- 1 Nous parlons d’europhones en faisant écho au travail d’O. Kane (2003) sur ce thème, Intellectuels (...)
- 2 Par le terme d’« arabisant », nous entendons cette catégorie de sujets ayant suivi un cursus de fo (...)
1L’augmentation significative du nombre de maisons d’édition ces dernières années au Sénégal est allée de pair avec une production croissante de livres. En l’absence de statistiques récentes dans ce domaine, ce constat s’appuie sur une expérience de terrain prolongée entre 2019 et 2021 aux côtés d’auteurs, d’éditeurs et d’imprimeurs de Dakar. Une étude approfondie des catalogues de deux maisons d’édition — L’Harmattan Sénégal et les neas, considérées comme les plus dynamiques du pays —complétée par un recensement des livres édités à compte d’auteur et vendus dans les principales librairies de Dakar montre que les romans, les récits biographiques et les essais en français connaissent une effervescence particulière. Fait remarquable, dans chacune de ces catégories, l’islam occupe une place centrale. En outre, des entretiens avec plusieurs auteurs ont montré qu’une majorité d’entre eux est issue de l’école dite « française », « moderne », ou encore « des tubaab » (blancs). Ces différentes dénominations désignent l’école et l’instruction produites par la colonisation française. Publique ou privée, laïque ou confessionnelle (catholique), l’école française a souvent été décrite comme l’exportation ou encore l’« adaptation » de l’école métropolitaine dans les colonies en opposition avec les écoles coraniques, islamiques et arabo-musulmanes. Au Sénégal, comme dans d’autres colonies françaises, le schéma a été poursuivi par l’État postcolonial par le biais d’établissements privés conjuguant sous diverses formes école française et enseignement arabo-islamique. Celui-ci progresse au Sénégal depuis le milieu des années 1990, comme en atteste le nombre grandissant d’écoles franco-arabes et de diplômés sénégalais d’universités islamiques (Bava 2009 ; Sall 2018). Dans le contexte d’une arabisation renforcée et compte tenu de la place essentielle de l’arabe dans les écrits islamiques, comment analyser le recours de plus en plus important au français pour penser l’islam ? En outre, comment penser l’emprunt du français par un nombre grandissant d’intellectuels arabophones s’essayant désormais à l’écriture en islam et sur l’islam dans cette langue ? Comment expliquer la prise de parole des élites europhones1, surtout francophones sur l’islam, sujet jusqu’ici plutôt réservé aux « arabisants »2 ? Comment lire cette tentation intellectuelle d’islam ou d’érudition en islam qui émerge à travers l’édition et semble appelée à se développer ?
2Cette étude part d’un double étonnement : dans le Sénégal actuel, l’islam se pense et s’écrit de plus en plus en français par des auteurs majoritairement issus de l’école occidentale mais aussi par des « arabisants » ayant fait du français leur langue d’écriture. Selon les éditeurs rencontrés, cette amplification récente des publications en français sur l’islam reflète une demande forte de la part d’auteurs francophones détenteurs de manuscrits sur ce thème, souhaitant les publier. Seule une portion congrue de ces projets d’écriture voit le jour sous forme de livres. Ce désir de prendre la parole publiquement sur la question musulmane n’aboutit pas toujours et reste à l’état de projet inachevé, de tentation non concrétisée. Cet état tient également au caractère sensible, voire tabou, de l’exercice tant l’islam est un objet sacralisé et réservé à une élite du savoir religieux. Cette élite se compose au Sénégal des cheikhs fondateurs des confréries et de leurs descendants, en particulier mourides et tidianes, tels que Cheikh Ahmadou Bamba, Elhadj Malick Sy, Ibrahima Niasse ou encore Elhadj Omar Tall ; autrement dit, des intellectuels « arabisants », produits des écoles islamiques sénégalaises et/ou des écoles et universités religieuses du monde musulman dont l’arabe constitue la langue d’enseignement et de travail. Notons toutefois que ces auteurs sont également à l’aise dans les langues nationales dans lesquelles et vers lesquelles ils opèrent et ont opéré un travail colossal de traduction de leurs savoirs et de leur science dans les langues vernaculaires. Aux côtés de cette « élite intellectuelle islamique », les intellectuels europhones (parfois qualifiés de tubaab) qui sont au cœur de notre propos, jouissent-ils d’une égale légitimité à s’exprimer publiquement sur ce sujet ? Derrière ce questionnement, d’autres plus concrets se profilent : que disent ces nouvelles parutions en français sur l’islam ? Quelles normativités religieuses produisent-elles et/ou promeuvent-elles ? Qui en sont les auteurs et comment s’y prennent-ils pour exister et faire reconnaître leurs idées dans un domaine n’étant a priori pas le leur ? Enfin, de quelles manières se représentent-ils leur légitimité à s’exprimer sur les normes islamiques en comparaison avec celle des qui ne sont pas assimilés à des intellectuels europhones ? Et, dans quelle mesure ne cherchent-ils pas par là à affirmer leur appartenance et leur identité musulmanes en dépit de leur haute éducation dans l’école française, corrigeant ainsi l’image de tubaab qui leur est attribuée ?
3Dans le prolongement des travaux sur les religiosités musulmanes francophones en Afrique (Triaud 2010 ; Saint-Lary 2011 ; Yassine 2015 ; Sounaye 2015), des travaux sur les intellectuels africains et leur rapport à l’islam (Guèye 2001 ; Doquet 2007) et des études sur le rapport entre langues, religion, culture et modernité (Haeri 2003 ; Haeri & Miller 2008 ; Sarr & Thiaw 2009, 2012 ; Ly 2010 ; Niasse 2010, 2020 ; Seck 2010 ; Smith 2010 ; Sall 2018), cet article questionne les modalités, les logiques et les enjeux de production en français de discours islamiques et s’interroge sur les normativités anciennes ou nouvelles qui y seraient à l’œuvre. À partir d’un corpus d’ouvrages parus au cours des dix dernières années, la réflexion porte non seulement sur le contenu mais aussi sur la vie sociale de l’objet livre achevé au terme d’un processus éditorial dont la genèse est au cœur de l’étude. Plus précisément, il s’agit de décrire le parcours biographique de ces livres depuis leur conception dans l’esprit des auteurs et dans leur entourage, jusqu’à leur édition et présentation aux publics. Cette approche nous a conduit à interroger aussi bien les motivations d’écriture que les logiques de publication et les enjeux de transmission. Une enquête de plusieurs semaines a été menée auprès des acteurs de la chaîne de fabrication et de diffusion du livre de manière à cerner comment chacun d’entre eux — auteurs, éditeurs, imprimeurs, libraires —, à sa place et dans son rôle, participe à cette dynamique nouvelle. Dans quelle mesure celle-ci participe à son tour à la définition et à la promotion de normativités islamiques plurielles en lutte pour l’hégémonie ? Nous nous sommes également intéressés aux segmentations qui traversent cet espace intellectuel, aux alliances et aux rivalités qui le structurent pour saisir comment elles se cristallisent notamment autour de la langue et de normes islamiques concurrentes. À cette fin, une première partie décrit et examine la restructuration en cours de l’édition sénégalaise suscitée par ces nouvelles publications en français sur l’islam. La seconde partie porte sur les enjeux et les significations sociales de cette prise de parole en resserrant l’analyse autour de quelques auteurs, en étudiant de près leur parcours biographique, leur vie sociale et leurs motivations d’écriture pour mieux cerner leur tentation d’islam et ainsi enrichir les rares études consacrées aux élites issues de l’école française au Sénégal.
4Deux ans après son indépendance en 1960, le Sénégal se dote de sa première maison d’édition les Nouvelles Éditions africaines (nea) qui deviennent les Nouvelles Éditions africaines sénégalaises (neas) en 1989, demeurant l’une des structures les plus dynamiques du pays. Jusqu’à cette date, l’État se tourne vers l’ancienne métropole pour s’approvisionner en manuels scolaires et en livres de littérature générale, compte tenu de la quasi-absence de maisons d’édition et d’imprimeries au Sénégal. Les auteurs, pour leur part, s’expatrient, à la recherche d’une édition fonctionnelle et d’un public plus large. En France, les éditions Présence africaine jouent un rôle crucial dans la diffusion de la littérature sénégalaise. Des auteurs tels que Birago Diop, Abdoulaye Sadji, Léopold Sédar Senghor, Ousmane Sembène, David Diop, Lamine Diakhaté ou, dans autre un registre, Cheikh Anta Diop, y publient leur premier ouvrage. Dans le sillage des neas, d’autres maisons d’édition voient le jour au milieu des années 1990. Créées par des écrivains renommés souhaitant rompre avec la dépendance intellectuelle à l’ancienne métropole, ces structures telles que Feu de brousse (1997), Falia Production Enfance (1995), les Éditions Papyrus (1996) ou encore le Nègre international (1997), se spécialisent dans le récit national (2003) (Zidouemba à paraître). Une faible proportion de titres est produite en arabe et dans les langues nationales wolof, peul, soninké, davantage employées à l’oral, même si elles font aussi l’objet de travaux manuscrits et imprimés (Cissé 2007). Le français, en tant que langue officielle, domine le secteur formel de l’édition naissante.
- 3 Pour une synthèse complète de ces travaux, voir S. D. Niane (2021 : introduction).
- 4 Également orthographié « tidjane » dans d’autres articles de ce numéro.
- 5 Terme dérivé de l’arabe. Notons cependant l’existence de certains travaux ancrés dans différentes (...)
5Pourtant, dans le Sénégal précolonial, la production écrite est principalement en langue arabe avec quelques textes en ajami (utilisant le système de transcription arabe). Comme s’attachent à le montrer des chercheurs engagés dans la visibilisation de cette littérature (Samb 1972 ; Kane 2016)3, le Sénégal a activement participé au développement de l’érudition islamique. Les auteurs phares de cette littérature sont, on l’a dit, les marabouts des confréries surtout mouride et tidiane4, en particulier Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la Mourridyia (Babou 2011), auteur de « sept tonnes » de textes selon la tradition hagiographique, Ibrahima Niasse (Seesemann 2011 ; Wright 2015), Elhadj Malick Sy (Mbaye 2004), Elhadj Omar Tall (Robinson 1988 ; Cissé 2011), tous trois fondateurs de branches tidianes au Sénégal, ainsi que d’autres érudits musulmans tels que Cheikh Moussa Camara (Schmitz 1998). Cette littérature arabe se compose principalement de litanies et d’invocations du Prophète prenant la forme de poésies appelées « khassaides » en wolof5. Comme leurs homologues francophones, les marabouts publient un grand nombre de leurs œuvres hors du Sénégal : au Maroc, en Tunisie, en Égypte et au Liban (Diaw à paraître), où l’industrie du livre arabe a connu un développement rapide dès le début du xxe siècle (Mermier 2005). Une édition arabophone locale existe néanmoins, portée par des personnalités qui dominent encore ce marché, notamment Ahmed Sall et Omar Ly. Depuis plus d’une quarantaine d’années, ces deux hommes âgés de plus de 70 ans, aujourd’hui secondés par leurs fils, éditent et distribuent (en gros et au détail) les principaux textes liturgiques des confréries tidianes et mourides dans le marché Sandaga de Dakar. Le Taysir de Elhadj Malick Sy, la Burda de Ahmed Tidiane, ou certains khassaides comme « Wakana hakan » de Cheikh Ahmadou Bamba, ou encore Kashifu’l Al-baass d’Ibrahima Niasse, constituent leurs principales ventes. L’appropriation de ces écrits par l’élite lettrée et par le public ordinaire se partage entre la lecture et la récitation du texte arabe, sa simple détention et leur appropriation grâce à la traduction/interprétation/traduction orale dans les langues nationales. Ainsi, la circulation des supports, de la parole écrite, du sens organise la vie de ces écrits. Parfois transcrits en caractères latins pour permettre aux non arabisants d’adresser leurs prières à leurs guides, ces textes prennent généralement la forme de petits livrets comptant entre dix et trente pages agrafées et protégées par une couverture fine et colorée. Le protocole de reproduction est resté inchangé : d’abord recopiés par des calligraphes, ils sont par la suite scannés et imprimés sur des machines d’impression basiques à Dakar, Thiès ou Rufisque. Un vaste réseau de commerçants itinérants s’approvisionnent auprès des librairies Ahmed Sall et Ly pour les distribuer par la suite aux quatre coins du pays au rythme des cérémonies religieuses (magal, gamou et ziarra organisés en hommage à un cheikh dont les écrits rencontrent à ces occasions un intérêt particulier). Vendus à un prix abordable, ces livres n’étant pas déclarés aux Archives nationales sont aussi souvent dépourvus d’isbn — numéro international normalisé permettant l’identification d’un livre dans une édition donnée.
- 6 Créé en 1937 par l’État colonial, l’IFAN se nommait initialement Institut français d’Afrique noire (...)
6Au lendemain de l’indépendance, les livres sur l’islam sont produits par une autre catégorie d’auteurs que les marabouts : principalement des chercheurs de l’ifan (Institut fondamental d’Afrique noire), spécialistes des questions religieuses. Dès sa création en 1966, l’ifan inscrit dans ses missions « d’effectuer, de susciter et de promouvoir des travaux scientifiques se rapportant à l’Afrique noire ; d’assurer la publication et la diffusion des études et des travaux d’ordre scientifique se rapportant à sa mission »6. À cette fin, il se dote d’une cellule éditoriale qui assure la publication du Bulletin de l’ifan et des Notes africaines en langue française. De nombreux chercheurs sénégalais tels qu’Amar Samb, Ravane Mbaye ou encore Thierno Kâ y publient des articles sur l’islam du Sénégal. Amar Samb est l’exemple emblématique de cette génération de chercheurs. Diplômé docteur du département d’Arabe, maîtrisant aussi bien cette langue que le français, Amar Samb fait pourtant le choix de ce dernier pour écrire et publier ses articles. D’ailleurs, sa thèse d’État intitulée Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe, publiée en français en 1972 par l’ifan paraîtra en arabe seulement trois ans plus tard dans une maison d’édition algérienne. Ses collègues de l’ifan ont eux aussi opté pour le français comme langue de travail. Était-ce pour cette raison qu’ils étaient davantage perçus comme historiens ou sociologues que comme islamologues ? On observe aujourd’hui une revalorisation de leurs travaux par les chercheurs de l’ifan et de l’ucad (Université Cheikh Anta Diop). Lors de conférences publiques, ceux-ci n’hésitent plus à les présenter comme les pères de l’islamologie sénégalaise, tandis qu’auparavant le statut de penseur musulman était réservé à l’élite religieuse maraboutique.
- 7 Tandis que la jeune édition francophone a rapidement adopté les normes de l’édition française grâc (...)
7Ainsi, dans le Sénégal précolonial et fraîchement indépendant, deux catégories d’auteurs produisent le savoir islamique : d’une part, les grands marabouts d’expression arabe se tournant vers le Maghreb ou le Machreq pour publier leurs œuvres ; d’autre part, les précurseurs d’une production scientifique sur l’islam, d’expression française publiant surtout au Sénégal. Jusqu’à aujourd’hui, ces deux grandes références culturelles — la France et le monde arabe — encadrent la fabrication du savoir au Sénégal. Grâce à une structuration précoce de l’édition francophone, il reste plus aisé de publier en français. Les auteurs d’expression arabe continuent, pour leur part, de préférer l’expatriation à une édition arabophone locale décrite comme « artisanale » par les membres de l’Association des éditeurs sénégalais7, si bien qu’un rapport de force existe aujourd’hui à la faveur des auteurs francophones publiant davantage que les autres, et davantage de livres sur l’islam au Sénégal.
- 8 L’offre actuelle de formation religieuse de plus en plus abondante, polymorphe et de qualité, tant (...)
- 9 Entretien réalisé le 6 juillet 2021, Dakar.
- 10 Selon les mots de Penda Mbow, enseignante-chercheure à l’UCAD, lors de sa présentation de l’ouvrag (...)
- 11 Ce phénomène n’est pas anodin et doit être mis en relation avec la modernisation des établissement (...)
8Cette reconfiguration en cours met en lumière l’enrôlement d’une nouvelle catégorie de penseurs sur l’islam que nous proposons de qualifier d’« europhones », car cela traduit un clivage significatif et pertinent sur notre terrain entre, d’une part, les langues de la bibliothèque coloniale, des ex-colonisateurs européens, par définition non musulmans, et, d’autre part, les langues africaines vernaculaires ainsi que l’arabe. Ce choix ouvre un dialogue entre notre perspective privilégiant des auteurs europhones écrivant sur l’islam et celle d’Ousmane Kane (2003 : 3-4) désignant « les lettrés de tradition arabo-islamique [qui] maîtrisent une tradition savante et formulent des revendications s’appuyant sur le langage politique de l’islam ». Les « europhones » ont généralement une connaissance basique de l’arabe grâce à leur double formation à l’école française et au daara (école coranique) ou au sein du foyer (apprentissage du Coran pendant les week-ends et les vacances scolaires). Si certains sont aptes à lire l’arabe, les europhones ont néanmoins des difficultés à le comprendre et à l’écrire8. En outre, les non-europhones ayant suivi une formation principalement religieuse au Sénégal et ailleurs dans le monde arabe sont de plus en plus nombreux à maîtriser le français, acquis sur le tard, et à l’employer comme langue de travail. Leur choix du français plutôt que de l’arabe vise à capter un public plus large. Seydi Diamil Niane, chercheur à l’ifan depuis 2019, auteur de plusieurs ouvrages et d’articles en français (Niane 2016, 2019, 2021), est un exemple éloquent de cette catégorie de penseurs. « J’écris en français pour être lu »9, explique-t-il. Auparavant cloisonnés, les mondes arabophone et francophone de la pensée islamique sont en train d’opérer des rapprochements. Le renouveau significatif de la traduction en français d’œuvres de Cheikh Ahmadou Bamba ou d’Elhadj Malick Sy réalisée par un nombre restreint d’auteurs bilingues tel que Seydi Diamil Niane — présenté à ce titre comme le « nouvel Amar Samb »10 — est emblématique d’une porosité accrue des frontières entre les deux sphères et de la récente circulation d’auteurs et de savoirs qu’on y observe11.
9Toute cette dynamique que nous venons de décrire est portée par une nouvelle génération d’éditeurs. Quatre maisons d’édition en particulier soutiennent cette effervescence littéraire, voire la créent : L’Harmattan Sénégal (maison d’édition et de distribution en gros et au détail), fondée en 2009 par Abdallah Diallo, Abis éditions, établie en 2010 par Fode Dione, Timbuktu éditions, créée en 2012 par Ousmane Diaw, et Al-Bouraq Sénégal, créée en 2017 par Babacar Ndiaye. Ces quatre maisons se trouvent à Dakar.
10Après plusieurs années passées à Paris au cours desquelles il a réalisé une thèse d’histoire et appris le métier d’éditeur aux côtés de Denis Pryen, fondateur de L’Harmattan France, Abdallah Diallo, également professeur d’histoire à l’ucad, crée L’Harmattan Sénégal. Le but, explique-t-il est de :
- 12 Entretien réalisé le 18 mars 2021, Dakar.
Permettre aux étudiants d’avoir une documentation à jour et aux chercheurs de rendre leurs travaux disponibles. En tant que jeune étudiant, je voyais la difficulté de nos enseignants à diffuser leurs travaux et une fois en France, j’étais abasourdi de réaliser à quel point il était facile de se procurer leurs livres alors que je n’avais pas pu mettre la main sur eux à Dakar !12
11La création d’Abis éditions par Fode Dione après quinze années d’exercice aux éditions Feu de brousse, visait un objectif similaire : mettre à l’honneur les romanciers, les nouvellistes et les poètes sénégalais. Dans deux registres différents, académique et littéraire, Abdallah Diallo et Fode Dione s’attachent à une (ré)appropriation du savoir national. « Depuis l’indépendance, on erre en regardant Paris et l’Occident comme centre. On tourne en rond, il nous faut regarder de manière endogène à présent », explique Abdallah Diallo. Progressivement, l’islam devient un sujet prépondérant, placé au centre de ce processus « d’endogénéisation ». D’abord intéressés par les livres académiques, les romans, les récits et les recueils de poésie, Abdallah Diallo et Fode Dione ont par la suite considéré l’islam en tant que projet éditorial pour répondre, d’une part, à la forte demande de leurs auteurs et, d’autre part, aux besoins grandissants des lecteurs à la recherche de livres sur l’islam en français. Tous les éditeurs rencontrés s’accordent à dire que ces livres récents sur l’islam rencontrent un public réel. Ces propos sont corroborés par les libraires des principaux points de vente de livres d’expression française à Dakar qui déclarent que ces titres font partie des meilleures ventes. En outre, les éditeurs confirment l’existence de nombreux manuscrits au sein des familles d’auteurs célèbres ou inconnus. Ils confirment également que les familles sénégalaises achètent toujours plus d’ouvrages en français sur l’islam écrits par des auteurs souvent inconnus.
12Cet engouement récent pour la littérature islamique francophone a poussé Wissam Mansour, fondateur d’Al-Bouraq, célèbre maison d’édition islamique francophone créée en 1992, d’abord à Beyrouth puis à Paris, à ouvrir une troisième antenne, à Dakar, en 2017. Gérée par Babacar Ndiaye, cette nouvelle structure vise, selon celui-ci, à « revaloriser le patrimoine historique sénégalais ». À cette fin, Wissam Mansour et lui-même ont récemment sillonné le Sénégal à la rencontre des familles religieuses des grands centres maraboutiques : Tivaouane, Kaolack, Medina Baye, trois écoles de pensée tidianes ; Touba, la capitale des mourides ; et Dakar, siège de la famille omarienne.
- 13 Entretien avec Babacar Ndiaye, Dakar, 6 avril 2021.
Nous avons souhaité leur expliquer de vive voix notre projet, leur dire que nous sommes prêts à éditer leurs manuscrits car ils représentent un patrimoine très riche. Mais nous préférons commencer par ce que nous connaissons le mieux : l’école de Tivaouane, car je suis un descendant direct de Elhadj Malick Sy par ma mère. Nous sommes allés voir le khalife pour lui expliquer notre projet, il l’a bien reçu, nous allons commencer le travail bientôt13.
13Quelques années plus tôt, à l’occasion de la présentation de l’ouvrage sur la pensée de Elhadj Malick Sy édité par Al-Bouraq (Mbaye 2004), le khalife de Tivaouane avait présenté Babacar Ndiaye à Wissam Mansour qui envisageait l’ouverture prochaine d’une antenne dakaroise d’Al-Bouraq. Babacar Ndiaye souligne l’enjeu de son travail d’éditeur :
Le domaine du livre religieux au Sénégal manque d’expertise et d’expérience. Aujourd’hui, c’est un défi pour moi : éditer des ouvrages islamiques selon des règles, des normes, parce que ces textes demandent beaucoup de précaution, on ne peut pas écrire n’importe quoi, la langue arabe c’est très compliqué, un « waou » manquant et la phrase entière change de sens. C’est comme pour le Coran, les précautions à prendre sont les mêmes14.
14Aussi, poursuit-il, chaque édition d’anciens manuscrits doit être complétée d’une édition critique. Enfin, tout livre commercialisé doit répondre à certains critères, en particulier avoir un isbn : « Tout ça, ces normes, l’isbn, etc. dans le domaine du livre religieux on n’en a pas au Sénégal. L’arrivée d’Al-Bouraq vient combler ce manque », conclut Babacar Ndiaye, soucieux de structurer ce champ.
15Dans une perspective similaire, Ousmane Diaw, résidant entre Le Caire et Dakar a créé Timbuktu éditions cinq ans plus tôt, en 2012. À la suite d’un bachelor Métiers du livre à l’Université d’Al-Azhar complété par une formation professionnelle dans une imprimerie du Caire, Ousmane Diaw a été l’un des premiers éditeurs sénégalais à entreprendre ce travail d’exhumation et de publication des anciens manuscrits islamiques sénégalais.
- 15 Entretien avec Ousman Diaw, Dakar, 12 avril 2021.
Par pure quête de sens existentielle et de mon identité africaine et musulmane, je me suis intéressé à l’apport des érudits ouest-africains à l’islam. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à me documenter sur « la bibliothèque islamique en Afrique ». C’est vraiment cette expérience qui m’a permis de rester musulman et pleinement africain15.
- 16 Notons qu’excepté la bibliothèque omarienne de Ségou conservée à la BNF, les catalogues des biblio (...)
16Dès lors, il s’est employé à rendre visibles les textes d’érudits musulmans sénégalais. Éditant à ce jour principalement en arabe, il commence à ouvrir son catalogue à certains titres originaux traduits en arabe ainsi qu’à des éditions bilingues. Dans ce but, Ousmane Diaw a voyagé en 2021 aux quatre coins du Sénégal à la recherche des bibliothèques privées de grands érudits, tels que Cheikh Moussa Camara dans le Fouta-Toro, au Nord, ou de Ndiaye Sarr à Saint-Louis du Sénégal, ancienne capitale coloniale proche de la frontière mauritanienne. Une fois la bibliothèque identifiée16, il se rend directement dans les familles (souvent introduit par des personnes ressources) pour les convaincre de l’autoriser à inventorier, cataloguer et numériser les manuscrits et les anciens imprimés qu’elles détiennent si ceux-ci sont en bon état. Les familles ne sont pas toujours enclines à le faire, les manuscrits étant de leur point de vue chargés de baraka (protection divine). S’en séparer ou même les voir utiliser par d’autres amoindrirait leur efficacité. Fort de son érudition remarquable et de sa maîtrise parfaite de l’arabe, Ousmane Diaw est parvenu à rassurer quelques familles qui lui ont donné leur accord pour restaurer, classer, cataloguer, numériser et éditer certains manuscrits de Cheikh Moussa Camara et de Ndiaye Sarr. En cherchant à réunir l’ensemble des écrits d’érudits musulmans sénégalais dans son catalogue, Ousmane Diaw a l’ambition de reconstituer la « bibliothèque islamique » du Sénégal en répondant aux normes éditoriales strictes de la littérature arabe classique. Connue sous le nom de turâth (legs en arabe), cette littérature emblématique du patrimoine littéraire arabo-islamique est une référence centrale aux yeux des éditeurs sénégalais rencontrés à Dakar. Le Coran, ainsi que Babacar Ndiaye le rappelait, en est le modèle par excellence. Depuis Le Caire, Ousmane Diaw imprime ses ouvrages reliés parfois « à l’orientale » (en similicuir comportant des dorures) à la demande d’auteurs souhaitant voir leurs ouvrages rejoindre les livres islamiques canoniques sur les étagères des bibliothèques publiques et domestiques.
- 17 Notons que les Dominicains du Caire possèdent l’une des librairies islamiques les plus importantes (...)
17Ainsi, à la différence d’Abdallah Diallo et de Fode Ndione, Ousmane Diaw et Babacar Ndiaye ont d’emblée mis l’islam au cœur de leur projet éditorial. En arabe aussi bien qu’en français, tous deux insistent sur le respect de normes éditoriales spécifiques au livre religieux. Après avoir suivi une formation auprès des Dominicains du Caire17 sur le catalogage des manuscrits arabes, Ousmane Diaw souhaite comme Babacar Ndiaye importer (depuis le Liban) ces normes au Sénégal. Grâce à leur implication, le secteur de l’édition islamique est en cours de professionnalisation, si bien que le livre religieux fait désormais l’objet d’une plus grande exigence éditoriale que le livre profane. La structuration du secteur éditorial du livre islamique est accompagnée par l’État, via le ministère de la Culture, qui alloue un nombre grandissant d’aides à des projets d’édition islamique et de patrimonialisation de bibliothèques privées. On peut citer notamment la subvention accordée à la maison d’édition Al-Bouraq pour réaliser l’exégèse coranique de la famille Dème de Sokone en seize volumes. En outre, le président Macky Sall a récemment consacré une aide importante à l’édification d’une bibliothèque dédiée aux œuvres de Cheikh Moussa Camara dans son village natal. De nombreux interlocuteurs expliquent même l’effervescence nouvelle de l’édition francophone sénégalaise et la place importante consacrée aux livres sur l’islam par cette montée des aides étatiques attribuées au secteur. Selon eux, le nombre croissant d’éditeurs renvoie à des effets d’aubaine dont cherchent à bénéficier des acteurs plus intéressés par l’appât du gain que par le livre et la culture. Selon Abdoulaye Fodé Ndione (éditions Abis), il s’agit de fausses rumeurs car le renouveau est réel. Nous nous sommes également intéressés aux auteurs au cœur de cette dynamique contemporaine.
18Si leurs prédécesseurs (Amar Samb, Ravane Mbaye, Thierno Kâ, etc.) abordaient l’islam en tant qu’islamologues et dans un cadre académique, la nouvelle génération d’auteurs francophones questionne l’islam selon le prisme de croyants, taalibe ou maîtres, de citoyens soucieux de partager leur point de vue sur la question religieuse et l’expérience quotidienne qu’ils en font. Ces auteurs adoptent aussi une approche académique à partir de disciplines variées (philosophie, économie…). Ces différents types d’écrits sont l’œuvre pour la plupart de sujets hautement éduqués dans l’école française ou alors qui se sont forgés, après un parcours modeste, une stature intellectuelle. Ainsi, la production du savoir islamique connaît une reconfiguration tant du point de vue de l’approche développée que des acteurs impliqués. Aujourd’hui, un nombre considérable d’auteurs de livres sur l’islam ne sont ni marabouts, ni chercheurs à l’ifan : ils sont médecins, professeurs d’université, archivistes, banquiers, avocats, sportifs de haut niveau, etc. et sont issus de l’école dite « française ». Ces nouveaux auteurs croisent des attributions savantes et élitaires diverses (intellectuel, expert, leader politique, entrepreneur, etc.) avec des statuts religieux musulmans (taalibé, « bon croyant », imam, cheikh ou héritier des lignées maraboutiques, etc.). Ces configurations intersectionnelles témoignent et rendent compte de la place importante prise par une norme sociale adossée à l’islam et confirment le pouvoir d’aimantation de la religion sur les élites de l’école française. À l’observation, on relève plusieurs combinaisons et figures intersectionnelles : la combinaison de la figure du taalibe, du « bon croyant », avec celle de l’intellectuel, de l’écrivain ou du sujet académique ; la combinaison de la figure du taalibe avec celle de l’expert dans le savoir tubaab (médecin, ingénieur, informaticien, économiste…) ; la combinaison du taalibe avec celle du leader politique dont la forme paroxystique s’est incarnée dans le président-taalibe Abdoulaye Wade ; la combinaison enfin de la figure du taalibe avec celle de l’élite économique francophone (capitaine d’industrie et entrepreneur, dirigeant de groupes de presse, etc.).
19Sans pouvoir être exhaustif sur ces différentes configurations intersectionnelles dans les limites de cet article, nous allons nous concentrer sur certaines d’entre elles à travers des exemples d’auteurs et d’œuvres significatives issues de l’enquête. Voici donc une présentation succincte du type de livres que les auteurs enquêtés publient : Foi réfléchie en islam. Itinéraires au sud du Sahara (Diop 2020), sur la pensée de Muhamed Al-Magili, érudit musulman du début du xve siècle, écrit par l’ancien doyen de la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (fastef) ; Le Coran et la culture grecque (Sankharé 2014), sur la rationalité grecque du Coran, écrit par un agrégé de littératures classiques et de grammaire ; La voix de l’équilibre par la salât (Diako 2016), sur la prière musulmane en tant que « thérapie sociale », écrit par un journaliste ; L’islam, un frein au développement ? Économie politique de la charia (Diouf 2011), sur l’islam comme vecteur de développement, écrit par un chercheur en économie politique ; Grâces éternelles. Récit d’un parcours initiatique (Seck 2020), qui retrace le parcours initiatique d’un disciple de Cheikh Bethio Thioune, écrit par un médecin ; Enseignements de Shaykh Abass Sall (Diop 2017), traduits et commentés par l’un de ses disciples, économiste et financier ; La pensée de Cheikh Ahmadou Bamba face aux défis africains (Sow 2016), sur la contemporanéité de la pensée mouride, écrit par un disciple de la confrérie, maçon et agent immobilier ; L’islam et l’émergence (Niang 2016), sur le lien de l’islam à la modernité, écrit par un médecin ; J’avais pas prévu ça. Basket-ball et islam : une même ferveur (Thiam 2013), au sujet de la pratique religieuse d’un basketteur de haut niveau au Sénégal ; L’Islam et l’Occident (Diop 2010), sur la compatibilité de l’islam avec l’Occident, écrit par un docteur en littérature comparée ; Un islam fidèle et moderne (Cissé 2010), sur un thème assez proche, écrit par un professeur de médecine ; La femme selon la vision islamique en Afrique noire (Diagne 2010), un récit de femme sur la vision islamique de l’Africaine écrit par une secrétaire de direction ; La quintessence des cinq piliers de l’islam selon Al-Ghazali (1058-1111) (Kébé 2018), sur la pensée de ce célèbre érudit musulman, écrit par un diplômé d’architecture navale devenu docteur en islamologie après un cursus universitaire en arabe à l’ucad.
20Quatre types d’écrits se dégagent à l’analyse : 1) l’écrit académique ou à prétention académique qui, à partir d’une discipline comme la philosophie ou l’économie, élabore sur et à partir de l’islam ; 2) le traité religieux ; 3) le panégyrique, l’hagiographie ou le témoignage ; 4) l’essai sur des questions de société analysées au prisme de l’islam.
21Cheikh Ahmed Bamba Diagne représente une figure très parlante de la catégorie de l’intellectuel et du sujet académique (1) mettant à profit ses compétences scientifiques et son expertise pour écrire sur l’islam. Citadin natif d’une ville secondaire du Sénégal, il conjugue fréquentation de l’école française et du daara, dont il garde de très bons souvenirs, pendant les périodes de vacances scolaires. Élevé au sein d’une famille socialisée dans l’école française et dont certains membres travaillaient dans les métiers de la banque, son destin professionnel semble prédéfini. La poursuite d’une formation en économie et d’une carrière d’enseignant-chercheur parallèlement à son métier de banquier le pousse à mettre en synergie ses deux domaines de compétence dans une perspective appliquée et pragmatique. Au terme de ce parcours, il s’interroge sur un fait marquant au Sénégal, un modèle de réussite économique d’une catégorie d’entrepreneurs, les modou-modou ou baol-baol, adeptes de la confrérie mouride de Cheikh Ahmadou Bamba dont il porte le prénom, signe de son appartenance à cette voie.
- 18 Communication réalisée dans le cadre des conférences du Ramadan à Tivaouane, 2021.
22Son ouvrage, La vision économique du mouridisme dans l’histoire de la pensée économique (Diagne 2020) tente de systématiser ce qui, dans le modèle religio-communautaire mouride et à l’aune de la science économique, structure ses pratiques de production et d’échange. La posture est assurément académique. Mais, elle est celle d’un taalibe qui, sans conteste, assume cette position d’identification, fortement engagée et impliquée, soumet à l’autorité confrérique le projet éditorial et attend son aval. Il y a bien l’ambition de mettre à contribution une posture scientifique inscrite dans la norme tubaab pour valider une autre norme, celle du mouridisme, et ainsi assurer l’entrée de celle-ci dans l’académie tubaab. Il s’agit d’ introduire A. Bamba dans l’université française comme auteur légitime et, de surcroît, comme précurseur dans certains domaines de la pensée économique, notamment celui du micro-crédit. À l’instar de Cheikh Ahmed Bamba Diagne, on peut citer d’autres économistes comme Makhtar Diouf, professeur d’université, ancien militant du Parti africain de l’indépendance (pai), parti marxiste, auteur de l’ouvrage Islam, un frein au développement ? (Diouf 2011), des auteurs comme Ahmadou Tidiane Bousso (2021), qui a rédigé un traité sur la finance islamique. Citons encore la contribution d’Abdou Salam Fall, sociologue, présentant Mawdo Malick Sy comme un précurseur et pionnier de l’économie sociale et solidaire durant le cycle des conférences du Ramadan à Tivaouane, cité religieuse de la Tijanniya en 202018.
23Une autre catégorie d’auteurs éduqués dans l’école française, sans utiliser leur expertise académique et professionnelle, s’essaient à d’autres genres et embrassent d’autres domaines sans lien apparent avec leur propre spécialité académique et professionnelle. Apparaissent clairement dans ce groupe d’écrits les traités religieux (2) sur un aspect du dogme ou du rituel, tels que le jeûne en islam, la repentance, la prière, autant de sujets que ces auteurs, magistrats, médecins, docteurs en gestion marketing, etc., traitent en profondeur.
24Moussa Kébé constitue une belle illustration de cette catégorie. Après des études en lycée technique et un bac technique à Saint-Louis, il poursuit une formation d’architecte naval en France et rejoint la société Dakar Marine. Il est un ancien militant communiste affilié au pai, comme le révèlera un ancien camarade et ami d’enfance de sa ville natale lors de la cérémonie de présentation de son livre. Le parcours de formation de Moussa Kébé en islam a pris une tournure nouvelle avec son inscription en 2003 au département de lettres arabes de l’ucad jusqu’à l’achèvement en 2013 d’une thèse de doctorat sur Al Ghazali sous la direction de Rawane Mbaye, islamologue reconnu. La quintessence des cinq piliers de l’islam selon Al-Ghazali (Kébé 2018) est l’ouvrage qui en est issu. Il occupe également une fonction d’imam auprès de la Grande Mosquée de Saint-Louis et est membre du comité de gestion de la mosquée.
25Aux côtés de ces traités religieux, le panégyrique et l’hagiographie des saints, plus rarement le témoignage intime, occupent une place de choix (3) et traduisent l’importance du rapport d’adoration et de vénération à l’égard des figures saintes. Les écrits sur Cheikh Ahmadou Bamba Mbacke arrivent largement en tête dans les références de notre corpus.
26Dans cette veine, l’ouvrage de Moussa Mbow (2017), Mame Abdoul Aziz Sy Dabakh Malick. Source de lumière, est une référence pertinente. Ingénieur en télécommunications formé à Dakar et en France, il est actuellement retraité de la bceao. L’ouvrage relate sa rencontre avec Abdoul Aziz Sy Dabakh Malick, personnage certes religieux mais affectionné au Sénégal comme homme de paix, perçu comme une sorte de grand-père par beaucoup de Sénégalais. La relation de M. Mbow avec cette figure remonte à son enfance dans son village de Khombole, à une centaine de kilomètres de Dakar où, le vénéré marabout venait souvent rendre visite à son grand-père. En grandissant, il prit goût à collectionner les enregistrements audio des interventions et causeries d’Abdoul Aziz Sy Dabakh Malick, les réécoutant régulièrement, même lors de ses déplacements professionnels. Son attachement et intérêt pour le personnage ne passent pas inaperçus au sein de son entourage et le projet d’écrire sur Abdoul Aziz Sy Malick Dabakh lui est alors fortement et gentiment soufflé par un ami proche.
27Si la catégorie de l’essai (4) sur les questions de société, du point de vue d’un auteur musulman et au prisme de l’islam, est assez présente dans notre corpus, des publications de feu Mamadou Dia (1909-2010), ancien premier président du Conseil des ministres du gouvernement du Sénégal, numéro 2 du gouvernement de Senghor, emprisonné par ce dernier pendant près d’une décennie sur accusation de coup d’État nous semblent significatives à plus d’un titre. En effet, ses différents essais, Islam, sociétés africaines et cultures industrielles (Dia 1975) et la série en trois tomes Islam et humanisme (Dia 1977) ; Socio-anthropologie de l’islam (Dia 1979) ; Islam et civilisations négro-africaines (Dia 1980), constituent une réflexion précoce globale et systématique sur la problématique de l’islam et de la modernité africaine. Dans son ouvrage Mémoires d’un militant du tiers-monde : si mémoire ne ment (Dia 1985), Mamadou Dia évoque avec éloquence son rapport à Cheikh Ahmadou Bamba, auquel il avait déjà rendu un vibrant hommage le 4 septembre 1957, en marge du grand magal de Touba. Avec une dimension certes moins politisée, la figure publique de l’imam Kanté, diplômé des sciences de l’environnement, associant une activité de consultant et son magistère religieux, intervenant régulièrement sur des débats de société ou sur des questions afférentes à la gestion et à l’organisation du culte musulman est intéressante et assez représentative de ce type de prise de parole et de plume. Plusieurs publications, souvent à compte d’auteur, sont à son actif ; son dernier ouvrage s’intitule Islam, science et société (Kanté 2018).
28Dans un registre moins attendu, un héritier de la famille Mbacké, Cheikh Fatma Mbacké, diplômé (de l’école française) en informatique, également imam, éditeur et libraire spécialisé dans les écrits religieux, en particulier ceux du mouridisme, s’est engagé, en collaboration avec un illustrateur, dans la production de bd à destination du jeune public francophone sur la vie et de l’œuvre de son aïeul. Deux volumes, La vie de Cheikh Ahmadou Bamba en bandes dessinées, tome 1 (Mbacké 2016) ; Les origines et les années de quête du savoir. La vie de Cheikh Ahmadou Bamba en bandes dessinées, tome 2 (Mbacké 2017), ont déjà été publiés et d’autres doivent suivre ainsi que le projet de conversion sous formes numérique et animée.
29Comme cela a déjà été mentionné, la première prise de parole savante et publique en islam, à l’instar des premières traductions écrites, se réalise en arabe avec des transactions, des hybridations très fortes entre ce dernier et les langues nationales. Cette publicisation de la parole à travers ces médiums et idiomes divers, selon des modes variés de combinaison entre l’écrit et l’oral, a permis d’ancrer très fortement ces intellectuels et lettrés au sein des populations sénégalaises. Véritables intellectuels organiques des sociétés africaines sous administration coloniale, c’est réellement sous leur égide qu’ont commencé l’élaboration et l’institutionnalisation d’une norme sociale ordinaire endogène. Cette norme sociale est adossée et imbriquée à l’islam et ses registres d’énonciation cumulent — et cela de plus en plus aujourd’hui — le lexique religieux islamique, arabe, sa morale, son éthique et son droit, avec les langues et cultures (notamment confrériques) nationales du Sénégal. Cette norme s’épanouit et règne à côté de la norme légale dominante de l’État colonial puis postcolonial, limitée à des univers spécifiques qui sont ceux du politique, de l’administratif et de la technique et à laquelle échappent des pans entiers de la société. Cette norme s’exprime et se formule en français, dont la légitimité sociale est pourtant continuellement questionnée, souvent par des sujets « dissidents » qui la portent et qui appartiennent à la catégorie des élites de l’école dite « française » ou « occidentale ». Les questionnements nombreux de ces derniers portent sur les options politico-juridiques comme la laïcité, sur des dispositions du Code de la famille, sur le choix du français comme langue officielle… La situation de cette élite est singulière car, tout en étant détentrice et productrice de la « norme tubaab », elle entretient avec celle-ci une relation empreinte d’ambivalence en adoptant des postures de dissidence et de dés-identification. Cette « norme tubaab » est certes associée au pouvoir politique, à l’excellence d’un certain savoir — le savoir académique et intellectuel, scientifique et technique, administratif — mais elle réfère également à l’extranéité, à l’extériorité, à ce qui n’est « pas propre au pays et aux Sénégalais », à ce qui relève de la domination. Ainsi, ceux qui sont au cœur et au sommet de la norme politique ne définissent pas et ne participent pas — en tous cas pas de façon hégémonique — à la définition de la norme sociale ordinaire dominante. Nous postulons que les rapports de force et de pouvoir entre ces normes concurrentes et entre les élites qui les portent et les promeuvent ont conduit à l’émergence de cette catégorie d’auteurs francophones issue de l’école française, prenant la parole sur l’islam et en islam. Leurs gestes individuels et collectifs traduisent une mutation dans le rapport des forces entre élites, ils constituent aussi une manière de s’inviter à la table des prescripteurs de la norme sociale ordinaire dominante. Leurs gestes inattendus sont bien souvent salués comme une résistance, comme une victoire de l’islam, non sans ambivalence car ils sont parfois objet de remise en question, de suspicion et peuvent leur valoir des procès en illégitimité et/ou en incompétence. Pour autant, leur prise de parole ne présume guère d’une révolution. Les écrits de ces europhones en islam et sur l’islam se coulent en effet fondamentalement et majoritairement dans les cadres dominants de l’islam sénégalais : les confréries, le culte des saints et de leur descendance.
30Une figure nous semble exemplifier et illustrer à la perfection cette nouvelle posture. C’est celle de Souleymane Bachir Diagne. Brillant intellectuel, philosophe, philosophe des mathématiques formé au Sénégal et en France à l’ens Ulm, effectuant actuellement une carrière d’enseignant-chercheur dans de grandes universités étasuniennes après avoir exercé au Sénégal à l’Université de Dakar. Par son envergure et sa dimension médiatique, sbd catalyse admiration et ambivalence. Si certains de nos enquêtés portent sur lui un propos critique, contestant parfois sa légitimité intellectuelle en islam, notamment du fait qu’il ne parle pas l’arabe, il suscite l’admiration de nombreux europhones, étudiants ou anciens étudiants qu’il contribue sans aucun doute à réhabiliter et à conforter dans leur rapport à l’islam, en alliant de manière harmonieuse formation supérieure, voire élitiste, dans « l’école occidentale » et maîtrise érudite de l’islam. Ainsi, à l’instar de certaines prises de positions vis-à-vis de sbd, on relève que cette prise de parole et de plume sur l’islam en langue française rencontre des contradicteurs, souvent des arabisants, qui reprochent à ces nouveaux auteurs leur manque de maîtrise de la langue arabe. Ce jugement et ce reproche d’arabisants ne sont pas toujours justifiés du reste, car nombre de ces « francophones » ont suivi, on l’a dit, à côté de leur cursus principal dans l’école française, une formation, certes secondaire, au daara, un apprentissage du Coran, voire une alphabétisation en arabe. Mais tout se passe comme si eux-mêmes adhéraient à l’image qui leur est imputée et, faisant profil bas, taisent ou ont tu leurs compétences devant les reproches adressés par des arabisants, et dans une moindre mesure par une partie de la société, intériorisant du fait de leur association à la norme tubaab, la suspicion qui pèse sur eux et leur illégitimité à parler d’islam. Aussi, est-ce donc un véritable basculement de la société que traduit cette prise de parole et de plume en islam dans cette élite, basculement qui rend compte d’un phénomène global : le triomphe au Sénégal d’une norme sociale ordinaire adossée à l’islam grâce aux effets combinés de plusieurs facteurs et à l’action conjuguée de trois catégories d’acteurs.
31Plusieurs facteurs sont à l’œuvre, tels que la démocratisation, depuis le milieu des années 1970, de la vie sociale et politique et de l’espace public. Celle-ci a promu non seulement un pluralisme politique, un multipartisme foisonnant, mais aussi un pluralisme associatif, médiatique, éducatif dans lequel l’islam s’est déployé au point de saturer progressivement l’espace public, l’espace médiatique de même que les espaces communautaires et privés. Également, il faut souligner le rôle croissant et constant joué par l’État et par le pouvoir politique dans la formation, le renforcement et l’institutionnalisation d’un pouvoir religieux multipolaire ayant pour épicentre les confréries musulmanes avec leurs territoires et foyers de référence, leurs figures d’autorité et leurs dates majeures, qui ont acquis aujourd’hui un statut de fêtes légales. Le déclin des grandes idéologies politiques contestataires et le vide qu’elles ont laissé ont sans doute ouvert un boulevard à l’implantation de l’islam, comme les mutations au sein de l’espace universitaire en rendent compte. En effet, jadis lieu de floraison des idéologies révolutionnaires, l’espace universitaire a connu depuis le milieu des années 1980 une montée en puissance des associations et mobilisations islamiques devenues aujourd’hui sans nul doute parmi les plus fortes.
- 19 La dimension ésotérique, occulte concerne tous ces « marabouts » faiseurs et diseurs de sort, les (...)
32Trois catégories d’acteurs religieux et sociaux, dont les frontières statutaires sont loin d’être étanches et peuvent se chevaucher, participent de ce basculement. Ce sont les élites du pouvoir religieux, composées, d’une part, par les marabouts et leurs descendants, véritable aristocratie de la sainteté et de la baraka, d’autre part, par les élites du savoir religieux, à savoir les lettrés, diplômés et certifiés en sciences religieuses pour beaucoup, véritable aristocratie du savoir islamique, parfois occulte, exotérique19. Au cœur de cette mutation, il faut ajouter un pôle d’acteurs plus diffus mais dont l’action dans cette dynamique est incontournable. Ce sont les « communicateurs traditionnels », de véritables « intellectuels vernaculaires », spécialistes du logos, de la rhétorique et de « l’esthétique sociale » (Sy 2017). Ces acteurs culturels constituent un autre pôle très agissant dans cette dynamique collective. Qu’ils soient de grands griots, des chanteurs qui, certes, tirent leur art oratoire d’une pratique et d’une histoire bien antérieure à la rencontre avec l’islam, ils ont intégré le répertoire religieux musulman et en font aujourd’hui un registre de légitimation sociale. Ils entretiennent avec les figures religieuses des relations étroites, assurent auprès d’elles, en tant que nouveaux pouvoirs endogènes, leur fonction jadis assurée auprès des monarques africains puis auprès des dirigeants politiques du Sénégal indépendant.
33Ainsi, nous pouvons dire que les actions et discours de ces trois types/catégories d’acteurs ont contribué à former avec et autour de l’islam plus qu’une religion : une culture nationale à la fois populaire, objet de folklore autant que savante et élitiste. Ces acteurs sont des chefs religieux dont les prises de parole, très parcimonieuses du reste, font l’objet d’une grande attention ; ce sont aussi des élites savantes en islam dont les interventions multiformes dans les médias ou en direct (prêches, causeries, conférences) contribuent à l’édification intellectuelle, morale, éthique et rituelle des musulman.e.s et jouent un rôle crucial dans la transmission des écrits et des actes des grands maîtres religieux ; ce sont enfin, des « communicateurs traditionnels », des producteurs de passions et d’émotions collectives, représentant des leviers essentiels dans la magnificence des grandes figures religieuses et dans l’exaltation des valeurs sociales adossées et imbriquées à l’islam.
34Ainsi, il convient de voir aujourd’hui dans toute l’effervescence que suscite l’islam au Sénégal non pas seulement une expression de religieux, mais aussi et peut-être surtout des formes de manifestation de quelque chose de plus large et qui est défini comme culture, de mondanisation, de banalisation et de quotidiennisation du religieux stricto sensu, bref sa « culturalisation » traduisant une forme de sécularisation par laquelle la religion quitte les domaines restreints et séparés du sacré pour investir tous les domaines de la vie sociale. Idiome commun et en même temps pluriel, objet à la fois divers et singulier, cette religion que constitue l’islam est devenue l’élément le plus commun et le plus « endogène » ayant conquis tous les pans de la vie sociale, rendant possible la communication autour d’un « système de significations » et d’un « partage de significations » (Strauss 1992 ; Seck 2010).
35Même s’ils sont identifiés comme des « produits de l’école française », les auteurs dont nous parlons ont très souvent connu sous des formes variées (école coranique de quartier, fréquentation du daara pendant les vacances scolaires, formation à domicile, participation à une daïra, formation en cursus franco-arabe avant un passage dans l’école française au lycée ou à partir du supérieur), une socialisation dans le cursus religieux avec des niveaux de connaissance et de compétence variables que certains ont pu perfectionner par la suite. Aussi, si le clivage ancien entre enfants du daara ou de l’école arabe et enfants de l’école française tubaab subsiste encore, il subit des mutations, autorise des circulations entre les deux institutions et des formes d’hybridation. Autant les « europhones » se sont essayés et même se sont emparés de l’islam, abordant dans leur langue d’enseignement et de culture un thème nouveau jusqu’ici pensé comme hors de leur champ de compétence, autant il faut relever que les arabisants, spécialistes de la chose religieuse ou perçus comme tels, se sont aussi convertis à l’écriture en français sur l’islam. Depuis Amar Samb, considéré on l’a dit comme le père de l’islamologie académique et universitaire, tous les arabisants qui sont passés par l’école moderne écrivent en français, ce qui leur permet d’être visibles, comme l’explique plus haut Seydi Diamil Niane.
36Dans un contexte où les arabisants, les alphabétisés et scolaires en arabe deviennent une catégorie en fort développement au point d’être, aux yeux de certains auteurs, le phénomène prépondérant au Sénégal (Sall 2018), on peut s’interroger sur les motivations de ce choix. En effet, si pour les pionniers comme Amar Samb, Rawane Mbaye et ceux mentionnés plus haut on pouvait le comprendre à cause d’un public arabophone réellement faible, dans le contexte actuel d’un développement rapide de l’alphabétisation et de l’instruction en arabe, on aurait pu imaginer que la production dans cette langue de cette intelligentsia accompagnât ce mouvement. Or, il n’en est rien. Ils font le choix du français pour leur production originale et celui de la traduction vers le français pour ce qui est du corpus en langue arabe local ou étranger, ancien ou contemporain. Interpellés au cours de notre enquête sur ce constat, leurs réponses sont, sinon contradictoires, du moins peu concordantes : « Les arabisants ne lisent pas », « Ils n’achètent pas de livres », « Ils recherchent des pdf », « Les arabisants ne peuvent parler qu’entre eux »… Bref, ils ne seraient pas un lectorat réel et on entend dans la dernière énonciation qu’« écrire en arabe » serait synonyme de rester dans une forme de ghetto et d’entre-soi peu valorisant, en tous cas dans le contexte sénégalais.
37Ainsi, la tendance des auteurs arabisants à emprunter le français apparaît comme une forme de promotion (visibilité), d’élévation dans le statut d’intellectuel au Sénégal et cela doit être mis en rapport avec le statut officiel du français au Sénégal en tant que langue de la communication institutionnelle savante écrite. C’est bien le français qui capte le lectorat et le public « savants » et c’est lui qui constitue leur outil autorisé et d’autorité, qui consacre et légitime institutionnellement le statut d’intellectuel. L’obligation de maîtrise du français, et non uniquement de l’arabe, dans les recrutements à l’université, fût-ce au département de lettres arabes, ainsi que l’obligation de rédiger les mémoires et thèses en français dans ce même département d’arabe renforcent le statut prépondérant de la langue de l’ex-puissance coloniale.
38La nature du réseau de distribution du livre conforte cette observation. Les grandes librairies sont essentiellement francophones avec une offre très réduite de livres en arabe. Les livres arabes vendus dans quelques petites boutiques, dans les « librairies par terre », autour des mosquées et dans les marchés par les vendeurs ambulants, par certains distributeurs et diffuseurs dans des cercles de sociabilité intellectuelle constituent essentiellement des textes religieux utilisés pour le rituel et la liturgie (teere en wolof). Ce qui réduit de fait la langue arabe au Sénégal au statut de langue sacrée, liturgique, n’accédant guère au statut de langue vivante (Haeri 2003 ; Haeri & Miller 2008 ; Cohen 2016) même si, à ce titre, elle reste incontestablement respectée et valorisée.
- 20 On peut aussi parler de francisation, comme en attestent ces différentes formules : faire la salaa (...)
39C’est pourquoi l’appropriation vivante des contenus arabes, l’accès de cet idiome au statut de langue vivante ou plus simplement l’acquisition d’une véritable fonctionnalité dans le système de communication sociale passent par des médiations, des prolongements, des vecteurs, principalement la traduction/interprétation/translation dans les langues locales sénégalaises, les premiers lettrés et auteurs en arabe ayant été en grande majorité non acclimatés à la langue française et surtout s’adressant fondamentalement aux masses populaires. Leurs pratiques et procédés de traduction/interprétation/translation vont fortement travailler les langues locales sénégalaises et déterminer leurs positions et leurs rapports à la langue arabe. Leur activité constante et populaire d’intellectuels vernaculaires aboutit à une forme de « créolisation » dans laquelle, malgré des emprunts nombreux, massifs et souvent insoupçonnés, les termes arabes (ou berbères) sont juste incorporés dans d’autres systèmes linguistiques en une sorte de phagocytose (wolofisation, foulanisation, soninkisation ou mandingation…)20.
- 21 Notons néanmoins que ces élites arabophones sont également soumis à une injonction importante de v (...)
40Aujourd’hui, le français est devenu pour une partie de ces élites arabophones un nouveau vecteur dans les procédés de traduction/interprétation aux côtés des langues nationales. Cela témoigne également d’un élargissement de leur public. Ainsi, pour promouvoir auprès des Sénégalais de l’élite savante leurs écrits et leur production, les lettrés arabophones ont besoin de passer par le français et, quand il s’agit de parler aux masses populaires, par les langues nationales. C’est dans le second exercice qu’ils ont fait montre d’une maîtrise parfaite, du fait de la force de leur ancrage social, moral et intellectuel, contrairement aux élites europhones dont le dialogue avec ces masses populaires est plus restreint et l’ancrage plus faible21. Un autre aspect remarquable est le fait que l’écrit en islam et sur l’islam est loin d’être un geste banal au Sénégal. L’enquête nous a révélé qu’on est bien dans un contexte de prise de plume, d’écriture, d’édition et de transmission « sous contrôle ». Les éditeurs, nous l’avons déjà souligné, sont également sous contrôle ou plutôt se mettent sous contrôle. Nos auteurs, autant que leurs éditeurs, ne se sont pas engagés à la légère et ont pris bien des précautions. Au-delà des tensions entre catégories d’élites qui structurent les entrées en écriture sur l’islam, des auteurs comme Cheikh B. Diagne, certes très introduit auprès des instances religieuses de Touba, et Moussa Mbow, malgré ses liens étroits avec la famille d’Abdoul Aziz Sy Dabakh Malick, s’assurent de l’aval de la hiérarchie confrérique pour l’un et de celui de la famille pour l’autre avant d’écrire leur livre. Dès lors, seules l’appartenance et l’identification comme musulman, disciple (taalibe), maître (cheikh, serin) ou l’admiration et la vénération du sujet-objet du livre justifient le projet d’écriture. Les séances de présentation et de dédicace des ouvrages se font en présence des représentants d’autorités religieuses, de taalibé, de la famille, devenant ainsi certes un événement intellectuel, mais surtout social, familial, communautaire, voire religieux ! Même les chercheurs que nous sommes n’échappent pas non plus à cette écriture sous contrôle. Aussi, à plusieurs reprises, nous nous sommes posé des questions, avons évalué des risques de mésinterprétation possiblement préjudiciables pour nos enquêtés, pour nous-mêmes et pour la sauvegarde de nos relations.
41D’aucuns sont taraudés par les questions de légitimité intellectuelle, sociale de leur position d’auteur, surtout quand ni leur discipline académique ni leur expertise professionnelle ne les destinent au sujet traité. C’est ce contexte particulier et cette posture singulière qui justifient en partie que nous parlions aussi de « tentation » d’écriture, qui se situe entre le projet individuel souvent porté par l’entourage, l’élan et l’hésitation, l’appréhension, la crainte, l’abandon ou l’aboutissement. Cette tentation d’islam peut également faire écho à une fascination d’islam, à l’image du titre du livre de Maxime Rodinson (1980), La fascination de l’islam, écrit il y a quarante ans et restituant les étapes du regard occidental sur l’islam.
42Dans quelle mesure, en tant que sortes « d’otages culturels » de la rencontre coloniale et donc peu ou prou porteurs de ce regard occidental sur l’islam, les élites issues de l’école française se débattent-elles encore entre des tensions multiples, reproduisant et renouvelant le drame de L’aventure ambiguë relatée par l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane (1961) ? Drame exprimant la tension entre, d’une part, l’injonction implicite dans et par l’école tubaab de prise de distance avec l’islam, qui leur vaut aujourd’hui encore d’être suspectés d’être de mauvais musulmans, et, d’autre part, la fascination pour un passé glorieux de l’islam, pour un âge d’or mondial ou africain de l’islam auquel ces élites se réfèrent plus ou moins, s’adossent dans leur confrontation et leur distinction avec ce qui est nommé l’Occident.
43Aujourd’hui, et de manière de plus en plus affirmée et assumée, s’exprime chez ces élites une fascination pour les saints locaux de l’islam, fascination qui saisit jusque dans les milieux de l’ancienne « extrême gauche révolutionnaire » dont la grande majorité des membres rejoignent les milieux populaires pour exalter ceux que ces derniers ont érigés en véritable panthéon national depuis la « nuit coloniale » contre le pouvoir colonial puis postcolonial. Et c’est bien ce panthéon populaire, érigé contre ou malgré l’élite tubaab, où les figures religieuses locales trônent au sommet, qui est devenu incontestablement le vrai patrimoine national, même officiellement mobilisé comme ferment d’identité, d’émancipation et d’autonomie culturelles. La prise de plume en français, en islam et sur l’islam, chez les sujets éduqués dans l’école française constitue une facette de cette grande mutation qui traverse la société et la nation sénégalaises et participe aussi de cette exaltation et de cette ré-identification (Camara 2016).
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44La défaite des pouvoirs politiques locaux et l’imposition du pouvoir colonial à une société qui trouvera en l’islam et en ses élites des espaces de repli et d’autonomie culturelle constituent des moments essentiels de l’histoire du Sénégal contemporain. C’est avec cette rencontre et avec la défaite que débute une cohabitation de deux mondes, de deux systèmes de normes concurrents et solidaires, opposés et liés, étrangers et familiers, entre lesquels l’élite tubaab navigue depuis son entrée dans l’école française. Si en France, l’école de la République, notamment à travers l’enfant, est globalement parvenue à introduire sa norme, qui est aussi celle de l’État, au cœur des familles, dans le Sénégal colonial et postcolonial, elle n’a jamais totalement réussi cette prouesse. Si les enfants scolarisés, et l’élite qu’ils sont devenus, sont des membres à part entière de la société, leur définition et leur identification restent pourtant ambiguës, leur « singularité et facette culturelle tubaab » ont toujours été questionnées et n’ont jamais accédé au statut d’autorité totalement légitime dans les espaces familiaux et communautaires. Cette ambiguïté, toujours présente, se dissout et se dénoue chez beaucoup d’entre eux à travers un processus profond et de plus en plus affirmé de distinction et dés-identification avec leur statut assigné. Si les voies de la dés-identification, qui n’est pas synonyme d’absence de relations, de rupture radicale, sont variées (négritudes, afrocentrismes…), celle de la différenciation et de la distinction avec et au nom d’un islam ancré dans une africanité noire s’érige comme option dominante et clairement hégémonique. Au final, que traduit cette irruption plus ou moins inattendue des intellectuels europhones dans l’écrit en islam et sur l’islam et que nous révèle-t-elle des rapports et des luttes entre les différentes élites du savoir ? L’enrôlement d’élites europhones ou dites « tubaab » dans la production du religieux musulman a trouvé dans la prise de plume en français sur l’islam une voie de redistribution et de redéfinition des rôles et des places entre élites du savoir au sein du champ religieux, plus largement entre les différentes catégories intellectuelles pour la construction de l’hégémonie au Sénégal. Voie nouvelle et en réelle progression car la « tentation » est bien présente, cette prise de plume ouvre aussi à de réelles gratifications matérielles et symboliques.