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Analyses et comptes rendus

Fania Noël, Dix questions sur les féminismes noirs ; Soumaya Mestiri, Pour un féminisme décentré. Recadrer, résister

Fabienne Samson
p. 832-836
Référence(s) :

Noël Fania. — Dix questions sur les féminismes noirs. Montreuil, Éditions Libertalia, 2024, 136 p. ; Mestiri Soumaya. — Pour un féminisme décentré. Recadrer, résister. Paris, Éditions Le Cavalier Bleu (« Convergences »), 2024, 160 p., bibl.

Texte intégral

  • 1 Si la pensée post-coloniale est ancienne et liée aux luttes d’indépendances politiques, économiques (...)
  • 2 Voir bell hooks, Cultiver l’appartenance, Paris, Éditions Cambourakis, 2023, avec une préface de Fa (...)

1Le monde éditorial français en sciences sociales connaît, depuis quatre ou cinq ans, une vague particulièrement importante de publications inscrites dans une approche « décoloniale1 ». Les deux ouvrages dont nous proposons ici une recension — celui de Fania Noël, Dix questions sur les féminismes noirs, et celui de Soumaya Mestiri, Pour un féminisme décentré. Recadrer, résister — sont parus en 2024 et proposent une réflexion sur des types de féminismes alternatifs à celui de la « blanchité »2 pour Fania Noël, du « centre » hégémonique pour Soumaya Mestiri, autrement dit en opposition à un féminisme occidental conventionnel que cette dernière nomme « blanc-bourgeois » (Mestiri 2024, p. 10).

2Parce qu’ils veulent présenter, dans un objectif pédagogique (tous deux s’appuient sur de nombreuses références bibliographiques), d’autres modèles de féminismes, mais également parce qu’ils sont écrits par deux autrices intellectuelles militantes (elles prennent ouvertement parti), ces deux ouvrages sont intéressants à comparer. Pourtant, ils diffèrent assez profondément sur la manière d’appréhender conceptuellement la lutte contre l’oppression des femmes. Fania Noël s’inscrit, elle, dans une démarche intersectionnelle, c’est-à-dire qui cumule plusieurs catégories discriminantes (couleur de peau, genre, classe sociale, etc.) pour expliquer la diversité historique et mondiale des féminismes des « Noires » — elle utilise la majuscule pour dépasser le simple adjectif et appuyer sur l’appartenance discriminante de « race » — américaines et caraïbéennes (descendantes d’esclaves) et de la diaspora (migrantes ou issues de l’immigration). Soumaya Mestiri, de son côté, défend plutôt une posture « post-intersectionnelle » pour parler d’un féminisme (au singulier donc) différentialiste pour toutes les femmes non occidentales ayant subi la « colonialité » du monde blanc. L’objectif de ce compte rendu n’est pas d’entrer dans une discussion sur le bien-fondé de l’une ou de l’autre approche, mais plutôt de décrypter leurs démonstrations et donner à voir les interrogations qu’elles suscitent.

  • 3 Barbara Smith (née en 1946) est une universitaire américaine, militante féministe noire qui a parti (...)
  • 4 Voir K. Crenshaw, On Intersectionality : Essential Writings, New York, The New Press, 2017.
  • 5 La déclaration politique de la revue AssiégéEs, portée « par des personnes issues des “anciennes” c (...)
  • 6 Voir M. Bailey, Misogynoir Transformed : Black Women’s Digital Resistance, New York, Presses de l’U (...)

3Commençons par Fania Noël, parce qu’elle s’inscrit peut-être dans une lignée plus ancienne et connue, s’inspirant entre autres de bell hooks, de Barbara Smith3, ou encore de Kimberlé Crenshaw4, qui a théorisé en 1989 le concept d’intersectionnalité comme outil d’analyse. Fania Noël, directrice de publication et cofondatrice de la revue AssiégéEs5, nous donne à lire un ouvrage dont le mérite est d’historiciser et de contextualiser les multiples courants des féminismes noirs aux États-Unis et en France (notamment), montrant leurs particularités et leurs divergences. La démonstration insiste sur leur pluralité, car ils ne défendent pas les mêmes intérêts et n’ont pas les mêmes objectifs, et l’autrice différentie ainsi les féminismes noirs qui englobent l’ensemble des luttes militantes des femmes noires dans le monde (en Afrique, en Occident, dans les Caraïbes, etc.), le Black feminism des Noires américaines descendantes d’esclaves, et les afroféminismes en Europe qui posent la question de la citoyenneté (être Française et noire, par exemple), ce qui exclut, de fait, les migrantes. Mais Fania Noël insiste, surtout, sur leurs désaccords politiques profonds, notamment entre les courants valorisant l’anticolonialisme et la lutte contre le racisme (liant les combats des hommes et des femmes) et ceux, plus radicaux, qui dénoncent la « misogynoir » conceptualisée par Moya Bailey6, qui désigne les discriminations vécues spécifiquement par les femmes noires de la part des blancs (hommes et femmes), mais aussi — et cela est très important dans son approche — des hommes noirs.

  • 7 Voir S. Mestiri, Décoloniser le féminisme : une approche transculturelle, Paris, Librairie philosop (...)
  • 8 Voir M Lugones, « La colonialité du genre », Les Cahiers du CEDREF, 23, 2019, pp. 46-89.

4Soumaya Mestiri, philosophe tunisienne et militante d’un décentrement ou d’une décolonisation7 du féminisme, s’accorde avec Fania Noël sur la nécessité de sortir du féminisme des femmes blanches occidentales, pour laisser la parole à toutes les autres femmes. Cependant, sa pensée s’en démarque très vite par une posture qui vise non plus à cumuler et croiser les classifications stigmatisantes (l’intersectionnalité), mais à les hiérarchiser. Davantage inspirée par des autrices féministes décoloniales sud-américaines, elle cite régulièrement et longuement Maria Lugones, sociologue argentine qu’elle admire et dont le travail montre que les sociétés précoloniales, qui n’ont pas connu la différenciation sexuelle du travail et des pouvoirs telle que celle instituée en Occident, furent doublement assujetties par une racialisation des rapports sociaux (séparation entre les Indiens et les blancs par exemple) et par l’introduction de rapports de genre nouveaux (hommes et femmes anciennement complémentaires devenant ennemis, les premiers soumettant les secondes)8. Soumaya Mestiri estime alors que mettre racisme et sexisme à un même niveau, comme le fait l’approche intersectionnelle, est le prolongement d’une pensée coloniale — pour elle, le patriarcat tel qu’il est aujourd’hui connu est une invention chrétienne occidentale — et qu’il est davantage opérationnel de chercher laquelle de ces deux matrices prend le pas sur l’autre, selon les circonstances. L’ouvrage de Soumaya Mestiri avance, chapitre après chapitre, dans une démonstration linéaire visant à nous amener, pas à pas, à une remise en cause de la notion d’égalité dans les rapports sociaux de sexe pour favoriser celle de la différence complémentaire. En conséquence, l’autrice défend l’idée que la catégorie de race (voire de religion) surplombe en termes d’oppression celle de genre, hommes et femmes noir.e.s et/ou musulman.e.s partageant une même expérience de rejet et d’assignation négative.

  • 9 D. Hadni, « Portrait, Fania Noël : le combat entre soi », Libération, 3 avril 2016, en ligne, <http (...)
  • 10 La publication de son ouvrage dans la collection « Convergences » chez Le Cavalier Bleu, alors qu’e (...)

5Cette approche diffère fortement de celle de Fania Noël qui rappelle la notion de « politique d’identité » développée par le Collectif de Combahee River, selon laquelle certaines populations expérimentent plusieurs systèmes d’oppression imbriqués les uns dans les autres (racisme, patriarcat, capitalisme et hétérosexualité). Ce concept, proche de l’intersectionnalité, mais issu de militantes de terrain et, depuis, largement dévoyé par les tenants d’une politique identitaire, vise à mobiliser les femmes concernées pour qu’elles comprennent ces discriminations entremêlées, défendent leurs propres intérêts et mettent en place une politique, non pas de reconnaissance des identités singulières, mais collective par et pour les minorités. Fania Noël encourage également les femmes noires à dénoncer la violence des hommes noirs, même si certains collectifs y voient la trahison de la lutte contre le racisme, et elle milite pour une prise en compte des inégalités de classe, les grandes bourgeoises noires ne pouvant appréhender le vécu de celles à la marge. Combattant le capitalisme, elle refuse toutes celles et tous ceux (féministes, partis politiques, etc.) qui veulent parler au nom de ces femmes noires déclassées, et sa position radicale mènent certains médias à la décrire comme communautariste9. À l’inverse, Soumaya Mestiri, dans sa priorisation des oppressions, cherche une solidarité intersexuelle qui émancipe à la fois les femmes et les hommes « sudisés » — puisqu’ils vivent les mêmes stigmatisations du centre hégémonique — et, par la notion de frontière, inspirée là encore par les féministes chicanas et par des auteurs sud-américains du décolonial, conçue comme lieu de passage plutôt que comme séparation, elle cherche une « congruence » (qu’elle oppose à une « convergence »10) des expériences d’oppression, afin de réunir les différentes féministes « colonisées » au sein d’un même grand mouvement de décentrement (rejet de la colonialité). De là, elle appelle à la reconnaissance de la pluralité des marges, face à un Occident dominateur, et à prendre au sérieux leurs savoirs situés pour relativiser celui du centre (l’Occident) et réparer ainsi les injustices épistémologiques et sociétales. Face à l’hégémonie universaliste occidentale, la philosophe invite à un « multiculturalisme pluricentré » au sein d’un nouveau féminisme différentialiste, réunissant tous les Suds.

6On le voit, les deux autrices s’accordent sur une posture commune, celle de la politisation des catégories oppressives, mais l’afroféminisme de Fania Noël et le féminisme décentré de Soumaya Mestiri s’opposent sur la manière de traiter ces catégories. Ces deux ouvrages, assez théoriques et fortement référencés, se lisent plus ou moins aisément (Soumaya Mestiri a tendance à fortement complexifier les auteurs et autrices qu’elle cite) et montrent le foisonnement de pensées autour des études contemporaines sur les féminismes, la racialisation des rapports sociaux, les inégalités économiques et les épistémologies des Suds. Les deux autrices ne partent pas du même point : l’une réfléchit à l’émancipation des femmes noires et/ou racisées dans les sociétés occidentales, l’autre à la construction de solidarités inter-Suds dont le féminisme est un élément central. Ces deux ouvrages sont également des manifestes, des partis-pris, et sont à analyser en tant que quels. D’un point de vue scientifique, il serait effectivement étonnant de singulariser ainsi le féminisme occidental (analysé au singulier par les deux autrices) en ignorant les courants divergents et politiquement très antinomiques qui le composent ; tout comme il serait surprenant de taire, dans le recensement des féminismes noirs, la grande diversité des féminismes en Afrique qui sont souvent très éloignés des revendications des femmes noires en contexte de minorité sociale et politique. Il serait également problématique de parler d’identité (là encore au singulier comme le fait Soumaya Mestiri), sans tenir cas des multiples recherches sur la notion complexe d’appartenance produites depuis des dizaines d’années ; et il serait décrié de vouloir décentrer le féminisme des musulmanes en récréant soi-même une centralité écrasante, celle de l’arabité, oubliant ainsi toutes les musulmanes subsahariennes ou asiatiques (entre autres) qui ne vivent pas les mêmes réalités, notamment en termes de public/privé, et qui ne connaissent donc pas les mêmes catégorisations stigmatisantes. Il serait, enfin, embarrassant de critiquer nommément des personnes de la société civile ou politique, comme cela est le cas dans les deux ouvrages, parce qu’elles ne rentrent pas dans les catégories de pensée proposées.

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Notes

1 Si la pensée post-coloniale est ancienne et liée aux luttes d’indépendances politiques, économiques et intellectuelles des pays colonisés par l’Occident, le concept de « colonialité » (différent de « colonialisme ») date précisément de 1992 (anniversaire des 500 ans de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique) et a été inventé par Anibal Quijano (sociologue péruvien). Aujourd’hui repris et développé partout dans le monde, le concept de « colonialité » (et donc de « décolonialité ») discute l’hégémonie d’un savoir occidental qui se voudrait universel. Face aux relations internationales désoccidentalisées et aux sociétés politiques en lutte contre le racisme, le sexisme, et autres inégalités, le « décolonial » vise à déconstruire l’épistémologie du « Nord » (occidentale) imposée dans les Suds, afin de lutter intellectuellement pour la mise en avant des autres modes de pensée situés. Voir, par exemple, W. D. Mignolo, « Geopolitics of Sensing and Knowing : on (De)Coloniality, Border Thinking and Epistemic Disobedience », Postcolonial Studies, 14 (3), 2011.

2 Voir bell hooks, Cultiver l’appartenance, Paris, Éditions Cambourakis, 2023, avec une préface de Fania Noël.

3 Barbara Smith (née en 1946) est une universitaire américaine, militante féministe noire qui a participé à la création du Collectif de Combahee River (à Boston), organisation féministe noire encourageant la conscience de classe et l’affirmation sexuelle, notamment lesbienne.

4 Voir K. Crenshaw, On Intersectionality : Essential Writings, New York, The New Press, 2017.

5 La déclaration politique de la revue AssiégéEs, portée « par des personnes issues des “anciennes” colonies européennes » a pour objectif de lutter contre le capitalisme, le racisme systémique et le patriarcat. Voir la déclaration politique de la revue, consultée en juin 2025 : <https://www.xn--assig-e-s-e4ab.com/index.php/2013-11-16-06-13-31>.

6 Voir M. Bailey, Misogynoir Transformed : Black Women’s Digital Resistance, New York, Presses de l’Université de New York, 2021.

7 Voir S. Mestiri, Décoloniser le féminisme : une approche transculturelle, Paris, Librairie philosophique Vrin, 2016.

8 Voir M Lugones, « La colonialité du genre », Les Cahiers du CEDREF, 23, 2019, pp. 46-89.

9 D. Hadni, « Portrait, Fania Noël : le combat entre soi », Libération, 3 avril 2016, en ligne, <https://www.liberation.fr/france/2016/04/03/fania-noel-le-combat-entre-soi_1443753/> (consulté en juin 2025).

10 La publication de son ouvrage dans la collection « Convergences » chez Le Cavalier Bleu, alors qu’elle réfute ce terme, est assez ironique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Fabienne Samson, « Fania Noël, Dix questions sur les féminismes noirs ; Soumaya Mestiri, Pour un féminisme décentré. Recadrer, résister »Cahiers d’études africaines, 259 | 2025, 832-836.

Référence électronique

Fabienne Samson, « Fania Noël, Dix questions sur les féminismes noirs ; Soumaya Mestiri, Pour un féminisme décentré. Recadrer, résister »Cahiers d’études africaines [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 04 septembre 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/51833 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14maw

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Auteur

Fabienne Samson

Institut des mondes africains (Imaf), IRD, Aubervilliers, France

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Droits d'auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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