Navigation – Plan du site

AccueilNuméros258chronique bibliographiqueAnalyses et comptes rendusChekroun Amélie, La conquête de l...

chronique bibliographique
Analyses et comptes rendus

Chekroun Amélie, La conquête de l’Éthiopie. Un jihad au XVIe siècle

Alain Gascon
p. 576-579
Référence(s) :

Chekroun Amélie. — La conquête de l’Éthiopie. Un jihad au XVIe siècle. Paris, CNRS Éditions (« Zéna »), 2023, 380 p., bibl., cartes, chronologies, index, tableaux.

Texte intégral

  • 1 R. Basset, Histoire de la conquête de l’Abyssinie par Chihab Eddin ‘Ahmed ben ‘Abd el Qâder, vol. I(...)

1Le livre d’Amélie Chekroun traite d’une fracture dans l’histoire de l’Éthiopie qui n’est toujours pas résorbée. L’imām Aḥmad lança en 1531, depuis Harär, un jihad de douze ans qui emporta le royaume chrétien, pourtant retranché sur les hautes terres, coupées de falaises et de canyons. Jusque-là, les musulmans avaient répliqué, par des razzias, aux attaques des chrétiens, alors que l’imām entreprit une conquête systématique qui subjugua les populations d’un État, chrétien depuis le règne d’Ezana (325). Dans un style alerte, Amélie Chekroun a l’ambition de conduire le réexamen exhaustif et original d’une source connue : Futūḥ al-Ḥabasha [La conquête de l’Éthiopie] par l’imām Aḥmad, récit rédigé en arabe au XVIe siècle par Shihāb ad-Dīn Aḥmad dit : « ‘Arab Faqīh ». Le manuscrit d’Alger, édité et traduit en français par René Basset1, demeure la référence pour les éditions et les traductions des autres manuscrits, dans les langues européennes et en somali.

2Arabisante, islamisante et éthiopisante, Amélie Chekroun confronte La conquête de l’Éthiopie avec des sources arabes et éthiopiennes contemporaines du texte fondateur. Elle poursuit ainsi les travaux des orientalistes italiens (Conti-Rossini, Cerulli) qui, les premiers, ont publié et comparé les manuscrits éthiopiens et arabes relatant et commentant la conquête. Il s’agit, écrit-elle, « [d’]en finir avec Grañ [sic] » (p. 220) citant le surnom dépréciatif Graññ (le Gaucher) donné par les écrits des Éthiopiens à l’imām Aḥmad qui, s’étant imposé aux sultans du Barr Sa’ad ad-Dīn, s’installa à Harär, au centre d’un territoire, entre mer Rouge et Rift, le pays d’Adal des Éthiopiens. Rompant avec la sempiternelle répétition des expéditions punitives, l’imām planifia une succession d’attaques qui, de 1531 à sa mort face aux Portugais en 1543, aboutirent à la complète sujétion du royaume chrétien. Habilement, il avait d’abord assailli les provinces méridionales, rattachées à l’Éthiopie aux XIIIe-XIVe siècles et où résidaient de nombreux musulmans, puis il avait fondu, au Nord, sur l’Amhara et le Tegray, le cœur du royaume chrétien. Au Sud, les chrétiens, minoritaires, se convertirent à l’islam tandis que, majoritaires au Nord, ils devenaient des dhimmi assujettis à l’imām. Dans les régions conquises, l’administration locale des negus se mit au service du conquérant et rallia l’islam.

  • 2 À Ǧiǧǧiga, la région-État Somali d’Éthiopie a édifié des statues de l’imām Aḥmad, du sayyid Maxamed (...)

3Amélie Chekroun, à juste titre, rappelle qu’à l’instar des Éthiopiens chrétiens, les éthiopisants ont utilisé — et utilisent toujours — le surnom Graññ pour désigner l’imām Aḥmad. Mais, doit-on la suivre quand elle écrit : « adopter le surnom de “Gaucher”, que ce soit en amharique ou en somali, revient à conserver une perspective christiano-centrée » ? (p. 224). Mais, ainsi qu’elle l’écrit (pp. 219, 319), le Futūḥ al-Ḥabasha, traduit en somali, a promu l’imām fondateur du nationalisme somalien. Il est statufié2, l’épée à la main gauche, et les Somali appellent leur héros Gurey « le Gaucher ». Elle est plus convaincante quand elle s’élève contre cette « somalisation » de l’imām qui dut affronter les révoltes des clans somali au sein de ses armées, de plus en plus composites à mesure que s’amplifiait la conquête. Je suis volontiers Amélie Chekroun qui, dans son chapitre 1 : « Futūḥ al-Ḥabasha un ouvrage de jihad » (p. 37), étudie les intentions du rédacteur, Shihāb ad-Dīn Aḥmad, ‘Arab Faqīh. Elle replace son récit dans un genre qui avait surgi lorsque l’élan des deux premiers siècles de l’islam commença à faiblir. On consigna donc la mémoire des hauts faits du passé afin de préparer les esprits à de futurs jihad. Dans La conquête de l’Éthiopie, nous découvrons comment fabriquer un jihad et le mettre en œuvre puis, en outre, nous cernons la vision du royaume chrétien qu’avaient les acteurs musulmans qui allaient l’affronter et le soumettre. L’autrice saisit cette occasion extraordinaire pour confronter leur vision aux témoignages des Éthiopiens et des Européens venus secourir les chrétiens.

  • 3 M. Hassen, The Oromo of Ethiopia. A History 1570-1860, Cambridge, Cambridge University Press, 1990  (...)
  • 4 « Oromo-s » (sic) est étrange. Le « s » au pluriel des ethnonymes renvoie à l’usage : les Allemands (...)

4Le livre d’Amélie Chekroun présente de nombreuses cartes historiques originales et des chronologies très utiles : par exemple la « Chronologie des souverains du Barr Sa’d ad-Dīn » (p. 327) et la « Chronologie des rois chrétiens d’Éthiopie aux XVe et XVIe siècles » (p. 329). Le tableau : « Le déroulement du Futūḥ al-Ḥabasha » (pp. 333-343), qui met en parallèle les chapitres des éditions française, anglaise et arabe, est remarquable. Cependant, une carte de la Corne, au XXIe siècle, aurait évité de localiser Kismaayo (p. 223), non pas au nord, mais au sud de Mogadiscio, juste à l’embouchure commune du Jubba et du Wabi Shabeele qui coule, sur plus de 400 km, parallèlement à un cordon dunaire de l’océan Indien. Je relève, aussi, la note no 1 (p. 221) où E. van Donzel devient von Donzel et la note no 3 (p. 229) qui qualifie Mustafa Kemal Atatürk de « dernier souverain ». Je regrette que la bibliographie mentionne seulement le plus ancien des livres de Mohammed Hassen3 et qu’elle ignore le plus récent où il montre la présence des Oromo4 dans le royaume chrétien dès la fin de la dynastie Zagwé (XIIe siècle) et donc avant la conquête de l’imām. Enfin, plus que pour Amélie Checkroun, l’emploi de « médiéval » (p. 213 et p. 320) afin d’étiqueter l’une des périodes de l’histoire de l’Éthiopie me gêne, car ce me semble européocentrique.

  • 5 À Gondär, Eslambét, le quartier des marchands musulmans jouxte les palais royaux (témoignage person (...)

5Amélie Chekroun fait preuve d’un réel talent pédagogique en déroulant ses analyses dans huit chapitres très denses mais courts (pas plus de 50 pages) et qui, éclairés par des tableaux, des figures et des cartes, traitent chacun un sujet, de façon exhaustive. Après le chapitre 1, mentionné plus haut, viennent en chapitre 2 : « Les sultans du Harar : histoires et luttes de pouvoir » et en chapitre 3 : « Populations et organisation du Barr Sa’d ad-Dīn ». Elle y retrace comment une dissidence religieuse s’imposa face aux sultans et comment l’islam permit la fusion, certes difficile, d’une société composée de nomades et de sédentaires établis sur l’une des routes reliant les hautes terres chrétiennes à la mer Rouge si bien que des marchands musulmans allaient en Éthiopie et des chrétiens fréquentaient le port de Zaylah/Seylac. Le quatrième chapitre : « Le royaume d’Éthiopie selon ‘Arab Faqīh » décrit les « données » récoltées et rassemblées par les musulmans sur les terres et les populations d’Éthiopie. En risquant d’être anachronique, furent-ils une sorte de « 5e colonne » ? L’autrice, très nuancée, explique qu’il n’y avait pas de cloison étanche entre chrétiens et musulmans, mais, bon gré mal gré, une cohabitation5. Le cinquième chapitre : « À guerre exceptionnelle, leader exceptionnel » décrypte la « culture de guerre en Éthiopie musulmane » et la « construction de la figure idéale » de l’imām. Dans le sixième chapitre « La conquête de l’Éthiopie », Amélie Chekroun réussit, par une lecture croisée des sources en provenance des deux camps, à analyser l’offensive irrésistible des troupes musulmanes qui frappa tant les contemporains. Enfin, dans le septième et dernier chapitre : « L’armée de l’imām », elle décrit l’organisation des armées et l’état d’esprit des combattants qui aspiraient au « paradis ou [à] la fortune » (p. 299).

6L’autrice a pris le parti d’une conclusion courte — trop ? — qui, résumant les huit chapitres de son livre, trace, en trois points, les pistes de recherche qu’elle en a déduit : « Le sultanat du Barr Sa’d ad-Dīn (≃1415-≃1583) » (p. 319), « Repenser la "conquête de l’Éthiopie" » (p. 320) et : « Pour une histoire de l’islam médiéval de la Corne de l’Afrique » (p. 322). Elle précise ainsi les sujets auxquels éthiopisants, arabisants, islamisants, somalisants et bien d’autres, notamment ceux qui étudient les Afar, les Oromo, devront s’atteler. Ce grand et gros livre, qui fournit aux chercheurs un état renouvelé des connaissances en histoire, en ethnologie, en sociologie, les guidera dans la méthodologie de leur travail et les aidera à prendre leur distance vis-à-vis des représentations qui assènent tant de certitudes.

  • 6 A. Lauret, La guerre et l’exil, Paris, Les Belles lettres (« Mémoires de Guerre »), 2023.

7Le livre La conquête de l’Éthiopie. Un jihad au XVIe siècle n’est pas destiné aux seuls chercheurs, spécialistes de l’histoire de l’Éthiopie, de la Somalie, de la Corne de l’Afrique et du Yémen. Il permet d’aborder et de comprendre l’Afrique de l’Est et l’Afrique en général et éclaire le lecteur sur les conflits actuels que subissent les populations des deux rives du détroit de Bab el-Mandeb6.

Haut de page

Notes

1 R. Basset, Histoire de la conquête de l’Abyssinie par Chihab Eddin ‘Ahmed ben ‘Abd el Qâder, vol. I, texte arabe, vol. II : traduction française et notes, Paris, E. Leroux, Pub. École des Lettres, Alger, 1897-1909.

2 À Ǧiǧǧiga, la région-État Somali d’Éthiopie a édifié des statues de l’imām Aḥmad, du sayyid Maxamed Caddille Xasan, héros de la lutte contre les Britanniques (1899-1921) et, aussi, du Premier ministre éthiopien Mälläs Zénawi (1995-2012). Je remercie Géraldine Pinauldt (Institut français de géopolitique) qui, en 2015, m’a indiqué cette « rencontre » de statues.

3 M. Hassen, The Oromo of Ethiopia. A History 1570-1860, Cambridge, Cambridge University Press, 1990 ; The Oromo and the Christian Kingdom of Ethiopia 1300-1700, Woodbridge-Rochester, James Currey (« East Africa Series »), 2015.

4 « Oromo-s » (sic) est étrange. Le « s » au pluriel des ethnonymes renvoie à l’usage : les Allemands, les Afar.

5 À Gondär, Eslambét, le quartier des marchands musulmans jouxte les palais royaux (témoignage personnel).

6 A. Lauret, La guerre et l’exil, Paris, Les Belles lettres (« Mémoires de Guerre »), 2023.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Alain Gascon, « Chekroun Amélie, La conquête de l’Éthiopie. Un jihad au XVIe siècle »Cahiers d’études africaines, 258 | 2025, 576-579.

Référence électronique

Alain Gascon, « Chekroun Amélie, La conquête de l’Éthiopie. Un jihad au XVIe siècle »Cahiers d’études africaines [En ligne], 258 | 2025, mis en ligne le 11 juin 2025, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/50684 ; DOI : https://doi.org/10.4000/145yp

Haut de page

Auteur

Alain Gascon

Institut français de géopolitique-Université Paris 8-IFG Lab

Du même auteur

Haut de page

Droits d'auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search