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Introduction. Les diplomates, passeurs et acteurs des Lumières

Introduction. Diplomats, and actors of the Enlightenment
Jean-Charles Speeckaert
p. 9-16

Résumés

L’introduction pose l’importance et les raisons d’interroger la diplomatie à l’époque des Lumière. L’auteur explore le rôle des diplomates au XVIIIe siècle comme vecteurs et acteurs du mouvement des Lumières. Loin d’être de simples représentants étatiques, ils participent activement à la diffusion des idées nouvelles à travers leurs réseaux, leurs voyages et leur engagement dans des cercles intellectuels ou maçonniques.

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Dédicace

À la mémoire de Hamish M. Scott (1946-2022)

Texte intégral

  • 1 Raoul Delcorde, Michel Liégeois, Fanny Lutz, Claude Roosens et Maureen Walschot, La Carrière diplom (...)

1Diplomatie et Lumières. Il y a quelques années encore, l’association des deux aurait paru bien étonnante. Dès l’époque moderne, les agents diplomatiques et la politique internationale ont souvent été critiqués par les milieux philosophiques et intellectuels. Aujourd’hui, pourtant, force est de constater que les diplomates de bien des pays occidentaux – la France et la Belgique en tête – sont formés pour défendre l’héritage des Lumières, à savoir les droits de l’homme et l’universalisme1.

  • 2 À tout seigneur, tout honneur, il faut citer l’ouvrage de Lucien Bély, Espions et ambassadeurs au t (...)

2Le moment est propice pour interroger les liens entre la diplomatie du XVIIIe siècle et le mouvement des Lumières. Ces champs de recherches connaissent depuis deux décennies un renouvellement historiographique extraordinaire qui présente des dynamiques communes et des points de rencontre. L’un des principaux aspects de ce renouvellement est d’avoir ouvert les perspectives. L’histoire de la diplomatie s’est en effet départie d’une approche trop centrée sur l’État, héritée du XIXe siècle. Elle ne se limite plus à l’analyse des hauts faits politiques et des acteurs officiels, mandatés par les souverains. C’est le paradigme même des « relations internationales » qui a été revu parce qu’il ne convient sans doute pas pour les temps modernes, caractérisés par des États en formation et par une diplomatie qui n’est pas encore institutionnalisée. La nouvelle histoire diplomatique se veut beaucoup plus transversale. Elle tire parti des apports de la sociologie, de l’anthropologie et surtout des études culturelles afin d’étudier au plus près de la réalité les interactions diplomatiques, marquées par une grande diversité et une pluralité d’acteurs2.

  • 3 Pour l’étude des mobilités, voir Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et (...)
  • 4 Lucien Bély, L’Art de la paix en Europe. Naissance de la diplomatie moderne, XVIe-XVIIIe siècle, Pa (...)
  • 5 Pierre-Yves Beaurepaire, Le Mythe de l’Europe française au XVIIIe siècle : diplomatie, culture et s (...)
  • 6 Gilles Montègre (dir.), ibid., p. 33-36. Concernant le monde anglo-saxon, voir Jennifer Mori, The C (...)

3L’histoire culturelle de la diplomatie a connu les développements les plus féconds. Lucien Bély soulignait, dans L’Art de la paix, que l’ambassadeur peut apparaître comme un « modèle social des Lumières » en raison de son cosmopolitisme3 et de son inscription dans les réseaux de la République des lettres – académies, salons, clubs, loges4… Des historiens tels que Pierre-Yves Beaurepaire et Gilles Montègre ont démontré comment les diplomates ont été des acteurs à part entière d’une dissémination de la culture à travers l’Europe et le monde, à des fins délibérément politiques ou non5. Sans verser dans l’essentialisation de la culture européenne, les chercheurs mettent en évidence une pratique ancienne de la diplomatie culturelle dont l’émergence est bien antérieure à l’époque contemporaine, comme on l’a longtemps pensé avec le concept du soft power forgé par Joseph Nye pour les États-Unis6.

  • 7 Pierre-Yves Beaurepaire, L’Espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, R (...)
  • 8 Le fichier biographique du fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France renseigne quanti (...)

4Plusieurs grandes tendances se dessinent depuis quelques années. Pour commencer, l’étude de la sociabilité maçonnique est un pilier aujourd’hui reconnu de la compréhension de la diplomatie culturelle7. D’innombrables diplomates faisaient partie de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle8. Cette appartenance leur venait en aide à l’étranger grâce à un système de correspondances entre loges, ouvrant ainsi des portes et allant jusqu’à assurer des secours matériels. De plus, les loges permettaient des rencontres qui transcendaient les frontières sociales, allant du prince à l’artiste.

  • 9 Pierre-Yves Beaurepaire, Les Lumières et le Monde. Voyager, explorer, collectionner, Paris, Belin, (...)

5Depuis peu, une autre dimension fondamentale a été remise au jour, celle du voyage. L’expérience des Lumières correspond beaucoup à un désir d’observation et d’expérience qui repose largement sur le Grand Tour, véritable principe d’éducation dans la sociabilité aristocratique sur lequel Daniel Roche a insisté à raison. La recherche actuelle montre à quel point le corps diplomatique est un relais du monde des Lumières à cet égard : les agents diplomatiques mettent en relation les savants en voyage, les aident du point de vue administratif et les accompagnent dans leurs découvertes et questionnements scientifiques9.

  • 10 Thomas Biskup, Benjamin Marschke, Andreas Pecar et Damien Tricoire (dir.), Enlightenment at Court: (...)
  • 11 Jean-Charles Speeckaert, « Paris ou Vienne ? Les artisans au service des représentants impériaux à (...)

6Enfin, les cours européennes elles-mêmes sont aussi vues comme des places importantes des Lumières. Peu d’écrivains, d’artistes, de musiciens et d’érudits pouvaient espérer réussir sans le patronage de maisons souveraines ou de familles puissantes10. Selon le fonctionnement habituel de l’Ancien Régime, faire partie d’un réseau, appartenir à une « clientèle », s’avérait aussi valable pour les représentants des Lumières. A alors émergé la figure du courtisan protecteur et diffuseur des idées nouvelles, comme avec l’Encyclopédie. De ce point de vue, le diplomate avait aussi un rôle à jouer. La figure du comte Giacomo Durazzo (1717-1794) est un exemple, et non des moindres, qui illustre bien les différents pans de la recherche précités. Ce diplomate génois, directeur des théâtres impériaux à Vienne, est devenu le conseiller artistique des princes Albert et Marie-Christine de Saxe-Teschen, qui faisaient partie des plus grands collectionneurs de leur temps11. Il est probable qu’ils aient appris à se connaître au sein de la franc-maçonnerie. Durazzo les a introduits auprès de centaines d’artistes et d’artisans et a organisé pour eux le Grand Tour en Italie en 1776.

  • 12 Monique Cottret, « Rien n’arrête la circulation des idées ! », L’Histoire, 514, décembre 2023, p. 4 (...)
  • 13 Robert Darnton, A Literary Tour de France. The World of Books on the Eve of the French Revolution, (...)
  • 14 Huguette Krief et Valérie André (dir.), Dictionnaire des femmes des Lumières, 2 vol., Paris, Honoré (...)
  • 15 « Voyageurs des Lumières. Le progrès et le doute », L’Histoire, 514, décembre 2023, p. 29-59.
  • 16 Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle, Daniel Roche (éd.), P (...)

7Cette évolution de l’histoire de la diplomatie fait écho au développement sans précédent de l’étude des Lumières. Une dynamique similaire est à l’œuvre : plutôt que de définir les Lumières comme un courant intellectuel et idéologique cohérent, beaucoup préfèrent les voir aujourd’hui comme une sensibilité reposant avant tout sur des pratiques variées, qui sont autant d’expériences de la raison, de la tolérance, de l’esprit critique et de la liberté12. L’image d’un cercle restreint de philosophes réunis dans les salons parisiens, qui a longtemps prévalu dans les livres de classe, n’est plus d’actualité. Daniel Roche et Robert Darnton nous ont appris à faire place à l’immense diversité des approches, des styles, des acteurs13. Et des actrices, la misogynie n’ayant pas eu raison des ambitions et des talents des femmes, qu’on retrouve tant dans les salons que dans des laboratoires, les librairies et les écoles14. Loin de se limiter à une élite, on a vu apparaître des « intelligences libérées » à tous les échelons des sociétés grâce à la lecture, aux échanges épistolaires et au voyage15. Ainsi d’un compagnon vitrier, Ménétra, dont la vie a été influencée par l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau16.

  • 17 Par exemple, dans le domaine de l’éducation, voir Rotraud von Culessa et Catriona Seth (dir.), « Lu (...)
  • 18 Antoine Lilti, L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Paris, EHESS-Seuil-Gallimard, (...)
  • 19 Voir le programme d’Antoine Lilti, titulaire de la chaire « Histoire des Lumières, XVIIIe-XXIe sièc (...)
  • 20 Stéphane Van Damme, Les Voyageurs du doute, op. cit.

8Ce phénomène de dilution des Lumières dans les sociétés s’illustre par la multiplication des écrits, des découvertes et des intérêts savants, signes d’un débat élargi17 dont on ne peut toutefois pas ignorer les incohérences. La critique postcoloniale en particulier met en évidence les ambivalences de l’universalisme associé aux Lumières18. Une des réponses à cet enjeu, proposée par Antoine Lilti, est de montrer que les Lumières sont devenues un phénomène mondial et pluriel. Certains de ses traits se retrouvent hors d’Europe et à des époques fort différentes, raison pour laquelle on parle depuis peu des « Lumières multiples »19. Les chercheurs mettent en perspective la circulation des textes et des idées sur tous les continents, comme cette joute philosophique entre un Français et un Amérindien relatée dans les Dialogues avec un sauvage du baron de Lahontan20. Étudier la multiplicité des Lumières implique de prendre en compte l’initiative des acteurs locaux et des intermédiaires.

  • 21 Margaret Jacob, The Radical Enlightenment: Pantheists, Freemasons and Republicans, Londres-Boston-S (...)
  • 22 Je remercie Guillaume Hanotin, spécialiste des relations franco-espagnoles au XVIIIe siècle, de m’a (...)
  • 23 Michel Onfray, Contre-histoire de la philosophie, t. IV : Les Ultras des Lumières, Paris, Grasset, (...)
  • 24 Voir Arnaud Bartolomei et Sylvain Lloret (dir.), Stratégies et procédures d’identification des étra (...)
  • 25 Jean-Charles Speeckaert, Un ballet diplomatique au service de la paix. Les ministres de France à Br (...)
  • 26 Voltaire et sa « grande amie ». Correspondance complète de Voltaire et de Mme Bentinck (1740-1778), (...)
  • 27 Par exemple, dans le cas de la fixation des frontières qui a lieu entre plusieurs pays : Sébastien (...)

9L’objectif de ce volume est de montrer comment les diplomates ont été des vecteurs des Lumières et, plus encore, de franchir un nouveau cap en analysant comment ils y ont contribué. Les articles rassemblés rendent compte de figures aussi variées que celle du nonce Domenico Passionei, du commis Pecquet, du consul Déodat de Dolomieu ou de Voltaire, qui, à leur manière et avec leurs limites, veulent tous dépasser le fanatisme et l’intolérance religieuse ou établir un modèle de paix durable. Certes, beaucoup ne sont pas à une contradiction près et tous ne vont pas aussi loin que les tenants des Lumières dites radicales21. Et pourtant, là aussi, on ne peut manquer de noter des liens, ne fût-ce que d’un point de vue sociologique. Dans les années 1770, l’ambassadeur d’Espagne en France, le comte d’Aranda, était proche du baron d’Holbach22, philosophe athée parfois considéré comme un « ultra » des Lumières23. D’Aranda, franc-maçon actif, premier grand-maître du Grande Oriente Nacional de España, fut d’abord un homme d’État espagnol qui limita le pouvoir de l’Inquisition à la fin des années 1760. En Espagne comme ailleurs, les diplomates étrangers étaient très surveillés, car ils faisaient passer des ouvrages prohibés, ainsi que les historiens Arnaud Bartolomei et Sylvain Lloret l’ont montré pour les consuls24. L’étude des réseaux réserve aussi quelques surprises. Le philosophe matérialiste Helvétius et son épouse Anne-Catherine de Ligniville recevaient des diplomates dans leur salon d’Auteuil, certainement l’un des plus intéressants des Lumières. Le ministre plénipotentiaire Antoine-Henri d’Andlau, qui avait épousé la fille des Helvétius, y retrouvait Condorcet, d’Alembert et Benjamin Franklin25. On pourrait aussi parler de Charlotte Sophie van Aldenburg, épouse du diplomate hollandais Willem Bentinck, une femme de lettres proche de Voltaire26. Même sur le plan idéologique, il faut constater les positionnements franchement anticléricaux dans les correspondances diplomatiques et le fait que les agents relaient des politiques témoignant d’une adhésion aux idées nouvelles, souvent dans un objectif de rationalisation27.

10La première partie du recueil porte sur l’écrit, pratiqué avec plus ou moins de talent par les diplomates, qui permettait de formaliser des idées et de les diffuser. L’article inaugural de Malou Haine a l’immense mérite de s’attaquer à un véritable « serpent de mer » de l’histoire diplomatique : l’origine des mots « diplomate » et « diplomatie ». À l’heure où l’on parle beaucoup de la performance des modèles de langage à la base des intelligences artificielles, il semblait important d’interroger l’apparition et la généralisation de ces termes à partir du XVIIIe siècle, période de transition de ce point de vue. Preuves à l’appui, Malou Haine rectifie l’idée selon laquelle la définition moderne de la diplomatie s’est construite dans un contexte révolutionnaire à la fin de l’Ancien Régime, comme le laissait penser Amédée Outrey depuis les années 1950. Cette étude novatrice est rendue possible par la mobilisation de l’outil informatique. Elle vient combler un vide et illustre la portée des Lumières dans la définition même de l’identité du diplomate.

11L’article suivant est dû à un grand spécialiste de l’histoire du droit international. Frederik Dhondt montre bien la manière dont le droit des gens en formation s’est construit à l’époque des Lumières. Pour cela, il met en exergue la figure d’un expert engagé, Antoine (II) Pecquet, auteur de l’Esprit des maximes politiques. Très critique à l’égard de la colonisation, cet ancien commis des Affaires étrangères théorise la nécessité de contraintes internationales censées prévenir la guerre. Son expérience des Lumières semble s’appuyer sur la lecture et les voyages. Il en donne un programme audacieux et montre que, même au service de la monarchie de droit divin, on pouvait aspirer à une société sécularisée, ce dont témoignent clairement plusieurs passages de son traité.

12Ruggero Sciuto complète de façon pertinente cette première partie sur les mots et les écrits en se consacrant à un texte diplomatique oublié de 1744 attribué à Voltaire : la Représentation aux États de l’Empire, dans une nouvelle version redécouverte en 2020 et sans doute plus fidèle à la sensibilité voltairienne. L’étude des deux versions illustre bien la distinction entre deux conceptions de la paix en vogue au XVIIIe siècle, dont l’une (le « Balance of Power Model ») se fonderait sur la notion d’équilibre et l’autre, représentée par l’abbé de Saint-Pierre, aurait pour but une proscription définitive de la guerre. En examinant ces deux versions de la Représentation aux États de l’Empire, R. Sciuto jette un éclairage nouveau non seulement sur le développement de l’attitude de Voltaire face à Castel de Saint-Pierre, mais aussi sur l’émergence d’une conception moderne de la diplomatie en tant qu’instrument visant à garantir une paix qui se voudrait véritablement perpétuelle.

13On retrouve un Voltaire quelque peu différent dans l’article d’Alexandre Stroev sur l’idée nationale russe. Voyant la Russie comme le rempart au despotisme turc et à l’obscurantisme, le philosophe rédige une littérature laudative adressée à l’impératrice Catherine II, justifiant ses ambitions territoriales démesurées. Ce faisant, lui et d’autres nourrissent un idéal expansionniste dont on voit les effets dramatiques aujourd’hui. Le « paradoxe russe » donne l’exemple d’un rapport à contre-emploi des Lumières et illustre les ambivalences de la modernité, pour reprendre l’expression d’Antoine Lilti.

14La seconde partie de l’ouvrage s’intéresse aux nouvelles ressources de la diplomatie des Lumières. Plusieurs constantes reviennent parmi les pratiques : la correspondance, l’opinion publique, le voyage et l’intérêt savant. Guido Braun nous présente une figure de diplomate tout à fait exceptionnelle, celle de l’homme d’Église Domenico Passionei, qui est surtout un homme du monde et des Lumières, lettré, bibliophile, à la grande curiosité intellectuelle. Envoyé par Clément XI au congrès de Baden, il s’assied à la table des envoyés protestants et fait preuve à leur égard d’une attitude décomplexée. C’est une évolution notable pour les nonces en moins de cent ans. Guido Braun estime que l’envergure d’un tel diplomate, même au service du pape, le rapproche de l’esprit d’ouverture intellectuelle qui caractérise les milieux protestants et des Lumières. Nous verrons pourquoi.

15Au XVIIIe siècle, les diplomates ont dû s’habituer à une nouvelle donne politique : celle de la confrontation à l’opinion publique naissante. Le rapport de la diplomatie à la sphère publique était moins connu à l’époque moderne qu’à la période contemporaine. Sébastien Schick a le grand mérite de nous montrer que la diplomatie du XVIIIe siècle savait jouer de la sphère publique (tout en gardant le secret relatif aux enjeux d’État). Il le fait en se basant sur les négociations autour d’un enjeu européen : la tentative d’élection de l’archiduc Joseph d’Autriche – le futur Joseph II – comme roi des Romains au début des années 1750. Certaines puissances s’y sont opposées en tentant d’en faire un objet public. Cette « publicisation » du débat correspond à une stratégie délibérée des gouvernants qui fait un peu penser à l’approche actuelle du « buzz ». Toutefois, la controverse se voulait savante et reposait en grande partie sur l’intervention d’universitaires et d’experts. Cette publicité savante a contribué à ce que le regretté Hamish Scott appelait la « culture diplomatique de l’Europe d’Ancien Régime ».

16S’ouvre ensuite une nouvelle thématique essentielle : la correspondance pour structurer un espace de communication savante et mondaine et permettre l’éclosion de liens amicaux, par-delà la distance, les barrières de langue, les frontières confessionnelles et les aléas politiques. Ainsi, l’étude par Pierre-Yves Beaurepaire de la figure d’un savant comme Déodat de Dolomieu (1750-1801), commandeur de l’Ordre de Malte, permet de comprendre les ressources et les leviers activés par les voyageurs éclairés pendant leurs déplacements. Comme dans l’article précédent, l’auteur souligne l’importance des réseaux de communication dont les diplomates étaient un pilier. Ce cosmopolitisme des Lumières n’était toutefois pas une évidence dans la mesure où les individus mobiles suscitaient la méfiance.

17Adnen el Ghali nous emmène à Tunis. Une foule de consuls y étaient unis et rivaux dans leur quête d’antiquités, et ce, plus dans un souci de découverte et d’occupation que dans une perspective commerciale. L’idée qu’« on s’élevait par l’entreprise et la découverte » y était forte et l’attrait pour les richesses archéologiques antiques situées sur le pourtour sud de la Méditerranée a fait des consuls en poste dans cet espace les correspondants privilégiés des amateurs et des académiciens. Adnen el Ghali analyse de manière passionnante la figure du consul-archéologue, dont la professionnalisation n’était, dans les deux cas, qu’à ses balbutiements. L’auteur montre lui aussi l’importance des correspondances, notamment privées, qui reflètent la pluralité de profils des agents des Affaires extérieures qui n’étaient pas « que » des consuls ou des diplomates, mais aussi des collectionneurs et des représentants de la République des lettres.

18In fine, on peut se demander quel est le résultat de ces expériences de la diplomatie des Lumières. Je suis heureux que Léo Vidal, jeune chercheur, offre un bel élément de réponse en guise de conclusion. À travers le portrait qu’il fait du corps diplomatique étranger en France dans les premières années de la Révolution, étude menée sous la direction de Virginie Martin, on verra si on a affaire à un groupe éclairé. En écho à l’article de Malou Haine qui s’est intéressée à l’expression « corps diplomatique », l’idée est d’analyser dans quelle mesure les ambassadeurs d’une grande capitale comme Paris avaient conscience d’appartenir à un groupe distinct et prétendant à l’unité, et ce, dans son rapport à la Révolution française et si ses membres étaient proches des idées des réformateurs.

*****

19Je tiens à exprimer ma gratitude à tous les participants à ce volume et à ceux qui ont assuré une relecture et permis de l’améliorer par leurs remarques, et tout spécialement à Indravati Félicité ainsi qu’à Marsha Frey, Lucien Bély, Michèle Galand, Cécile de Changy et Catherine Meeùs. Je remercie les directeurs de la revue Études sur le 18e siècle, Valérie André et Christophe Loir, ainsi que la directrice des Éditions de l’Université de Bruxelles, Émilie Menz. Puisse cette réflexion permettre d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherches.

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Notes

1 Raoul Delcorde, Michel Liégeois, Fanny Lutz, Claude Roosens et Maureen Walschot, La Carrière diplomatique en Belgique. Guide du candidat au concours, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2019.

2 À tout seigneur, tout honneur, il faut citer l’ouvrage de Lucien Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV (Paris, Fayard), qui, en 1990, témoignait de cette diversité. Cette réflexion sur l’identité du diplomate a été prolongée par une vaste enquête menée sous la direction d’Indravati Félicité, L’Identité du diplomate (Moyen Âge-XIXe siècle). Métier ou noble loisir ?, Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 12. Des groupes délaissés comme les consuls ou des acteur non étatiques ont aussi été examinés : Christian Windler, La Diplomatie comme expérience de l’autre : consuls français au Maghreb, 1700-1840, Genève, Droz, 2002 ; Silvia Marzagalli (dir.), Les Consuls en Méditerranée, agents d’information, XVIe-XXe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2015.

3 Pour l’étude des mobilités, voir Daniel Roche, Humeurs vagabondes. De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003.

4 Lucien Bély, L’Art de la paix en Europe. Naissance de la diplomatie moderne, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2007, p. 603. Quelques figures ont déjà été mises en évidence, comme le négociateur du Brandebourg Ézéchiel Spanheim : cf. Sven Externbrink, « Spanheim, un érudit à la cour de Louis XIV », in Jan Brom, Bernard et Monique Cottret (dir.), Savoir et pouvoir au siècle des Lumières, Paris, Les éditions de Paris Max Chaleil, 2011, p. 21-37.

5 Pierre-Yves Beaurepaire, Le Mythe de l’Europe française au XVIIIe siècle : diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières, Paris, Autrement, 2007 ; Gilles Montègre (dir.), Le Cardinal de Bernis. Le pouvoir de l’amitié, Paris, Tallandier, 2019. Voir son ouvrage Voyager en Europe au temps des Lumières. Les émotions de la liberté, Paris, Tallandier, 2024. Voir aussi l’étude de Rahul Markovits sur le théâtre comme arme diplomatique : Civiliser l’Europe. Politique du théâtre français au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2014.

6 Gilles Montègre (dir.), ibid., p. 33-36. Concernant le monde anglo-saxon, voir Jennifer Mori, The Culture of Diplomacy. Britain in Europe, c. 1750-1830, Manchester, Manchester University Press, 2010 ; Robyn Adams et Rosanna Cox (dir.), Diplomacy and Early Modern Culture, New York, Palgrave Macmillan, 2011. Sur la diplomatie et la littérature, voir Silvia Tatti (dir.), « La diplomazia delle lettere nella Roma dei papi dalla seconda metà del Seicento alla fine dell’Antico Regime », Temi e testi, 219, 2022. Le numéro 207 de cette série était consacré à la diplomatie et la littérature dans les possessions italiennes de la Monarchie autrichienne.

7 Pierre-Yves Beaurepaire, L’Espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 10-11. L’auteur illustre ce phénomène avec le cas du chevalier de Corberon à Saint-Pétersbourg. Voir aussi La République universelle des francs-maçons. De Newton à Metternich, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1999, p. 3-5. On peut aussi citer de l’historienne américaine Margaret Jacob : Living the Enlightenment: Freemasonry and Politics in Eighteenth Century Europe, Oxford, Oxford University Press, 1991.

8 Le fichier biographique du fonds maçonnique de la Bibliothèque nationale de France renseigne quantité de noms de diplomates des XVIIIe et XIXe siècles. BNF, Fonds maçonnique, fichier biographique numérisé (Fichier Jean Bossu, http://fichier-bossu.fr). Je remercie Pierre-Yves Beaurepaire de me l’avoir indiqué.

9 Pierre-Yves Beaurepaire, Les Lumières et le Monde. Voyager, explorer, collectionner, Paris, Belin, 2019 ; Stéphane Van Damme, Les Voyageurs du doute. L’invention d’un altermondialisme libertin (1620-1820), Paris, Fayard, 2023 ; Gilles Montègre, Voyager en Europe au temps des Lumières, op. cit. Et aussi son article sur « François de Paule Latapie, un savant voyageur français au cœur de la Rome des Lumières », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, 117, 1, 2005, p. 371-422.

10 Thomas Biskup, Benjamin Marschke, Andreas Pecar et Damien Tricoire (dir.), Enlightenment at Court: Patrons, Philosophes, and Reformers in Eighteenth-Century Europe, Liverpool, Liverpool University Press, 2022 ; Edward Jones Corredera, The Diplomatic Enlightenment. Spain, Europe, and the Age of Speculation, Leiden-Boston, Brill, 2021.

11 Jean-Charles Speeckaert, « Paris ou Vienne ? Les artisans au service des représentants impériaux à Bruxelles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle », in Virginie Martin et Gilles Montègre (dir.), Diplomatie et mobilités. Négocier « l’étranger » dans l’Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Rome, École française de Rome, 2024, p. 237-254 ; Christian Benedik, « La genèse de la collection d’architecture de l’Albertina », in Christian Benedik (dir.), Trésors de l’Albertina. Dessins d’architecture, Gand, Snoeck, 2019, p. 13-17.

12 Monique Cottret, « Rien n’arrête la circulation des idées ! », L’Histoire, 514, décembre 2023, p. 42-45 (dossier thématique « Voyageurs des Lumières. Le progrès et le doute »). Voir Bernard et Monique Cottret, L’Europe des Lumières, Paris, Perrin, 2023.

13 Robert Darnton, A Literary Tour de France. The World of Books on the Eve of the French Revolution, Oxford, Oxford University Press, 2018. Du même auteur, L’Aventure de l’Encyclopédie, 1775-1800. Un best-seller au siècle des Lumières, Paris, Perrin, 1982 ; Vincent Milliot, Philippe Minard et Michel Porret (dir.), La Grande Chevauchée. Faire de l’histoire avec Daniel Roche, Genève, Droz, 2011 (textes issus du séminaire d’histoire des Lumières du lundi au Collège de France de 1998 à 2005).

14 Huguette Krief et Valérie André (dir.), Dictionnaire des femmes des Lumières, 2 vol., Paris, Honoré Champion, 2015 ; Elisabeth Badinter, « Émilie, Émilie », Madame du Châtelet, Madame d’Épinay ou l’ambition féminine au XVIIIe siècle, Paris, Flammarion, 2e éd., 2006 ; Catriona Seth, La Fabrique de l’intime. Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle, Paris, Robert Laffont, 2013.

15 « Voyageurs des Lumières. Le progrès et le doute », L’Histoire, 514, décembre 2023, p. 29-59.

16 Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle, Daniel Roche (éd.), Paris, Montalba, 1982. Augmenté de Les Lumières minuscules d’un vitrier parisien : souvenirs, chansons et autres textes (1757-1802) de Jacques-Louis Ménétra, Daniel Roche et al. (éd. et dir.), Chêne-Bourg, Georg Éditeur, 2022.

17 Par exemple, dans le domaine de l’éducation, voir Rotraud von Culessa et Catriona Seth (dir.), « Lumières plurielles », Arts et savoirs, 13, juin 2020.

18 Antoine Lilti, L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, Paris, EHESS-Seuil-Gallimard, 2019.

19 Voir le programme d’Antoine Lilti, titulaire de la chaire « Histoire des Lumières, XVIIIe-XXIe siècle » au Collège de France, sur les « Lumières multiples ». Antoine Lilti, Actualité des Lumières : une histoire plurielle, Paris, Fayard, 2023 (Leçons inaugurales du Collège de France, 316).

20 Stéphane Van Damme, Les Voyageurs du doute, op. cit.

21 Margaret Jacob, The Radical Enlightenment: Pantheists, Freemasons and Republicans, Londres-Boston-Sydney, G. Allen and Unwin, 1981 ; Jonathan Israel, Radical Enlightenment: Philosophy and the Making of Modernity, 1650-1750, Oxford-New York, Oxford University Press, 2001.

22 Je remercie Guillaume Hanotin, spécialiste des relations franco-espagnoles au XVIIIe siècle, de m’avoir communiqué cette information sur le comte d’Aranda. Voir Guillaume Hanotin, Ambassadeur de deux couronnes. Amelot et les Bourbons entre commerce et diplomatie, Madrid, Casa de Velázquez, 2018. Voir aussi Diego Téllez Alarcia, Absolutismo e Ilustración en la España del siglo XVIII. El despotismo ilustrado de D. Ricardo Wall, Madrid, Fundación española de historia moderna, 2010. Sur le baron d’Holbach, je renvoie à la monographie récente de Ruggero Sciuto, Determinism and Enlightenment: The Collaboration of Diderot and d’Holbach, Liverpool, Liverpool University Press, 2023.

23 Michel Onfray, Contre-histoire de la philosophie, t. IV : Les Ultras des Lumières, Paris, Grasset, 2007. M. Onfray développe une vision engagée de la philosophie et de l’histoire qui ne fait pas l’unanimité.

24 Voir Arnaud Bartolomei et Sylvain Lloret (dir.), Stratégies et procédures d’identification des étrangers (mondes hispaniques-Méditerranée, XVIIe-XIXe siècles), Madrid, Casa de Velázquez, 2021.

25 Jean-Charles Speeckaert, Un ballet diplomatique au service de la paix. Les ministres de France à Bruxelles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Paris, Sorbonne Université Presses, 2023, p. 319-324. David Smith (dir.), Correspondance générale d’Helvétius, vol. IV : 1774-1800, Toronto-Oxford, Voltaire Foundation, 1998, p. x-xi. Voir aussi Huguette Krief et Valérie André (dir.), Dictionnaire des femmes des Lumières, op. cit.

26 Voltaire et sa « grande amie ». Correspondance complète de Voltaire et de Mme Bentinck (1740-1778), Frédéric Deloffre et Jacques Cormier (éds), Oxford, Voltaire Foundation, 2003 ; André Magnan et Anne Soprani, Une femme des Lumières. Écrits et lettres de la comtesse de Bentinck, 1715-1800, Paris, CNRS, 1997 ; Hans Bots et al., « Nostre misère est générale. Gedachten van Charlotte Sophie Bentinck over de positie van de vrouw », Documentatieblad werkgroep 18e eeuw, 44, 1979, p. 3-28.

27 Par exemple, dans le cas de la fixation des frontières qui a lieu entre plusieurs pays : Sébastien Dubois, Les Bornes immuables de l’État. La rationalisation du tracé des frontières au siècle des Lumières (France, Pays-Bas autrichiens et principauté de Liège), Courtrai-Heule, UGA, 1999.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Charles Speeckaert, « Introduction. Les diplomates, passeurs et acteurs des Lumières »Études sur le XVIIIe siècle, 52 | 2025, 9-16.

Référence électronique

Jean-Charles Speeckaert, « Introduction. Les diplomates, passeurs et acteurs des Lumières »Études sur le XVIIIe siècle [En ligne], 52 | 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudes18/3667 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14pu1

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Auteur

Jean-Charles Speeckaert

Jean-Charles Speeckaert est historien moderniste et se concentre en particulier sur les échanges diplomatiques dans les anciens Pays-Bas. Sa thèse de doctorat, soutenue à Sorbonne Université et à l’Université libre de Bruxelles, a été publiée en 2023 par Sorbonne Université Presses sous le titre Un ballet diplomatique au service de la paix. Les ministres de France à Bruxelles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Jean-Charles Speeckaert est aussi l’auteur d’un livre pour lequel il a obtenu un prix de l’Académie royale de Belgique : Dominique de Lesseps, un ministre de France à Bruxelles au temps du renversement des alliances, 1752-1765 (Académie royale de Belgique, 2016). Il a passé un an à l’université d’Oxford en tant que chercheur postdoctorant grâce à la Fondation Wiener Anspach (ULB) afin d’étudier le maintien secret des relations entre l’Autriche et la Grande-Bretagne après le renversement des alliances de 1756. Depuis 2020, il enseigne à l’Université d’Artois à Arras.

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