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Analyses et comptes rendus

Daniel Jordan Smith, To Be a Man Is Not a One-Day Job. Masculinity, Money, and Intimacy in Nigeria

Delphine Manetta
p. 836-838
Référence(s) :

Smith Daniel Jordan. — To Be a Man Is Not a One-Day Job. Masculinity, Money, and Intimacy in Nigeria. Chicago, The University of Chicago Press, 2017, 272 p., bibl., index.

Texte intégral

1Nourri par vingt-cinq ans de terrain au Nigéria dans des milieux essentiellement igbo, le livre de Daniel Jordan Smith part d’une question simple : dans quelle mesure l’argent définit-il la masculinité au Nigéria, où l’on considère que « money makes a man » (p. 3) ? En documentant des situations, privées et publiques, où les hommes construisent leur statut et leur réputation par la consommation et la redistribution ostentatoires (« conspicuous consumption and redistribution »), l’auteur montre comment, depuis le boom pétrolier des années 1970, l’argent médiatise un ensemble de relations « intimes », tant dans le couple, la famille, la parenté et l’amitié que dans le domaine politique. En faisant de la consommation et de la redistribution ostentatoires une clé de voûte de l’analyse, ce livre fait ainsi écho à une vaste littérature qui, portant sur les relations de couple et de parenté comme sur le clientélisme, a montré comment l’argent cimente les rapports sociaux et politiques en Afrique. Il montre toutefois que, si l’argent construit la masculinité au Nigéria, il introduit aussi soupçon et méfiance dans les relations conjugales, familiales, amicales ou encore clientélistes. Vecteur de l’« intimité », l’argent serait alors aussi sa principale menace.

2Pour Daniel Jordan Smith, penser l’entrelacement de la masculinité, de l’argent et de l’intimité au Nigéria, c’est d’abord l’approcher au gré des âges. Le livre s’ouvre sur l’apprentissage en ville, dès l’école puis à l’université, de l’importance sociale de l’argent, qui permet aux garçons d’exhiber des biens de consommation valorisés et de séduire les filles (chapitre 1). Il se clôt sur l’expérience d’aînés qui, ayant réussi en ville, utilisent leur argent pour accéder à des chefferies dans leur village d’origine ou qui, restés au village, comptent sur leurs enfants citadins pour financer leurs vieux jours (chapitre 6). Aussi le livre dessine-t-il en filigrane des mobilités fondamentales dans la construction au cours du temps du statut d’homme : partir en ville pendant la jeunesse et revenir au village pour la retraite. Il nous introduit également, au fil des chapitres, au cœur de couples, de cercles de sociabilité masculine et de différentes classes sociales.

3Dès la séduction jusqu’après le mariage (chapitre 2), les hommes doivent être des pourvoyeurs (« providers »). En prouvant leur amour par des dépenses, ils éveillent toutefois des soupçons chez les femmes : elles s’interrogent sur leurs intentions profondes au moment de la séduction et doutent de l’origine de leur argent pendant le mariage. Ce rôle de « provider » pourrait expliquer que la société nigériane soit patriarcale, en valorisant le statut de mari, de père et de chef de famille. Il situe surtout les hommes dans une position délicate : comment gagner suffisamment pour satisfaire les attentes des femmes et du mariage ? Comment conjuguer les dépenses impératives (loyers, frais de scolarisation, dépenses de santé, etc.) avec la consommation et la redistribution ostentatoires quand les revenus sont limités, voire intermittents ?

4Être un homme au Nigéria coûte cher, et tous les hommes ne sont pas égaux face aux attentes de consommation et de redistribution ostentatoires. Grâce à plusieurs portraits (mécanicien, instituteur, propriétaire d’une boutique de boissons, travailleur dans une ONG, riche entrepreneur, etc.), l’auteur montre comment la masculinité au Nigéria peut expliquer la reproduction des inégalités et des classes sociales (chapitre 3), en alimentant, qui plus est, un système clientéliste généralisé profitant aux plus riches. L’analyse de clubs de sport privés (chapitre 4), qui rassemblent des hommes plus ou moins fortunés, révèle toutefois que la consommation et la redistribution ostentatoires sont d’abord à destination du public masculin. Si la société nigériane est patriarcale, elle est donc aussi « fratriarcale » (p. 141). Dans ces clubs, les dépenses en boissons et en nourriture pour le groupe, voire pour les maîtresses invitées aux soirées, sont scrutées afin que les pairs évaluent leur adéquation au regard du statut de celui qui dépense. L’auteur suggère alors une dimension morale dans les pratiques économiques des hommes : il existe des dépenses « appropriées » (« befitting »), qui dépendent de la quantité d’argent dépensé et des façons de le dépenser.

5Les cas d’hommes violents et de criminels, incarnant une masculinité qui « a dérapé » (« gone awry ») ou « est allée trop loin » (« gone too far ») (chapitre 5), exemplifient quant à eux certains défis de la masculinité au Nigéria. Plus que de personnifier une « crise de la masculinité », ils incarnent de manière paroxystique les contradictions auxquelles les hommes font face : comment les plus pauvres peuvent-ils accéder au statut d’homme ? Comment les difficultés économiques ont produit, chez les hommes en général, la vision d’une masculinité menacée, en expliquant alors la persistance de violences physiques et sexuelles contre les femmes ? Tout en remplissant les attentes de consommation et de redistribution ostentatoires, en quoi l’origine et la quantité d’argent possédé par les hommes suscitent toujours des soupçons ? Dans quelle mesure l’argent conforte-t-il des solidarités familiales ou attise-t-il des tensions ? Le moment des funérailles, abordé dans le dernier chapitre, est éclairant de ce point de vue. Des dépenses somptuaires sont attendues, voire exigées, des fils pour les funérailles d’un père au village, mais elles éveillent, parallèlement, réprobations et jalousies. Dépenser trop peu risque de faire passer les fils pour des ratés, dépenser beaucoup suscite l’admiration, mais est perçu comme de « l’ostentation excessive », voire de « l’intimidation » (pp. 204-205) par des villageois moins privilégiés que leurs parents citadins.

  • 1 R. Connell, Masculinities, Sydney, Allen and Unwin, 1995.

6Daniel Jordan Smith fait de la masculinité une véritable « performance » socio-économique, à la fois en continuité et en rupture avec l’idée de « masculinité hégémonique » développée par la sociologue féministe Raewyn Connell à partir du contexte occidental1. Tout en soulignant le caractère patriarcal de la société nigériane, et en faisant du « provider » un idéal masculin, Daniel Jordan Smith propose en effet une vision hétéronome de la masculinité, qu’il approche au gré des âges, des classes sociales et des lieux, par l’étude de la sociabilité masculine comme de la séduction et de la sexualité. Il rejoint ainsi la riche littérature anglophone qui, émergeant dès les années 1990, a souligné l’importance de penser les masculinités au pluriel. Or, à la différence de cette littérature décrivant des logiques de domination entre une masculinité hégémonique et des masculinités subordonnées, l’auteur souligne en quoi les statuts de mari, de père, d’ami, de fils, de beau-frère et de « patron » sont pétris d’injonctions contradictoires avec lesquelles les hommes doivent composer. Parce que la masculinité s’articule, au Nigéria, autour d’une tension structurante entre intimité et argent, elle place de fait les hommes au cœur d’une situation « inconfortable » et, pour certains, « intenable » : dépenser, suivant les attentes associées à son statut, que l’on ait ou non les moyens, pour se retrouver peut-être confronté à la méfiance d’une épouse, le blâme d’amis ou la réprobation de parents au village. Si le livre a le mérite de se situer au plus près de l’expérience sensible des hommes en dévoilant leurs tourments, il reproduit néanmoins un postulat : celui selon lequel la masculinité serait l’attribut d’hommes hétérosexuels, dans un pays, le Nigéria, où des hommes et des femmes comptent parmi les plus grosses fortunes du continent africain. Par ailleurs, dans un contexte marqué par l’ascension sociale des femmes et une crise économique profonde, on s’interroge, en définitive, sur la pertinence analytique du modèle masculin du « provider » que seuls les hommes des classes les plus aisées parviendraient à satisfaire. Ne voit-on pas plutôt émerger, dans des contextes étudiants ou populaires par exemple, des pratiques et des idéaux nouveaux à partir desquels les masculinités se réinventeraient au Nigéria ?

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Notes

1 R. Connell, Masculinities, Sydney, Allen and Unwin, 1995.

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Pour citer cet article

Référence papier

Delphine Manetta, « Daniel Jordan Smith, To Be a Man Is Not a One-Day Job. Masculinity, Money, and Intimacy in Nigeria »Cahiers d’études africaines, 259 | 2025, 836-838.

Référence électronique

Delphine Manetta, « Daniel Jordan Smith, To Be a Man Is Not a One-Day Job. Masculinity, Money, and Intimacy in Nigeria »Cahiers d’études africaines [En ligne], 259 | 2025, mis en ligne le 04 septembre 2025, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/51854 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14max

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Auteur

Delphine Manetta

IFRA-Nigéria, Institute of African Studies, University of Ibadan, Nigéria

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    Paru dans Cahiers d’études africaines, 237 | 2020
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