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Faire du terrain en femme riche et métisse au Burundi. Rapports de pouvoir, relations d’enquête et réajustement méthodologique

Doing Fieldwork as a Rich and Mixed-Race Woman in Burundi. Power, Fieldwork Study Relations, and Methodological Readjustment
Zoé Quétu
p. 219-238

Résumés

Cet article propose un retour réflexif sur une enquête de terrain menée au Burundi entre 2018 et 2021. Il montre les effets de la position de chercheuse, femme et métisse, auprès d’acteurs évoluant en situation d’extrême pauvreté dans un pays caractérisé par un régime autoritaire. En s’intéressant aux rapports de genre, de race, d’ethnicité ou de classe qui traversent la relation d’enquête, l’article interroge la manière dont la prise en compte de ces rapports de pouvoir peut conduire à repenser une méthode et un objet de recherche.

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Texte intégral

  • 1 Cette expérience de recherche, menée au Burundi sur une durée totale de dix mois, s’inscrit dans l (...)
  • 2 Le terme de race sera utilisé ici non pas dans une perspective biologisante mais pour qualifier «  (...)

1En restituant une expérience de terrain au Burundi, réalisée entre mars 2018 et octobre 20211, cet article souhaite interroger les rapports sociaux de pouvoir qui traversent la relation d’enquête et la manière dont ces derniers influencent la constitution d’une méthode et d’un objet de recherche. Il porte un regard spécifique sur ce que des rapports de genre, de classe, de race2 et d’ethnicité font à la pratique ethnographique. Cet article s’inscrit à la fois dans la suite des travaux qui dénoncent l’illusion d’une « distanciation objectiviste » (Althabe & Hernandez 2004 : 8) entre le ou la chercheur.se et son terrain et des approches féministes et décoloniales, qui ont notamment permis de mettre en lumière les mécanismes de domination qui sous-tendent les formes de production du savoir (Bracke & Puig de la Bellacasa 2013 ; Wai 2015). Il met ainsi en évidence la manière dont la réflexivité peut représenter une porte d’entrée pour saisir la structuration des hiérarchies sociales et politiques, au Burundi comme ailleurs (Leservoisier 2005 ; Manetta & Samson 2021).

  • 3 L’association Uniproba (Unissons-nous pour la promotion des Batwa) a estimé, dans un rapport sur l (...)
  • 4 Dans le texte, j’utiliserai le mot « Batwa » comme nom propre au pluriel et « Mutwa » au singulier (...)

2La question des rapports de pouvoir dans la relation d’enquête a suscité de nombreuses interrogations éthiques et méthodologiques tout au long de mon travail de terrain, pour des raisons liées à la fois à mon objet de recherche, à mon propre positionnement et au contexte politique burundais. En effet, je m’intéresse à une catégorie de la population minoritaire sur le plan démographique3 et particulièrement paupérisée et discriminée dans le pays, les Batwa (sing. Mutwa4). J’interroge les mécanismes qui ont conduit à l’assujettissement de cette population et les différentes formes de mobilisation sociale et politique qui se greffent sur cette situation. Assimilé à une « race » puis à une « ethnie » sous la colonisation européenne (Chrétien 2012 ; Chrétien & Mukuri 2002), le nom « twa » est devenu, à partir des années 1990, synonyme de pauvreté dans le pays. Mon objet de recherche, relatif aux questions de subordination, m’a donc conduite à enquêter avec des acteurs évoluant en situation d’extrême pauvreté et socialement disqualifiés. Ensuite, compte tenu de mes liens familiaux avec le Burundi, pays de ma mère, je suis ce que Lila Abu-Lughod (2020 : 78) nomme une « chercheuse de l’entre-deux » (« halfie anthropologist »), c’est-à-dire une personne « dont l’identité nationale ou culturelle est hybride, du fait de cursus scolaires suivis loin des pays d’origine, de parcours migratoires ou d’ascendances mixtes ». Si l’image sociale que j’ai pu renvoyer sur le terrain a surtout été celle d’une femme blanche et économiquement favorisée, certaines situations d’enquête ont contribué à m’insérer localement dans le jeu des assignations ethniques (Paviotti 2021). Enfin, le Burundi a fait face à une crise politique en 2015, provoquée par la volonté de l’ancien président, Pierre Nkurunziza, de briguer un troisième mandat pourtant inconstitutionnel. La crise de 2015 représente aujourd’hui le symbole d’un tournant politique autoritaire dans le pays, qui a verrouillé l’ensemble des espaces conventionnels de contestation (Manirakiza 2020).

  • 5 Entendue comme un terme façonné durant la période coloniale mais qui a fait l’objet de réappropria (...)

3Travailler sur une ethnie5 infériorisée et paupérisée, tout en étant moi-même susceptible d’être perçue comme une femme, blanche, riche, mais aussi appartenant à une autre ethnie m’a progressivement incitée à réajuster ma méthode de recherche, en appréhendant les rapports de race, d’ethnicité, de classe et de genre comme des variables structurantes de la relation d’enquête. La situation autoritaire et sécuritaire qui caractérise le Burundi post-2015 a également contribué à remettre au cœur de la production de données la question du rapport au pouvoir politique. Au-delà de catégories figées dans l’espace social, ces rapports sociaux de pouvoir se définissent surtout par leur caractère mouvant et situationnel : j’ai pu, selon les contextes, subir ou reproduire des rapports de pouvoir. Aussi, ma position de chercheuse jeune, femme et franco-burundaise, a-t-elle tout à la fois induit des formes de vulnérabilité et de domination. Comment mon travail de chercheuse m’a-t-il amenée à négocier ces assignations ? Et en quoi ces dernières ont-elles influé sur la production de données ? Autrement dit, comment la prise en compte d’asymétries de pouvoir dans la relation d’enquête m’a-t-elle conduite à réajuster ma méthode et mon objet de recherche ?

4L’article est divisé en trois parties : la première est consacrée aux questions de race et d’ethnicité, la deuxième aux inégalités économiques et la troisième aux vulnérabilités liées à la position de chercheuse en situation autoritaire.

Surtout blanche, parfois burundaise : rapports de race et d’ethnicité dans la relation d’enquête

5Définir des personnes comme étant métisses est problématique sur le plan théorique (Fredrickson 2005). En effet, ce terme, hérité de la pensée anthropologique du xixe siècle, se fonde sur un système de hiérarchisation entre les individus qui s’inspire de « thèses polygénistes postulant l’existence de races différentes » et d’une potentielle « hybridation » entre elles (Le Bihan 2012 : 125). Si cette catégorie pose question sur le plan épistémologique, elle a toutefois contribué à m’insérer localement au sein de différents rapports sociaux de race et d’ethnicité, qui se sont tantôt fondés sur mes origines françaises, tantôt sur mes origines burundaises. Pour plusieurs raisons, mon statut de femme blanche a été surplombant dans de nombreuses relations d’enquête : j’ai surtout été perçue comme blanche, et seulement parfois comme burundaise.

6Ce retour réflexif s’inscrit dans une série de travaux portant sur les catégorisations dont les chercheur.se.s métisses font l’objet sur leur terrain, en Afrique et ailleurs (Dauth 2009 ; Joseph 2016 ; Tanu 2017). Mais il montre surtout comment les perceptions de mon métissage éclairent les processus de racialisation et d’ethnicisation propres à la société burundaise. Dans ce contexte en particulier, les perceptions différenciées de mon phénotype m’ont insérée dans des rapports entre blanc.he.s et noir.e.s, mais aussi entre Hutu, Tutsi et Batwa.

Être une chercheuse blanche dans une société « ONGisée »

  • 6 Pour que le lecteur ou la lectrice puisse remettre en contexte l’explosion de mon pouvoir d’achat (...)

7Les références à ma « blanchité », entendue à la fois comme un critère chromatique et comme l’appartenance à une classe sociale favorisée (Quashie 2015 : 761), ont été nombreuses lors de mes différents séjours de recherche au Burundi. J’ai été assimilée à une muzungu (pl. bazungu), terme dérivé du swahili et usité dans toute l’Afrique de l’Est pour qualifier des individus à la peau blanche qui détiennent, souvent, un statut économique privilégié. L’expérience de terrain a donc redessiné le statut social que j’occupais en France : de femme racisée, je suis devenue blanche ; d’étudiante, une Occidentale détenant un fort pouvoir d’achat6 ; de jeune doctorante, une universitaire formée dans les espaces académiques européens, soulignant ainsi que les circulations entre Nord et Sud entraînent des retournements ethnoraciaux (Quashie 2020 : 7).

  • 7 Le terme « Occident » ne désigne pas une réalité géographique ou culturelle mais renvoie, dans ce (...)
  • 8 Certaines sont installées de longue date à Bujumbura et pilotent plusieurs projets en faveur des d (...)

8Depuis les années 1990, la présence occidentale7 au Burundi est avant tout une présence humanitaire. Près de quinze années de guerre civile (1993-2009) ont en effet contribué à « ongiser » (Mann 2015) la société burundaise, en opérant une sélection dans le profil des travailleur.se.s occidentaux, en partie réduit au monde de la coopération internationale. Aussi m’a-t-on davantage demandé « pour quelle organisation internationale je travaillais », que quel métier j’exerçais. La confusion entre mon travail de recherche et celui d’une ong a façonné les relations d’enquête que j’ai nouées, à Bujumbura, avec des acteurs de la scène militante twa. À partir du début des années 2000, dans un contexte de reconfiguration de l’État burundais à la suite des négociations pour le retour à la paix et d’institutionnalisation du mouvement international des peuples autochtones, une dizaine d’associations visant à défendre les droits des Batwa dans le pays s’est constituée. Si ces associations ne sont pas équitablement dotées en capital économique ou symbolique8, toutes s’accordent pour identifier les Batwa comme un « peuple autochtone ». À mon arrivée sur le terrain en 2018, l’objectif était de travailler sur les mobilisations autochtones au Burundi : j’appréhendais alors l’autochtonie comme un outil de lutte pour la défense d’acteurs politiquement, économiquement et socialement infériorisés.

  • 9 Carnet de terrain, Bujumbura, 9 août 2021.
  • 10 Échange WhatsApp avec E. N., 26 août 2021.

9Le 9 août 2021, j’assiste à la célébration de la Journée internationale des peuples autochtones. La cérémonie a lieu dans un hôtel prisé de la capitale économique, Bujumbura, et réunit les principaux membres des associations twa. Cette journée a notamment révélé comment ma blanchité a été mobilisée par les acteurs associatifs interrogés. Peu de temps après qu’un membre d’une de ces associations ait souligné « la chance qu’une blanche soit présente aujourd’hui »9, je rencontre un étudiant qui milite en tant que bénévole au sein de l’Uniproba. À l’issue de nos échanges, celui-ci me demande de me prendre en photo, image qu’il réutilisera comme photo de profil sur ses réseaux sociaux durant plusieurs semaines, alors même que je lui avais fait part de mon désaccord. Dans les mois qui suivirent notre rencontre, ce même étudiant tentera de me joindre plusieurs fois par jour sur mon téléphone afin d’organiser « une audience en vue d’une collaboration prochaine »10.

10Face aux malentendus qui ont entouré ma position de chercheuse, j’ai tenté de réajuster ma « mise en scène » (Bouilloud 2009), dans le but de me démarquer des métiers de la coopération internationale, en mettant par exemple en valeur mon travail d’apprentissage du kirundi, la langue nationale souvent peu maîtrisée par les expatrié.e.s occidentaux. J’ai aussi davantage insisté sur mes relations avec l’Université du Burundi et sur ma volonté « d’écrire un livre sur les Batwa ». Cette stratégie ne s’est toutefois avérée que partiellement payante : à la suite de demandes répétées de mise en contact avec des « bailleurs internationaux », j’explique par exemple longuement à un jeune militant l’objectif de mon séjour au Burundi. Mais celui-ci me répond que « quoi que [je] dis[e] », il me considérera « toujours comme un bailleur de fonds ». Les relations que j’ai tissées avec les militant.e.s autochtones à Bujumbura ont en réalité reflété les asymétries de pouvoir entre acteurs du Nord et du Sud dans la fabrique des politiques de développement (Joxe 2020). Les difficultés à me défaire de la casquette ong traduisent la manière dont des acteurs « en quête de projets » (Chauveau & Olivier de Sardan 2000) ont tenté de tirer profit du statut social, réel ou fantasmé, que j’occupais en France et au Burundi. La relation d’enquête a ainsi représenté un terrain privilégié pour analyser les stratégies initiées par des acteurs du Sud afin de capter des ressources économiques et sociales, en majorité émises au Nord et/ou par des acteurs du Nord, nécessaires à la mise en place de projets de développement.

  • 11 Des hommes dans la très grande majorité, urbains, diplômés de l’université et maîtrisant plusieurs (...)

11Mais ces malentendus ont également produit des « incidents heuristiques » (Bouillon et al. 2020) sur la formation de mon objet de recherche. En réalité, les réseaux autochtones à Bujumbura disaient plus des mondes du développement qu’ils ne représentaient un outil de lutte pour des acteurs infériorisés (Quétu 2020). Le profil socioéconomique de ces militant.e.s11, conjugué à leur grande maîtrise des codes et des langages du développement, en était une illustration. J’ai donc progressivement décidé de m’intéresser moins à des mobilisations instituées et visibles depuis la scène internationale qu’à des acteurs qui ne se définissaient pas nécessairement comme « militants » ou comme « autochtones » mais qui se saisissaient d’une identification ethnique pour contester des hiérarchies sociales. L’enquêtrice comme les enquêté.e.s ont donc essayé de renégocier la relation d’enquête à leur avantage.

« Toi et moi, nous avons le même nez » : assignations ethniques en situation d’enquête

  • 12 Notes extraites du carnet de terrain, 30 juillet 2021, Bujumbura.

1230 juillet 2021. Je déjeune avec un ami à Bujumbura et j’en profite pour lui exposer les détails d’un séjour de recherche, réalisé quelques jours plus tôt dans le nord du pays. À la fin de mon récit, mon ami me met en garde face à la perception que mes interlocuteur.ice.s, notamment les autorités locales, pourraient avoir quant à mon travail de chercheuse, car il estimait que lui et moi, « nous av[i]ons le même nez »12. Dans le contexte burundais, cette remarque tend à souligner, d’une part, une pratique d’assignation ethnique basée sur un attribut physique — ici, la taille du nez — et d’autre part, leurs potentielles implications sur les interactions avec le pouvoir en place. En effet, depuis la période coloniale, des stéréotypes physiques circulent afin de différencier les trois catégories dites ethniques du pays — hutu, tutsi et twa — et la taille du nez représente un attribut souvent mobilisé pour distinguer une ethnie de l’autre (Touré 2013 : 474). Les historiens du Burundi (Gahama 1983 ; Chrétien & Mukuri 2002) ont pourtant souligné le caractère construit et racialisant de ces stéréotypes, mais ces derniers demeurent des représentations socialement opératoires sur lesquelles de nombreux acteurs s’appuient pour produire des distinctions ethniques. Depuis les élections d’août 2005, le pays est dirigé par le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (cndd-fdd), une ancienne rébellion à dominante hutu, qui s’est transformée en parti politique en 2005. À ses débuts, le mouvement mobilisait l’argument ethnique à des fins de légitimation politique, notamment en ayant recours à « des chansons de propagande ou des slogans anti-Tutsi » (Nindorera 2012 : 19). Par conséquent, le fait d’avoir des attributs physiques correspondant aux représentations stéréotypées qui circulent sur les Tutsi pouvait se révéler préjudiciable lors de mes interactions avec certaines autorités politiques.

  • 13 Nyakabiga est un quartier plutôt populaire de la capitale économique et a fait l’objet d’une épura (...)
  • 14 Entretien avec F. M., Bujumbura, 26 août 2019.
  • 15 Entretien avec Y. N., Bujumbura, 18 juin 2019.

13Ces formes d’assignations ethniques m’ont progressivement contrainte à prêter attention à la manière dont mes origines burundaises ont été perçues localement et comment celles-ci pouvaient influer sur mes relations d’enquête. Au-delà d’assignations basées sur l’apparence physique, de brefs échanges informels en début d’entretien, portant sur des éléments biographiques de ma famille maternelle, ont accentué mon assimilation à l’une ou à l’autre catégorie ethnique. Après avoir par exemple expliqué à l’un de mes enquêtés que ma mère avait grandi dans le quartier de Nyakabiga13, celui-ci s’exclame : « Ah oui, le quartier des Tutsi ! », avant d’ajouter que celle-ci avait vraisemblablement « eu la chance de ne pas grandir dans la même situation que celle des Batwa, surtout si elle s’est mariée avec un blanc »14, amalgamant ainsi l’appartenance ethnique supposée de ma mère, et par conséquent la mienne, à son statut économique. À travers cette remarque, mon interlocuteur imposait du même coup une distance, symbolique et économique, entre lui et moi. Cette distance, basée sur une distinction ethnique a également été palpable lorsque j’ai souhaité aborder en entretien la période de la guerre civile, un temps particulier de rigidification des appartenances ethniques dans l’histoire burundaise. En juin 2019, j’échange avec un membre d’une association twa et celui-ci évoque avec nostalgie les discours de Melchior Ndadaye en 1993, premier président hutu et élu démocratiquement au Burundi à prôner la nécessité d’intégrer davantage les droits des Batwa à l’agenda politique national. Une fois cette parenthèse terminée, mon interlocuteur ajoute, résigné, que ma mère « n’aurait de toute façon sûrement pas aimé Ndadaye »15, présumant donc, au vu de mon apparence physique, que ma mère était Tutsi, et qu’en tant que Tutsi, celle-ci n’aurait nécessairement pas soutenu un président hutu.

14Si cette remarque ne nous a pas empêchés d’échanger longuement, elle révèle toutefois la façon dont l’ethnicité permet de formuler des lignes de fracture économiques, sociales ou politiques dans la société burundaise. Mon appartenance ethnique supposée a donc été un « signifiant flottant » au sein de la relation d’enquête, autrement dit, une grammaire qui façonne les représentations (Hall 2019 ; Bouyahia et al. 2021) mais qui, dans le contexte étudié, n’entrave pas pour autant le tissage de relations interpersonnelles ou le partage d’opinions. Ces extraits d’entretiens soulignent aussi que l’ethnicité s’appréhende surtout en situation : ce sont mes attributs physiques, l’assimilation à un quartier de la ville plutôt qu’à un autre ou l’évocation d’une période précise de l’histoire qui ont contribué à réactiver les formes d’ethnicisation dont j’ai pu faire l’objet. Par conséquent, j’ai parfois abordé avec retenue la période de la guerre civile, de peur d’être insérée à mes dépens dans un jeu d’assignations ethniques qui, dans le contexte burundais, s’inscrit également dans une histoire synonyme de massacres de masse. Au fil du terrain, j’ai donc décidé de passer sous silence mes relations familiales avec le Burundi afin de réduire les préjugés ethniques auxquels j’ai été exposée. La posture de chercheuse métisse m’a donc permis, dans une certaine mesure, de jongler entre différents niveaux d’identification (Quashie 2020 : 14), autrement dit, d’avoir la possibilité de m’extraire de rapports sociaux ethnicisés en modifiant la manière de me présenter.

Enquêter en situation d’extrême pauvreté : rapports de pouvoir et asymétries économiques dans la relation d’enquête

  • 16 Banque Mondiale, « Burundi—Vue d’ensemble », mis à jour le 28 septembre 2022, <https://www.banquem (...)
  • 17 96,4 % des ménages twa posséderaient une parcelle de taille inférieure à 0,5 hectare, autrement di (...)

15Travailler sur la catégorie twa au Burundi m’a conduite à interroger des acteurs évoluant en situation d’extrême pauvreté. En effet, le pays est caractérisé, selon les mesures officielles de la Banque mondiale, par un « taux de pauvreté qui devrait atteindre 87,1 % en 2021 (mesuré en fonction du seuil de 1,90 dollar par jour) »16. Dans ce contexte général de paupérisation, les Batwa ont particulièrement été associé.e.s à une situation de pauvreté. Cette association s’explique à la fois par la précarisation croissante du commerce de la poterie depuis les années 1990, une activité dont les Batwa détiennent la quasi-exclusivité, et par l’absence de terres à cultiver17. Appartenir au Burundi à une catégorie économique très favorisée, tout en enquêtant auprès d’acteurs extrêmement paupérisés, d’une part, et discriminés, d’autre part, m’a donc invitée à interroger les effets de ces asymétries sur la relation d’enquête.

Des asymétries économiques abyssales entre enquêtrice et enquêté.e.s

  • 18 Parler de « villages twa » au Burundi peut sembler contre-intuitif : le pays est caractérisé à la (...)
  • 19 Cette expression populaire permet de désigner les territoires ruraux et montagneux du pays, qui se (...)
  • 20 Je passais la journée au village (une dizaine de journées répétées à chaque terrain entre 2019 et (...)

16Mon travail de recherche m’a amenée à enquêter au sein de villages twa18 (ibigwati vy’abatwa) situés « sur les collines »19 du Burundi (en particulier les provinces de Muyinga et de Gitega). Ces villages sont aujourd’hui, à des degrés variés selon les régions, représentatifs de la pauvreté des Batwa dans le pays : exiguïté et/ou mauvaise qualité des terres, extrême précarité des activités économiques et de l’habitat, etc. Quel que soit le lieu de l’enquête20 des habitant.e.s m’ont systématiquement fait des demandes d’ordre pécuniaire : de jeunes enfants se sont tapés le ventre pour me signifier qu’ils et elles avaient faim, de vieilles dames m’ont surnommée « maman » pour me demander une aide financière, un homme m’a fait observer la précarité de sa maison en paille en m’invitant à l’aider à la renforcer, etc. Au-delà du caractère dramatique de la situation, l’objectivation par des habitant.e.s d’une différence considérable entre nos revenus économiques a généré des interrogations éthiques et méthodologiques concernant la poursuite de mon travail de terrain. S’intéresser à des formes de contestation ordinaire auprès d’acteurs paupérisés — en les interrogeant sur ce qui rend en colère, ce qui va ou ne va pas — tout en étant perçue comme une pourvoyeuse de fonds pose question : comment enquêter sur « ce qui ne va pas » lorsque l’on est soi-même assimilée à une personne susceptible d’apporter une réponse aux problèmes évoqués ? Il est ainsi fréquemment arrivé que mes interlocuteur.ice.s se réapproprient mes questions pour les orienter vers des histoires de don d’argent ou de relations opportunes avec des « bienfaiteurs » (« umugiraneza », littéralement « celui qui fait du bien »), quand bien même cela n’était pas l’objet de mon interrogation initiale. Afin de tenter de dépasser l’image de pourvoyeuse de fonds, j’ai circonscrit les lieux de l’enquête à deux villages en particulier, au sein desquels je me suis rendue à chaque terrain entre 2019 et 2021. Si ma présence répétée dans le temps m’a permis de me détacher du statut de travailleuse humanitaire, cela n’a pas empêché la plupart des habitant.e.s de me renvoyer fréquemment à mon statut de riche blanche (Manetta 2021 : 122) et de me solliciter financièrement.

  • 21 Extrait d’un entretien collectif réalisé dans la commune de Muyinga, le 29 juillet 2021.

17Au fil du terrain, j’ai progressivement décidé de rémunérer les personnes enquêtées, à la fois dans le but de prendre en compte la situation économique dans laquelle la majorité d’entre eux et elles se trouvaient et le temps qu’ils et elles m’offraient pour répondre à mes questions (Duchesne & Haegel 2009). Ces réajustements ont aussi été une manière de répondre aux critiques directement formulées par mes enquêté.e.s en la matière. Par exemple, à la fin d’une matinée d’entretien collectif, un des participants m’interpelle : « Je réponds à vos questions depuis le début de la matinée, je veux bien vous aider, mais pendant ce temps-là, je ne peux pas cultiver mon champ »21, signifiant par-là et à juste titre, que mon travail de recherche empiétait sur son temps de travail. Mais cette posture m’a aussi paradoxalement fait « performer » ma blanchité (Butler 2006), en me conformant aux représentations stéréotypées que des habitant.e.s pouvaient avoir de mon statut économique et de mon travail. Autrement dit, rémunérer les personnes que j’interrogeais a aussi contribué à me faire jouer le rôle d’humanitaire occidentale, malgré les efforts amorcés dans le même temps de ma part pour tenter d’y échapper.

Faire du terrain « chez les Batwa » : une enquête collective auprès d’un public discriminé

  • 22 Selon une étude menée entre 2006 et 2008 par l’association Uniproba, seulement quatre Batwa ont ét (...)
  • 23 Notes de terrain, province de Gitega, 18 août 2021.
  • 24 Extraits de discussions informelles à Gitega et à Muyinga, carnet de terrain, août 2021.

18Les défis liés à la tenue d’une recherche en contexte d’extrême pauvreté ont été accentués par la dimension collective de mes enquêtes villageoises. Certains entretiens ont, en effet, pu réunir plus d’une centaine de personnes : des hommes et des femmes du village, des enfants, mais aussi des voisin.e.s curieux.ses d’assister à une scène peu banale et incluant la présence d’une étrangère « chez les Batwa » (« ku k’abatwa »), autrement dit auprès d’une catégorie de la population particulièrement disqualifiée. Au Burundi, les Batwa sont associé.e.s à une longue histoire de la discrimination : les récits des premiers voyageurs européens soulignent, dès la fin du xixe siècle, qu’il est interdit de boire, de manger ou de rentrer dans la maison d’un.e Mutwa (Van den Biesen, cité in De Carolis 1975). Malgré l’émergence d’associations et de quelques politiques de discrimination positive dans les années 2000, l’ethnonyme twa représente aujourd’hui encore un support de discrimination : stigmatisation sociale liée à la pauvreté, accès particulièrement limité aux instances scolaires et politiques22, etc. Aussi le caractère inhabituel de mes visites « chez les Batwa » a-t-il incité l’ensemble des habitant.e.s à venir assister aux entretiens et à organiser des festivités (chants et danses) lors de mon arrivée dans chaque village. À Gitega, une villageoise a par exemple qualifié ma présence de « bénédiction » et s’est mise à pleurer de joie lors de mon passage au sein de son foyer23. Ces fêtes sont généralement organisées pour l’accueil d’invités de marque détenteurs de pouvoir — c’est-à-dire des acteurs lettrés, qui maîtrisent le français et sillonnent le pays — à l’instar des militant.e.s twa et des représentant.e.s de l’administration locale ou nationale. Ces célébrations ont donc moins été provoquées par mon image d’étrangère que par celle d’actrice de pouvoir, potentiellement capable de devenir la porte-voix des problèmes des villageois.es. Les asymétries de statuts économique et social au sein de la relation d’enquête ont ainsi permis de révéler la manière dont les villages twa ont été sous-investis par les acteurs institutionnels. Ces fragments de discussions l’attestent : « Je remercie Dieu que tu sois venue jusqu’ici, les gens comme toi ne viennent pas nous rendre visite d’habitude » ; « Toi qui passes du temps avec nous et qui a une voix qui porte, tu vas pouvoir aller expliquer à la commune et dans ton pays comment nous vivons nous les Batwa »24. Le travail réflexif a donc représenté une porte d’entrée pour saisir la façon dont des acteurs se représentaient à la fois le pouvoir, ses institutions et leur propre marginalité.

19Au fil de la recherche, j’ai réajusté mon protocole d’enquête afin de m’adapter au contexte collectif. J’ai d’abord tenté de m’isoler sur la parcelle d’un.e habitant.e afin de réaliser un entretien individuel mais, presque partout, le fait d’être sur des terres privées n’a pas empêché les voisin.e.s de venir progressivement s’installer à nos côtés. Ce « raté » méthodologique (Stavo-Debauge et al. 2017) a toutefois permis d’illustrer la porosité des frontières entre espace privé et espace public à l’échelle du village. Face à ce constat d’échec, j’ai donc élaboré un nouveau cadre d’entretien collectif, que j’ai reproduit lors de chacune de mes enquêtes villageoises : déroulement de l’entretien dans un lieu défini par les habitant.e.s, conception de grilles d’entretien adaptées au contexte collectif, etc. J’ai également dû modifier mes pratiques de rétribution monétaire en fonction de la dimension collective : toutes les personnes venues assister à l’entretien n’ont pas participé de manière équitable. Fallait-il, dès lors, opérer une sélection en payant uniquement les participant.e.s actif.ve.s durant l’enquête ? Et, si oui, comment traduire cette sélection dans un espace public, collectif et extrêmement précarisé ? Cette contrainte de terrain m’a donc conduite à combiner des formes de rétribution monétaire individuelle à des formes de rétribution alimentaire collective, en apportant à l’issue de chaque enquête plusieurs kilos de riz, de haricots ou de farine aux habitant.e.s. Ces réarrangements méthodologiques renseignent plus largement sur l’agentivité des acteurs interrogés qui, dans le creux d’une relation d’enquête foncièrement asymétrique, sont parvenus à imposer des conditions à la poursuite de mon travail de recherche.

Enquêter en tant que femme en situation autoritaire et sécuritaire

20Le contexte autoritaire et sécuritaire qui a caractérisé le Burundi après la crise de 2015 (Vircoulon 2016), conjugué à mon âge et à mon genre, représentent autant de facteurs permettant d’éclairer la manière dont les chercheur.se.s sont soumis à des formes de vulnérabilité sur leur terrain (Ansoms et al. 2021). L’objectif de cette partie est de proposer un retour sur ces différentes situations de vulnérabilité, en analysant particulièrement leurs effets sur la relation d’enquête, puis les stratégies déployées afin de tenter de les contourner.

Enquêter sous surveillance dans le Burundi post-2015

21Enquêter dans le Burundi post-2015 a signifié travailler sous la surveillance d’une multitude d’acteurs, dont les pratiques et l’intensité ont varié selon les configurations. Le sentiment de vulnérabilité induit par ces pratiques de surveillance a été renforcé par la dimension sécuritaire du contexte burundais : circulation d’armes de guerre dans l’espace public, officiers de police lourdement armés, etc.

  • 25 L’administration communale au Burundi représente l’équivalent de la mairie en France.

22Toute personne — qu’elle soit chercheuse ou non, nationale ou étrangère — souhaitant travailler au sein d’une commune burundaise doit d’abord obtenir une autorisation de déplacement, dispensée par l’administration communale25. J’ai toujours obtenu avec une relative facilité ces documents officiels, notamment car mon objet de recherche ne possédait pas, a priori, un « fort potentiel de politisation » (Gobe 2014 : 99), les Batwa étant souvent perçus comme trop marginaux pour participer au jeu politique. Mais, au-delà des facilités administratives, ces documents officiels ont aussi représenté un outil de surveillance pour des acteurs qui n’appartenaient pas toujours au champ politique institué. Par exemple, alors que je réalise un entretien au sein d’un village twa en 2021, je suis interrompue par des habitants de la colline sur laquelle se déroule l’enquête. Ces voisins, après avoir remarqué ma présence « chez les Batwa », ont pris contact avec l’administrateur communal afin de vérifier si j’avais bien effectué ma demande de déplacement auprès du bureau communal. Je m’étais pourtant présentée la veille à l’administration, mais le secrétaire permanent, avec qui j’avais effectué les démarches, avait omis de communiquer l’information à l’administrateur. Cette interaction illustre la manière dont les pratiques de surveillance sont aussi le résultat d’une co-construction entre acteurs du pouvoir local et citoyens ordinaires. Le travail réflexif a donc permis de mettre en évidence la pluralité des espaces et des acteurs du contrôle politique et social au Burundi (Manetta & Samson 2021).

  • 26 Au Burundi, le terme de « cabaret » désigne des lieux dans lesquels les gens se retrouvent le soir (...)

23Cependant, dans la plupart des situations d’enquête, le contexte autoritaire s’est révélé moins contraignant lors des demandes d’autorisation officielles que dans le fait de parler politique avec les enquêté.e.s. Aussi la situation autoritaire a-t-elle représenté la « troisième voix » de la relation d’enquête, c’est-à-dire « un tiers absent, mais dont la présence est permanente » et qui réfère « au contexte général des possibilités de prise de parole et des conditions d’expression d’une opinion publique » (Arrif 2001 : 31). Au fil de la recherche, j’ai appris à saisir les contours de cette troisième voix, puis à l’intégrer à mon protocole d’enquête. Les noms des principaux acteurs ou organisations politiques (président, ministres, partis, etc.) n’ont par exemple que très rarement été mentionnés tels quels dans l’espace public, voire parfois même dans l’espace privé, mais ces silences n’ont pas empêché les acteurs interrogés de « parler politique » de manière détournée. J’ai donc déplacé mon regard vers des formes d’expressions politiques plus discrètes, en appréhendant notamment les silences au sein de la relation d’enquête comme autant d’éléments pouvant parler in fine du politique (Veith 2010). Un des militants twa que je rencontre en 2018 a ainsi « omis » de me mentionner son affiliation partisane, tout en me fournissant dans le même temps des informations très détaillées sur sa trajectoire associative et personnelle. Ce n’est qu’après sa cooptation en tant que parlementaire quelques années plus tard que celui-ci me propose une nouvelle lecture de son parcours au prisme de ses affinités partisanes. J’ai enfin prêté une attention particulière aux lieux de rencontre lors des entretiens en tête-à-tête : il existe par exemple des cabarets26 réputés pour être régulièrement fréquentés par des membres éminents du parti au pouvoir. Le fait qu’un.e enquêté.e fixe un rendez-vous dans l’un de ces lieux peut permettre de fournir des indications sur son ancrage partisan. J’ai quant à moi priorisé la tenue d’entretiens dans des espaces publics peu fréquentés (restaurants calmes en milieu d’après-midi) ou privés lorsque cela était possible (maisons, siège des associations, etc.). J’ai donc progressivement incorporé, parfois même sans m’en rendre compte (Richaud 2015), des stratégies multiples d’adaptation au contexte de surveillance, révélant ainsi que l’expérience de terrain est aussi un processus de socialisation politique.

« Es-tu mariée ? » : assignations genrées et vulnérabilités dans la relation d’enquête

  • 27 J’avais rencontré son ami quelques semaines auparavant. Échange informel avec D. B., Bujumbura, 8  (...)
  • 28 Elles sont certes infiniment moins nombreuses que leurs collègues masculins et fréquentent beaucou (...)

24Par mes origines européennes, mon statut d’universitaire et l’appartenance à une classe économique favorisée, je n’ai pas été considérée au Burundi comme une femme tout à fait comme les autres. J’ai ainsi pu fréquenter des espaces dans lesquels les femmes sont généralement peu présentes, telles que les activités scientifiques de l’université ou les cabarets une fois la nuit tombée, sans que cela ne fasse l’objet de remarques de la part de mes interlocuteur.ice.s. Mon statut de femme aisée et intellectuelle au sein de la société burundaise a donc contribué à me masculiniser (Manetta & Samson 2021 : 119), autrement dit à m’offrir la possibilité de transgresser avec une relative facilité les normes de genre. Au sein des réseaux associatifs twa de Bujumbura, cette position ambivalente a d’abord limité mes relations avec les étudiantes et militantes. Aux termes de sollicitations multiples de ma part, l’une d’entre elles a par exemple indiqué à un de ses amis qu’elle était « intimidée » à l’idée de me rencontrer et qu’elle préférait ainsi ne pas répondre à mes messages27. C’est donc moins le « partage de contrainte de genre » (Le Renard 2010) qu’une inégalité entre nos statuts économique et social qui a structuré cette relation, ou plutôt cette non-relation d’enquête. La difficulté d’accès à des militantes28, qui a fortement contrasté avec les nombreuses requêtes formulées par leurs collègues masculins afin de me rencontrer, a cependant mis en lumière la dimension genrée du travail relationnel au sein du secteur associatif twa. Mais la reformulation de mon objet de recherche, en m’amenant à interroger moins des militant.e.s associatif.ve.s urbanisé.e.s que des acteurs ordinaires résidant en zones rurales, m’a davantage donné accès à un public féminin. Si sur les collines les femmes ne sont pas mes interlocutrices privilégiées (interprètes, personnes venant m’accueillir au village, etc.) et ne prennent pas souvent la parole les premières lors des entretiens collectifs, elles participent toutefois, même de manière subordonnée, activement aux enquêtes. Par conséquent, au terme de mon travail de terrain au sein des villages — et à l’inverse de celui mené à Bujumbura — j’ai finalement pu interroger autant d’hommes que de femmes. Cette différence ville/campagne est en réalité révélatrice de la marginalité des acteurs ruraux : cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’inégalités entre hommes et femmes au village, bien au contraire, mais seulement que les possibilités d’émancipation sociale bénéficiant surtout à des hommes sont moins nombreuses sur les collines qu’à Bujumbura.

25Ma position de femme masculinisée ne doit cependant pas occulter les formes de domination genrée dont j’ai pu faire l’objet, soulignant ainsi qu’aucune femme, « même riche, même éduquée, même née du bon côté de la barrière raciale, n’échappe au processus de socialisation genrée » (Despres 2016 : 162) et aux mécanismes de subordination qu’il engendre.

26J’ai notamment dû composer avec des formes d’érotisation de la relation d’enquête (Clair 2016b) : commentaires insistants sur mon apparence physique, propositions de sorties nocturnes, demandes en mariage, etc. Certains enquêtés se sont adressés à moi en mobilisant un registre familier et sexualisé, par exemple en m’appelant « chérie » ou en signifiant que je leur « manquais », registre qui reflétait un décalage avec les liens de sociabilité que nous avions noués. Ces interactions m’ont d’abord poussée à interrompre les relations d’enquête au sein desquelles les rapports sociaux de sexe (Clair 2016a) occupaient une place prépondérante, quand bien même celles-ci pouvaient s’avérer fécondes sur le plan scientifique. Au fil du temps, j’ai aussi décidé de toujours me présenter comme une femme mariée — ce que je ne faisais pas initialement puisque je ne le suis pas — afin de paraître le moins possible disponible aux yeux de mes enquêtés. Si ces sollicitations ont provoqué en moi un sentiment de vulnérabilité en réalité partagé par de nombreuses chercheuses sur leur terrain (Jarry et al. 2006 ; Blondet 2008), elles ont aussi révélé la manière dont mon statut de femme, jeune, (surtout) blanche, riche et éduquée a été perçu comme particulièrement désirable dans le cadre de relations matrimoniales, car il était aussi gage d’ascension sociale. Après m’être présentée comme mariée, mes interlocuteurs m’ont par exemple souvent demandé si j’avais une sœur, autrement dit une femme qui partageait mes caractéristiques sociales et qui elle, peut-être, n’était pas encore mariée.

❖

27À travers l’analyse de rapports de race, d’ethnicité, de classe et de genre, cet article montre comment des asymétries de pouvoir dans la relation d’enquête peuvent modifier une méthode et un objet de recherche. De l’entrée sur le terrain, en passant par des situations d’entretiens ou d’observations, jusqu’à la constitution de relations d’enquêtes pérennes, la prise en compte de ces rapports sociaux de pouvoir m’a conduite à réajuster mon protocole d’enquête. J’ai d’abord modifié la manière de me présenter, en passant sous silence mes relations familiales avec le Burundi et mon statut de femme non mariée, afin d’éviter d’être soumise à des présupposés ethniques et matrimoniaux. Puis, dans le cadre de mes recherches auprès d’acteurs paupérisés, j’ai systématisé, selon les configurations, des formes de rétributions monétaires et/ou alimentaires. La question des rapports de pouvoir, à la fois entre enquêtrice et enquêté.e.s mais aussi entre représentant.e.s associatif.ve.s twa et représenté.e.s, m’a encouragée à déplacer mon objet de recherche. En m’intéressant moins à des mobilisations visibles et instituées à l’échelle nationale qu’à des rapports ordinaires à l’ethnicité, j’ai ainsi eu accès à d’autres formes de contestation politique et à un public plus féminin. Enfin, sur le temps long, j’ai interrompu des relations d’enquête que je jugeais inconfortables, au regard des sollicitations émises par certains enquêtés vis-à-vis de ma position de femme jeune ou de mon statut professionnel supposé au Burundi.

28Si le canevas analytique genre/race/classe, désormais classique et routinisé en sciences humaines et sociales, a aussi été éclairant sur le terrain burundais pour saisir le fonctionnement des hiérarchies sociales, ce retour réflexif a toutefois souligné la fluidité des rapports sociaux de pouvoir en fonction des contextes historiques, sociaux et géographiques. Les variables de classe, de race, d’ethnicité et de genre, aussi structurantes soient-elles, ont également fait l’objet d’un jeu d’influences réciproques entre enquêtrice et enquêté.e.s tout au long du travail de terrain. Selon les configurations, ces rapports de pouvoir ont aussi été reconstruits socialement et stratégiquement à la fois par les enquêté.e.s et par l’enquêtrice pour réajuster des inégalités et des dominations.

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Notes

1 Cette expérience de recherche, menée au Burundi sur une durée totale de dix mois, s’inscrit dans le cadre d’un travail doctoral et a notamment été réalisée grâce au soutien de l’IFRA Nairobi et de mon laboratoire, le LAM (Les Afriques dans le monde).

2 Le terme de race sera utilisé ici non pas dans une perspective biologisante mais pour qualifier « le rapport social qui racialise une différence sociale. […] utilisé avec ou sans guillemets, le terme de “race” désigne […] une catégorie d’analyse d’un rapport de pouvoir » (Dorlin 2005 : 95-96).

3 L’association Uniproba (Unissons-nous pour la promotion des Batwa) a estimé, dans un rapport sur la situation foncière des Batwa paru en 2008, que ceux et celles-ci représentaient environ 1 % de la population. Ce chiffre, qui circule depuis les recensements établis par l’administration coloniale belge, doit toutefois être appréhendé avec précaution, compte tenu de la fragilité des méthodes employées. L’Uniproba est la première association de défense des droits des Batwa au Burundi et a été fondée en 1999.

4 Dans le texte, j’utiliserai le mot « Batwa » comme nom propre au pluriel et « Mutwa » au singulier. Le mot « twa » sera utilisé comme adjectif. J’écrirai ainsi « le village des Batwa » ou bien « un village twa ».

5 Entendue comme un terme façonné durant la période coloniale mais qui a fait l’objet de réappropriations locales (Amselle & M’Bokolo 2009) et qui a été utilisé comme tel par la plupart des acteurs interrogés.

6 Pour que le lecteur ou la lectrice puisse remettre en contexte l’explosion de mon pouvoir d’achat à mon arrivée au Burundi, un professeur d’université, qui détient un statut socialement et économiquement privilégié, gagne environ un million de francs burundais par mois, soit 250 euros au taux de change officieux, avec des variations selon les grades et les années d’expérience.

7 Le terme « Occident » ne désigne pas une réalité géographique ou culturelle mais renvoie, dans ce contexte précis, aux imaginaires qui circulent sur les Européen.e.s et les Nord-Américain.e.s présent.e.s au Burundi. Ces imaginaires sont étroitement liés à la détention de richesses matérielles.

8 Certaines sont installées de longue date à Bujumbura et pilotent plusieurs projets en faveur des droits des Batwa, d’autres, au contraire, ne possèdent ni bureau ni ordinateur et sont composées d’un seul membre.

9 Carnet de terrain, Bujumbura, 9 août 2021.

10 Échange WhatsApp avec E. N., 26 août 2021.

11 Des hommes dans la très grande majorité, urbains, diplômés de l’université et maîtrisant plusieurs langues. Ces militants avaient aussi souvent la double casquette de représentant associatif et de parlementaire, depuis l’ouverture en 2005 de sièges au Parlement réservés aux Batwa.

12 Notes extraites du carnet de terrain, 30 juillet 2021, Bujumbura.

13 Nyakabiga est un quartier plutôt populaire de la capitale économique et a fait l’objet d’une épuration ethnique pendant la guerre civile. Entre 1994 et 1996, les quartiers de Bujumbura ont en effet été réorganisés sur une base ethnique et Nyakabiga est devenu un quartier de refuge pour les Tutsi (Lecompte 1996).

14 Entretien avec F. M., Bujumbura, 26 août 2019.

15 Entretien avec Y. N., Bujumbura, 18 juin 2019.

16 Banque Mondiale, « Burundi—Vue d’ensemble », mis à jour le 28 septembre 2022, <https://www.banquemondiale.org/fr/country/burundi/overview#1>.

17 96,4 % des ménages twa posséderaient une parcelle de taille inférieure à 0,5 hectare, autrement dit inférieure à la taille moyenne d’une parcelle au Burundi. Dans un pays où environ 90 % de la population tire ses revenus du secteur agricole, cette donnée est hautement significative de la vulnérabilité de cette catégorie de la population. Pour plus d’informations, voir : Uniproba, « Rapport sur la situation foncière des Batwa du Burundi », Bujumbura, janvier 2008.

18 Parler de « villages twa » au Burundi peut sembler contre-intuitif : le pays est caractérisé à la fois par de l’habitat dispersé et par une forte homogénéité territoriale. Il n’existe donc pas de langues ou de territoires hutu, tutsi ou twa. Cependant, à partir des années 1990, des politiques locales de villagisation spécifiquement pour des Batwa ont été initiées, créant ainsi des villages ethniquement définis comme twa.

19 Cette expression populaire permet de désigner les territoires ruraux et montagneux du pays, qui se distinguent de la ville de Bujumbura. Au-delà d’être une caractéristique géographique, la colline est aussi une division administrative de troisième niveau (province, commune, colline).

20 Je passais la journée au village (une dizaine de journées répétées à chaque terrain entre 2019 et 2021) et retournais le soir dans un hôtel à proximité.

21 Extrait d’un entretien collectif réalisé dans la commune de Muyinga, le 29 juillet 2021.

22 Selon une étude menée entre 2006 et 2008 par l’association Uniproba, seulement quatre Batwa ont été inscrits à l’université au Burundi avant 2008. Dans le cycle secondaire, les enfants twa sont particulièrement soumis à l’abandon scolaire (Ndayikengurukiye 2014 : 35-40). Sur le plan politique, hormis les six postes attribués par cooptation à des parlementaires twa, ils et elles demeurent quasiment absent.e.s des espaces de représentation locale et nationale.

23 Notes de terrain, province de Gitega, 18 août 2021.

24 Extraits de discussions informelles à Gitega et à Muyinga, carnet de terrain, août 2021.

25 L’administration communale au Burundi représente l’équivalent de la mairie en France.

26 Au Burundi, le terme de « cabaret » désigne des lieux dans lesquels les gens se retrouvent le soir afin de se restaurer ou de partager une boisson.

27 J’avais rencontré son ami quelques semaines auparavant. Échange informel avec D. B., Bujumbura, 8 septembre 2021.

28 Elles sont certes infiniment moins nombreuses que leurs collègues masculins et fréquentent beaucoup moins les espaces de mobilisation twa (siège des associations, festivités, rencontres officielles, etc.). Malgré tout, ces dernières ont toujours été beaucoup plus réticentes que les hommes à l’idée de me rencontrer, soit parce qu’elles se sentaient « intimidées », soit car elles disposaient de moins de temps dans la journée ou dans la soirée pour un entretien, souvent à cause d’une plus grande charge domestique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Zoé Quétu, « Faire du terrain en femme riche et métisse au Burundi. Rapports de pouvoir, relations d’enquête et réajustement méthodologique », Cahiers d’études africaines, 250 | 2023, 219-238.

Référence électronique

Zoé Quétu, « Faire du terrain en femme riche et métisse au Burundi. Rapports de pouvoir, relations d’enquête et réajustement méthodologique », Cahiers d’études africaines [En ligne], 250 | 2023, mis en ligne le 02 janvier 2026, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/41511 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.41511

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Auteur

Zoé Quétu

Les Afriques dans le monde (LAM), Sciences Po Bordeaux, France

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Droits d'auteur

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