Si tu vois Gubassa, sache que c’est Ogu lui-même que tu vois. Si Ogu s’assoit et Gubassa n’est pas sur lui, son pouvoir manque (Prêtresse Mianon Vitin, Abomey, 2 août 2023).Comment va-t-il revenir ici dans le pays et rester encore enfermé comme au pays des Yovo ? Qu’est-ce que nous avons refusé, qu’est-ce que nous avons fait ? (Reine mère Nayé Houandjélé djènan, Abomey, juillet 2023).Tu penses que tu l’as désarmé et que tu es le plus fort et qu’il n’y a rien, mais si jamais elle met la main dans la ceinture, c’est fini pour toi, elle va te dégager. C’est pour ça qu’on dit « agoo jié cé » (« ôte-toi de moi ») (Gabin Djimassè, Cotonou, avril 2023).Cette plaie est encore présente, il ne fallait pas mettre de bâton dans cette plaie pour essayer de tourner à nouveau. Il va éclabousser du sang partout (Reine mère Zognidi, WhatsApp, avril 2023).
1Juillet 2022. D’une hauteur de 30 mètres, posée sur un tertre, la statue de « L’Amazone » est inaugurée à Cotonou, capitale de la République du Bénin par son président Patrice Talon. 1er août 2022. Les « amazones » défilent pour le 62e anniversaire de l’indépendance du Bénin.
- 1 Cet article choisit les usages béninois de la transcription du fongbe, et non l’écriture coloniale (...)
- 2 Littéralement : agoo = cédez le passage ; jiée (abréviation de ji cée) = sur moi. Donc agoojiée = (...)
2Empruntée à la mythologie grecque, la dénomination « amazones » fut attribuée aux femmes guerrières du Danxomε1 par les Européens au début du xixe siècle. En fongbe, elles sont appelées agoojiée2 ou parfois minↄ (nos mères). Automne 2022. Sortie au cinéma du film The Woman King, narrant l’épopée de la colonelle des agoojiée et de ses soldates sous le règne du roi Gézo. Un mois plus tard, en novembre 2022, Black Panther : Wakanda Forever, opus deux, fait sa sortie au cinéma — un film Disney. Comme dans le premier opus, les guerrières du Wakanda s’inspirent explicitement mais librement des amazones/agoojiée du Danxomε. Janvier 2023. Festival international de Porto-Novo : le « ballet des Amazones » fait grande impression lors du défilé de clôture. Été 2023. Alors qu’est annoncée la construction d’un Musée de l’épopée des amazones et des rois du Danxomè à Abomey, l’imposante statue est devenue le décor obligé des selfies des Cotonois et des visiteurs de passage. Nouvelle identité visuelle du Bénin, allégorie de la force et du pouvoir de la femme noire à l’échelle internationale, la figure de l’Amazone/Agoojiée porte, avec les régalia restitués en 2021, l’étendard de la politique culturelle et touristique de la République du Bénin. Dans un travail précédent consacré à l’histoire et aux mémoires des amulettes (bo) des agoojiée (Cousin, Tassi & Yêhouétomè 2022), nous avions considéré que la silenciation des amulettes par l’ensemble des protagonistes s’expliquait par des raisons patrimoniales, patrilinéaires et patriarcales. L’heure n’est plus à l’invisibilisation des matrimoines, mais à leur mise en scène et en marché à travers films, statues, œuvres et sabres « dédiés ». Mais qu’en est-il de celles qui inspirent ces allégories statufiées ? Qu’en est-il de la situation des agoojiée, des minↄ, des kpɔjitɔ (reines mères) et des dadasì (épouses des rois ancêtres) contemporaines ? Quelle place ont-elles dans cette mise en scène marchande de leurs images ? Que sait-on des récits qu’elles conservent et transmettent au sujet, non pas des œuvres ou des objets, mais de « leurs choses » : ce qui habite et anime, ce qui reste indicible, du plus intime au plus politique. Nous utilisons ici le terme « chose » selon la double signification qui lui est conférée au Bénin méridional : « affaire » dont il est déconseillé de prononcer directement le nom ; entité concrète pourvue d’une capacité d’action. La notion de « chose » renvoie également aux concepts de « choséité », défini comme la singularité de la présence des choses (Bazin & Bensa 1994), et d’« agency » au sens de capacité d’agir et de « faire faire » (Gell 1998 ; Ingold 2016 ; Latour 2018).
- 3 La récade, makpo en fongbe, est l’un des principaux attributs royaux des souverains du Danxomε. El (...)
- 4 Axɔsi, littéralement « épouses du roi ».
3Cet article examine les « économies de l’altérité » à l’œuvre dans la transformation des agoojiée/amazones en icône touristique, la (non-)restitution de leurs choses et le rôle joué par le marché de l’art et les industries culturelles. Les « économies de l’altérité » se définissent comme la production, la répartition et la consommation de biens symboliques qui donnent une valeur per se à la relation d’altérité : « art africain », tourisme culturel, cinéma. Il s’agit de mettre en relation et en tension l’économie politique à l’œuvre et les économies locales, domestiques qui tentent de résister à celle-ci, de la subvertir ou de se l’approprier. Premier défrichage d’enquêtes menées dans le cadre du programme ReTours, cet article se penche sur la valorisation et l’exploitation économique du passé — ce que Boltanski et Esquerre (2017) rassemblent sous le terme d’« enrichissement ». Selon les deux auteurs, cette économie de l’enrichissement se fonde moins sur la production de nouveaux objets que sur différents types d’exploitation de récits, d’histoires sur des choses « déjà là » afin de leur conférer une nouvelle valeur marchande. Ici, il s’agit d’enrichir les « patrimoines » ou plutôt, les « matrimoines » des autres. À la suite d’Ellen Hertz (2002), le matrimoine désigne un héritage caractérisé par une relation de genre et d’altérité. L’économie politique de l’altérité consiste à exploiter la fascination que représente en Occident le corps des « amazones » pour faire de « l’Amazone » une incarnation touristique de la « destination Bénin » et pour conférer une plus grande valeur marchande à certaines pièces en circulation, en particulier des armes, sabres, récades3. Cette « héroïsation-érotisation » du corps féminin guerrier est aussi une altérisation. Nous confrontons cette économie de l’altérité aux récits et mémoires de l’actuelle reine Hangbé et de certaines axɔsi4 kpɔjitɔ et minɔ rencontrées entre 2021 et 2023 (fig. 1 à 3). Dans les récits sur les choses emportées, ce n’est pas le caractère « féminin » qui importe, mais les positions sociales, contextuelles et relatives de proximité et d’assujettissement, de violence et d’engendrement, réfractaires à la mise en musée comme en marché. Cet héritage concerne les biens et savoirs transmis par des personnes qui, quel que soit leur sexe ou lien de filiation biologique, sont considérées comme « épouses » axɔsi ou comme « mères » minↄ, deux positons sociales contextuelles et relationnelles (Amadiume 1997 ; Oyěwùmí 1997).
Fig. 1. — Kpↄjitↄ Zognidi, héritière du trône de la reine mère du roi Glélé
Photo : Sara Tassi, mai 2021.
Fig. 2. — Kpↄjitↄ Adonon, reine mère des rois Akaba, Hangbé et Agaja et épouse de Hwegbaja, fondateur du royaume du Danxomε
Photo : Sara Tassi, mai 2021.
Fig. 3. — Kpↄjitↄ Nayé Houandjélé. Elle incarne le trône de la reine mère Djènan, aussi nommée Houandjélé, mère du roi Tégbésu
Photo : Sara Tassi, novembre 2021.
- 5 Voir la note de P. Akogni & D. Houénoudé, dans ce numéro.
- 6 En juillet 2022, deux autres statues ont été réalisées à Cotonou : la statue de Bio Guera, symbole (...)
4En 2016, un an avant le discours de Ouagadougou du président français Emmanuel Macron, le Conseil des ministres béninois demande le retour « des objets précieux royaux emportés par l’armée française lors de la conquête de novembre 1892 » ainsi que « le recensement préalable de tous les biens royaux précieux emportés en 1892 et répartis actuellement dans les musées français (Musée de l’Homme, Musée du quai Branly) et dans les collections privées » (Peraldi 2018 : 32). Initiée dès 2005 par les descendants de Béhanzin au Bénin et dans la diaspora, cette demande de restitution s’inscrit dans l’ambitieuse politique économique du nouveau président Patrice Talon5. Le président mise sur le tourisme lié au vodun et à la mémoire de l’esclavage. Il prévoit la construction de trois musées et de plusieurs hôtels de luxe, la création d’un Club Med, le transfert de gestion des parcs situés au nord du pays, et l’édification de trois statues monumentales6 dont celle de l’Amazone visant à donner au Bénin une « identité de destination ». Les choses réclamées sont alors considérées comme des icônes à même d’attirer un public international dans des musées dédiés. En décembre 2016, lors de la cérémonie de présentation des actions de son gouvernement, le président Patrice Talon livre, sans note, sa vision du vodun et de sa place dans son projet politique :
Nos parents étaient des païens, nos aïeux étaient des païens. Ils ont créé les danses, ils ont créé le dessin, les masques et c’est cela qui a constitué notre patrimoine culturel et qui inspire nos artistes. L’Afrique est de culture vodun. Aujourd’hui, l’Afrique est laïque, elle est musulmane, elle est catholique, elle est même bouddhiste parfois, mais elle est de culture vodun ! Nous allons commercialiser nos valeurs culturelles. Nous allons révéler au monde ce patrimoine si riche, si intense, si beau. Le monde aura du plaisir à le découvrir. […] Les autres savent profiter de leur culture, ils savent la vendre. Les autres n’ont pas de complexe. Ils savent la vendre. Nous aussi, nous allons être décomplexés et nous allons vendre au monde entier ce que nous avons. Nous allons investir massivement pour révéler au monde ce que nous avons de particulier7.
5Le projet présidentiel de « commercialisation » du vodun, de l’esclavage et des choses revenues implique de sortir le vodun de l’économie domestique pour le projeter sur les places mondiales de l’économie de l’altérité : tourisme culturel, festivals, marchés de l’art, expositions internationales. Ce programme culturel accompagne de profondes transformations urbaines, dont, à Porto-Novo, de nouvelles artères, sur lesquelles des affiches scandent : « Le développement c’est la route ».
- 8 « Patrice Talon : “Les grandes nations acquièrent de la grandeur en restituant les biens culturels (...)
- 9 Il s’agit de trois statues anthropozoomorphes, quatre portes du palais royal, un siège royal, deux (...)
6En 2017, le discours du président Macron à Ouagadougou accélère cette ambition. Le 1er juin 2018, lors de la Conférence internationale sur la circulation des biens culturels et le patrimoine partagé de l’Unesco, le président Talon déclare : « Les grandes nations, qui n’ont pas grand-chose à perdre que d’acquérir de la grandeur, gagneraient à accompagner ce mouvement qui semble naître pour que ces objets qui ont une valeur historique importante et une valeur économique, parce qu’objet de tourisme potentiel, soient restitués »8. En novembre 2018, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy (2018) remettent leur rapport. Celui-ci préconise le retour immédiat de 11 régalia provenant du sac d’Abomey9. Alors que les auteurs quittent à peine l’Élysée, le président Macron annonce la restitution de la collection Dodds, constituée de 26 pièces, historiquement nommée par le marché de l’art « trésor de Béhanzin ». Cela ne correspond pas entièrement aux préconisations de Sarr et Savoy, ni à la demande de la République du Bénin : c’est le choix du président du Musée du quai Branly-Jacques Chirac (mqb-jc) Stéphane Martin. Dans les jours et les mois qui suivent, plusieurs médias français illustrent cette actualité d’images de « Bronzes du Bénin », objets issus du sac de Benin City, ancien royaume d’Edo situé dans l’actuel Nigéria.
- 10 G. Dédjila, « Tourisme : l’Amazone retenue comme identité visuelle de la “destination Bénin” », La (...)
- 11 Il s’agit de la loi n° 2020-1673 du 24 décembre 2020 relative à la restitution de biens culturels (...)
7En 2019, le Bénin demande que quatre autres pièces soient ajoutées aux 26 choisies par la France : la célèbre divinité Gu, alors exposée au pavillon des Sessions du Louvre ; le plateau de Fa dit de Guedegbé ; deux « colliers-amulettes d’amazone » conservées au mqb-jc. La demande des colliers intervient alors que « L’Amazone » vient d’être choisie par l’Agence nationale de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (antp) pour incarner « l’identité visuelle de la destination Bénin »10. Il s’agit de présenter une guerrière puissante, redoutable, mais toujours (et avant tout) une femme : d’autres amulettes, beaucoup moins aimables, ne sont pas demandées par le gouvernement béninois. Le 24 décembre 2020, la loi11 votée par l’Assemblée nationale française confirme et officialise le choix des 26 pièces auxquelles s’ajoute un sabre pour le Sénégal.
- 12 Voir la note de P. Akogni & D. Houénoudé, dans ce numéro.
- 13 Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui, de la restitution à la révélation : Trésors royaux et a (...)
8Le « trésor » arrive à Cotonou en novembre 202112. À partir de février 2022, les pièces sont exposées au palais présidentiel aux côtés d’œuvres d’artistes contemporains béninois. L’exposition est un grand succès populaire. Les images de l’exposition font le tour du monde, grâce notamment à de très organisés voyages de presse13. La France découvre que la République du Bénin n’est pas Benin City (Nigéria), que le vodun n’a pas été inventé en Haïti, et qu’il ne se réduit pas aux racontars de « zombie » et de « poupées vaudou ». La République du Bénin est de retour dans l’imaginaire occidental.
- 14 Voir la note de P. Akogni & D. Houénoudé, dans ce numéro.
- 15 L’huile rouge de palme est, avec la farine de maïs, l’une des nourritures usuelles offertes aux vo (...)
9Au Bénin et dans la diaspora, des critiques formulées sur les réseaux sociaux à vocation politique ou panafricaine s’élèvent contre l’édification d’une statue anonyme, portant l’exonyme « Amazone », réalisée par un artiste étranger à destination des touristes internationaux. Pour le gouvernement béninois, l’enjeu toutefois n’est pas que touristique. La statue de guerrière se veut un emblème national appropriable par tous les Béninois. Alors que les amazones incarnent pour nombre de Béninois le royaume esclavagiste du Danxomε, la statue ne doit pas être identifiée à la reine aboméenne Hangbé, considérée comme fondatrice de ce corps d’armée féminin et connue pour avoir combattu les Wémɛnu. Parfois encore entonnés, les chants militaires des agoojiée appellent aux massacres de communautés et de royaumes aujourd’hui parties prenantes de la nation béninoise. L’enrôlement de l’Amazone démesurée dans l’économie touristique et sa promotion comme statue la plus grande d’Afrique visent à la séparer de l’histoire clivante du Danxomè. Cette altérisation vis-à-vis du Danxomè est également à l’œuvre dans le protocole du retour et l’exposition des biens culturels restitués au Bénin : non plus Trésor de Béhanzin, mais Trésor du Bénin. Les pièces parties aboméennes reviennent béninoises14. Elles sont installées sous vitrines, car, comme l’expliquent certains responsables culturels, il faut « empêcher que certains versent de l’huile rouge »15. Cela n’empêche pas de très nombreux visiteurs de rendre hommage et de murmurer à l’oreille des divinités. D’autres, plus nombreux encore, se prêtent aux selfies en leur compagnie.
- 16 Le Monde avec l’AFP, « Un musée du Bénin va accueillir 27 objets traditionnels provenant de collec (...)
- 17 P. Dagen, « Retour au pays natal pour des objets traditionnels du Dahomey », Le Monde, 16 janvier (...)
10En janvier 2020, soit presque un an avant le vote à l’Assemblée française de la loi de restitution des biens culturels au Bénin et au Sénégal, deux ans avant l’ouverture de l’exposition au Palais présidentiel, le journal Le Monde titre : « Un musée du Bénin va accueillir 27 objets traditionnels provenant de collections européennes. » Le chapô précise : « Ce geste matérialise le retour d’œuvres d’arts premiers du patrimoine béninois issues de collections occidentales privées »16. L’article fait la promotion de l’initiative du galeriste Robert Vallois et du Collectif des antiquaires de Saint-Germain des Prés alors que le communiqué de presse de la galerie est abondamment relayé par la presse française. Trois jours plus tard, Philippe Dagen signe un nouvel article pour Le Monde titré : « Retour au pays natal pour des objets traditionnels du Dahomey. » Le chapô indique : « Le 17 janvier, grâce à une initiative privée française, vingt-sept pièces du patrimoine béninois, pillées et sauvées d’une vente aux enchères, rejoindront les collections du musée d’Abomey-Calavi. Un geste d’une portée politique et historique »17. Le lecteur non initié ne peut que confondre cette information avec les débats qui opposent depuis deux ans partisans et opposants au principe de la restitution. Les plus virulents opposants sont justement les collectionneurs et les avocats du collectif d’antiquaires qui s’offre alors cette campagne de presse.
- 18 V. Forson, « Robert Vallois : “Pour nous, la restitution des œuvres, c’est du concret” », Le Point (...)
11Quels sont ces « 27 objets traditionnels provenant de collections européennes » ? Ils ont été achetés à Nantes en 2018, au prix d’adjudication, après que le gouvernement du Bénin a tenté de préempter la vente, puis renoncé, et que celle-ci a été arrêtée. Le galeriste Vallois est interviewé par Le Point dans un article qui paraît le lendemain de la vente18. L’article ne donne aucune information sur l’histoire ou la facture des « vingt-sept nouvelles récades, sabres et objets de culte fon » acquis la veille. Le galeriste promeut son initiative :
On a acheté quarante hectares et quelques objets. Puis on a construit Le Centre arts et cultures de Lobozounkpa […] Tout cela est financé par le collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés, d’autres collectionneurs viennent de Belgique, certains font des dons depuis l’Espagne. […] Là, vous avez une récade en ivoire, que l’on a achetée 80 000 euros, et on l’a donnée au Bénin. Ça appartient au Bénin et tout ce qui est au musée, on l’a donné. […] On ne compte sur personne parce que ça ne sert à rien. Un ministre reste trois mois, six mois, un an, et disparaît.
- 19 A. Vanautgaerden, « La restitution du patrimoine africain (volet 2) : le temps des conventions », (...)
12Conçu par l’architecte d’intérieur français René Bouchara, Le Petit Musée de la récade s’insère dans un espace culturel nommé « Le Centre », initialement propriété d’une ong franco-béninoise dénommée « Hospitalité et Développement » (hed). Depuis 2019, il est géré par « Le collectif des artistes de Le Centre », présidé par l’artiste Dominique Zinkpè. Le Centre emploie une quinzaine de salariés et accueille de nombreux enfants pour des ateliers et activités diverses. Il reçoit des artistes en résidence dont les créations de récades sont exposées au Petit Musée. Certains artistes sont également exposés à Paris dans les galeries Vallois et à la Foire akaa sise au Carreau du Temple, à Paris. Le centre est promu dans les guides et sites de voyage et bénéficie d’une couverture presse internationale qui multiplie les informations contradictoires concernant le statut des pièces exposées (données ou restituées ou simplement délocalisées) et les activités du Centre et du musée. Ainsi, en juin 2023, une émission sur Canal + Afrique présente-t-elle le Petit Musée de la récade comme un « lieu de formation des conservateurs du Bénin », en le confondant avec l’École du patrimoine africain (epa), une institution universitaire à vocation internationale, sise à Porto-Novo. Alors que selon la presse française, les récades ont été « restituées » ou « données au Bénin », l’historien d’art Alexandre Vanautgaerden considère pour sa part qu’il n’y a ni don ni restitution : « Le 17 janvier 2020, alors qu’aucune œuvre béninoise n’est encore restituée par la France, le Collectif offre au Petit Musée de la récade à Cotonou les 28 pièces acquises à Nantes. Offrande faite à lui-même, car ce musée a été créé en décembre 2015 par le Collectif des antiquaires parisiens »19. Si le « musée » est effectivement une création de ce collectif, les pièces appartiennent depuis 2019 à l’association béninoise Le Collectif des artistes de Le Centre (cac).
13Les sabres et les récades sont donc retournés. Mais quels sont-ils ? Aucun des très nombreux articles consacrés à cette translocation ne se penche sur leur histoire et leur origine. Jusqu’en 2023, le catalogue et les cartels présentent les objets comme issus de la conquête de 1892 et des collections d’Alfred Testard de Marans. Celui-ci est pourtant mort en 1890 à Porto-Novo, à la suite des batailles de Ketonu et d’Atcukpa. En 1890, l’armée française se cantonne ou se replie à Porto-Novo. Elle n’accèdera à la ville sacrée de Cana et aux palais d’Abomey que deux ans plus tard. Les pièces retournées ne sont donc pas issues du sac d’Abomey comme la plupart des articles de presse le laissent entendre. Selon les informations transmises lors de l’acquisition, l’autre partie de la collection serait issue de ventes et du legs d’un officier — non mentionné — à un abbé, Le Gardinier, en 1892.
14La plupart des sabres et des récades exposés au sein du Petit Musée de la récade présentent des caractéristiques formelles proches des pièces fabriquées sur commande par l’administrateur Auguste Le Hérissé (1876-1953), présent au Dahomey de 1903 à 1914. Aux environs de 1909, ce dernier commande à l’atelier Houtondji des récades dédiées à chacun des rois du Danxomε — à l’exception de la reine Hangbé (Perles 2023). Certaines, comme la récade de Gézo, sont des copies des récades originales royales notamment étudiées par Alexandre Sinou Adande (1962), d’autres illustrent la créativité de Hountondji et sa marque de fabrique : un ou plusieurs colimaçons de métal. Le Hérissé avait épousé une princesse royale d’Abomey ; lorsqu’il passe commande, il relance l’activité des ateliers royaux tout en se préservant de risques magiques et politiques qu’engendrerait la confiscation de choses anciennes. Le Hérissé donne ses récades au Laboratoire d’anthropologie de Paris qui les transfère au Musée de l’Homme après l’exposition coloniale de 1931. L’atelier Hountondji a, semble-t-il, poursuivi la production puisqu’on trouve ces récades dans de nombreuses collections privées et publiques ; elles s’échangent fréquemment lors de ventes ; leurs images circulent dès qu’il est question du royaume du Danxomε.
15En 2018, l’accrochage, le catalogue et les cartels initiaux visaient à présenter les récades comme des objets anciens et de valeur, issus d’un passé présenté comme « précolonial ». Dans la presse, Robert Vallois se targuait des prix élevés acquittés par le Collectif. Dès 2019, la directrice du Centre, Marion Hamard, réalise avec son équipe l’importance des termes en fongbe et s’engage dans l’étude des dénominations et savoirs associés à la collection. En 2021, Le Centre accueille en résidence l’historien Gabin Djimassé, grand connaisseur des choses et des mémoires d’Abomey, puis, en 2023, le linguiste Bienvenu Akoha, pour travailler autour de la dénomination des pièces. Ce travail permet de renommer les pièces et de rétablir le caractère tardif, lié à la période coloniale — de la fin du xixe au milieu du xxe siècle — de la plupart des récades. Il densifie les savoirs sur les termes, les usages et les chants associés aux makpo (bâtons de rage)20, terme générique traduit, souvent de manière abusive, par « récade ». En juillet 2023, le nouvel accrochage restitue ces contributions, à travers les « hypothèses interprétatives » qui indiquent, sur les cartels, des éléments sur l’histoire des agoojiée, leur création par la reine Hangbé ou par le roi Hwegbaja. L’exposition permet également d’écouter différents chants et panégyriques, dont celui du roi Gbéhanzin, déclamé par la fille du kpanligan, le généalogiste de la cour. Si la provenance indiquée reste « don de monsieur et madame Robert Vallois au Petit Musée de la récade (2015) », cinq sabres sont désormais présentés comme « issus de l’atelier Houtondji » et les récades sont légendées comme « dédiées » ou « à l’emblème ». La mention de l’emblème et de la dédicace retire ces pièces du marché fondé sur l’attribution la plus rentable du moment, actuellement « l’amazone » à la faveur du film The Woman King. Elle valorise en revanche l’appartenance à un atelier reconnu et inscrit ces pièces dans l’histoire des productions en contexte colonial, au côté des sabres et récades commandés par l’administrateur Le Hérissé et conservés dans les collections du mqb-jc21 et au Musée Saint-Remi de Reims22. Une « récade dédiée aux princesses de sang et aux femmes du roi » est également exposée23. Créations à destination esthétique et occidentale, les biens d’altérité anciens sont exposés aux côtés des œuvres contemporaines. Ils racontent la continuité du talent des artistes, du goût des collectionneurs, et de l’engouement pour les femmes guerrières.
- 24 Numéros d’inventaire MQB-JC : 70.2003.3.7.1 et 70.2003.3.7.2.
16En 2016, lors de sa demande initiale, le gouvernement béninois réclamait la restitution des biens spoliés dans les collections publiques et privées. Lors des batailles de Ketonu et Atcukpa, du sac de la ville sainte de Cana et des palais d’Abomey, mais aussi dans les décennies qui ont suivi, des centaines, peut-être des milliers de choses sont saisies par les soldats, marchands, administrateurs et missionnaires. Le soldat Michel s’insurge de la réquisition de pirogues et de 120 porteurs pour les « souvenirs » (sic) de Dodds, alors que de nombreux hommes sont abandonnés à 200 mètres de l’ennemi (Biton 2010 : 44). Dès leur retour en France, certains, comme Dodds et Foà, donnent aux Musées de l’Homme et de l’armée quelques objets, ce qui renchérit les pièces qu’ils écoulent lors de ventes privées. D’autres pièces entrent dans les collections publiques par don, vente ou legs. Il en est ainsi des statuettes ibeji24 ayant appartenu à Gbɛhanzin, prises par Dodds, vendues par l’un de ses héritiers avant de rentrer dans les collections du Musée de l’Homme, puis du mqb-jc (Peraldi 2018 : 44). La plupart sont restées dans des collections privées. La plus célèbre est « l’autre » statue de Gu, commandée par le roi Gléglé, également saisie par Dodds, vendue par le marchand Ratton à la Fondation Dapper, où elle se trouve toujours. Les choses des femmes soldats suivent un parcours similaire : après les massacres et la « collecte » des armes, vêtements et amulettes sur leurs dépouilles, certaines choses entrent dans les collections publiques — c’est le cas des amulettes données par Foà, dont les deux colliers réclamés en vain par le Bénin. Agent de commerce présent lors de la guerre de Kotonu en 1890, Foà devient « ethnographe » lorsqu’il donne 131 pièces au Musée d’ethnographie du Trocadéro en 1891, dont 9 amulettes de formes différentes (tête de varan, cartouchières, cordes, pendentifs, colliers, etc.). Alors que les amulettes disparaissent dans les réserves, la plupart des armes s’écoulent sur le marché privé. Une économie du « sabre d’amazone » fabriqué sur commande naît de l’engouement suscité par la presse, les journaux d’expédition, l’exposition coloniale de 1900, où de jeunes femmes portant des brassières de cauris sont présentées comme des « amazones » (Preston Blier 2004). Préférée aux rares images de survivantes, la photo colorisée de ces figurantes est toujours en circulation et illustre la plupart des articles de presse dédiés aux « amazones ». La mise en image et en fiction des amazones n’est donc pas nouvelle.
17La France n’a jamais répondu à la demande béninoise de restitution des deux colliers-amulettes, du plateau de Fa et de la divinité Gu. Le 26 octobre 2021, un courriel de la chargée de documentation des collections et des archives scientifiques du mqb-jc nous indique que « le dossier d’œuvre de la collection Foà a disparu (comme d’autres) entre le moment d’un premier récolement et le prélèvement par le Musée du quai Branly. Les infos que vous avez lues sur l’inventaire sont les seules mentions restantes ». Les sources sont pourtant nombreuses : les récits du « donateur » Foà (1895) et le croisement de différents journaux de campagnes (Fonssagrives 1900 ; d’Albéca 1889, 1895) des militaires impliqués dans la première guerre du Danxomε ne laissent aucun doute sur la provenance et les conditions de « collecte » de ce butin colonial. S’il est partiel, l’inventaire en ligne précise pour 9 des 131 pièces de la collection, le lieu et la date de « collecte » par le marchand Foà : « Pris à une amazone morte. Trouvé sur le champ de bataille de Kotonu le 4 mars 1890 » ; « trouvés au cou des amazones sur le champ de bataille de Kotonu le 4 mars 1890 » ; « Objet à usage magique pris à la ceinture d’une amazone morte », etc.
- 25 Allocution de Patrice Talon à l’occasion de la cérémonie de restitution de 26 œuvres du patrimoine (...)
- 26 Sur les raisons de cette silenciation, voir Cousin, Tassi & Yêhouétomè (2022).
18En novembre 2021, le président Talon vient à Paris à l’occasion de la cérémonie de restitution. Lors de son allocution, il regrette l’absence des pièces réclamées : « Comment voulez-vous, qu’à mon départ d’ici avec les 26 œuvres, mon enthousiasme soit total pendant que le Dieu Gou, œuvre emblématique représentant le dieu des métaux et de la forge, la tablette du Fa, œuvre mythique de divination du célèbre devin Guèdègbé, et beaucoup d’autres, continuent d’être retenus ici en France, au grand dam de leurs ayants droits ? »25. Il n’évoque pas les colliers26.
Fig. 4. — Gubassa (« Couteau d’amazone », MQB-JC inv. 71.1931.21.9)
Dessin : Garance Bazin, 2023.
19Après l’étude des savoirs liés aux amulettes (Cousin, Tassi & Yêhouétomè 2022), nous poursuivons ici la transmission des mémoires associées aux choses « en exil » (Galitzine-Loumpet 2009, 2011). En 2019, lors de leur requête concernant les « colliers/amulettes » des amazones auprès du mqb-jc, les autorités béninoises semblent ignorer l’existence d’une autre pièce, entrée au Musée du Trocadéro en 1931 (fig. 4). Considérée comme antérieure à 1880, elle est présentée comme « sabre d’amazone » dans un document photographique de 196627, mais est répertoriée comme « couteau d’amazone » dans l’inventaire en ligne, sans doute en adéquation avec la traduction du fongbe « jivi », « couteau »28. Selon l’ethnologue Palau Martí (1967 : 286), un sabre identique à celui conservé au mqb-jc « figure sur les armoiries du roi Gbéhânzin reproduites par Le Hérissé [1911] ». La datation « avant 1880 » — soit avant la conquête — mériterait investigation, alors qu’il s’agit d’un don de Mademoiselle de Freycinet, fille de Charles de Freycinet (1828-1923), ministre de la Guerre de 1888 à 1893— pendant les guerres du Dahomey. Peut-être s’agit-il d’un cadeau royal au ministre des Affaires étrangères qu’il était en 1879 à la suite de l’accord de 1878 avec le roi Glélé. Ou alors d’une erreur de datation29. La photo de ce jivi est présente dans plusieurs publications. Dans son ouvrage Une armée de femmes dans l’Afrique précoloniale, l’historienne Hélène d’Almeida-Topor (2016) utilise la photo de ce sabre pour illustrer une description des armes blanches utilisées par les guerrières danxoméennes : « Chacune possède un sabre court, presque droit, muni d’une poignée sans garde, protégé par un fourreau de cuir. Elle le porte suspendu à l’épaule par une lanière de cuir ornée de cauris et de dessins rouges. Mais des instruments aratoires, un outil, un coutelas peuvent également servir dans la mêlée » (ibid. : 25-26). Le sabre photographié ne correspond pourtant en rien à la description d’un « sabre court, presque droit ». Gaëlle Beaujean (2015) fait également figurer l’image de ce jivi dans les annexes de sa thèse30.
20Entre 2021 et 2023, nous avons enquêté auprès de plusieurs axɔsi afin de connaître leur point de vue concernant différents couteaux et sabres, dont celui du mqb-jc. Les kpɔjitɔ, dadasi et axɔsi contemporaines conservent et transmettent les rites et savoirs traditionnels associés à leurs choses et à leur genre — lesquels ne sauraient se réduire à la valorisation de différences biologiques venant enrichir leurs biens et attributs.
21Axↄsi signifie littéralement « épouse du roi », comme vodunsi (adepte) est épouse du vodun, et honmèsi (servant) est l’épouse du palais. Cette dénomination est relationnelle : elle relève du genre et non du sexe. Axↄsi désigne une relation de proximité spatiale et de dévouement (Rouget 2016). Quel que soit leur sexe, de nombreux bokↄnↄ, agoojiée, honmèsi, prêtresses, femmes du roi, artistes et artisans royaux ou encore kpanlingan (généalogistes) se présentent comme axↄsi et affirment ainsi leur proximité avec l’un ou l’autre des rois ancêtres. Ceci implique la maîtrise et la conservation des mémoires les concernant : ce sont les héritières. C’est le cas des personnes dont nous restituons ici les paroles : Gunↄ, prêtre d’Ogu des kpanligan et le forgeron Damien Akati, héritier d’Ekplekendo Akati, créateur du Gu actuellement exposé au Louvre sont axↄsi du roi Hwegbaja. C’est également le cas de la jeune bokↄnↄ (prêtresse) et tradi-praticienne Atinman ; du devin Bokↄnↄ Tounnou et de la prêtresse Mianon Vitin. Nous avons également recueilli les paroles de plusieurs reines mères dont Kpↄjitↄ Zognidi, héritière du trône de la reine mère du roi Glélé et la Kpↄjitↄ Houandjélé, héritière de la reine mère du roi Tégbésu et présidente du palais-couvent du temple Mawou-Lissa (couple de dieu fondateur) d’Abomey. Ces positions sont relationnelles : Zognidi est aussi épouse de Gézo. Enfin, le témoignage de la femme-roi Hangbé, 5e héritière du trône de la femme-roi Hangbé qui régna de 1708 à 1711. Au-delà de leur sexe et de leur statut de mère ou d’épouse, ce qui importe est que le genre de nos héritières est féminin.
- 31 Ces explications rejoignent celles reprises d’un passage de la thèse de G. Beaujean (2015 : 113) : (...)
- 32 « Sabre d’amazone sur la fiche d’origine. Identifié comme un sabre à décapiter à Abomey (2008). Ob (...)
22Plusieurs termes en langue fon désignent des couteaux selon leurs formes et leurs usages (jivi, rikɛ, guhui, gubassa, gugbadagri), mais les personnes à qui nous présentons le sabre du mqb-jc sont unanimes : c’est un gubassa. Si les interprétations diffèrent sur son époque (Hwegbaja, Gézo ou Glélé), il est identifié comme le Gu Gbadagri (Gu guerrier) du migan, le bourreau du royaume, et son usage est la décapitation : « Ce n’est pas un couteau ordinaire, si la personne est vraiment attachée et migan passe une fois le couteau et si sa tête n’est pas coupée, ce migan est déchargé de sa fonction » (Gunↄ, 23 décembre 2021, Abomey)31. L’homologue féminin de migan est nayé miganon, chargée de surveiller et de décapiter les femmes accusées d’infidélité ou d’autres crimes à l’intérieur du palais. Cette interprétation rejoint la notice détaillée du mqb-jc qui indique qu’il a été identifié comme « sabre à décapiter » en 200832.
- 33 La décapitation permet de prouver sa bravoure en ramenant des trophées. Plusieurs récits mentionne (...)
23Nos héritières n’associent pas directement ce sabre aux agoojiée, alors même que les bas-reliefs, peintures murales, motifs cousus représentent presque systématiquement des soldates un sabre dans une main, la tête de l’ennemi dans l’autre. Cette iconographie de la décapitation33 relève sans doute à la fois de la communication de guerre et des imaginaires coloniaux.
- 34 Selon l’art divinatoire (Fa), chaque personne naît sous un signe particulier. Chaque signe peut êt (...)
- 35 Voir, à titre d’exemple, l’image reprise dans ce billet de blog. A. L. Araujo, « The Woman King et (...)
24Pour les héritières analysant chacun des détails, chiffon noué comme motifs gravés, ce gubassa est royal et son usage réservé aux adeptes d’Ogu : « Ce gubassa est une arme de guerre du roi. […] Si Ogu monte sur la tête de ses femmes, elles peuvent prendre et manipuler ce couteau » (bokɔnɔ Tounnou, Abomey, juin 2023). Prêtresse Mianon Vitin (Abomey, août 2023) : « S’il y a Ogu sur son signe de Fa34 (ogu ɖo Fa tɔn ji), […] et on lui a dit d’emporter ce gubasa partout où elle souhaite se rendre, elle devient une épouse d’Ogu. Ogu a des épouses, femmes et hommes, et s’il monte sur leurs têtes, c’est tellement magnifique. » L’efficacité de ce sabre au combat serait alors plutôt « mystique ». « Ah Gu fait correctement la guerre, n’importe où tu souhaites aller et tu dis “au nom du vodun Gu” (« kpè vodoun Gu ton ») dans le lieu, tu vas quand même trouver quelque chose » (Iya Lissanon, Abomey, novembre 2021). Le prêtre d’Ogu des kpanligan : « Gu Gbadagri peut également être utilisé comme un glo, une amulette (bo) d’envoûtement : il permet d’endormir la conscience de l’adversaire afin qu’il ne réagisse à l’apparition des agoojiée (Gunↄ, Abomey, décembre 2023). Alors que le gubassa est désormais associé à l’héroïne agoojiée Izogie35, les usages mystiques ou de décapitation avancés sont trop violents, trop « étranges » pour abonder à l’imaginaire suscité par The Woman King.
- 36 Cette interprétation rejoint celle de Palau Martí (1967). Comme évoqué plus haut, l’auteur mention (...)
- 37 Par exemple : une photo d’auteur inconnue légendée « Mino (amazones du Dahomey) vers 1890 » (<http (...)
- 38 Par exemple celle reprise en conclusions de l’ouvrage d’Alpern (2014 : 320) et parue originairemen (...)
- 39 Parce que les Occidentaux ne savent pas lui faire les offrandes adaptées.
25Surtout, l’utilisation effective de ce « couteau » comme son appartenance à une agoojiée ne semble pas relever de l’évidence pour nos héritières36. Sur les rares photos37, les gravures38, ou les croquis anciens les représentant, les femmes soldats portent des makpo et des sabres bien moins ouvragés. De plus, alors que « les femmes-soldats sont désignées d’une façon toute militaire, par leur arme » (d’Almeida-Topor 2016 : 95), ou par leurs proies : chasseuses d’éléphant, fusilières gulonénto ou archères gohento, les mémoires locales ne semblent pas avoir gardé trace du nom de celles qui auraient utilisé ces fameux « couteaux ». Peut-être s’agissait-il bien d’un sabre à vocation rituelle, notamment utilisé pour la « danse du couteau des Houisôdji », corps spécifique créé au temps de Glélé. Selon d’Almeida-Topor (ibid. : 22), les Houisôdji « doivent leur dénomination à un jeu de mots : Houisôdji signifie “sur le coutelas” ou “sur le fil du glaive”, mais également, au sens figuré, “sur le qui-vive” ». Enfin, si elle reste à attester, la date attribuée à ce sabre (avant 1880) pourrait plaider pour un cadeau/message — menaçant ? — de Glélé alors qu’il se voit imposer le protectorat des Français sur Kotonu en 1878. Quoiqu’il en soit, ce « couteau » non exposé appartient à l’histoire et aux mémoires du Danxomε. Comme l’indique à Madina Yêhouétomè le Bokↄnↄ Tounnou, « il ne fera aucun bien pour eux là-bas parce qu’il mange certaines choses qu’on ne lui offre plus39. Comment il fera du bien à celui qui l’a enfermé ? Toi-même qui me parles, si quelqu’un t’enferme sans te nourrir est-ce que tu seras contente ? Tu ne penseras qu’à lui faire du mal ! »
- 40 Voir Norris (1789), Duncan (1847), Burton (1864), d’Albéca (1889), Foà (1895), Fonssagrives (1900)
26Agoojiée ! L’exclamation fait désormais (presque) consensus sur les marchés de l’altérité : en l’érigeant en cri de ralliement repris par des dizaines de milliers de jeunes spectateurs, notamment africains, le film The Woman King renverse la perspective et les imaginaires de l’amazone élaborés par les marchands et les militaires européens dès la fin du xviiie siècle40. L’usage du terme agoojiée est relevé dès le début du xxe siècle par Le Herissé (d’Almeida-Topor 2016 : 63). Il se prononce « agôdôdjiché » (Quenum 1999 : 22). Selon Gabin Djimassè, c’est l’usage d’un couteau de garde qui définit l’agoojiée :
Elles ont une garde qu’on appelle « alɔya rikɛ », couteau de la rapidité à la main. Rikɛ est le petit couteau qu’elles mettent dans leurs ceintures. Tu penses que tu l’as désarmée et que tu es le plus fort et qu’il n’y a rien, mais si jamais elle met la main dans la ceinture, c’est fini pour toi, elle va te dégager. C’est pour ça qu’on dit « agoo jié ché » (« ôte-toi de moi ») (Djimassè, Cotonou, avril 2023).
27L’exclamation ne serait pas alors un cri d’attaque, mais de combat et de résistance dans un corps à corps. À Abomey, le terme « agoo » est d’usage courant : lorsque le roi, ou la femme-roi, un vodun, un adepte en transe ou une grande personnalité s’avance, les passants sont avertis par l’interjection « Agoo ». Chacun doit alors laisser place.
- 41 A. L. Araujo, « The Woman King et la vérité sur la traite négrière », op. cit.
28Selon sa réalisatrice, l’une des ambitions principales du film The Woman King est de célébrer l’empouvoirement féminin de ces guerrières. Toutefois, comme le note Ana Lucia Araujo, « l’histoire des agoojiée est aussi l’histoire de la colonisation et celle de la traite négrière »41. L’histoire du Bénin est donc aussi celle des agoojiée comme victimes et celle des victimes des agoojiée. L’actuelle Nayé Mèvo, femme ministre à la cour royale d’Abomey, raconte des soldates sans pitié : « agoojiée, il s’agit des femmes fortes, les femmes qui agissent sans arrière-pensées. Elles agissaient comme des policiers, des gendarmes, elles tuaient sans pitié, sans réfléchir » (Nayé Mèvo, WhatsApp, juin 2023). Tout à sa quête d’héroïnes fortes et positives, The Woman King produit de surcroît des contre-vérités historiques sur l’histoire du royaume du Danxomε, malaisantes dans le contexte national béninois : les gens du royaume d’Ọ̀yọ́, les Mahi et les Nago sont ainsi présentés comme d’infâmes esclavagistes, combattus par la générale aboméenne cherchant à convaincre Gézo de renoncer à la traite. Des appels au boycott ont fleuri aux États-Unis, certains acteurs culturels béninois qualifient le film de « révisionniste » et le gouvernement n’a fait aucun usage du film pour sa promotion culturelle et touristique. Kpↄjitↄ Zognidi, reine mère du roi Glèlè, résume le malaise suscité :
Le film a choisi l’époque de mon mari Gézo. Zognidi avait assisté son mari le roi Gézo à cette époque-là. Moi je suis la sixième Zognidi. […] Mon origine vient d’Ọ̀yọ́, Kpↄjitↄ Zognidi vient d’Ọ̀yọ́ pour s’installer à Illara, Kétou, Iléifè adaplakanmè. Donc je me suis vue dans ce film dans mon pays Ọ̀yọ́. Il y a une partie dans le film où une agoojiée dit : « C’est mieux de vendre l’huile de palme que de vendre nos hommes. » Les yovo [les blancs] essayaient de nous voler en nous faisant la guerre. Les yovo nous ont fait passer de grandes épreuves en achetant nos gens pour aller développer leur pays. Ensuite ils maltraitent nos gens. Je suis contre ce mauvais film qu’ils ont fait parce que nous avons traversé une époque qui a marqué tout le monde et a laissé une plaie. Cette plaie est encore présente, il ne fallait pas mettre de bâton dans cette plaie pour essayer de tourner à nouveau. Il va éclabousser du sang partout (Zognidi, WhatsApp, avril 2023).
29Jusqu’au film The Woman King, les femmes soldates étaient souvent nommées « minↄ » — nos mères, terme désignant toute femme puissante, dont, en premier lieu, les sorcières. « Minↄ » marquait la crainte et la déférence, il a presque disparu des textes publics. The Woman King, c’est-à-dire la « femme-roi », est construit autour de l’héroïne Nanisca, cheffe des agoojiée cumulant pour le film les fonctions traditionnelles du royaume : appelée « miganon » par ses soldates, elle accède au statut de kpↄjitↄ (reine mère). Qu’elle soit composée de « minↄ » ou d’ « agoojiée », l’enjeu local n’est pas de penser et nommer cette « armée féminine » : ce qui compte n’est ni l’armée, ni le sexe biologique, c’est la relation d’engendrement et de puissance (kpↄjitↄ, minↄ) ou de proximité et de dévouement (axↄsì, honmèsi, vodunsi) vis-à-vis du roi, du palais, du vodun. Or, les soldats sont axↄsì plus que minↄ. Comme d’autres, elles vivaient au palais et avaient en charge, avant tout, la sécurité personnelle du souverain. M. Répin (1860 : 83), chirurgien-officier de la Marine impériale, décrit en 1856 l’organisation du palais du roi Gézo : la cour et les chambres du roi se situent entre les chambres « dans lesquelles logent les amazones » et celles « des femmes du roi ». Didier Houénoudé (2016 : 92) dresse l’inventaire des sources ayant répertorié le nombre de femmes qui résidaient dans les palais royaux d’Agbome : de la lettre du facteur anglais Bullfinch Lamb datant de 1724 à l’ouvrage de l’administrateur colonial français Auguste Le Hérissé (1911), le nombre varie de 2 000 (sous le règne d’Agaja) à 8 000 (sous les règnes de Glélé et Gbɛhanzin). Alors que les palais royaux étaient essentiellement habités par des femmes (ibid. : 27), ces dernières ont joué un rôle crucial dans l’organisation militaire mais aussi politique et sociale de l’ancien royaume du Danxomε (Preston Blier 1995 ; Bay 1998 ; Monroe & Janzen 2014).
30Peut-on dater l’invention d’un corps d’armée, alors même qu’il n’est pas pensé comme tel ? Selon Amélie Degbelo (1979) et d’Almeida-Topor (2016 [1984] : 42), les premiers témoignages de l’existence de femmes combattantes datent de la bataille de 1708 menée contre les Wémɛnu, les habitants de l’Ouémé (au sud d’Abomey) alors que Tassi Hangbé prend la place de son jumeau sur le champ de bataille lors de la mort de ce dernier. Elle s’installe ensuite sur le trône du Danxomε. Les récits oraux recueillis par Arnaud Zohou (2003) au début des années 2000 semblent concorder. À partir du règne d’Agaja (1711-1740), présenté comme le frère des jumeaux Hangbé et Akaba, la dynastie fait disparaître Hangbé : son nom n’est pas cité par le kpanligan, le généalogiste royal. Au Musée d’Abomey, son trône et ses régalia sont absents. Jusqu’au xxe siècle, les rares sources occidentales qui mentionnent brièvement Hangbé la présentent comme « régente » et se limitent à dénoncer son arrogance et son impudicité (Coissy 1949 ; Dunglas 1957). Les récits actuels s’accordent désormais sur la création d’une garde féminine par Tassi Hangbé (1704-1708), réorganisée par Agaja (1711- 1740), et développée par Gézo (1818-1858), liée rituellement à Hangbé. C’est pendant le règne de Gézo que des Occidentaux remarquent des femmes parmi les guerriers et les nomment « amazones ».
31Selon Hélène d’Almeida-Topor (2016 : 43), l’imprécision concernant les fondations de ces corps d’armée féminine peut s’interpréter comme « la marque d’un oubli qui s’expliquerait fort bien si l’institution était antérieure à la formation du Danhomè ». Autrement dit, dans le sillage des enquêtes menées par Amélie Degbelo (1979), Almeida-Topor pose ici l’hypothèse que ce corps féminin est un élément que les Agassuvi (ancêtres des fondateurs du royaume du Danxomε) ont repris des Guédévi, peuple autochtone déjà installé sur l’actuel plateau d’Abomey avant l’arrivée des Agassuvi. Cette hypothèse pose de manière explicite la question du point de vue, de la relation étroite entre subjectivité et production de savoirs : si la présence de femmes soldats était aux yeux des explorateurs européens un « fait extraordinaire », objet de nombreuses mentions fascinées plus que documentées, elle pouvait relever localement d’un « phénomène ordinaire ». L’emprunt aux Guédévi expliquerait l’absence d’une généalogie arrêtée par la tradition officielle aboméenne. L’hypothèse alternative serait que l’absence de récit de fondation résulte du déni du règne unique de la « femme-roi », Hangbé. La fondation aurait été oubliée, soit qu’elle relevait d’une pratique trop ordinaire, soit, au contraire, trop extra-ordinaire. On peut enfin considérer ensemble ces deux hypothèses : des femmes auraient longtemps combattu parmi les hommes, avant qu’une garde spécifique ne soit créée par Hangbé, développée par Gézo et fantasmée par les marchands et militaires européens. Voici ce qu’en dit la reine Hangbé V en 2019 :
Gézo n’est pas l’initiateur des amazones, c’est Tassi Hangbé […]. Elle est la femme vaillante, celle qui était partie en premier en guerre pour acheter le Danxomε. Aucune autre femme n’a acheté le Danxomε en dehors d’elle, jusqu’à aujourd’hui, aucune autre femme n’a encore acheté le Danxomε. C’est elle qui était partie détruire des pays. Au moment où elle était en train de détruire des pays, c’était à l’époque de son frère Akaba (Hangbé, Abomey, juillet 2019).
32À Abomey, lorsqu’un roi monte sur le trône, on dit qu’il a « acheté » le Danxomε (Exo Danxomε) — la métaphore est marchande et non guerrière. Tassi Hangbé V ne dit pas qu’il n’y avait pas des femmes soldats avant ou après le règne de son ancêtre, elle affirme que l’ancêtre qu’elle incarne est l’unique femme partie « acheter le Danxomε ». Tassi Hangbé n’est pas Axↄsì : elle est la femme-roi, cheffe de guerre, elle « achète le Danxomε ». Elle affirme ainsi sa position de « propriétaire » du royaume et se démarque de la condition des soldates ou des épouses, très souvent captives – propriété du roi, donc.
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33Tourisme ou marché de l’art, une double altérisation marque l’économie politique de l’altérité. La mode amazone/agoojiée enrichit la « destination Bénin » d’une altérité de genre.
- 42 « Sauf leur férocité et leur bravoure sans égales, ces noires virago n’ont rien qui puisse provoqu (...)
34Parce qu’ils sont supposés avoir appartenu aux amazones ou sont dédiés aux agoojiée du royaume du Danxomε, plusieurs sabres ou couteaux présentent aussi cette double altérité — dans l’espace et dans le genre. Cette altérité leur confère une valeur symbolique, mais aussi marchande, supérieure aux sabres non caractérisés — identifiés comme « masculins ». Projetée sur le corps social et physique des guerrières, l’altérité de genre crée une continuité entre les sabres historiques spoliés et les répliques ou créations coloniales — exposées au Petit Musée de la récade ou en circulation sur le marché de l’art. Invention de l’histoire exotique et coloniale européenne, fantasme masculin, l’Amazone — au singulier comme on écrirait « la Femme » — persiste dans les cartels des musées occidentaux et accède au statut d’emblème et de marque touristique. En densifiant les savoirs et en modifiant ses cartels — les « sabres de » deviennent « dédiées à », le Petit Musée de la récade valorise les récits aboméens et inscrit ses collections dans l’histoire des ateliers à l’époque coloniale, tout en se prémunissant d’une accusation de spoliation. La valeur d’altérité des amazones est inversée. « Noires virago »42 dans les textes coloniaux, les voici héroïnes afroféministes. Ce mouvement d’inversion trouve son acmé avec The Woman King, dans un récit à destination des marchés de la diaspora ancienne.
35L’altérisation des héritières vis-à-vis de « leurs choses » permet de supprimer l’étrangeté de leurs récits et de les transformer en icônes, en objets de musée ou de marché. À cette sécularisation marchande et/ou politique répond une autre économie, domestique, de l’altérité : elle se fonde sur l’échange de récits et d’offrandes entre les divinités, les héritières et leurs hôtes, au sein des temples et des palais. Trop « étranges », la vie et les récits des héritières restent irréductibles à cet enrichissement, les axↄsi contemporaines sont donc ignorées ou évitées. Peu ont vu The Woman King, même si toutes en ont entendu parler. Devant l’annonce de la construction de musées destinés à conserver les choses revenues, nombreuses sont les inquiétudes : que deviendront celles qui gardent les mémoires et transmettent les récits des choses ? Ces dernières seront-elles à nouveau maltraitées ? À propos du Gu Gbadagri conservé au mqb-jc, Nayé Houandjélé s’interroge : « Comment va-t-il revenir ici dans le pays et rester encore enfermé comme au pays des yovo ? Qu’est-ce que nous avons refusé, qu’est-ce que nous avons fait ? » (Nayé Houandjélé djènan, Abomey, juillet 2023). Malgré les efforts politiques, l’identité de l’amazone inconnue a été « dévoilée » : la reine Hangbé indique recevoir de plus fréquentes visites de personnalités béninoises, de touristes et de visiteurs africains-américains depuis que, explique-t-elle, on lui a construit une statue à Cotonou.
36Selon Suzanne Preston Blier (1998 : 117) qui enquête au début des années 1990, le Gu présent au Louvre est nommé localement « Agoojiée » : « Gu, dieu de la guerre et du fer. S’avançant d’un pas résolu. […] Cette statue, connue sous le sobriquet d’Agoodjié “garde-toi” était portée sur le champ de bataille où elle était supposée avertir le souverain de toute menace directe ». Preston Blier n’en dit pas plus. Est-ce Gu qui donne son nom aux Agoojiée ? Ou encore : l’humain qui porte le Gu (l’assen) est-il une agoojiée ? Observer la tunique de métal de la statue dans cette perspective est troublant tant elle paraît soudainement être celle d’une agoojiée. Nous n’avions jamais considéré cette hypothèse tant Gu, la guerre, l’armée et surtout cette statue iconique apparaissaient, dans tous les écrits, comme évidemment masculins. Lors de nos enquêtes en mai 2021, certaines de nos expertes affirmaient pourtant que cette divinité était le Gu Gbadagri de la Kpↄjitↄ Houandjélé. Nous n’avions alors pas entendu ce qui nous était dit.
37Les bo et les couteaux prélevés sur les corps ou les autels sont restés en Europe, tandis que les créations coloniales « dédiées » sont retournées au Bénin. Dans son discours inaugural au Collège de France, François-Xavier Fauvelle rappelle que « les expéditions scientifiques […] sont des razzias sur un mobilier qui finira dans les musées d’Occident, et qui y restera tant qu’il ne sera pas restitué — je dirais même restitué bien, c’est-à-dire accompagné de toutes les potentialités de récits qui avaient été emportées en même temps qu’eux »43. Animés de leurs récits, les objets redeviennent leurs choses, nos choses. Gubassa manque à son Ogu, Ogu Agoojiée manque à sa prêtresse. Leur retour espéré autoriserait de nouveaux et innombrables récits, emportés et pourtant conservés.