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chronique bibliographique
Analyses et comptes rendus

Chrétien Jean-Pierre, Explorateurs et explorés au Burundi. Une vraie-fausse rencontre (1858-1900)

Pierre Boilley
p. 579-582
Référence(s) :

Chrétien Jean-Pierre. — Explorateurs et explorés au Burundi. Une vraie-fausse rencontre (1858-1900). Paris, Karthala, 2023, 328 p., bibl., cartes, ill.

Texte intégral

1Jean-Pierre Chrétien, spécialiste renommé de la région des Grands Lacs, nous livre, sous le titre Explorateurs et explorés au Burundi. Une vraie-fausse rencontre (1858-1900), un ouvrage à la fois très érudit et réjouissant, ce qui ne va pas toujours de soi… Très érudit d’abord, et particulièrement complet sur les tentatives européennes de compréhensions géographique, humaine et culturelle de l’espace burundais. On trouve dans cet ouvrage une description fouillée des diverses expéditions qui ont parcouru cet espace, depuis les « globe-trotters de l’époque victorienne (1858-1876) », où l’on suit Burton et Speke, Livingstone, Cameron et Stanley, jusqu’aux « éclaireurs de la colonisation allemande (1892-1902) », avec notamment Oscar Baumann, en passant par les « pionniers de l’évangélisation (1878-1891) », pour finir par les missions scientifiques et les safaris, qui nous portent au début du XXe siècle. Ces divers voyages étaient essentiellement tournés vers les relevés topographiques et la recherche des sources des fleuves, particulièrement celles du Nil, énigme qui apparaît comme obsédante dans cette seconde moitié du XIXe siècle. Jean-Pierre Chrétien nous expose minutieusement l’évolution des connaissances, les tentatives heureuses ou avortées, les erreurs accumulées, et nous donne nombre de cartes montrant la maîtrise progressive des réalités d’un terrain au départ totalement inconnu des Européens. Ces passages, très vivants, nous font toucher du doigt les difficultés de compréhension de la toponymie, de la mesure des distances ou encore de la confusion entre lieux et pouvoirs locaux. Elles s’accroissent encore par la subjectivité des voyageurs, qui apportent avec eux « la mentalité de l’époque, ses rêves collectifs », ses fantasmes : on y retrouve pêle-mêle le rêve des monts de la Lune et les souvenirs de Ptolémée ou encore ceux du prestigieux royaume du prêtre Jean, le romantisme et l’admiration des corps « sauvages », la recherche d’une possible origine hamitique d’éventuels « Caucasiens de l’Afrique » et l’opposition avec les « Nègres noirs », distinction qui devait perdurer longtemps et causer tant de souffrances dans cet espace. On retrouve ainsi les racines de l’invention d’une histoire locale tendant à prouver cette hypothèse, « un bricolage » où se nouent histoire politique et histoire raciale autour du mirage de l’empire du Kitara, « véritable empire carolingien de l’Équateur, qui serait porteur de l’éthiopianité comme Charlemagne était un relais de la romanité » (p. 193). Une histoire fantasmée qui a pris corps dans une soi-disant « conquête tutsi » du Burundi, discours hélas « inlassablement repris par des auteurs devenus inconscients de leurs sources » (ibid.), et qui s’est matérialisée dans la gestion coloniale du Burundi, où les Batutsi sont devenus synonymes de chefs, avec les conséquences que l’on connaît. Cette histoire mêlée des mythes présents chez les voyageurs, et de la volonté de les plaquer sur les réalités rencontrées, cette observation biaisée de populations étranges et inconnues par les Européens, est tout à fait passionnante.

  • 1 J.-P. Chrétien, « Le passage de l’expédition d’Oscar Baumann au Burundi (septembre-octobre 1892) », (...)

2Cet ouvrage serait déjà en soi un apport considérable à la connaissance de ces « premiers contacts », si Jean-Pierre Chrétien, comme il l’annonce dès l’introduction, ne s’interrogeait sur « la pertinence du concept d’exploration » (p. 6). Car il ne s’agit pas ici d’une histoire des « explorateurs », mais bien de l’analyse approfondie d’une rencontre d’humains ancrés dans des temps et des lieux. Loin d’une vision eurocentrée, « explorateurs » et « explorés » sont placés face à face, chacun avec ses mythes qui s’affrontent ou parfois s’interpénètrent, chacun avec son regard sur l’autre et les interprétations, souvent fausses, qui en découlent. C’est en ce sens que ce livre, pour un historien de l’Afrique, est particulièrement réjouissant, ou mieux satisfaisant. Car pour une fois, les paroles des Européens et des Africains sont mises sur un pied d’égalité. Il ne s’agit plus d’une si fréquente histoire de l’Europe en Afrique, mais bien d’une histoire des Africains, confrontés à l’irruption de nouveaux arrivants inconnus, qu’il va falloir en un juste retour de choses, explorer et comprendre. Jean-Pierre Chrétien a collecté ce regard inversé depuis longtemps. En 1968 déjà, il écrivait sur « Baumann vu par les Barundi »1, en publiant la teneur des souvenirs locaux. Enseignant à l’École normale supérieure du Burundi de 1964 à 1968, et ayant effectué de nombreux séjours ensuite dans ce pays, il a mené des enquêtes orales et a eu la chance de pouvoir recueillir les souvenirs personnels de vieillards témoins, lorsqu’ils étaient enfants, de l’irruption de ces « Blancs ». Ce sont des témoignages irremplaçables qui, hélas, ont souvent été négligés dans d’autres espaces. Nous percevons ainsi, par ces voix, « le mélange de curiosité et de méfiance que suscitent les premiers Blancs, perçus comme des êtres monstrueux ou surnaturels », et « la façon dont ces étrangers inédits ont été intégrés à la vision locale du monde » (p. 218). Considérés comme des choses, des bêtes sauvages ou des « ogres », ils effraient, interrogent ou suscitent la curiosité. On les considère comme de « gros bébés barbus » et « il est piquant de trouver dans ces clichés (de grands enfants qui se ressemblent tous) un écho anticipé des stéréotypes que les Européens entretiendront ensuite sur les Noirs ! » (p. 222). Ils impressionnent, notamment avec leurs fusils effrayants et leurs allumettes, mais ils engendrent aussi comme de la pitié, incapables qu’ils sont de trouver seuls leur chemin. En fin de compte, l’opinion majoritaire dans certaines régions fut qu’ils étaient certainement des revenants maléfiques, et qu’il valait mieux ne pas les fréquenter, alors qu’ailleurs ils suscitèrent l’enthousiasme d’un retour de grandes personnalités locales : « Paradoxalement l’étrangeté de ces personnages surgis du lointain ou du passé permettait de les intégrer au rythme de l’histoire burundaise, que ce soit au titre d’esprits malveillants ou de rois salvateurs » (p. 272).

  • 2 J.-P. Chrétien, « Les premiers voyageurs étrangers au Burundi et au Rwanda : les “compagnons obscur (...)

3Si Jean-Pierre Chrétien nous fait sentir si bien les réactions des populations locales, il n’oublie pas les « compagnons obscurs », sans lesquels les voyageurs européens auraient été bien en peine de réaliser leurs expéditions, ce qui est un élément de plus pour « relativiser la notion d’“exploration” » (p. 275). Cet intérêt pour ceux qui ont été les véritables piliers des « explorations », n’est pas non plus nouveau pour l’auteur, qui en a déjà évoqué les personnalités2. Il s’agit « d’une chaîne de partenaires, depuis le riche marchand indien de Zanzibar jusqu’aux humbles porteurs » (p. 286), en passant surtout par les chefs d’expéditions et les guides africains, les vrais explorateurs de métier, auprès desquels les voyageurs européens font figure de novices. Connaissant les nouvelles colportées le long des routes de commerce, interprètes essentiels, en lien avec les commerçants de Zanzibar, ils sont absolument indispensables aux « explorations » ! Jean-Pierre Chrétien nous les présente, les Saïd bin Salim, Bombay, et bien d’autres encore, et exhume leur histoire passée sous silence au profit de la gloire des Européens, remise ainsi à son juste niveau : « Les Européens sont portés par le mouvement d’échanges de la région des lacs : rien de l’aventure de Christophe Colomb chez les Burton, les Livingstone ou les Baumann ! » (p. 305). Les « explorateurs » sont ramenés à leur place, celle surtout des éclaireurs de la colonisation, et les propagateurs de nombre de futurs clichés. En fin de compte, s’il y a eu contact, il s’agit surtout de « la rencontre de plusieurs imaginaires qui s’entrecroisent sans se recouper vraiment » (p. 318). Une « vraie-fausse rencontre », en somme…

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Notes

1 J.-P. Chrétien, « Le passage de l’expédition d’Oscar Baumann au Burundi (septembre-octobre 1892) », Cahiers d'Études Africaines, VIII (1), 29, 1968, pp. 48-95.

2 J.-P. Chrétien, « Les premiers voyageurs étrangers au Burundi et au Rwanda : les “compagnons obscurs” des “explorateurs” », Afrique & histoire, 4 (2), 2005, pp. 37-72.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Boilley, « Chrétien Jean-Pierre, Explorateurs et explorés au Burundi. Une vraie-fausse rencontre (1858-1900) »Cahiers d’études africaines, 258 | 2025, 579-582.

Référence électronique

Pierre Boilley, « Chrétien Jean-Pierre, Explorateurs et explorés au Burundi. Une vraie-fausse rencontre (1858-1900) »Cahiers d’études africaines [En ligne], 258 | 2025, mis en ligne le 11 juin 2025, consulté le 19 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/50694 ; DOI : https://doi.org/10.4000/145yq

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Auteur

Pierre Boilley

Institut des mondes africains (Imaf), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, France

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Droits d'auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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