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Études et essais

La situation sociale des sourds au Burkina Faso

Pratiques sexuelles à risque et réseaux de mendicité
The Social Situation of the Deaf in Burkina Faso: Unsafe Sexual Practices and Begging Networks
Anne-Lise Granier
p. 585-605

Résumés

Les personnes sourdes constituent au Burkina Faso une minorité exclue des programmes de santé, en raison d’une méconnaissance de leur groupe et de leur langue des signes. Peu scolarisés, avec un faible accès à la prévention et aux soins et dans une grande précarité économique, les sourds, fortement stigmatisés, sont particulièrement exposés aux pratiques sexuelles à risque (multipartenariat, relations sexuelles transactionnelles), notamment lorsqu’ils sont amenés à s’engager au sein de réseaux de mendicité, où les femmes sont généralement soumises à une exploitation sexuelle. Cet article vise à donner un aperçu de la situation sociale des sourds au Burkina Faso et à mettre en avant leur vulnérabilité aux pratiques sexuelles à risques.

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Texte intégral

  • 1 Bien que le Burkina Faso ait ratifié la convention des Nations Unies relative aux droits des perso (...)
  • 2 5,5 % de la population mondiale serait concernée par des problèmes d’audition, avec une fréquence (...)

1Les personnes sourdes, et de façon plus générale les personnes en situation de handicap1, constituent en Afrique subsaharienne une minorité importante2 très fortement exposée aux pratiques sexuelles à risque. Reconnu comme groupe vulnérable par plusieurs institutions internationales (who 2011 : 1977 ; unaids 2014), peu d’études sur le sujet ont pourtant été réalisées dans cette partie du monde et rares sont les programmes de santé qui ciblent leur situation. La méconnaissance dont les sourds et leurs langues des signes sont l’objet est la principale cause de cette exclusion. En résulte un faible accès à l’information et aux services de santé. Parallèlement, la précarité économique dans laquelle ils vivent les amène souvent à adopter des conduites à risque (multipartenariat, relations sexuelles transactionnelles) et à être confrontées à des violences sexuelles (Hughes et al. 2012). De nombreux sourds s’engagent dans des réseaux de mendicité, au niveau national et international, au sein desquels les femmes sont parfois soumises à une véritable exploitation sexuelle.

2Le présent article vise à donner un aperçu de la situation sociale des sourds au Burkina Faso et à révéler leur particulière vulnérabilité aux pratiques sexuelles à risque.

Méthodologie

  • 3 Les études menées au Ghana concernent principalement le village d’Adamorobe, également nommé « vil (...)

3Très peu visibles dans la littérature ethnographique africaine, quelques études quantitatives concernent les sourds et le vih (Groce 2007 ; Enwereji & Enwereji 2008 ; De Beaudrap et al. 2017 ; Touko 2010), de rares études relatives aux représentations sociales de la surdité ou aux langues des signes ont été menées au Bénin (Prevost 2011), au Burkina Faso (Bourcheix 2009, 2010) et au Ghana (Nyst 2007 ; Kusters 2012)3, mais aucune étude qualitative ne concerne spécifiquement la question des sourds et des pratiques sexuelles à risque en Afrique de l’Ouest.

  • 4 L’étude HandiVIH a compris deux volets : l’un, quantitatif, mené au Cameroun d’octobre 2014 à nove (...)

4Les résultats de cette recherche sont issus d’une étude socio-anthropologique qualitative (Granier et al. 2016). Elle a été conduite d’octobre 2014 à janvier 2017 par l’Institut de recherche pour le développement en partenariat avec Handicap International, puis avec le centre Muraz (financements Sidaction), sur la vulnérabilité des personnes en situation de handicap face au vih4. Des entretiens, pour l’essentiel semi-directifs, ont été réalisés à Ouagadougou et Bobo Dioulasso (Burkina Faso), auprès de 60 hommes et femmes sourds communiquant en langue des signes, vivant ou non avec le vih, de membres de leurs familles, de personnels soignants et/ou associatifs.

  • 5 La langue des signes américaine (American Sign Language : ASL) fut introduite en Afrique de l’Oues (...)
  • 6 Le moré (moore) est la langue des Mossi (Moose).

5Les personnes sourdes ont été choisies parmi les scolarisées (pour qui l’enseignement se fait principalement en langue des signes américaine)5, les non-scolarisées ayant développé une vie sociale importante en côtoyant régulièrement d’autres sourds (communiquant en langue des signes moré)6, et des sourds isolés n’ayant jamais rencontré d’autres sourds (utilisant des codifications spécifiques à chacune de leurs familles). Afin de pouvoir interroger des sourds de statuts différents et prendre en compte ces différents niveaux de langues des signes, un binôme a été créé entre un chercheur formé en langue des signes et un assistant de recherche sourd formé aux techniques d’entretiens et à la transcription.

Les représentations de la surdité

  • 7 À propos des « sourds-muets », voir entre autres Lane (1991), Delaporte (1998 : 7) et Mottez (2006 (...)

6Au Burkina Faso, comme dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, la surdité est plus souvent associée à l’absence de parole7, à la mutité, qu’à l’absence d’audition.

  • 8 Notons qu’en langue dioula, le sourd est nommé « bobo », non pas en référence à la ville de Bobo D (...)
  • 9 Ce signe est celui de la langue des signes américaine. En langue des signes française, l’index par (...)

7En français, on désigne fréquemment par le terme générique « sourd » (ou « déficient auditif ») toute personne concernée par une absence ou une perte d’audition, quelle qu’en soit la cause ou le degré. En moré8, deux mots sont couramment employés : « wunga » (« qui n’entend pas ») fait référence à une personne malentendante ou devenue sourde tardivement et communiquant dans une langue vocale, tandis que « muka » (muet, « qui ne parle pas ») s’emploie pour désigner une personne sourde de naissance ou l’étant devenue en bas âge et ne communiquant que dans une langue gestuelle. Les muka se désignent en portant l’index de la bouche à l’oreille9, forment un groupe de forte cohérence culturelle et « lorsqu’ils recourent au français, ils revendiquent l’appellation de sourd, qui refuse l’euphémisation mais peut prêter à confusion avec les autres catégories, malentendants stricto sensu ou devenus sourds tardivement » (Delaporte 1998 : 7).

  • 10 Pour des raisons de confidentialité, les noms cités dans cet article ont tous été anonymisés.

8Dans la relation aux autres, ne pas parler semble pourtant poser plus de problème que ne pas entendre. La parole vocale serait le symbole de « la » communication entre les individus (Calame-Griaule 1965 ; Dalle-Nazebi 2010 : 235), des relations sociales, de la vie. Par contraste, le muet/sourd renvoie donc à la mort, à un « au-delà », à ce que l’on ne peut maîtriser, à ce qui fait peur. Ce qui dérange dans le silence du sourd, c’est ce qu’il ne peut dire en parole ce qu’il cache, ce qu’il tait : « Muka, ça veut dire fermé, hermétique, qui ne communique pas. On dit muet comme une tombe, rien ne va sortir, c’est secret » (Zina10, femme entendante, 35 ans, étudiante en sociologie, Ouagadougou, février 2015).

9Séquelle, dans une majorité de cas, de maladies infectieuses ou d’effets iatrogènes suite aux traitements, la surdité est parfois perçue comme une fatalité ou l’œuvre d’un sorcier (Dalle-Nazebi 2010 : 238 ; Gardou 2010). Ali (homme sourd, 49 ans, niveau scolaire cours moyen 2e année, Ouagadougou, mars 2016), convaincu du sort dont il aurait été victime dans sa prime enfance, raconte :

J’ai été ensorcelé quand j’étais bébé. Un sorcier a attrapé mon âme et l’a changée avec celle d’un poulet. Il a gardé le poulet et moi je suis tombé malade pendant très longtemps, c’est comme si j’étais un peu mort. Mon père est allé chercher des gris-gris et on a trouvé que j’ai été ensorcelé. Il a prévenu le sorcier qu’il savait ce qu’il avait fait, et ce dernier a eu peur. Il a libéré le poulet et mon âme est revenue en moi, c’est comme ça que j’ai pu revivre mais c’est pour ça que je suis sourd.

  • 11 Sur les perceptions et les approches du handicap, voir également Sheer & Groce (1988) et Ingstad (...)

10Ces propos rejoignent la pensée de C. Gardou (2010), selon laquelle la culture dans laquelle une personne évolue influence pour beaucoup le type de croyance associée11. Rosi (enseignante retraitée, mère d’un enfant sourd, Ouagadougou, février 2016), ne pouvant expliquer la surdité de sa fille survenue en bas âge, exprime sa difficulté à l’admettre :

Ça été terrible parce que le plus souvent c’est la méningite qui peut rendre sourd, si elle était tombée malade et que par la suite elle était devenue comme ça j’allais l’admettre, mais je n’avais pas d’explication et surtout le docteur a dit que tout est normal […]. En tout cas, moi j’ai pensé à des gens qui ont mis leurs mains sur elle. Son truc n’est pas normal.

  • 12 Des pratiques similaires sont également décrites au Bénin (Prevost 2011 : 44).

11Décrit comme ayant autrefois été caché12, le sourd reste stigmatisé, peu considéré et souvent mis à l’écart. Rarement nommé par son prénom, le « muka » est l’objet de moqueries, d’indifférence ou de crainte. L’une des offenses à son égard consiste à lui présenter un morceau de charbon noir, ce qui revient à dire que le fond de son oreille est bouché, aussi noir qu’un morceau de charbon, en d’autres termes, qu’il ne peut rien comprendre et n’a aucune capacité. Cette insulte, commune aux sourds d’autres pays (Dalle-Nazebi 2010 : 238), déclenche immédiatement colère et affrontements.

12De cette mise à distance, les sourds tirent pourtant parfois profit, notamment lors du passage de frontières, où les mesures de sécurité à leur égard sont moindres. La négation du sourd et la pitié, voire la crainte qu’il inspire, le dispensent fréquemment de papiers d’identité et/ou de carte d’invalidité.

Scolarisation

  • 13 La première école pour les sourds fut créée en 1980 par le pasteur ouagalais Daniel Compaoré suite (...)
  • 14 L’ASL est enseignée depuis les années 1980 sur la base d’une construction grammaticale française ( (...)

13Depuis les années 1980, les sourds ont la possibilité d’être scolarisés et de recevoir un enseignement en langue des signes au sein d’écoles privées spécialisées13 ; des formations professionnelles leur sont parfois proposées après le cycle primaire (couture, coiffure, tissage, menuiserie, électricité, soudure, horticulture). Cependant, malgré un dévouement considérable des responsables d’écoles et des enseignants, tous ne bénéficient pas de la même égalité des chances en termes de réussite scolaire : peu de sourds accèdent au secondaire et les cas exceptionnels qui parviennent jusqu’en terminale sont ceux dont la surdité est survenue après l’acquisition d’une langue orale. Les conditions d’apprentissage sont en effet bien plus complexes pour un enfant né sourd ou l’étant devenu en bas âge, et contraint d’intégrer deux langues en simultané : la langue des signes américaine (asl), ou plus exactement la langue des signes de l’Afrique francophone (lsaf)14, en même temps que le français écrit. Par ailleurs, le manque d’enseignants sourds et de formations en langue des signes dont devraient bénéficier les enseignants « spécialisés » actuellement « formés sur le tas par leurs pairs » (Bambara Congo 2014), rendent les méthodes d’enseignement d’autant plus difficiles au sein de classes d’intégration (Hugounenq 2009), où élèves sourds et entendants apprennent sur un même banc. De surcroît, l’absence de formation diplômante d’interprète, d’écoles publiques pour les sourds, la distance à parcourir depuis son lieu d’habitation, sont autant de facteurs qui font d’une scolarité onéreuse, un réel parcours du combattant pour celles et ceux dont la première langue est la langue des signes.

14Les sourds non scolarisés, beaucoup plus nombreux, développent entre eux une langue des signes dite « naturelle » ou « langue des signes burkinabè ». Les lieux de sociabilité (rassemblements quotidiens chez l’un d’eux, terrains de foot, associations, parking de banque) sont l’occasion d’échanges et vecteurs d’informations. Ils sont également des lieux d’enseignement et d’apprentissage des signes américains par celles et ceux qui ont été scolarisés, d’attribution d’un nom en langue des signes les désignant et leur permettant de s’identifier, preuve de leur appartenance au monde des sourds (Delaporte 1998 : 11) : ces lieux sont indispensables à la construction de leur identité. Selon Mottez (2006 : 78) : « C’est là […] qu’on apprend à devenir un sourd […]. Qui ne fréquente pas ces lieux, ignore surtout ce qui est au cœur de la culture sourde, la langue des signes, façon si singulière d’appréhender le monde et de structurer ses rapports aux autres. » Tel est le cas des sourds isolés qui grandissent au sein de familles d’entendants et développent des codifications familiales spécifiques à chacune d’elles. N’ayant jamais rencontré d’autres sourds et/ou été scolarisés, aucun nom ne leur a jamais été attribué en langue des signes. Sans reconnaissance sociale parmi les sourds, ni repère identitaire parmi les entendants, ils restent à la frontière entre deux cultures, ne connaissent ni leur nom, ni celui de leur(s) enfant(s) ou d’un membre de leur entourage.

15Les sourds scolarisés sont perçus par la population majoritaire comme plus émancipés que les autres dans chacun des actes de la vie quotidienne, et plus aptes à toute interaction avec des entendants, enseignants ou médecins par exemple. La réalité montre que c’est surtout l’intérêt porté par un entendant à son interlocuteur sourd, concrétisé par le temps qu’il lui accorde et la recherche de moyens d’échange personnalisés, qui permet une interaction positive. Ce constat est nettement perceptible dans la relation soignant/soigné : le manque de professionnels sourds, et/ou communiquant en langue des signes, crée incompréhensions et quiproquos pouvant avoir de sérieuses conséquences.

Un faible accès à l’information et aux soins

16L’accès à l’information, qui se fait essentiellement par le canal oral (radio, télévision, campagnes de sensibilisation, associations, école, agents de santé lors de consultations pré et post-natales ou lors de dépistage et suivi du vih), est donc très limité, voire inexistant pour les personnes sourdes. Or, l’absence d’une prévention adaptée est le principal facteur de vulnérabilité des sourds. Au Burkina Faso, il n’existe ni professionnels de santé sourds, ni relais professionnel adapté à ce public. Les campagnes de sensibilisation, de plus en plus rares, sont exceptionnellement traduites en langue des signes américaine (asl) et sont donc, au mieux, comprises par la minorité de sourds ayant été scolarisés. Les personnes sourdes qui communiquent en signes moré ne saisissent qu’une infime partie de ce qui est dit. Certains signes de l’asl (langue des signes américaine) sont parfois (re)connus (Sida, préservatif, grossesse, fièvre, vomissement) mais le sens global du message n’est pas toujours perçu. Une (ré)explication est souvent sollicitée auprès des sourds « instruits » n’ayant eux-mêmes pas toujours tout compris : en résultent une mauvaise compréhension des modes de transmission du vih et des moyens de protection, ainsi qu’une confusion entre symptômes et maladie. Pire encore, l’incompréhension de l’information reçue entraîne parfois une déformation de celle-ci et a pour conséquence une mauvaise appréhension des risques d’infection par le vih, voire l’effet inverse de celui escompté : par exemple, le condom est souvent compris comme étant vecteur de Sida ou de grossesse et est donc rejeté par de nombreuses personnes sourdes.

17Parmi de multiples exemples, celui de deux jeunes femmes, ayant plusieurs partenaires mais refusant les préservatifs, l’une par crainte de tomber enceinte, l’autre par appréhension du condom :

  • 15 En signes moré, le signe « déféquer » est utilisé pour Sida.

J’ai vu les capotes avec X, mais j’avais peur, je pensais qu’avec ça je pouvais attraper une grossesse […]. Il y a beaucoup d’hommes qui mettent des capotes et après on défèque15 beaucoup [on a le Sida], mais s’il n’y a pas de capotes, tu ne défèques pas [tu n’as pas le Sida] […]. C’est pour ça que quand il a mis une capote pour coucher avec moi, j’ai refusé, je l’ai repoussé. Il avait peur d’attraper le Sida. Il a dit que la capote est justement pour protéger du Sida et des grossesses et moi j’ai dit non, la capote ça va donner des maladies, ça m’a fait crier et j’ai enlevé (Dounia, femme sourde, 21 ans, niveau scolaire cours élémentaire 2e année, Ouagadougou, mars 2015).
J’ai peur de la capote, mais pas de l’homme […]. Je pensais que c’est un sachet [...]. La capote est lisse. Quand il met la capote pour coucher, après ça peut coller ou aspirer dans le vagin, c’est pour ça que j’ai peur » (Mouna, femme sourde, 25 ans, niveau scolaire cours moyen 2e année, Ouagadougou, juin 2015).

18Une autre femme pense avoir été infectée par le vih lors de sa grossesse : elle associait les vomissements et la grossesse au vih : « Tu attrapes quand tu es enceinte. On vomit beaucoup et c’est ça la maladie […] toutes les femmes enceintes ont le vih et quand tu accouches ensuite la maladie s’en va » (Johana, femme sourde, 35 ans, niveau scolaire 6e, Ouagadougou, janvier 2015).

19Un jeune maçon (non scolarisé) explique, quant à lui, avoir renoncé à son travail l’exposant au soleil pour éviter d’attraper le Sida : il associait soleil/corps chaud/fièvre/Sida.

20Bien que les connaissances relatives à la transmission du vih ou à la planification familiale varient en fonction du niveau de scolarisation et de socialisation, elles restent relativement faibles. Les propos recueillis ci-dessus sont, pour trois d’entre eux, ceux de personnes ayant été scolarisées et donc censées être mieux informées que les autres. La majorité des sourds rencontrés parlent de transmission du vih par voie sexuelle et/ou objet tranchant. Nombreux sont celles et ceux qui pensent qu’une transmission est possible par simple toucher (salutations), par les postillons, uniquement si les rapports sont fréquents ou s’ils durent longtemps.

  • 16 Extrait du film Les personnes sourdes face à l’accès aux soins de santé, réalisé par F. R. Nacro ( (...)

Si tu mets une capote, là ça peut percer et tu peux attraper le Sida. Pour être protégé il faut mettre trois capotes, c’est l’information que j’ai eue. Si tu couches avec une personne, tu ne peux pas attraper la maladie, il faut coucher avec beaucoup de personnes pour attraper la maladie, beaucoup16 (Dounia, jeune femme sourde, 22 ans, niveau scolaire cours élémentaire 2e année, Ouagadougou, octobre 2016).

21Certains sourds avec lesquels nous avons eu des entretiens affirment que le Sida est une maladie grave dont on ne guérit qu’après un traitement, d’autres en revanche sont convaincus que contamination est synonyme de mort imminente. Très peu ont déjà fait un test de dépistage, connaissent les risques de transmission de la mère à l’enfant, et/ou utilisent le préservatif, lequel est prioritairement cité comme moyen de contraception. Même lorsque les risques encourus sont compris, les filles n’osent pas proposer le condom et acceptent la décision du partenaire.

22Par ailleurs, la faible prise en compte de la langue des signes ne permet pas le respect d’une éthique médicale à laquelle les médecins sont pourtant tenus. La présence d’un tiers entendant empêche la confidentialité des informations à communiquer : le médecin s’adresse systématiquement à l’accompagnant, excluant de fait son patient. Lorsque le sourd se rend seul en consultation, la communication est limitée et partiellement comprise, même s’il sait lire et écrire. Dans la lecture de « séropositif », seul « positif » sera retenu et compris comme un bon résultat. L’annonce se fait généralement par les pouces du médecin : pointés vers le haut si le résultat est bon (signe super !), vers le bas s’il est mauvais. À défaut de pouvoir en dire plus, l’annonce d’un résultat est souvent brutale et se limite à la remise d’un papier à faire lire et interpréter ailleurs (parents, voisins, amis) : « Ils m’ont piqué le doigt, quand le test a été fini on m’a donné un papier et je suis parti. Après, j’ai demandé ce qu’il y a d’écrit sur le papier à la sœur d’A. Elle m’a dit : “Sida, il n’y a rien, c’est bon.” J’ai compris » (Bouba, homme sourd, 22 ans, illettré, Ouagadougou, février 2015).

23À cela s’ajoute une incapacité des soignants à faire du conseil avant un traitement ou à en expliquer les possibles effets secondaires :

C’est extrêmement difficile de soigner un sourd-muet […], les médecins ne sont pas formés dans ce langage, c’est vraiment une population non prise en compte dans la formation des agents de santé. On est face à un mur. On a un monsieur qui n’entend pas, qui ne parle pas et qui veut vous dire qu’il est malade. Ou vous interprétez mal ses signes, ou vous lui dites d’aller se faire voir ailleurs parce que vous ne pouvez pas communiquer avec lui […]. J’ai eu une dame séropositive, je n’ai pu communiquer cela qu’à la famille et n’expliquer qu’à la famille comment prendre en charge cette jeune dame mais, vis-à-vis de la patiente, j’étais incapable de lui dire qu’elle a le Sida, incapable de lui dire de se protéger (Issa, médecin généraliste, Ouagadougou, octobre 2016).

24L’ensemble de ces facteurs limitent l’accès aux soins (Dagron 2008), sont cause de retard et/ou d’absence de traitement malgré une sérologie confirmée, de perdus de vue suite à des effets secondaires ou à des changements de protocole inexpliqués. La désertion des sourds des centres de suivi vih est significative : à Ouagadougou, sur 7 associations de suivi vih ayant des files actives de 3 à 5 000 personnes, 7 personnes sourdes seulement ont été recensées en 2017, dont 3 sont des femmes isolées ayant été dépistées à l’initiative d’un membre de leur famille. Et pourtant, les modes de vie et les pratiques sexuelles des sourds montrent des prises de risques considérables.

Des pratiques sexuelles à risque marquées par la fréquence des multipartenariats

25Peu scolarisés, avec un faible accès à l’information et dans une forte précarité économique, les sourds sont contraints de rester longtemps à charge des familles desquelles ils se sentent rejetés et incompris.

26Les informations recueillies montrent que jusque dans les années 1980, les personnes sourdes étaient couramment mariées par leurs parents à des personnes entendantes, afin de les préserver de cette précarité : les hommes sourds recevaient une femme entendante et les femmes sourdes avaient une place de co-épouse dans un foyer d’entendants. Selon nos informateurs, le mariage entre sourds était peu concevable pour l’entourage qui considérait la surdi-mutité comme une cause d’incapacité à élever des enfants. Aujourd’hui, la scolarisation et la reconnaissance de capacités d’apprentissages des sourds changent la vision des entendants sur la possibilité d’unions entre sourds et sur leur capacité d’éducation. Pour autant, nos enquêtes montrent que la constitution de familles sourdes stables reste marginale : les sourds ont fréquemment plusieurs partenaires en même temps, des rapports non protégés et de multiples enfants de pères (ou de mères) différents.

27Tandis que les jeunes sourds scolarisés font leurs premières rencontres en milieu scolaire, au sein d’associations ou lors de fêtes, les garçons illettrés, dans une précarité plus grande que les autres, ont plus de difficultés à trouver une partenaire. Pour ces derniers, les premières expériences se font, lorsqu’ils en trouvent les moyens, auprès de prostituées entendantes, avec qui ils découvrent, paradoxalement avant les autres, le préservatif. Limités dans la communication et sans jamais avoir eu d’informations sur le sujet, les raisons d’une telle pratique sont souvent difficiles à comprendre pour eux.

J’étais surpris, j’ai demandé à la prostituée ce qu’est la capote ? Elle ne m’a pas expliqué […]. Elle l’a prise pour mettre sur mon pénis mais j’ai refusé […] après elle m’a forcé pour mettre la capote et j’ai accepté (Garry, homme sourd, illettré, Ouagadougou, juin 2015).

  • 17 1 euro = 655,957 FCFA.

28Si les relations entre sourds sont privilégiées pour des questions de communication, la forte précarité pousse la plupart des filles à rechercher des relations sexuelles transactionnelles avec des entendants. Elles entretiennent fréquemment, tout comme les hommes sourds, deux à trois relations en même temps : « Je couchais avec des entendants, c’est tout, ils payaient bien, entre 1 500 et 10 000 fcfa17. Avec eux, je mettais une capote de temps en temps, mais avec mon copain (sourd), jamais » (Assa, femme sourde, 29 ans, niveau scolaire cours moyen 2e année, Ouagadougou, février 2015).

  • 18 À propos des relations transactionnelles au Cameroun, voir Petit & Tchetgnia (2009).

29Ces relations transactionnelles18 sont monnaie courante et se résument dans la majorité des cas à un repas ou une boisson, tout au plus un peu d’argent demandé par la fille ou proposé par l’homme. Elles sont à distinguer de la prostitution, en ce sens qu’elles peuvent être chargées d’affects et se reproduire de façon régulière avec la même personne. Quelques filles se prostituent à leur compte, souvent sans protection, ou travaillent pour un.e proxénète. C’est, entre autres, le cas d’Assa, (femme sourde, 30 ans, niveau scolaire cours moyen 2e année, vivant avec le vih, Ouagadougou, avril 2016), prostituée de 14 à 19 ans, s’étant laissée convaincre que de nombreux rapports permettent non seulement d’éviter des problèmes d’hygiène, mais également de faciliter l’accouchement :

L’amie qui m’a enseignée la prostitution m’a dit que si je ne couche pas avec les hommes, mon vagin va rester longtemps et va rencontrer un problème, être sale et on devra m’opérer. On m’a dit que c’est mieux de coucher avec les hommes, après mon vagin sera propre et en bonne santé. Si je ne couche pas avec beaucoup d’hommes et qu’un jour je tombe enceinte, ce ne sera pas facile pour accoucher, on va devoir opérer pour que le bébé sorte par le ventre, c’est pour ça que j’ai fait la prostituée, j’ai tout compris, j’ai fait ça et après ça a été facile d’accoucher […]. J’ai couché avec tous, des gros, des minces des papas, des jeunes.

30Faciles à convaincre, les filles sourdes disent avoir peu de pouvoir de négociation et être fréquemment victimes de violences conjugales, d’abus ou de viol, notamment par des représentants de l’autorité publique (policiers, militaires, enseignants), avec un risque moindre qu’elles dénoncent leur auteur. Johana raconte la crainte de représailles envers sa famille si elle ne se soumet pas :

Je ne pouvais pas refuser, j’avais peur parce que c’était un policier et qu’il avait un revolver avec lui. Si je refusais, le policier serait allé voir mes parents pour les arrêter et les mettre en prison […]. Beaucoup de militaires forcent les filles, les violent, je ne suis pas seule (Johana, jeune femme sourde, niveau 6e, Ouagadougou, février 2016).
Beaucoup de femmes sourdes se font violer, beaucoup plus que les femmes entendantes. Toutes les femmes sourdes se font forcer. Si elles savent résister, ça va, mais souvent c’est dur (Florence, femme sourde, niveau scolaire cours élémentaire 2e année, 39 ans, Ouagadougou, mars 2015).

31Multipartenariats, relations transactionnelles, abus fréquents, conjugués à un faible accès à l’information et/ou à une information incomprise ayant pour conséquence une absence de protection, sont autant de facteurs d’une sexualité à risque et de grossesses non désirées.

Interruptions volontaires de grossesses (IVG)

  • 19 Une étude menée à Ouagadougou auprès d’adolescentes hospitalisées âgées de 13 à 19 ans montre que (...)

32Les ivg sont prohibées au Burkina Faso. Pourtant, les femmes interrogées ont pour la plupart déjà avorté au moins une fois19 clandestinement dans des « cliniques privées » et ont quasiment toutes un enfant :

Les filles sourdes peuvent avoir trois copains en même temps. Elles sont souvent enceintes mais la moitié avorte. Elles ont peur qu’à la maison ça chauffe alors elles préfèrent avorter. Au dispensaire on ne peut pas, mais dans les lieux privés tu peux. Il faut y aller la nuit et faire ça en cachette. Si tu vas dans un vrai hôpital on te met en prison. Ma famille a dit que si je tombe enceinte encore une fois, on va me chasser de la maison (Dounia, femme sourde, 21 ans, niveau scolaire cours élémentaire 2e année, 2 avortements, 1 enfant, mars 2015).

33Les filles isolées, plus dépendantes et vulnérables que les autres, sont parfois aidées par un membre de leur famille qui ne souhaite pas assumer la responsabilité de l’enfant à venir, ayant déjà leur mère à charge :

Une fois, j’étais enceinte de 5 mois et j’ai dû avorter, ma mère m’a aidée à faire une injection pour avorter […]. J’ai avorté 2 fois de 2 militaires différents, mais l’un n’était pas gentil. Quand on a couché ensemble, après il ne m’a pas donné d’argent, il a dit que la grossesse n’est pas pour lui, il m’a dit de dégager vite. Pour le deuxième, j’ai avorté au bout de 2 mois de grossesse avec un médecin chinois, une femme (Mina, femme sourde isolée, 50 ans, illettrée, 2 IVG, 1 enfant, vivant avec le VIH, Ouagadougou, février 2015).

34Mais la majorité d’entre elles, n’ayant pas les moyens de financer un avortement clandestin qu’elles veulent cacher aux familles, et convaincues d’un risque de stérilité élevé après trois avortements, se « débrouillent » seules en absorbant un mélange de « médicaments » additionnés à du café, du coca-cola ou une boisson alcoolisée, tantôt comme contraceptif avant tout rapport, tantôt en guise de pilule abortive après chaque rapport :

Si tu avortes trois fois, tu ne peux plus enfanter. J’ai toujours fait des rapports sans préservatifs. Si tu t’amuses et que tu ne veux pas de grossesse, il faut le lendemain prendre du coca et des médicaments de suite. Si tu as pris la grossesse depuis longtemps, tu peux boire, ça ne fera rien, mais si tu bois le lendemain après avoir couché, tu ne prends pas la grossesse. Ou si tu es enceinte de 4 mois et que tu cherches un médicament pour avorter, tu souffres du ventre et tu peux mourir. Je connais une fille qui est morte comme ça (Léonie, femme sourde, 22 ans, niveau scolaire cours moyen 1ère année, 2 enfants, Ouagadougou, février 2015).

35Un mélange similaire est également décrit par certains hommes comme lavement préventif de toutes maladies, Sida compris :

Si tu couches avec une fille et qu’ensuite tu prends la moitié d’un tonic dans lequel tu mets le contenu de 8 pilules jaunes et blanches, auxquelles tu ajoutes une boîte de lait concentré non sucré, tu ne peux pas attraper de maladie, ça lave tout. Lorsque tu as fini de coucher avec une fille, c’est mieux de faire ça de suite. Si tu attends plusieurs jours, le virus peut te contaminer (Raoul, homme sourd, illettré, Ouagadougou, mars 2016).

36Alternatives moins coûteuses à l’avortement clandestin, ces « recettes », à base de médicaments achetés dans la rue aux marchands ambulants, et dont les sourds ne sachant lire ne peuvent donner le nom, laissent supposer de potentiels surdosages et/ou complications.

37La situation sociale des sourds et les difficultés rencontrées au quotidien révèlent la multiplicité des prises de risque dans leurs pratiques sexuelles, lesquelles sont, de surcroît, accentuées par l’appartenance à des réseaux de mendicité où les rapports de force et de domination sont omniprésents.

Réseaux de mendicité et exploitation sexuelle

38Si les sourds bénéficient parfois de formations professionnelles, la plupart des hommes sont gardiens de parking, tandis que les femmes font du « petit commerce ».

39Cependant, au Burkina Faso comme dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, la mendicité « par les papiers » est l’une des activités les plus pratiquées par les sourds et de loin la plus lucrative. Elle revêt un caractère spécifique en ce sens qu’elle peut être menée au niveau national et dans les pays avoisinants, à titre individuel, ou dirigée par des chefs eux-mêmes sourds.

40Les sourds mendient exclusivement à l’aide d’un « papier » sur lequel est formulée une demande d’aide au développement d’une activité. Toute personne sourde détentrice d’un papier peut exercer à son compte et/ou employer d’autres personnes sourdes. Lorsqu’un sourd travaille pour un chef, l’argent obtenu dans la journée est récupéré quotidiennement par ce dernier qui, en tant que propriétaire du papier, fixe le montant éventuel à reverser au mendiant. Au bout d’un certain temps, le chef peut décider de céder le papier alors considéré comme « racheté » par le bénéfice qu’il a généré. Le mendiant, libéré de toute obligation, a dès lors la possibilité d’exercer à son compte et/ou devenir chef à son tour. Les lieux de mendicité visent un public aisé (bureaux, bars) où les rencontres favorisent des pratiques sexuelles transactionnelles.

41Qu’ils soient Burkinabè ou étrangers, les chefs sourds passent par un « intermédiaire » (dont le signe est celui de « trompeur/faux ») chargé de les conduire vers des personnes dont les profils leur semblent être de bonnes recrues. Pour plus de crédibilité auprès des filles, « l’intermédiaire » peut être une femme. Après une mise en confiance, rapide à établir par « l’accompagnant.e » connu.e des deux parties, la présentation de l’activité semble n’offrir que des avantages : aspiration à une vie meilleure, perspective de développer sa propre activité (salon de coiffure, atelier de couture), voyages, protection du chef. Les appâts sont faciles à convaincre. Une initiation de quelques heures par jour prouve que le travail est simple et l’argent obtenu est équitablement partagé, voire, à cette unique occasion, reversé au mendiant dans sa totalité.

  • 20 Processus de recrutement comparable à celui des enfants en Afrique de l’Ouest (Loungou 2011) ou à (...)
  • 21 Plusieurs informateurs nous ont rapporté qu’une fille pourrait rapporter jusqu’à 200 000 FCFA par (...)

42Les sourds (hommes ou femmes) « pêchés » (recrutés)20 sont nommés « bonnes » (dans le sens d’asservis : signe paume de main relevant le menton). Les filles sont plus prisées que les hommes, rapportent plus d’argent21 et sont plus facilement « exploitables ». Des groupes, en moyenne de 4 à 5 personnes (parfois mixtes), peuvent être l’objet de déplacements et de rotations dans les pays avoisinants sous « protection du chef ». Le passage des frontières s’effectue sur présentation d’une carte d’identité (procurée par le chef dans la plupart des cas), d’invalidité ou d’un simple papier mentionnant sa surdité, lesquels sont remis au chef qui en a la garde, tout comme la totalité de l’argent gagné quotidiennement. De nombreuses filles enrôlées dans ces réseaux sont, une fois à l’étranger, séparées et régulièrement déplacées d’un pays à l’autre, « confiées » à un nouveau tiers associé qui en a la surveillance et chez qui elles vont résider. Ces tiers (hommes ou femmes) peuvent être des intermédiaires dans leur pays et/ou eux-mêmes chefs, et sont rétribués pour leur rôle. Durant ce laps de temps, le chef peut continuer à prospecter dans les pays voisins où il récupère l’argent et facilite la rotation des filles d’un pays à l’autre.

43Le chef peut également résider avec l’ensemble des personnes qu’il emploie dans une maison qu’il loue, aux frais de ses « bonnes ». Il a droit de cuissage sur l’ensemble des filles qui travaillent pour lui, même si l’une d’elle est sa compagne. S’il voyage, cette dernière, considérée comme « sous-chef », a la « garde » des autres, prépare les repas, et peut être exemptée de l’obligation de mendier. Cette place, très convoitée, est source de rivalité entre femmes et glorifiante pour le chef.

44Les « bonnes » mendient du matin au soir et sont tenues de ramener leur gain dans l’intégralité. Quelques-unes subtilisent parfois un peu d’argent, prenant le risque d’être frappées ou chassées. Les femmes sous l’emprise du chef sont ainsi placées en situation de totale dépendance, victimes d’exploitation sexuelle, exposées aux risques de violences, de prostitution, et d’infection par le vih. Ce processus, commun à celui des chefs sourds de la plupart des pays ouest-africains est, à plus petite échelle, comparable à celui de la mafia « des esclaves du silence » en Ukraine (Pivois 2000 ; didr-ofpra 2017). Les vols de filles entre chefs sont fréquents et sources de nombreuses discordes.

45Il arrive également qu’un chef prostitue sa compagne. Prétextant la « confier » à l’un des hommes qu’il emploie pour mendier, il alloue à ce dernier son « droit de cuissage » durant ce laps de temps, exigeant de sa compagne l’acceptation de rapports avec son nouveau « protecteur », sous peine de ne pas la rétribuer pour le travail qu’elle a déjà accompli.

J’aimais X, il était mon vrai copain, il m’avait présentée à sa famille depuis longtemps […]. Il m’a dit que lorsque Y et moi sommes en voyage pour faire les papiers, il faut que je couche avec Y. Je ne pouvais pas comprendre, je n’étais pas contente, mais j’avais ramassé beaucoup d’argent et je lui avais tout donné. Il disait que si je couchais avec Y, après il me donnerait mon argent. J’ai travaillé pour lui pendant un an et deux mois. Tout mon argent est resté avec lui, il ne m’a rien donné, même pas 5 FCFA. Quand j’ai décidé de le quitter, il est revenu au bout de 5 jours pour me dire que si je continue avec lui, il va m’aider, mais d’autres sourds m’ont averti de faire attention avec lui […]. Souvent il me forçait à boire, je n’avais pas l’habitude, mais il disait que sinon il ne serait plus mon copain (Katia, femme sourde, 38 ans, niveau scolaire cours moyen 1, Bobo Dioulasso, octobre 2016).

  • 22 Au Burkina Faso, cette forme de mendicité serait apparue dans les années 1980, au moment de la cré (...)

46Tous les témoignages mentionnent les chefs des pays anglophones (Nigéria, Ghana, Libéria, Sierra Leone) comme étant à l’origine de ces réseaux de mendicité22 et les considèrent plus durs que les autres. Dans les pays où la mendicité est fortement développée (Nigéria, Ghana, Sénégal, Mali), la fonction de chef ne serait pas le seul apanage des hommes. Fiona, recrutée par une femme nigériane, raconte son expérience en Côte d’Ivoire :

Je faisais les papiers et après je devais lui donner tout l’argent qu’elle donnait ensuite à son copain nigérian. J’étais étonnée mais je n’ai rien dit et j’ai continué à travailler. Ils mangeaient beaucoup, buvaient, couchaient ensemble. Moi j’ai beaucoup souffert en Côte d’Ivoire, elle ne m’a jamais aidée […]. Je n’avais pas de carte d’identité, mais elle m’en a fait une fausse. Je n’ai jamais eu de carte d’identité depuis que je suis née. Tous les soirs je ramenais 50 000, 100 000 ou 200 000 FCFA, on ne me donnait rien. À manger, oui, la femme chef préparait pour moi et toutes les autres filles. Celles qui se faisaient attraper en ayant volé un peu d’argent se faisaient frapper, c’était grave (Fiona, femme sourde, 45 ans, niveau scolaire CE2, Ouagadougou, 2016).

47Ramatou décrit une situation similaire vécue au Nigéria :

La femme nigériane me forçait à ramener beaucoup d’argent […]. Elle me forçait toujours du matin au soir, parce qu’elle voulait avoir 100 000 FCFA par jour. Elle était dure. Quand on est revenues au Burkina Faso, au bout d’un an, elle m’a donné 15 000 FCFA (Ramatou, femme sourde, 35 ans, niveau scolaire cours moyen 2e année, Ouagadougou, mars 2016).

  • 23 Sur ce sujet, voir également A. Tarrius & O. Bernet (2014).

48Le recrutement et les pratiques exercées par ces chefs de réseaux évoquent fortement ceux décrits par M. J. Garcia de Diego (2014) à propos des réseaux de prostitution des jeunes filles subsahariennes et de leur traite en Andalousie23.

49Victimes d’exploitation sexuelle par le chef, démunies de papiers d’identité, ne sachant pour la plupart ni lire ni écrire et sans repères géographiques, ces filles se trouvent en situation de totale dépendance, avec encore moins de recours dans les pays anglophones, les scolarisées n’ayant appris que le français à l’écrit : « Je ne connaissais pas la route, le pays [...]. Au Ghana et au Nigéria, on écrit en anglais et moi je ne peux pas lire ça. C’est pour ça que je ne pouvais pas rentrer seule » (Ramatou, femme sourde, 35 ans, niveau scolaire cours moyen 2e année, Ouagadougou, mars 2016).

50Lorsqu’une fille tombe enceinte, elle est dans le meilleur des cas renvoyée dans son pays et, plus fréquemment, contrainte à avorter par ses propres moyens. Certaines accouchent à l’étranger et mendient avec leur enfant le temps de l’allaitement, d’autres abandonnent l’enfant auprès d’instituts catholiques : « Souvent, on le laisse chez les sœurs et on fuit pour faire les papiers. On l’abandonne parce que l’homme veut qu’on se sépare des enfants » (Dounia, femme sourde, 21 ans, niveau scolaire cours élémentaire 2e année, 22 ans, Ouagadougou, mars 2015).

51Moyen de transition permettant d’accéder à une activité génératrice de revenus pour certaines personnes sourdes, la mendicité peut être un métier à connexion internationale très lucratif pour ceux et celles n’aspirant qu’à devenir chefs. D’une façon générale, les chefs mettent à profit leur niveau d’éducation et leur aptitude à la manipulation pour développer cette activité auprès des plus vulnérables.

52Bien que ces réseaux soient peu connus par la population burkinabè et ignorés des politiques de prévention, cette forme de mendicité est tue mais connue des sourds. Elle est cependant fortement décriée par les responsables d’écoles pour sourds et par un certain nombre de jeunes sourds, parce qu’elle renvoie une image négative d’eux-mêmes et de leurs associations et les discrédite dans une recherche d’emploi ou une démarche administrative.

❖

53Malgré une légère amélioration des conditions sociales de vie des personnes sourdes, notamment grâce à l’ouverture d’écoles privées et d’enseignements dispensés en langue des signes et/ou permettant d’accéder à de nouvelles formations, celles-ci sont toujours stigmatisées et discriminées par la société majoritaire entendante et, en premier lieu, par l’État qui se désintéresse de leur situation. L’absence d’écoles publiques d’une part, et la non prise en compte de ce public dans les programmes de santé d’autre part, est assez significatif. Tandis que la réponse à l’épidémie de vih a permis une nette amélioration de la situation au cours de ces dernières décennies, les sourds restent en marge de la plupart des programmes de santé et des avancées dont ils ne peuvent bénéficier : ils sont toujours aussi fortement exposés au risque d’infection par le vih.

54Défavorisés dans l’accès à l’éducation, à la prévention et aux soins et se trouvant souvent dans une forte précarité économique les amenant à des conduites d’autant plus à risque lorsqu’ils sont impliqués au sein de réseaux de mendicité, le cas des sourds est réellement préoccupant. Leur principale vulnérabilité est l’absence d’une prévention adaptée en langue des signes, en particulier par des professionnels sourds, et d’échanges avec les soignants. Les conséquences qui en résultent peuvent être dramatiques, notamment lorsque les messages de prévention sont mal ou pas du tout compris par les sourds. Aux difficultés que connaissent de nombreuses femmes burkinabè (emploi, violences sexuelles, interruption de grossesse), se greffent pour les filles sourdes des problèmes de communication, reflets des discriminations dont les personnes présentant des particularités culturelles et linguistiques sont victimes.

55La prise en compte de la situation des sourds et la mise en place d’interventions adaptées est une réelle urgence. La création d’écoles publiques pour les sourds et de postes d’enseignants sourds d’une part, leur implication dans les équipes de prévention et l’introduction de la langue des signes chez les soignants d’autre part, contribueraient certainement à une meilleure prise en charge des personnes sourdes et au respect de leurs droits.

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Notes

1 Bien que le Burkina Faso ait ratifié la convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées en juillet 2009, ce n’est qu’en octobre 2017 qu’une session extraordinaire s’est tenue à Ouagadougou, en vue de l’amendement et de la validation du rapport initial sur la mise en œuvre de cette convention (Kinda 2017). La matérialisation de ces engagements, qui peine à se mettre en place, crée des discriminations, notamment dans l’accès aux soins et à l’éducation. Pour les enfants sourds particulièrement, cet accès n’est possible que grâce à l’initiative d’écoles privées et/ou confessionnelles leur permettant un apprentissage en langues des signes, lesquelles ne sont pas explicitement reconnues comme langues d’éducation (Bambara Congo 2014). La législation en matière d’éducation stipule dans l’article 10 de la loi n°13-2007/AN du 30 juillet 2007 portant sur la loi d’orientation de l’éducation : « 1/ Les langues d’enseignement utilisées au Burkina Faso sont le français et les langues nationales aussi bien dans la pratique pédagogique que dans les évaluations. 2/ D’autres langues peuvent intervenir comme véhicules et disciplines d’enseignement dans les établissements d’enseignement conformément aux textes en vigueur » (<http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/burkina-lois_educ.htm>).

2 5,5 % de la population mondiale serait concernée par des problèmes d’audition, avec une fréquence importante en Afrique subsaharienne où, aux causes génétiques et congénitales s’ajoutent des causes infectieuses, principalement conséquences de méningites (WHO 2016). Environ 1 % de la population africaine serait affectée par un déficit auditif sévère à profond.

3 Les études menées au Ghana concernent principalement le village d’Adamorobe, également nommé « village des sourds » du fait que l’ensemble des habitants (sourds et entendants) communiquent en langue des signes d’Adamorobe.

4 L’étude HandiVIH a compris deux volets : l’un, quantitatif, mené au Cameroun d’octobre 2014 à novembre 2015 (De Beaudrap et al. 2017), l’autre, qualitatif, mené d’octobre 2014 à décembre 2015 au Burkina Faso, auprès des personnes sourdes et des personnes avec handicap moteur. Dans la continuité de cette étude, un second projet (RESSOURSSE), également financé par Sidaction, a plus spécifiquement été conduit au Burkina Faso auprès des personnes sourdes, de mars 2016 à février 2017.

5 La langue des signes américaine (American Sign Language : ASL) fut introduite en Afrique de l’Ouest et centrale en 1956 par A. J. Foster, pasteur sourd américain, fondateur de la Mission chrétienne et d’écoles pour sourds (Bourcheix 2009 : 21).

6 Le moré (moore) est la langue des Mossi (Moose).

7 À propos des « sourds-muets », voir entre autres Lane (1991), Delaporte (1998 : 7) et Mottez (2006 : 122).

8 Notons qu’en langue dioula, le sourd est nommé « bobo », non pas en référence à la ville de Bobo Dioulasso, mais parce que du point de vue des personnes qui entendent, sa langue se résume aux onomatopées « bo bo bo » (Bambara Congo 2014), de même qu’en lingala, au Congo « le sourd est appelé “baba”, à cause de son babillage continu fait de “bababa” » (Dalle-Nazebi 2010 : 235).

9 Ce signe est celui de la langue des signes américaine. En langue des signes française, l’index part de l’oreille et va vers la bouche.

10 Pour des raisons de confidentialité, les noms cités dans cet article ont tous été anonymisés.

11 Sur les perceptions et les approches du handicap, voir également Sheer & Groce (1988) et Ingstad & Whyte (1995).

12 Des pratiques similaires sont également décrites au Bénin (Prevost 2011 : 44).

13 La première école pour les sourds fut créée en 1980 par le pasteur ouagalais Daniel Compaoré suite à sa rencontre avec le pasteur A. J. Foster en 1975 à Nairobi. De nos jours, le pays compte 21 écoles pour enfants sourds, relevant quasiment toutes d’initiatives privées. Malgré la création d’une direction de l’éducation inclusive par le MENA (ministère de l’Éducation nationale et de l’Alphabétisation), l’éducation spécialisée peine à se faire valoir. À ce sujet, voir Bourcheix (2010 : 69) et Bambara Congo (2014). Le CEFISE (Centre d’éducation et de formation intégrée des sourds et des entendants), situé à Ouagadougou, est le plus grand établissement du pays. Il accueille près de 500 élèves sourds et malentendants et propose un cycle secondaire.

14 L’ASL est enseignée depuis les années 1980 sur la base d’une construction grammaticale française (« français signé »). Suite à la création de partenariats entre directeurs d’écoles pour sourds et ONG françaises, la langue des signes française (LSF) fut introduite à son tour dans les années 2000. Les langues des signes américaine et française devinrent ainsi « des langues “tremplins” à la scolarisation […]. Leur évolution dans le temps et leur contact avec les signes et gestes burkinabè a produit un pidgin gestuel dans le système éducatif de base du Burkina Faso » (Bambara Congo 2014). L’adaptation de l’ASL à la langue française, commune à de nombreux pays de l’Afrique francophone, donna le concept de « langue des signes d’Afrique francophone (LSAF) ». À ce sujet, voir Nyst (2015) et Kamei (2017).

15 En signes moré, le signe « déféquer » est utilisé pour Sida.

16 Extrait du film Les personnes sourdes face à l’accès aux soins de santé, réalisé par F. R. Nacro (2017) à partir des résultats de cette recherche.

17 1 euro = 655,957 FCFA.

18 À propos des relations transactionnelles au Cameroun, voir Petit & Tchetgnia (2009).

19 Une étude menée à Ouagadougou auprès d’adolescentes hospitalisées âgées de 13 à 19 ans montre que 30 % des décès maternels ont pour cause des avortements illégaux (Lankoande et al. 1999). Voir aussi Baxerres et al. (2018).

20 Processus de recrutement comparable à celui des enfants en Afrique de l’Ouest (Loungou 2011) ou à celui des travailleuses du sexe d’Europe de l’Est (Tarius & Bernet 2014).

21 Plusieurs informateurs nous ont rapporté qu’une fille pourrait rapporter jusqu’à 200 000 FCFA par jour.

22 Au Burkina Faso, cette forme de mendicité serait apparue dans les années 1980, au moment de la création des premières écoles pour sourds, lesquelles, dans un but d’ouverture et de rencontres entre jeunes sourds de pays voisins, organisèrent des échanges entre établissements. Ces informations m’ont été communiquées lors d’une discussion informelle avec un groupe de sourds, en mars 2015 à Ouagadougou.

23 Sur ce sujet, voir également A. Tarrius & O. Bernet (2014).

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Référence papier

Anne-Lise Granier, « La situation sociale des sourds au Burkina Faso », Cahiers d’études africaines, 239 | 2020, 585-605.

Référence électronique

Anne-Lise Granier, « La situation sociale des sourds au Burkina Faso », Cahiers d’études africaines [En ligne], 239 | 2020, mis en ligne le 03 janvier 2023, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/31683 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.31683

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Auteur

Anne-Lise Granier

Laboratoire interdisciplinaire, solidarités, sociétés, territoires (LISST), Université de Toulouse Jean Jaurès UT2J, Toulouse.

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Droits d'auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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