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1La question de l’insécurité et de la criminalité à l’échelle des quartiers en Haïti est loin d’être passée au second plan depuis les évènements2 du 6 et 7 juillet 2018. Elle s’est au contraire, affirmée comme un thème majeur de la vie sociale et politique. L’expression « à bas à l’insécurité »3 est désormais l’une des premières revendications exprimées dans les manifestations en Haïti. Cette revendication, on la retrouve dans l’opinion publique à travers les médias traditionnels4, les médias sociaux5, dans des structures organisationnelles de la société civile (secteur privé d’affaire, universitaire, religieux.), dans les communautés haïtiennes de la diaspora6. C’est dire que le phénomène de l’insécurité et de la criminalité paraît une préoccupation quotidienne pour les citadins haïtiens. D’ailleurs, les données statistiques des quatre dernières années semblent corroborer ces préoccupations : 13 massacres de 2018 à 2021 ; 796 cas de kidnapping en 2020 et plus de 2 000 en 2021. En 2021, le nombre de personnes tuées par bal est estimé à 2 000, et une centaine est déjà comptée en 2022 (Hurbon, 2022). Environ 10 500 résidents7 des quartiers affectés se sont déplacés à cause de l’insécurité (ONU-OCHA, 2022). Cependant, cette préoccupation n’est pas remarquée8 dans les actions gouvernementales jusqu’à entrainer l’assassinat du président Jovenel Moïse dans sa résidence dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
2Le rappel de ces faits permet de contextualiser le phénomène de l’insécurité et de la criminalité dans la Région métropolitaine de Port-au-Prince (RMP). Dans cette agglomération, plusieurs quartiers ont été appropriés par des « groupes armés » dont les conséquences de leurs actes criminels alimentent deux autres phénomènes connexes : la déterritorialisation et la reterritorialisation (Théry, 2008). La déterritorialisation traduit, ici, un processus graduel de rejet de tout sentiment d’appartenance et d’abandon des activités socioéconomiques exercées par une population dans des espaces (privés et publics) qui donnaient vie et valeur à un territoire (Di Méo, 2017). Dans un tel processus d’abandon et de rejet, le territoire est vidé d’une bonne partie de ses contenus (humain et non-humain). L’espace devient alors un champ libre pour de nouveaux acteurs, de nouveaux usages et pratiques ainsi que de nouvelles formes d’appropriation et d’organisation sociospatiale. C’est bien ce phénomène Raffestin (1986) appelle processus de TDR (Territorialisation, Déterritorialisation et Reterritorialisation).
3D’abord, cet article vise à expliquer, à partir des données collectées auprès des résidents du quartier de Martissant, les principaux facteurs, liés à ces deux phénomènes territoriaux selon une approche pluridisciplinaire. Puis, en partant de la perspective criminologique de ceux qui expliquent l’insécurité et la criminalité à partir de la densité observée en milieu urbain fragmenté et fragilisé par l’anonymat, lequel sous-entend l’indifférence et l’absence de réaction collective aux actes isolés de la criminalité. Si l’anonymat renforce l’absence d’interaction, en revanche, la détérioration des infrastructures et équipements de services urbains consolide l’environnement propice au passage à l’acte criminel. Le choix du quartier de Martissant se justifie par le problème lié à l’insertion sociale (4/5 des chefs de « gangs » ont abandonné l’école avant leur terminale), lequel peut soulever le paramètre de la précarité socioéconomique (80 % vivent sous le seuil de la pauvreté avant d’être membre d’un « gang ») (Jean-Baptiste, 2017). Enfin, l’article s’inscrit dans l’idée qu’il y a une « rationalité limitée » de l’acteur criminel : en milieu urbain, la déterritorialisation des quartiers entrainant l’abandon et l’appropriation des biens, la facilité à commettre des délits et la faiblesse de la réaction sociale ouvrant la voie à de nouvelles opportunités délinquantes. En arrière-plan, j’interpelle les valeurs préventives de l’urbanisme dans une analyse écologique des opportunités criminelles.
4Le terrain apparaît de plus en plus comme un point incontournable dans les démarches de recherche scientifique. Son fondement s’inscrit dans les dispositifs et méthodes empiriques qu’il permet de mettre en œuvre pour collecter les informations nécessaires à la réalisation de la recherche. Ainsi, la démarche empirique suivie dans le cadre de cette recherche se fonde sur la RMP en se focalisant sur le quartier de Martissant où les données sont collectées à partir des méthodes regroupant les dispositifs des enquêtes exploratoires et des techniques d’entretien et documentaire.
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5Au cours des dix dernières années, les termes « zone de non-droit » et « zone rouge »9 sont souvent utilisés pour désigner des territoires urbains et pour qualifier, en même temps les populations en leur assignant une identité marginale (Prince, 2021). Depuis 2018, au-delà des controverses qui existent tant par son ampleur au quotidien10 que par sa variété11 de phénomènes qu’elle recouvre, l’insécurité dans la RMP a alimenté l’expression de « territoire de gangs ». Le terme « gang » est le mot anglais utilisé depuis l’École de Chicago pour traduire l’équivalent de « bande criminelle organisée » en français (Dubarry, 2007, Chesney-Lind, 2015). En d’autres termes, un « gang » est un groupe de criminels structurés avec, en général, un chef à sa tête, qui privilégient l’intimidation et la violence pour accomplir des actes interdits par la loi, et ce, dans le but d’obtenir richesse, pouvoir, reconnaissance sociale et le contrôle d’un territoire donné. En effet, l’expression « territoire de gangs » -même si elle peut, d’un côté, porter atteinte aux résidents non concernés, désigne, de l’autre côté, des quartiers et/ou des zones qui sont appropriés par des « gangs » comme lieux où ils exercent des opérations de racket, de rançons, de kidnapping, de viol, etc. Par la fréquence de ces activités criminelles dans la RMP, ces territoires ont été géolocalisés (Figure 1) pour donner un contenu géographique à l’expression. Nous l’utilisons pour rester attachés à l’idée de l’appropriation de certains quartiers où les criminels s’affichent publiquement dans des zones qu’ils délimitent par des moyens imposés entre les chefs de « gangs ». En effet, sur l’utilisation de l’expression « territoire de gang », il semble qu’il existe un consensus exprimé à la fois dans les médias et au sein des membres des « gangs », pour qualifier des zones où sont installés des groupes armés dotés d’une certaine « hiérarchie » opérant en « réseau de malfaiteurs » sous des pseudonymes (alias) qui s’enrichissent aux dépens de la population, de l’État et de la classe possédante (François et Prince, 2022).
Figure 1 : Territoires des « gangs » dans la Région métropolitaine de Port-au-Prince (Haïti)
Source : Makyavel Studios, 2022 et Neptune Prince.
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6La RMP semble concentrer, outre les richesses et les services urbains de base, le banditisme et la criminalité à cause de l’attractivité que la capitale exerce dans l’organisation sociospatiale et sociopolitique du pays. 177 groupes armés disputent sa suprématie dont certains sont fédérés en 2 groupes principaux : G9 an fanmi e alye et GPèp (Olivier, 2020). Mais l’ensemble est dirigé par 9 principaux chefs de « gangs » connus sous les identités (allias) : (1) Micanor, (2) Isca, (3) Mathias, (4) Djouma, (5) Krisla, (6) Ezéchiel, (7) Sonson, (8) Ti Junior, (9) Barbecue (Olivier, 2020). Aucune des communes de la RMP n’est épargnée par ce phénomène de « gangs ». Semble-t-il que parler de « gangs » dans la RMP devient un sujet sur lequel presque tous les habitants ont « une chose » à dire ; certains, pour avoir vécu un cas d’agression, d’autres, pour avoir été témoin, et la majorité, pour avoir pu se renseigner à travers les médias. Outre cet aspect trivial du phénomène, les statistiques sur la criminalité et sur les violences urbaines dans la RMP corroborent les témoignages (Prince, 2020). Les données récentes (depuis les quatre dernières années) indiquent en effet, la montée inquiétante de la criminalité. Ainsi, rappelons que l’on avait recensé dans ladite région : 13 massacres de 2018 à 2021 ; 796 cas de kidnapping en 2020 ; plus de 2 000 connus en 2021, et déjà une centaine déjà en 2022 (Hurbon, 2022). Environ 10 000 personnes qui vivaient dans des bidonvilles dans la zone sud de la capitale de Port-au-Prince (Martissant, Village de Dieu, Fontamara, Cité-de-l’éternel) les ont abandonnés (Olivier, 2020). Plus de 2 000 personnes avaient été tuées par balle au cours de l’année 2021 dans ces quartiers, faisant considérer que le pays était en situation de guerre (Ibid.). Or c’est loin d’être le cas. Étant donné que les « gangs »12, chiffrés à plus de 200, continuent de recruter de nouveaux membres pour renforcer leurs territoires, leur capacité, leurs « pouvoirs ». Dans une ambiance, ne faudrait-il pas s’attendre encore à des affrontements beaucoup plus meurtriers ?
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7En 1925, le quartier de Matissant devient l’une des premières expansions territoriales de la ville de Port-au-Prince (Prince, 2021). Le 10 septembre 1953, la ville de Port-au-Prince a intégré par arrêté communal ses faubourgs, dont Martissant (Corvington, 2012). Jusqu’en 1980, Martissant avec le parc Leclerc qui s’y trouve était l’une des meilleures destinations touristiques de Port-au-Prince. La partie du sud-est du quartier, située au piémont du Morne l’Hôpital, affiche par son paysage verdoyant l’une des plus belles vues de la zone. (Atlas d’Haïti, 1950 cité par Corvington, 2012). Les vagues successives de l’exode rural vers Port-au-Prince ont alimenté la bidonvilisation du quartier au point qu’il est devenu aujourd’hui le plus grand bidonville de la commune de Port-au-Prince. Situé au sud de Port-au-Prince, le quartier est habité par environ 250 000 habitants, soit une population supérieure à la ville de Bordeaux en France (Jean Baptiste, 2017). Sa population représente plus de ¼ de celle de la ville de Port-au-Prince. Séparé par des « blocs »13 ou des localités tels que 1ere avenue Bolosse, 2ere avenue Bolosse, les Martissant 1-A à Martissant 23, Ti Bois, Jeannot, les Fontamara 1 à Fontamara 27. Le quartier répond à la plus forte demande de logements à Port-au-Prince pour les démunis (Figure 2).
Figure 2 : Quartier de Martissant et ses localités (Haïti)
Source : David Telcy, 2022
8Dans les interstices du quartier de Martissant (Figure 2) se sont établies des conditions environnementales importantes pour passer à l’acte criminel. Il fait partie des territoires vulnérables (physique et social) de Port-au-Prince qui sont alors fortement marqués par une forte densité, par la pauvreté, par la dégradation, par l’insalubrité et par l’absence de tout service urbain de base. Dans ce quartier, l’expansion des bidonvilles tout comme l’ordre social ainsi que la sécurité ont, en conséquence échappé au contrôle des pouvoirs publics.
9Hormis la constitution de la littérature grise et scientifique sur l’état des travaux antérieurs concernant le phénomène étudié, cet article est fondé sur les résultats des observations du quartier de Martissant via des photographies, vidéos et reportages médiatiques publiés à travers les réseaux sociaux. Ces premiers matériaux ont été complétés par des témoignages collectés auprès des passagers faisant le va-et-vient entre la commune de Carrefour et celle de Port-au-Prince en passant par Martissant via la Route Nationale numéro 2 (RN2) et celle de Saint-Jude en passant par la montagne. Les données collectées sont donc renforcées par une enquête de terrain menée auprès de 12 ménages déplacés ; fuyant les affrontements entre les « gangs ». 12 entretiens avaient été réalisés avec ces déplacés selon le critère qu’ils ont associé au statut d’anciens résidents du quartier de Martissant. Il s’agit pour nous d’éviter de balader dans le quartier où le niveau de risque est très élevé. Pour ce faire, la forme du récit a été privilégiée pour donner à l’interviewé la possibilité de raconter leurs vécus de l’évènement. Pour ne porter préjudice aux enquêtés, nous avons procédé à l’anonymat des récits dont certains extraits sont placés en annexe compte tenu de leurs richesses en information sur le phénomène étudié.
10Les réflexions sur la délocalisation des activités socioéconomiques et sur les dimensions territoriales des activités criminelles sont centrales pour comprendre la dynamique de la déterritorialisation des quartiers. Elles renvoient à la notion « dés-habiter » les quartiers dans des contextes de conflits armés. La des-habitation des quartiers en situation de conflits est cette dimension géographique et socioéconomique très peu étudiée comme expérience de soi avec l’espace et des autres (Lazzarotti, 2014). La déterritorialisation du quartier de Martissant est donc un cas considérable dans les analyses des territoires déshabités.
11Depuis le 1er juin 2021, des « gangs » rivaux s’affrontent dans le 3e arrondissement de Port-au-Prince, notamment dans les quartiers de Martissant et Fontamara (Figure 3). Le bilan partiel officieux du premier jour des affrontements fait état d’au moins 10 personnes tuées par balles, une cinquantaine de blessés, des maisons et petits commerces ambulants incendiés, 1 089 résidents se sont déplacés dont des femmes, de jeunes enfants (Hurbon, 2022). Le bidonville de Cité-Soleil cède sa place à Martissant passant d’une zone quasi paisible d’autrefois à un « territoire de gangs » d’aujourd’hui.
Figure 3 : Membres de l’un des deux groupes rivaux dans l’affrontement
Source : Photographe inconnu
12Le quartier de Martissant connait des scènes de violence de façon sporadique depuis une vingtaine d’années. Ce qui a contribué au déplacement des gens de la petite bourgeoisie, des commerçants de la classe moyenne mettant en péril le développement des activités socioéconomiques, installées déjà dans les années 1970. Progressivement, la violence et la criminalité deviennent l’une des opérations d’enrichissement, de reconnaissance, d’exhibitions des forces masculines et de pouvoirs pour des centaines de jeunes garçons. En effet, la figure 3 présente une bande appelée « G-pèp-alye Kris la » qui est constituée de jeunes garçons âgés en moyenne de 25 à 30 ans.
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13Face aux violences et aux actions criminelles, « plus de 100 000 résidents de Martissant quittent leurs résidences et leurs activités » a affirmé le maire de la commune de Carrefour dans un entretien. « Le quartier est mort »14, c’est-à-dire sans activité au cours de la journée ni pendant la nuit. Les rues sont désertes, les maisons sont fermées, des équipements scolaires et religieux sont abandonnés »15. Parmi les déplacés, certains sont des propriétaires qui y vivaient depuis près de 20 ans, et d’autres, qui sont des locataires, lesquels constituent le cœur des petites activités socioéconomiques. Leurs profils sont variés : ils sont des marchands de rues, des boutiquiers, des professionnels et ouvriers de constructions, des enseignants, des policiers, des chauffeurs de taxi, des chômeurs, etc. Ils abandonnent leurs domiciles pour se réfugier dans des lieux publics, dont le Centre sportif de Carrefour (Figure 4 A), situé au sud des lieux d’affrontement entre les « gangs ».
Figure 4 : Vue l’est du Centre d’accueil et des déplacés de Martissant (Haïti)
Source : Photo de Neptune Prince, 2022
- 16 Avec les larmes aux yeux, un vieillard de 67 ans, un refugié du camp au Centre sportif de Carrefour (...)
14En juin 2021, le Centre sportif de Carrefour a accueilli 1 089 déplacés, soit 302 ménages. Les draps étendus par terre sont des indicateurs de répartition de l’espace par les ménages. Du « Ménage 1 » à l’arrière-plan de la photo le nombre de ménages est supérieur à quatre. Pour fuir la violence et la criminalité, les ménages sont contraints de partir avec les objets les plus ordinaires : « nous partons avec des objets qui laissent croire que nous revenons, sinon les chefs (de gangs) allaient nous tuer » (propos du Ménage 1). Les pots et les sceaux sont liés à la stratégie développée par les chefs de ménages, et que je peux appeler « simulation du retour ». Pour fuir, les ménages font semblant de partir à la recherche de l’eau ou de la nourriture à partir d’un ustensile domestique (gallon, « bokit », assiette…). Cette simulation est développée par les habitants pour troubler la vigilance des « chefs de gangs ». Par rapport à cette stratégie utilisée souvent par les femmes pour dissimuler leur départ, les hommes voulant quitter le quartier utilisent une imposition fixée par les « gangs » : à pied ou à motocyclette, ils doivent garder les mains en l’air comme signe d’obéissance (Figure 4B). Dans ces circonstances, la logique de la fuite est simple : « la vie vaut mieux que tout »16.
15Incapables de faire face aux « gangs », les policiers de Martissant ont été forcés d’abandonner le Commissariat (Figure 5). Les commerçants ambulants et les boutiquiers ont aussi abandonné leurs activités économiques.
Figure 5 : Commissariat de Police et activités socioéconomiques abandonnés depuis 2018 à Martissant (Haïti)
Source : Neptune Prince, 2020
- 17 Propos d’un déplacé de Martissant, réfugié dans le Centre sportif de Carrefour.
16L’abandon du Commissariat de Martissant par les policiers met en avant un déséquilibre dans les rapports de force entre le fonctionnement des « gangs » de Martissant et la police. Le fonctionnement des « gangs » prouve qu’ils disposent des stratégies, des matériels et des équipements leur permettant de continuer de défier les forces de l’ordre. Un habitant a affirmé avec un rire moqueur : « si même la police ne résiste pas aux affrontements entre les “gangs”, que dois-je faire sinon de vider le lieu.. »17. L’abandon du Commissariat n’est pas un indicateur de faiblesse des forces de l’ordre face aux « gangs », il est l’expression d’une demande de reconstruction de l’État dans sa force matérielle. Ainsi, la crise de sécurité haïtienne a quand même pour bienfait de signaler la nécessité de reconstruire l’État. La reconstruction d’un État implique un faisceau d’acteurs visant tous ; le même objectif : celui de parvenir à instaurer une paix sociale durable. Cette notion de durabilité s’inscrit donc dans le temps avec la nécessité de s’investir à long terme dans les institutions de l’ordre social, dans l’humain, dans les services urbains de manière à instaurer une ère nouvelle de gouvernance et d’administration des biens publics comme la sécurité.
17Les affrontements entre les « gangs » ne signifient pas seulement l’établissement de la violence et de la criminalité. Il y a aussi une charge logistique, politique, sociale et humanitaire que cela entraine. Car, les infrastructures et les équipements sont souvent dévastés, de nombreuses personnes ont été déplacées de force et ayant été brutalisés de diverses manières. De plus, la confiance dans les institutions publiques est au plus bas, l’économie est à reconstruire. Les individus, les entreprises et la société, tout comme l’État, tous souffrent des conséquences de la violence armée. Ce fragment d’entretien, réalisé avec une victime des affrontements entre les gangs témoigne les péripéties des déplacés de Martissant :
Enquêteur : Veux-tu me parler de toi ?
Enquêté : Je suis née en 1992. Je suis une « Madan Sara ». Habituellement, je vais en province pour acheter des produits pour revendre à Port-au-Prince. J’ai grandi à Martissant dans l’Avenue Bolosse. Mais, j’ai habité à ruelle Lajoie à Martissant 23 avant de quitter le quartier. Je suis mariée et mère de 3 enfants.
Enquêteur : Raconte-moi, comment es-tu arrivée là ?
Enquêté : Depuis le 1er juin 2020, quand les affrontements ont commencé à Martissant 1 et 2, il y avait beaucoup d’habitants qui ont laissé leurs maisons pour venir s’abriter à Martissant 23. On riait de leur sort (rire…). Mais, deux jours après, des individus armés ont envahi Martissant 23. Ils nous ont forcés à quitter la zone avec les mains en l’air. Moi, j’ai pris des récipients (yon bokit), je faisais semblant d’aller chercher de l’eau. Dans un premier temps, on était une centaine à aller nous s’installer à Mon Carmel. Peu de temps après, l’espace est devenu trop insalubre, nous ne pouvons plus respirer l’odeur de pipi et de matières fécales. J’ai appelé un prêtre catholique qui nous a conduits le dimanche 6 juin dans l’après-midi à Saint-Jude, dans la cour de l’église. Petit à petit, les gens arrivent. Le prêtre était obligé d’appeler le magistrat de Carrefour pour trouver un espace plus grand. C’est ainsi que je suis arrivé au Centre avec ma famille. [...]. J’ai quitté chez moi sans rien prendre, même l’acte de naissance de mes enfants, ma carte d’identité, les papiers de mon terrain, j’ai tout laissé… (Extrait d’un entretien réalisé en créole haïtien auprès d’une ancienne résidente de Martissant, réfugiée dans le Centre sportif de Carrefour. Traduction de Neptune Prince).
18Les données collectées dans le cadre de cet article montrent que plus que 70 % des déplacés de Martissant sont des « actifs-occupés », c’est-à-dire en âge de travailler. Cependant, les problèmes d’accès aux emplois les poussent à exercer des activités telles que : « Madan Sara », commerce ambulant, « Bòs mason », lavandière, chauffeur de taxi, professeur, etc. Ils sont en majorité des femmes, dont l’âge moyen est de 40 ans. Le nombre de ménages déplacés a été estimé à 389, la taille moyenne des ménages est de 5 personnes. Plus de 80 % sont occupés par des locataires. Cet extrait d’entretien peut témoigner des traits importants de leurs profils ainsi que certaines violences institutionnelles et structurelles, outre que celles physiques dont ils sont victimes.
19Il y a, ici, un enjeu sociopolitique au niveau de la reconstruction post-conflit : comment permettre la relocation de ces habitants dans un quartier en évitant qu’ils replongent dans le conflit via la vengeance ? Depuis la fin de la guerre froide en occident, la communauté internationale a adopté une combinaison de mesures pour faciliter les transitions de conflits au post-conflit : réformes des institutions publiques, du secteur de la sécurité, et instauration d’une justice compensatoire (David et Schmitt, 2020). Si ces mesures ont été couronnées de plus ou moins de succès, elles sont loin d’être l’objet de discussion dans l’opinion publique, ce qui souligne l’immense difficulté de la crise haïtienne, si l’on envisage les tâches à accomplir pour instituer un environnement post-conflit faisant la base d’un rétablissement d’une paix durable.
20Les observations de terrain et les données collectées auprès des anciens résidents de Martissant permettent d’évoquer trois formes de déterritorialisation du quartier :
Premièrement, elle prend la forme d’un processus par lequel le territoire est vidé de son contenu socioéconomique « normal ». Il est mis en œuvre par l’abandon de la population locale laissant le territoire aux seules opérations criminelles. Le fait que le quartier est vidé de sa population, toute tentative de réaction sociale collective à l’encontre des actes criminels est affaiblie et, par conséquent, les pratiques pour la criminalité augmentent.
21Deuxièmement, la déterritorialisation du quartier comme conséquence des affrontements entre les « gangs » se caractérise par un effacement de l’État et des pouvoirs publics locaux. Cet aspect politique signifie qu’il y a comme enjeu, l’affaiblissement des contrôles par les forces de l’ordre, ce qui rend accessible toutes les frontières dans les espaces publics. Il s’agit d’une élimination de toutes les contraintes spatiales imposées par les États et les dispositifs spatiaux. De fait, la déterritorialisation du quartier de Martissant traduit un affaiblissement des contraintes sociales, ce qui renforce en conséquence, les comportements anomiques des criminels. Le mal qui est ainsi banalisé ouvre la voie libre à la poursuite des opérations criminelles et celle de l’élimination des contraintes physiques liées au territoire.
22Troisièmement, la déterritorialisation peut être comprise à travers un rejet de tout sentiment d’appartenance et de résidentialité exprimé par les anciens résidents. Aucun des résidents interviewés n’a exprimé une volonté de revivre dans leurs anciennes demeures : « le quartier est foutu » en voilà un terme par lequel un résident a affirmé son rejet. Une déterritorialisation immatérielle se manifeste dans ces dynamiques de délocalisation et relocalisation des résidents qui s’affranchissent des valeurs symboliques de leurs résidences et du territoire. En l’occurrence, la déterritorialisation du quartier de Martissant peut aussi, se penser en termes d’affaiblissement des identités territoriales à l’heure des affrontements entre « gangs ». Ce qui peut susciter, en réaction, une forte demande sociale accrue de logement et d’accès au foncier dans les zones de transit ou d’accueils. On va sans doute observer également de nouvelles zones d’expansion de bidonvilles dans la proximité des places et activités socioéconomiques.
23Les relations entre insécurités et territoires sont assez complexes. D’une part, il semble que les affrontements entre les « gangs » et les dynamiques de déterritorialisation ont engendré un blocage de circulation des marchandises et des capitaux, ce qui en conséquence, a forcé aux membres des « gangs » à développer de nouvelles pratiques d’enrichissement. D’autre part, avec les nouvelles pratiques de rente, observées notamment sur la RN2, le territoire de fonctionnement exige plus d’efforts, pour alimenter le réseau de « gangs », ce qui induit donc, en même temps, une interdépendance entre la déterritorialisation et la reterritorialisation du quartier. En effet, la reterritorialisation correspond à l’idée selon laquelle les territoires sont à même de s’organiser et de faire face aux difficultés internes, au travers de nouvelles pratiques d’organisation territoriale fondées sur l’existence de nouveaux modes criminels opérationnalisables. Par exemple, la mise en œuvre de nouvelles cibles sur les routes inter-quartiers via des circuits-courts qui visent à recéler les passagers et les chauffeurs sur les routes.
24Ainsi, l’action des « gangs » s’avère fondée par l’existence de nouveaux types de relation de confiance, de pouvoirs et de rapport financier, caractérisés par de nouvelles procédures dans les modes d’opération. Grâce à ces types de relation, les passagers et les chauffeurs sont de moins en moins victimes par des tirs mortels. En effet, la reterritorialisation de Martissant fait écho à une opération criminelle qui fait aussi l’objet d’une forme de « protection » des cibles en fonction de la logique financière. Économique, cette logique implique une fonctionnalité axée sur une rationalité criminelle limitée. Ainsi, la reterritorialisation de Martissant est marquée par deux aspects particuliers : (1) une nouvelle forme d’opération criminelle mise en œuvre sur la RN2 (2) et la forme d’une structure de pouvoirs fonctionnant de façon informelle.
Témoignage
Pour passer à Martissant : un risque mortel outre les rançons à payer
En moins de deux ans, Martissant est devenu un véritable cimetière pour nous les passagers qui habitent la zone sud de la capitale. Ceci est dû à une guerre sanglante entre gangs armés qui règnent dans la zone en véritable maitre et seigneur. À cause de cette situation, j’ai dû laisser ma demeure pour trouver un autre endroit où me réfugier pour ne pas fermer mon dossier à l’université […], une situation à laquelle je n’ai pas été vraiment préparé.
Depuis lors, aller chez moi à carrefour parfois s’avère être une mission périlleuse. Lorsqu’il ne s’agit pas de grimper les mornes de Saint Jude, il faut se croiser les doigts pour traverser la vallée de la mort. Une traversée qui coûte parfois la vie à certains passagers, et pour d’autres, ils se font dépouiller par ces hommes armés. Dans tous les cas, il y a un prix à payer. Ces derniers temps, un calme apparent règne sur la route de Martissant, mais cela à un prix.
Aller à Carrefour en empruntant cette voie, c’est être en mesure de retenir ses souffles pour une dizaine de minutes en traversant Martissant 7 à Fontamara 43. En effet, à partir de Martissant 7, où se trouve le commissariat, on peut constater des dizaines d’hommes armés sur tout le parcours, ils sont là pour rançonner les chauffeurs et surveiller la zone. Ainsi, les tarifs sont fixés en fonction du nombre de passagers que les bus peuvent contenir. Les petits bus : 50 dollars, les grands bus : 100 dollars. La route devient une route à péage. Ce n’est pas tout, en arrivant à Fontamara, il faut encore faire un autre versement, que je ne connais pas vraiment le montant. En traversant cette route, on est privé de certains droits, comme le droit de répondre à un appel téléphonique, le droit de regarder partout où l’on a envie, etc. au risque de voir son bus criblé de balles.
Une fois, je rentrais chez moi à carrefour, j’ai essayé de jeter un coup d’œil hors du bus afin de voir où je me trouve, malheureusement je me trouvais à Martissant 7 et j’ai été vivement réprimandé par les autres passagers, et ceci avec des propos vraiment malsains et violents. À ce moment-là, je n’ai pas pipé mot, car j’ai compris qu’ils ont été tous stressés et qu’en regardant dehors ce jour-là, je pouvais provoquer une fusillade, ce que je ne savais pas. À carrefour, je n’y vais pas trop souvent maintenant, mais à chaque fois que je dois emprunter cette route pour aller voir ma famille ou mes amis, le stress me hante. Ce n’est pas facile de faire un tel parcours, sachant que tout au long de la route, sous les yeux de tous les passagers, des jeunes exhibent leur arme à feu.
Source : Témoignage d’un passager à Martissant
25Ce témoignage du passager à propos des menaces de violence par des gangs armés sur la RN2 est un cas important qui permet de rendre compte qu’un territoire n’a de sens que s’il a un contenu démographique et socioéconomique. En l’occurrence, la déterritorialisation de Martissant ne peut être pensée sans sa reterritorialisation en termes d’activités nouvelles et d’organisation sociale.
26S’il est évident que la reterritorialisation du quartier est marquée par l’existence d’un pouvoir informel, ce que représente l’organisation des « gangs » à Martissant comme structure organisée qui a su sortir de la déterritorialisation du quartier prenant sens dans une dynamique de reconnaissance en anéantissant les forces de l’ordre. Cette démarche d’effacement des pouvoirs publics rentre dans ce que le philosophe Jacques Derrida (2003) qualifie par la notion de Voyou. « Le voyou défiant l’instance qui, représentant le droit, détient et s’assure en fait le monopole de la violence » (p. 101). Pratiquement, les « gangs », par l’effacement de l’ordre public, créent et deviennent eux-mêmes un contre-État. Ils défient toute souveraineté et autorité qui ne correspond pas à la structure mise en place. L’organisation de leurs modes d’opération est devenue clairement cette spectaculaire manifestation d’un pouvoir informel (Figure 6).
Figure 6 : De l’organisation des « gangs » de Martissant (Haïti)
Source : Neptune Prince
27Ici l’informel est loin de traduire absence d’organisation. L’informalité de ce pouvoir réside dans le fait qu’il n’émane pas des institutions publiques. Son informalité n’empêche pas pour autant qu’il ne soit pas légitimé, car les « chefs de gangs » sont donc reconnus et légitimés par des structures sociales comme les Médias, des ONG, en coulisse par des acteurs des pouvoirs publics, des entreprises locales, des associations de base (Olivier, 2020). La Figure 6 montre la structure sociale des gangs incluant les niveaux micro, méso et macro. Nous pouvons donc nous interroger à la fois sur la violence du dispositif médiatique lui-même et sur la manière dont les médias, tout en autorisant et facilitant cette violence, tentent de la territorialiser et la cadrer comme mode d’accès à la visibilité : les « chefs de gangs » qui parlent aux hommes politiques, aux hommes de la bourgeoisie, pour qui certains « bandits » font du social (Orisma, 2020). À cela, s’ajoute le fait qu’aucune des armes et munitions utilisées par les « gangs » n’est fabriquée en Haïti, ce qui révèle forcément l’implication des fournisseurs importants qui sont méconnus du grand public, fonctionnant dans des zones grises, avec qui les « commandants en chef » entretiennent des relations d’approvisionnement. Le déclin de la sanction sociale en milieu urbain fait que certains présumés ont droit à la parole publique, sans aucune forme de gêne. En dernier ressort, l’interrelation de ces différents paramètres de la sécurité et de la criminalité se caractérise par la culture du « kach », c’est-à-dire la circulation de l’argent en espèce.
28Le quartier de Martissant comme territoire à plus petite échelle et fortement densifié dans la commune de Port-au-Prince est désormais l’artefact sociospatial de construction et de destruction d’acteurs. Ces territoires dans ce contexte renvoient à ce que l’on appelle « une territorialité actantielle de la criminalité » au sens d’une dynamique territoriale de fabrication d’acteurs. Les membres des « gangs » sont désormais des acteurs territorialisés : certains sont des « acteurs endogènes » (Di Méo, 2014), c’est-à-dire qui sont originaires des quartiers et développent avec leur espace un sentiment d’appartenance poussé au point qu’ils revendiquent toutes actions accomplies dans les découpages des territoires. D’autres sont des « acteurs transitionnels » (Ibid) qui profitent des activités criminelles, mais qui ne résident pas dans les quartiers. Devenus les principaux acteurs de la vie du quartier de Martissant depuis 2018, les « gangs » permettent de faire une analyse territoriale importante.
29Ainsi, sous l’effet des affrontements entre les « gangs » de Martissant, le quartier se déterritorialise et reterritorialise. La déterritorialisation est utilisée ici, pour traduire un processus engagé par un ensemble d’acteurs « criminels » mettant en place une organisation sociospatiale régi par des rapports de forces et de tensions, des intérêts économiques, des règles ad hoc, des configurations spatiales, et qui font advenir le territoire pour exister de façon opérante. Le pouvoir de déterminer la fonctionnalité des territoires, d’imposer les limites en fonction des ressources disponibles et les possibilités de rançonner les gens sont déterminants dans l’organisation des « gangs ». De plus, la commande du « territoire de gangs », quel que soit, les critères sur lesquels elle est fondée, est attribuée à celui qui a le pouvoir d’établir ses « règles » de la déviance après avoir prouvé sa force dans l’expérience des opérations criminelles.
- 18 Les structures socioéconomiques (famille, écoles, médias, la mode, État…) semblent véhiculer des mo (...)
30Le mode de vie est un concept très utilisé dans de nombreux contextes pour rendre compte de la manière dont les individus d’une société ou d’un groupe structurent leurs conditions de vie. Il s’agit d’une notion essentielle à la compréhension des mécanismes organisationnels mis en place par les individus dans une période où les « structures socioéconomiques »18 paraissent de nature à bouleverser le vivre ensemble.
31Le mode de vie des « soldats » des « gangs » est un aspect très important dans la compréhension de l’organisation sociospatiale de la criminalité. Autour d’un « foyer », un lieu de rassemblement, un point de repère, un lieu de ravitaillement, et parfois de rigolade entre eux, un lieu de partage de recettes et/ou des rançons, un lieu de stockage des voitures volées…, se sont distribués des rôles et des fonctions. Au cœur de cet endroit, s’organisent des rencontres et de partage d’informations en présence d’un « chef » appelé par les « soldats » commandant ou « bòs ». En cas de conflit et d’impairs, ce lieu se transforme en tribunal où des jugements sont prononcés verbalement suivis par des sanctions jusqu’à l’assassinat du « soldat » jugé coupable. Ce lieu que l’on pourrait appeler « nid des gangs » n’est pas totalement coupé de l’extérieur. Il existe une véritable dynamique nécessitant des trajectoires variées qui permet au « chef » et aux « soldats » de se nourrir et de prendre du plaisir sexuel à partir des cohortes de femmes faisant le va-et-vient sous la commande du commandant. À travers cette dynamique territoriale, s’établit une complicité entre le « commandant », les « soldats » et des femmes, mère des enfants du « chef », prostituées au service du désir des « soldats ». Cette dynamique est possible grâce à un ensemble d’agents de renseignements, appelé au sein des « gangs », « espion » ou « antenne », travaillant à partir d’un langage codé à l’image de la Police. Le rapport entre les concernés de cette dynamique est maintenu par la peur, la crainte, la monétisation, la force et la violence. Ainsi, au-delà des opérations criminelles collectives, il existe aussi un mode de vie collectif au cœur de ce lieu de rencontre.
- 19 Il existe une véritable hiérarchisation entre les membres que l’on peut observer à travers de la no (...)
32Au sein d’un « gang », il peut exister plusieurs « nids » qui permettent aux membres d’alterner les lieux de rencontre. Le positionnement du « nid » est très important dans son choix, parce qu’il est l’un des points essentiels dans les mécanismes d’autodéfense et de fuite en cas d’attaque par les forces de l’ordre. Le choix de ce lieu est l’objet des discussions stratégiques entre des membres les plus gradés19 en termes d’accès et des flux de circulation des personnes. Dans les périphéries, c’est souvent des endroits inhabités ; au cœur des villes, ce sont des bâtis abandonnés suite à des affrontements entre les gangs. À Martissant, par exemple, une école a été transformée en lieu de rencontre, de recrutement et de formation en manipulation d’arme et aux tirs (voir l’annexe 2).
33Le mode de vie des « gangs » est loin d’être une utopie. Il est caractérisé carrément par l’accomplissement de certains rêves d’un bon nombre de démunis en Haïti, qui, sans ce mode d’organisation, n’auraient pas accédé au plaisir sexuel par le fait de coucher avec certaines femmes (parfois jugées belles comme a déclaré un « soldat » lors d’un entretien, une belle « grimelle »), au contentement d’être à bord d’une voiture de luxe (zo rekin), aux plaisirs de toucher et d’avoir en poche une somme considérable en dollars américains. Lors d’une courte vidéo diffusée après l’incendie de 14 présumés membres de « gangs », deux « soldats » s’amusaient entre eux sur le fait qu’ils ont en leur possession deux voitures de marques Toyota et de marque Prado et de Land cruiser. « Ne touche pas à ma voiture, essuie-la pour moi plutôt » relâche l’un d’entre eux. Cette scène de plaisanterie traduit l’idée de la poursuite de l’espérance existentielle de vie par la violence et la criminalité.
34La dimension territoriale qui caractérise le mode de vie des « soldats » est remarquable en termes de dispositifs de microséparation des lieux franchissables et interdits. Entre les soldats se définissent des blocs d’intervention selon leurs appartenances à un « gang ». Certaines fois, entre les quartiers s’établissent déjà des liens historiques quant à leur processus de fabrication et l’implication de tel ou tel acteurs impliqués dans la pérennisation des infrastructures de base. Par les relations entre les espaces s’établissent aussi des formes variées de complicité des membres de la population parce qu’il existe forcément des liens de parenté ou des interconnaissances.
35La crise sociopolitique actuelle dans laquelle est plongée la Région métropolitaine de Port-au-Prince est marquée par deux problèmes majeurs : d’un côté, la prolifération des gangs armés opérant à l’échelle des quartiers en se donnant en spectacle dans les rues et à travers les réseaux sociaux sous l’œil protecteur des forces de l’ordre. De l’autre, l’insolvabilité des victimes des affrontements entre les « gangs » à payer le luxe d’un logement dans un endroit plus au moins sécurisé, et ceux qui y restent sont obligés de se faire passer pour des complices par le refus de dénoncer les « gangs » à la Police.
36Le quartier de Martissant apparaît incontestablement comme l’un des « territoires de gangs » où, pour les résidents qui résistent face à la violence et la criminalité, les « règles » sociales sont déterminées par les « gangs » constituant le principal « sous-groupe » de la population. Le quartier est désormais un endroit où la loi et les institutions étatiques sont défiées au profit d’un ordre établi par les « gangs » -je dirais l’ordre du silence. Tous ceux qui refusent de s’y soumettre sont indexés comme ennemis. L’établissement de cet « ordre » est valable selon le « territoire de gang », c’est-à-dire comme des lieux délimités par des mitoyennes connues et souvent infranchissables entre les membres de chaque « gang ». Aussi, ces mitoyennes composent des frontières et des limites voire des bornes franchissables et interdites tant aux civils qu’à certains acteurs des forces de l’ordre qui sont parfois indiquées sur les murs des espaces publics.
37Si le quartier de Martissant est ainsi fragmenté, les concepts de déterritorialisation et de reterritorialisation n’ont aucune connotation sociospatiale, voire politique, dans les discours des autorités étatiques. Or, la déterritorialisation d’un quartier constitue un paramètre important, d’une part, dans la gestion post-conflit en termes de politique publique de sécurité, et d’autre part, dans le contrôle des expansions des « territoires de gangs », car, moins il y a d’habitants et d’activités, plus les « gangs » ont une marge de manœuvre pour s’autosécuriser. Le territoire étant déterritorialisé, cela permet aux gangs de mieux se positionner à la défensive contre les attaques des forces de l’ordre ou d’autres groupes rivaux. Somme toute, c’est sans doute vrai à partir de l’analyse du cas de Martissant, de dire que la définition d’un territoire dépend de la condition de gens qui y vivent, puisque la dynamique territoriale peut faire développer des caractères variés selon le contexte.