrir à son enfant les conditions d’une vie digne d’être vécue et au cours de laquelle il pourra effectivement s’épanouir, à sa façon. Il ne s’agit pas d’engendrer « le meilleur des mondes possibles », mais un monde meilleur. L’ingénierie génétique peut certainement y contribuer dans sa forme « négative » (en évitant aux enfants certaines maladies et handicaps qui nuisent à leur épanouissement), voire dans sa forme « positive » en sélectionnant ou en optimisant certaines caractéristiques humaines. Mais Glover nous invite à une « extrême prudence », pour les raisons que nous avons rappelées. Il n’est pas toujours possible de savoir quel enfant aura la vie la plus épanouie. Cela dépend de trop nombreux facteurs circonstanciels. Enfin, Glover nous invite à contenir l’autonomie reproductive dans les limites de « ce que nous devons aux autres », à savoir à nos enfants et aux générations futures. Nul doute que ses réflexions décevront souvent celles et ceux qui sont à la recherche de réponses fermes et définitives sur l’ensemble des questions bioéthiques. Mais son ambition en tant que philosophe est surtout de fournir « un cadre nous indiquant quelles sont les valeurs devant nous guider79 » dans la nécessaire régulation des choix génétiques parentaux.

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Bibliographie

Sources primaires

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J. Glover, What Sort of People Should There Be?, Londres, Penguin Books, 1984.

J. Glover, Ethics of New Reproductive Technologies. The Glover Report to the European Commission, DeKalb, Northern Illiois University Press, 1989.

J. Glover, Choisir ses enfants. Conception, génétique et handicap, trad. B. Basse, Genève, Labor et Fides, 2020.

Sources secondaires

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B. Basse, « Jonathan Glover ou le besoin d’une éthique appliquée », Canadian Journal of Bioethics / Revue canadienne de bioéthique, 2 (1), 2019, p. 1-4.

B. Basse, « Entretien avec Jonathan Glover : retour sur Questions de vie ou de mort », Canadian Journal of Bioethics / Revue canadienne de bioéthique, 2 (1), 2019, p. 84-94.

M. Gaille, « Enjeux éthiques des tests anténataux à l’époque contemporaine : l’apport d’une approche conséquentialiste », Canadian Journal of Bioethics / Revue canadienne de bioéthique, 2 (1), 2019, p. 29-36.

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URL: https://laviedesidees.fr/Jonathan-Glover-Choisir-ses-enfants

M. Maglio, « Jonathan Glover : pour une reformulation du principe de la sacralité de la vie », Canadian Journal of Bioethics / Revue canadienne de bioéthique, 2 (1), 2019, p. 37-46.

E. Picavet, « Conséquentialisme et recours collectif au raisonnement éthique : Remarques sur la valeur de la vie, sur la dignité et sur l’approche de la mise en débat chez Jonathan Glover », Canadian Journal of Bioethics / Revue canadienne de bioéthique, 2 (1), 2019, p. 57-67.

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Notes

1 Par « conservatisme bioéthique », nous entendons ici l’ensemble des positions opposées à la libéralisation de l’avortement, à l’euthanasie ou à la recherche sur l’embryon, souvent fondées sur une conception religieuse ou naturaliste du caractère sacré de la vie humaine dès la conception. Parmi les auteurs représentatifs de ce courant, on peut citer le théologien protestant Paul Ramsey, dont Glover discute directement les positions. Voir. P. Ramsey, The Patient as Person, Explorations in Medical Ethics, [1970], 2ème éd. Yale University Press, 2002.

2 Le terme « transhumanisme » désigne un courant de pensée qui promeut l’usage des technologies biomédicales et cognitives en vue d’améliorer les capacités humaines, que ce soit en matière de santé, de longévité, d’intelligence ou de traits de personnalité. Ce mouvement se développe à partir des années 1980–1990 autour d’auteurs comme Max More, Nick Bostrom et Julian Savulescu. Pour des textes traduits en français, voir l’anthologie suivante : F. Damour, S. Deprez & A. Romele (dir.), Le transhumanisme : une anthologie, Paris Hermann, coll. « Philosophie », 2000.

3 J. Glover, Questions de vie ou de mort, trad. Benoît Basse, Genève, Labor et Fides, coll. « Le champ éthique », 2017 [ci-après désigné par QVM].

4 P. Ramsey, « The Morality of Abortion », in D.H. Labby (dir.), Life or Death : Ethics and Options, Seattle, University of Washington Press, 1968, pp. 60-93.

5 M. Tooley, « Abortion and Infanticide », Philosophy & Public Affairs, vol. 2, n°1, 1972.

6 J. Glover, QVM, p. 147-148.

7 Ibid., p. 149.

8 Ibid., p. 142.

9 Voir M. Maglio, « Jonathan Glover : Pour une reformulation du principe de la sacralité de la vie », Canadian Journal of Bioethics/Revue canadienne de bioéthique, Vol. 2, n°1, 2019, p. 37-46.

10 Glover sera suivi, dans ce rejet de la doctrine de la vie sacrée par bon nombre d’éthiciens contemporains, notamment Peter Singer et John Harris, qui avaient tous deux suivi son séminaire à Oxford à la fin des années 60.

11 J. Glover, QVM, p. 55-56.

12 Parmi les contributions majeures au débat sur l’avortement auxquelles Glover fut confronté, on peut mentionner : Judith J. Thomson, « A Defense of Abortion », Philosophy & Public Affairs, vol. 1, no. 1, 1971 – qui soutient que le droit à disposer de son corps peut justifier l’avortement quand bien même le fœtus aurait droit à la vie ; Michael Tooley, « Abortion and Infanticide », op. cit. – qui défend une position permissive fondée sur l’absence de conscience de soi du fœtus et même du nouveau-né ; Paul Ramsey, The Ethics of Fetal Research, New Heaven, Yale University Press, 1975 – représentant d’une approche conservatrice fondée sur le caractère sacré de la vie. Citons également John Finnis, « The Rights and Wrongs of Abortion: A Reply to Judith Thomson », Philosophy & Public Affairs, Vol. 1, n°1, 1971 ; Roger Wertheimer, « Understanding the Abortion Argument », Philosophy & Public Affairs, Vol. 1, n°1, 1971 ; Mary Anne Warren, « On the Moral and Legal Status of Abortion », The Monist, 1973, n°57.

13 J. Glover, QVM, p. 170.

14 Sur les principales objections à l’idée qu’une vie pourrait ne pas « valoir la peine d’être vécue », voir notamment : Ronlad Dworkin, Life’s Dominion: An Argument About Abortion, Euthanasia, and Individual Freedom, New York, Knopf, 1993 ; Jeff McMahan, The Ethics of Killing: Problems at the Margins of Life, Oxford, Oxford University Press, 2002 ; Stephen Wilkinson, Choosing Tomorrow’s Children, chap. 4, Oxford, Oxford University Press, 2010. Mentionnons en outre la critique anticipée de la notion de « vie indigne d’être vécue » dans le contexte de l’euthanasie nazie, par Karl Binding et Alfred Hoche, souvent rappelée pour souligner les dérives eugénistes possibles d’un tel concept : K. Binding et A. Hoche, La libéralisation de la destruction d’une vie qui ne mérite pas d’être vécue [1920], trad. de l’allemand, introd. et présentation par K. Schank et M. Schooyans, Paris, Éditions du Sarment, coll. « Un autre regard sur l’homme », 2002.

15 La notion de « vie épanouissante » (flourishing life) sera développée plus avant dans ses ouvrages ultérieurs.

16 J. Glover, QVM, p. 173.

17 Ibid.

18 J. Glover, QVM, p. 166.

19 Cette distinction, communément désignée sous le nom de « doctrine des actes et des omissions », est discutée en détail dans la littérature anglo-saxonne depuis les travaux de Philippa Foot, notamment dans « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect », Oxford Review, n°5, 1967, p. 5–15. Voir également James Rachels, « Active and Passive Euthanasia », New England Journal of Medicine, vol. 292, n°2, 1975, p. 78–80.

20 Ibid., p. 112.

21 Ibid., p. 120, nous soulignons.

22 J. Glover, What Sort of People Should There Be ? Genetic Engineering, Brain Control and their Impact on our Future World, Harmondsworth, Penguin Books (Pelican), 1984.

23 R. Ogien, La panique morale, Paris, Grasset, 2004.

24 M. Jouan, « Des enfants à la carte ? », La Vie des Idées, 16 décembre 2020,

URL : https://laviedesidees.fr/Jonathan-Glover-Choisir-ses-enfants. Rappelons que L’argument de la pente glissante consiste à dire qu’une décision apparemment acceptable entraînera inévitablement des conséquences inacceptables : par exemple, autoriser l’euthanasie dans certains cas mènerait fatalement à la mise à mort systématique des personnes vulnérables. Glover critique cette forme d’argument lorsqu’elle repose sur une chaîne hypothétique non prouvée.

25 C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Glover ne s’est jamais considéré comme un philosophe strictement « utilitariste ». Si sa réflexion accorde effectivement une large place aux conséquences d’une action sur le bien-être des individus affectés, elle valorise également l’autonomie des personnes, ce qui le rapproche de Kant. Glover s’inscrit donc bien dans le cadre d’un pluralisme des valeurs, au même titre que Max Weber, Isaiah Berlin ou encore Herbert Hart. Voir sur ce point B. Basse, « Jonathan Glover ou le besoin d’une éthique appliquée », Revue canadienne de bioéthique, 2019, Vol.2, n°1, p. 1-4.

26 Voir notamment Leon R. Kass, Life, Liberty and the Defense of Dignity. The Challenge for Bioethics, San Francisco, Encounter Books, 2002 ; Michael Sandel, The Case Against Perfection. Ethics in the Age of Genetic Engineering, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2007 et Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, trad. C. Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 2002.

27 Voir la note n°2.

28 Laurent Frippiat nous semble avoir raison de classer Glover parmi les « libéraux » pour qui les choix procréatifs des parents relèvent avant tout de leur sphère privée et doivent donc, à ce titre, bénéficier du principe d’autonomie, dans des limites qui restent à préciser. Voir L. Frippiat, « L’amélioration technique de l’être humain : introduction aux différents courants du débat, Journal International de Bioéthique, Vol. 22, n°3, 2011.

29 J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., p. 31, nous traduisons.

30 J. Glover et al., Ethics of New Reproductive Technologies: The Glover Report to the European Commission, DeKalb, Northern Illinois University Press, 1989, p. 136-137.

31 « a principle of caution rather than a total ban » (What Sort of People Should There Be?, p. 43, nous soulignons).

32 Ibid., p. 34.

33 Ibid., p. 42.

34 J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., p. 42, nous traduisons.

35 Voir J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., ch. 3, sections 2 et 4.

36 Voir R. Nozick, Anarchie, État et utopie, trad. Guy Durand, Paris, PUF, 1988, p. 384-385, note de bas de page.

37 Ibid., p. 384.

38 J. Glover, What Sort of People Should There Be?, op. cit., ch. 3, sections 2 et 4.

39 Ibid., p. 48.

40 J. Glover et al., Ethics of New Reproductive Technologies: The Glover Report to the European Commission, op. cit., p. 153, nous traduisons.

41 On distingue classiquement plusieurs formes d’eugénisme. L’eugénisme coercitif désigne des politiques imposées par l’État (ou d’autres institutions) visant à contrôler la reproduction des individus, comme les campagnes de stérilisation forcée aux États-Unis ou l’eugénisme racial dans l’Allemagne nazie. L’eugénisme négatif volontaire consiste, au contraire, à éviter la transmission de maladies graves par des choix individuels informés. L’eugénisme positif cherche à promouvoir la naissance d’enfants présentant des traits jugés souhaitables (intelligence, performance, apparence, etc.). Enfin, l’eugénisme libéral, défendu notamment par Nicholas Agar, repose sur des décisions individuelles non coercitives, fondées sur l’autonomie des futurs parents. Sur cette typologie et les débats qu’elle suscite, voir Ruth Chadwick, « Genetic Choice and Eugenics: Against Free Market Eugenics », Journal of Medical Ethics, vol. 24, no 4, 1998, p. 263‑264 ; Nicholas Agar, Liberal Eugenics: In Defence of Human Enhancement, Oxford, Blackwell, 2004 ; Allen Buchanan, Dan W. Brock, Norman Daniels, Daniel Wikler, From Chance to Choice: Genetics and Justice, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

42 J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit. p. 55.

43 Ibid., p. 56.

44 L’ouvrage a été traduit en français : Choisir ses enfants. Conception, génétique et handicap, trad. Benoît Basse, Genève, Labor et fides, 2020.

45 Il est intéressant de comparer les positions de Jonathan Glover et Peter Singer sur ce point. Tous deux partagent une approche conséquentialiste de l’éthique reproductive, fondée sur l’évaluation des conséquences prévisibles pour l’enfant à naître. Ils s’accordent donc sur l’idée qu’il est moralement justifié d’éviter de faire naître un enfant dont la vie serait gravement compromise par une souffrance extrême ou une absence totale d’autonomie. Toutefois, il nous semble que Glover insiste davantage que Singer sur l’existence d’une sorte de zone grise, dans laquelle une maladie ou un handicap entraîne certes des souffrances, mais sans pour autant rendre la vie indigne d’être vécue. Il invite à la prudence face aux jugements extérieurs portés sur la qualité de vie des personnes handicapées, et prend au sérieux leurs propres évaluations subjectives. Singer, tout en ne niant pas en théorie cette complexité, accorde une place plus déterminante au calcul du bien-être probable et se montre souvent plus radical dans ses conclusions pratiques. Voir P. Singer, Questions d’éthique pratique, chap. 7, trad. M. Marcuzzi, Paris, Bayard, coll. « Éthique », 1997.

46 M. Jouan, op. cit.

47 Voir. J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 12-13 et 46-47.

48 Voir. J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 64-70.

49 En 1992, Glover avait déjà pris en compte l’objection expressiviste contre les programmes de dépistage, dans son article « Future People, Disability and Screening », in J. Harris (éd.), Bioethics, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 429-444.

50 Cité par J. Glover dans Choisir ses enfants, op. cit., p. 57-58.

51 Cité par Glover, ibid., p. 65.

52 Ibid., p. 68.

53 Ibid., p. 67-68.

54 Voir D. Parfit, Reasons and Persons, Oxford, Oxford University Press, 1984 ; traduit de l’anglais par Yann Schmitt, Les raisons et les personnes, Marseille, Éditions Agone (coll. Banc d’essais), 2024. Voir Partie IV, chap. XVI : « Le problème de la non-identité ».

55 J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 85, nous soulignons.

56 Ibid., p. 86.

57 Ibid., p. 93.

58 Ibid., p. 96.

59 Ibid., p. 20, traduction modifiée.

60 Voir D. Theater, « Lesbian couple have deaf baby by choice », The Guardian, 8 avril 2002.

61 J. Glover, Choisir ses enfants,op. cit., p. 48-49.

62 Ibid., p. 45.

63 Ibid.

64 Ibid.

65 J. Harris, Clones, Genes, and Immortality, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 109, nous traduisons.

66 J. Glover, Choisir ses enfants, op. cit., p. 52, nous soulignons.

67 Voir J.-H. Déchaux, « Choisir ses enfants. Conception, génétique et handicap de J. Glover : concilier liberté des parents et intérêt de l’enfant », Revue française des affaires sociales, n°1, 2022, p. 135-139.

68 J. Glover, Choisir ses enfants, , p. 97-98.

69 On mentionnera notamment John Harris, Enhancing Evolution: The Ethical Case for Making Better People, Princeton, Princeton University Press, 2007 ; Allen Buchanan, Better than Human: The Promise and Perils of Enhancing Ourselves, Oxford, Oxford University Press, 2011 ; Nick Bostrom et Julian Savulescu (dir.), Human Enhancement, Oxford, Oxford University Press, 2009 ; Ingmar Persson et Julian Savulescu, Unfit for the Future: The Need for Moral Enhancement, Oxford, Oxford University Press, 2012.

70 J. Savulescu, « Procreative Beneficience: Why We Should Select the Best Children », Bioethics, 15(5), 2001, p. 413-426, nous traduisons.

71 D. Doat, « Julian Savulescu et la bienfaisance procréatrice », dans F. Damour, S. Deprez et A. Romele (dir.), Le transhumanisme : une anthologie, op. cit., p. 232.

72 On a pu contester le fondement utilitariste du principe de bienfaisance procréative, puisque celui-ci adopte une perspective centrée sur un enfant potentiel, sans chercher à maximiser le bien-être global. Voir R. Bennett, « The Fallacy of the Principle of Procreative Beneficence », Bioethics, vol. 23, n°5, juin 2009, p. 265-273.

73 J. Savulescu, « Deaf Lesbians, «Designer Disability«, and The Future of Medicine », British Medical Journal, Vol. 325, n°7367, 5 oct. 2002, p. 772, nous traduisons.

74 Ibid.

75 J. Glover, Choisir ses enfants, p. 100. Voir également la critique de Michael Parker, « The Best Possible Child », Journal of Medical Ethics, Vol. 33, n°5, 2007, p. 279-283.

76 Ibid.

77 J. Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, trad. C. Bouchindhomme et R. Rochlitz, Paris, Gallimard, coll. NRF Essais, 2002.

78 Voir à ce propos J. Glover, Humanity. A Moral History of the Twentieth Century, Yale University Press, 1999 (édition mise à jour, 2012).

79 J. Glover, Choisir ses enfant, op. cit., p. 142.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Benoît Basse, « L’éthique reproductive de Jonathan Glover : un juste milieu entre conservatisme et transhumanisme ? »Revue d’études benthamiennes [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 15 novembre 2025, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudes-benthamiennes/12499 ; DOI : https://doi.org/10.4000/155fd

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Auteur

Benoît Basse

ETHICS EA 7446. Professeur agrégé de philosophie à Paris et chargé de cours à l'Université de Reims Champagne-Ardenne

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Droits d’auteur

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