Illustration 1 : Photo restaurée de l’explosion d’une bombe atomique aérienne de 914 kilotonnes, le 3 juillet 1970 à 18h30, au-dessus de l’atoll de Mururoa (essai Licorne), en Polynésie française
Crédit : Pierre J., via flickr
« Nous aurons raison de tout. Et d’abord nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère, où vous êtes moulés comme des fossiles dans le schiste. Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l’Europe, prenez garde, ou plutôt non : riez encore. Nous pactiserons avec tous vos ennemis, nous avons déjà signé avec ce démon le Rêve, le parchemin scellé de notre sang et de celui des pavots. Nous nous liguerons avec les grands réservoirs de l’irréel. Que l’Orient, votre terreur, enfin, à notre voix réponde. Nous réveillerons partout les germes de la confusion et du malaise. Nous sommes les agitateurs de l’esprit. […] Juifs, sortez des ghettos […] Bouge, Inde aux milles bras, grand Brahma légendaire. À toi, Egypte […] Soulève-toi, monde […] Riez bien. Nous sommes ceux-là qui donneront toujours la main à l’ennemi. ».
Louis Aragon (1925)
1La colonisation est un processus d’établissement de l’occupation ou du contrôle sur des territoires dans le but de les cultiver, de les exploiter, de commercer et éventuellement de s’y installer. Ce processus est souvent maintenu par l’impérialisme, le mercantilisme ou le colonialisme (Godlewska, Smith, 1994). Les colons agissent souvent comme un lien entre les populations indigènes et l’hégémonie impériale, comblant ainsi les écarts géographiques, idéologiques, sociétaux et commerciaux entre les colonisateurs et les colonisés. Quant au colonialisme, il exprime donc le contrôle exercé par une puissance sur un territoire ou un peuple dépendant. Le terme est souvent justifié par des théories géographiques historiques telles que le déterminisme environnemental, qui légitimaient la colonisation en posant que certaines parties du monde étaient sous-développées (Blakemore, 2023).
2Le colonialisme, qui s’est manifesté de diverses manières au cours de l’histoire, n’a pas entièrement disparu avec la décolonisation du XXᵉ siècle, mais a revêtu de nouvelles formes, souvent plus subtiles. Le colonialisme désigne de nos jours un système politique et économique où une puissance exerce un contrôle sur un territoire étranger, souvent au détriment des populations locales. Ce contrôle peut être militaire, administratif, économique ou culturel. En revanche, la colonisation fait référence au processus d’établissement et de maintien de ce contrôle, souvent par la mise en place de structures d’administration et d’exploitation des ressources humaines et naturelles.
Illustration 2 : Le monument à l’honneur de Jules Ferry, à Saint-Dié-des-Vosges
- 1 Jules Ferry (1832-1893) est un homme d’État français, originaire de Saint-Dié-des-Vosges, partisant (...)
Sculpté par Antonin Mercié, inauguré en 1896, représentant une Marianne symbolisant la République, un enfant annamite en hommage à l’œuvre coloniale de Jules Ferry1, et un écolier évoquant les lois scolaires des années 1880 (plusieurs inscriptions sont visibles : à l’avant, « Jules Ferry (1832-1893) » ; à droite, « Instruction populaire » ; à gauche : « Expansion coloniale » ; au dos : « souscription nationale »)
Source : Cheep, octobre 2021
- 2 Pendant longtemps, les sciences exactes ont été considérées à tort comme les seules sources fiables (...)
- 3 Cf. citation de Souleymane Bachir DIAGNE entendue lors de l’émission « Conscience et subjectivité a (...)
3Dans son essai, Universaliser, l’humanité par les moyens d’humanité, le philosophe2 Souleymane Bachir Diagne (2024) précise que le colonialisme est aussi une manière de poser une chape de plomb sur le monde, en décidant qu’il n’existe qu’une seule civilisation, une seule région du monde naturellement porteuse de l’universel, et qui s’étend sur le reste de l’humanité. Elle cherche à absorber dans sa propre substance et universalité tout ce qui l’entoure. La décolonisation consiste à restituer au monde son pluralisme. Cependant, une fois cette restitution établie, et même au cours du processus de décolonisation, il est nécessaire d’universaliser ; c’est-à-dire, s’orienter ensemble vers un même horizon d’universalité. C’est là qu’il nous faut nous opposer au relativisme, qui affirme que chaque culture est enfermée dans son propre contexte, et que ses valeurs ne se définissent qu’à l’intérieur de celui-ci. Il doit y avoir un au-delà des cultures, mais cet au-delà ne sera pas une culture qui se décrète naturellement supérieure aux autres. Ce sera précisément la projection commune que toutes les cultures feront ensemble3.
Illustration 3 : Carte réduite des mers comprises entre l’Asie et l’Amérique, appelées par les navigateurs mer du Sud ou du Pacifique, réalisée en 1742 et corrigée en 1756
Source : raremaps.com
4Dans le Pacifique, l’héritage du colonialisme persiste, non seulement sous des formes économiques et politiques, mais aussi sous des formes plus récentes comme le néocolonialisme et le colonialisme environnemental. Le néocolonialisme se manifeste par une influence économique, politique et culturelle persistante des anciennes puissances coloniales sur certains territoires, souvent sous des formes plus indirectes, telles que la domination par les investissements étrangers ou les relations commerciales déséquilibrées. Le colonialisme environnemental, quant à lui, désigne l’exploitation non durable des ressources naturelles, en particulier des écosystèmes marins et des ressources minières, sans considération pour les populations locales ni pour la préservation de l’environnement (Tchekemian & Gauthier, 2011). La Polynésie française, ainsi que d’autres îles du Pacifique, en sont des exemples intéressants puisque les enjeux d’autonomie, d’exploitation des ressources naturelles et de préservation des écosystèmes marins sont au cœur des préoccupations contemporaines (Tchekemian, 2025a).
Illustration 4 : Cartographie des empires coloniaux portugais, espagnol, allemand, français et britannique, et la concurrence internationale, en 1763
Source : Raremaps.com
5La décolonisation, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale, a conduit à l’indépendance de nombreuses colonies. Les grands empires coloniaux européens, tels que ceux de la France, du Royaume-Uni, de l’Espagne et du Portugal, ont été progressivement démantelés, mettant fin à l’administration directe des territoires étrangers. La majorité des pays colonisés ont ainsi acquis leur indépendance politique, symbolisant la fin des relations coloniales formelles.
6Cependant, bien que ces nouveaux États aient adopté leurs propres constitutions et gouvernements, l’indépendance politique n’a pas toujours été accompagnée d’une véritable autonomie dans tous les domaines. Les anciennes puissances coloniales ont parfois maintenu des liens économiques, politiques et culturels substantiels avec leurs anciennes colonies. Dans le Pacifique, des territoires comme la Polynésie française demeurent sous souveraineté française, malgré leur statut de Collectivité d’outre-mer (COM). Bien que les Polynésiens aient acquis un statut particulier, la France conserve une influence importante, notamment en matière de décisions économiques et d’exploitation des ressources naturelles.
7Le néocolonialisme désigne les nouvelles formes de domination qui persistent après les indépendances politiques. Bien que les anciennes colonies ne soient plus gouvernées directement, elles restent souvent sous influence, notamment à travers des mécanismes économiques, culturels et politiques.
8Les anciennes colonies demeurent parfois dépendantes des anciennes métropoles par le biais de relations économiques parfois déséquilibrées. Par exemple, dans le Pacifique, le franc Pacifique (CFP) reste un outil de contrôle monétaire, et certains accords commerciaux continuent de favoriser les intérêts de la France, parfois au détriment de l’économie locale. Des secteurs stratégiques, tels que l’énergie, l’eau ou les infrastructures, sont souvent largement contrôlés par des entreprises multinationales, généralement basées en France. Cette situation contribue à maintenir une influence significative de la métropole, créant des rapports de force parfois inégaux.
9Les anciennes colonies restent également sous l’influence des institutions financières internationales telles que le FMI et la Banque mondiale. Ces institutions imposent des politiques économiques qui favorisent souvent les intérêts des pays développés. En Polynésie, par exemple, les projets d’infrastructures sont parfois dictés par ces institutions, dans une logique de développement qui peut ne pas toujours correspondre aux spécificités locales.
10L’influence culturelle et linguistique de l’ancienne puissance coloniale demeure forte dans le Pacifique. Le français reste dominant dans l’administration, l’éducation et les médias en Polynésie française. Bien que des efforts soient faits pour promouvoir la culture locale, notamment la langue polynésienne, le français demeure omniprésent, consolidant ainsi l’hégémonie culturelle de la France. Ce phénomène peut compliquer une émancipation culturelle et identitaire complète des peuples autochtones, qui se trouvent parfois confrontés à une culture dominante imposée par la métropole.
- 4 Citons la figure de Jean-Marie Tjibaou, leader kanak de Nouvelle-Calédonie. Bien qu’il ne soit pas (...)
11La présence militaire française dans le Pacifique constitue un autre aspect de ce phénomène. La France maintient des bases militaires stratégiques en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie4 et en Wallis-et-Futuna, conservant ainsi un rôle important dans la sécurité régionale. Cette présence reflète une forme de néocolonialisme politique, dans laquelle les anciennes puissances coloniales continuent d’intervenir dans les affaires internes de leurs anciennes colonies
12L’exploitation des ressources naturelles dans le Pacifique, notamment des fonds marins et des terres rares, constitue un autre exemple de néocolonialisme. Les multinationales, souvent basées en France, contrôlent cette exploitation, tandis que les populations locales ne bénéficient pas toujours de manière équitable des retombées économiques. La France, tout en maintenant une présence économique et politique forte, tire une grande partie de ses bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles du Pacifique, ce qui renforce son influence dans la région.
13Le colonialisme environnemental désigne l’exploitation des ressources naturelles dans les territoires du Sud au profit des pays industrialisés, souvent au détriment de l’environnement local. Dans le Pacifique, cette forme de domination se traduit par des projets d’exploitation minière, de déforestation et d’extraction des terres rares, souvent orchestrés par des acteurs économiques extérieurs.
14En Polynésie française, cette lutte prend la forme d’oppositions face aux projets d’exploitation minière et à la préservation des ressources maritimes. Bien que des mouvements de résistance existent, l’héritage de l’exploitation, comme celle des phosphates, demeure bien visible. Des projets comme celui du Hub numérique en Polynésie, bien que porteurs d’opportunités économiques, suscitent également des inquiétudes concernant leur impact écologique et l’intégration de critères de durabilité.
- 5 Bien qu’il ait vécu avant la colonisation française, Tupaia (vers 1725-1770) - prêtre, navigateur e (...)
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15Des figures emblématiques de la résistance au colonialisme dans les années 1950, telles que Tupaia5, Te Hau Moea (Marau Taaroa)6, Pouvana’a A Oopa Tetuaapua7, Francis Sanford8, John Teariki9, et Oscar Temaru10, ont dénoncé la marginalisation des peuples polynésiens face à l’exploitation coloniale. Bien que la reconnaissance des droits territoriaux et culturels soit plus présente aujourd’hui, une division demeure, notamment avec l’émergence de la question de l’indépendance. En 2023, la victoire de la liste indépendantiste lors des élections territoriales, bien qu’importante, reflète aussi un pragmatisme économique face à la situation complexe du territoire.
16Le concept d’environnement, comme celui de patrimoine, soulève des interrogations sur sa nature essentiellement économique ou symbolique. En effet, dans le contexte de la Polynésie française, l’environnement et le patrimoine sont souvent perçus comme des biens à conserver et à transmettre aux générations futures. Cette conception s’inscrit dans une logique de durabilité, mais elle peut aussi revêtir un caractère sacré et affectif.
17Les notions de patrimoine naturel et de conservation ne sont toutefois pas neutres. Elles reflètent souvent une conception occidentale du temps, en particulier dans l’approche de développement durable, qui est parfois perçue comme une forme d’impérialisme culturel. En ce sens, l’importation de ces concepts dans des sociétés non occidentales peut générer des tensions, notamment dans des contextes postcoloniaux, où l’on questionne le bien-fondé de certaines formes de conservation dictées par des acteurs extérieurs.
18Guy Di Méo, dans ses travaux, évoque cette idée de conservation comme étant non seulement un acte de transmission, mais également une démarche de préservation des biens reçus par héritage, en vue de leur passation future. Selon lui, cette vision s’inscrit dans une dynamique à la fois sociale, culturelle et symbolique, car « parler d’environnement, de patrimoine dans ce contexte « de filiation et de transmission revient à poser le principe d’une conservation des biens reçus par héritage, en vue de leur passation future, en l’état ou sous forme substitutive de capital social » (Di Méo, 2005 : 102). Ainsi, l’environnement et le patrimoine, en tant que biens communs ou familiaux, deviennent des enjeux stratégiques qui vont bien au-delà de la simple gestion économique ou écologique, soulignant leur dimension symbolique et identitaire.
- 11 Un district est une division territoriale, administrative.
19La République de Nauru, un état insulaire d’Océanie, localisé en Micronésie, est formée d’une seule île, divisée en quatorze districts11. Nauru est situé à 42 km au sud de l’équateur, et à 600 km à l’ouest des Kiribati. L’île a une superficie de 21,3 km2, elle est formée d’un plateau central peu élevé culminant à 71 m au Command Ridge, ceinturé par une étroite plaine côtière. Sur cette plaine se concentrent les logements et les infrastructures industrielles, agricoles, publiques et de transport, l’intérieur des terres a été presque entièrement dévolu à l’extraction du minerai de phosphate qui a constitué la seule richesse naturelle de Nauru. Elle est membre du Commonwealth. Son économie est liée à l’extraction de phosphate.
Illustration 5 : Image satellite de la République de Nauru, en 2002, constituée d’une seule île, située en Océanie, dans l’ouest de l’océan Pacifique sud
Crédit : Département de l’énergie des États-Unis pour la mesure du rayonnement atmosphérique
20Ancienne colonie britannique, après avoir été repérée par le Capitaine John Fearn en 1798, premier Européen à avoir signalé son existence, l’île de Nauru a ensuite été une colonie allemande de 1888 à 1914. Elle est passée sous administration australienne de 1914 à 1968, avec une période d’occupation japonaise de 1942 à 1945. Nauru accède à l’indépendance en 1968 ; c’est l’un des plus petits États du monde et, à partir de 1968, la plus petite république du monde. En 1974, le produit intérieur brut par habitant était le deuxième plus élevé au monde, permettant la création d’un « modèle d’État-providence exempt d’impôts, où l’éducation, les transports, les services de santé, et même le logement sont entièrement pris en charge par l’État, sans aucuns frais pour ses citoyens » (Zaiter, 2024). Toutefois, à partir des années 1990, l’épuisement des ressources minières, combiné à une gestion défaillante des finances publiques et à une détérioration de la santé publique due à des maladies liées à un mode de vie inadéquat, a conduit à l’appauvrissement de la population et de l’État, menant à une faillite généralisée.
Illustration 6 : Carte topographique présentant la République de Nauru, en 2007
Source : commons.wikimedia.org
21Nauru représente un exemple emblématique de ce qu’on appelle le « colonialisme environnemental ». Cette petite île du Pacifique a subi une exploitation minière intense de ses ressources en phosphate, principalement par des entreprises étrangères, souvent issues des anciennes puissances coloniales. Cette exploitation a eu des conséquences dramatiques : des terres dévastées, une biodiversité locale largement réduite, et un écosystème profondément perturbé. Si Nauru a, certes, tiré des bénéfices économiques de l’exploitation de ses ressources au cours du xxe siècle, ces retombées ont été largement insuffisantes pour compenser la dégradation de son environnement. À long terme, les habitants de l’île se retrouvent désormais confrontés à une économie dévastée, à un manque de terres agricoles, et à des difficultés sociales croissantes.
Illustration 7 : Usine de raffinage du phosphate en ruine à Nauru, en 2006
Source : Flickr.com
22Cet exemple illustre parfaitement comment les pays industrialisés externalisent souvent les conséquences écologiques de leur développement vers des territoires qui, au lieu de profiter pleinement des bénéfices de l’exploitation, en subissent les effets destructeurs. De plus, la dépendance économique de Nauru envers l’exploitation minière étrangère l’a empêchée de développer une véritable autonomie économique, renforçant ainsi une relation de dépendance néocoloniale avec les entreprises et les États étrangers. Ce modèle de développement économique n’a pas permis aux populations locales de maintenir un équilibre entre leurs ressources naturelles et leur mode de vie traditionnel.
Illustration 8 : Port de phosphate abandonné à Nauru dans le district d’Aiwo, là où étaient situées les principales usines de transformation du phosphate
Crédit : Robert Szymanski, Shutterstock.com
23Le cas de Nauru sert ainsi de mise en garde pour d’autres îles du Pacifique qui, confrontées à des projets similaires, risquent de suivre la même voie de dépendance et de dégradation. C’est un exemple frappant de colonialisme environnemental, où l’exploitation des ressources naturelles, loin d’apporter la prospérité promise, se traduit par une perte irrémédiable de patrimoine écologique et une fragilisation des sociétés locales.
24Le Pacifique, avec sa richesse en biodiversité marine et terrestre, subit une pression croissante à cause des activités économiques diverses, telles que l’exploitation minière sous-marine, la construction d’infrastructures de télécommunications, et d’autres secteurs en expansion comme l’hôtellerie, la perliculture et la copraculture. Ces projets ont un impact direct sur les écosystèmes marins et terrestres, mettant en péril les équilibres fragiles qui existent dans cette région isolée du monde (Tchekemian, 2023). Le colonialisme environnemental se matérialise ainsi par la destruction de ces écosystèmes, au profit des intérêts économiques étrangers.
Illustration 9 : Ferme perlière en Polynésie française où depuis 1960, les perles noires sont cultivées dans les îles et atolls
Source : plasticodyssey.org
- 12 « C’est un phénomène qui touche la Polynésie, un pays d’Outre-Mer français, souvent décrit comme pa (...)
25Toute activité économique, qu’elle soit extractive, industrielle ou touristique, entraîne des répercussions sur l’environnement et le développement social des populations locales. Dans le cas de l’activité hôtelière en Polynésie, des projets touristiques massifs ont souvent eu des effets néfastes sur les ressources naturelles locales. Par exemple, des complexes hôteliers abandonnés, comme on l’observe dans plusieurs îles du Pacifique, laissent derrière eux des sites pollués et des écosystèmes dégradés. Ces projets entraînent également une transformation de l’espace, exerçant une pression sur les terres agricoles, les ressources en eau et les écosystèmes côtiers (Bachimon, Tchekemian, 2024)12.
Illustration 10 : La perliculture nécessite une grande quantité de cordages et de grillages en plastiques, qui génère une grande quantité de microplastiques dans le milieu naturel
Source : plasticodyssey.org
26De plus, des secteurs comme la perliculture et la copraculture (monoculture du cocotier) exacerbent la pression sur l’environnement local. La perliculture, bien qu’elle représente une source de revenus pour certaines communautés, génère de nombreuses perturbations écologiques, telles que la destruction de récifs coralliens pour installer des fermes perlières. Les sédiments et les produits chimiques utilisés dans ces fermes affectent la qualité de l’eau et diminuent la biodiversité marine. En ce qui concerne la copraculture, la monoculture de cocotier peut entraîner une diminution de la diversité végétale et un appauvrissement des sols. Cette pratique contribue à la perte de biodiversité, notamment en éliminant les espèces végétales endogènes et en perturbant les cycles naturels des écosystèmes terrestres (Michaels, 2025).
Illustration 11 : Monoculture du cocotier : un héritage colonial menaçant la biodiversité des atolls du Pacifique
Source : especes-menacees.fr
27Des études scientifiques ont montré que l’intensification de ces activités économiques contribue à la réduction de la biodiversité marine et terrestre (Tchekemian, 2022, 2024), augmentant ainsi la vulnérabilité des écosystèmes et des communautés humaines face aux changements climatiques et autres crises environnementales. Par exemple, une étude menée par Tanguy et al. (2017) démontre que la perliculture en Polynésie a des effets dévastateurs sur les récifs coralliens, réduisant leur capacité à se régénérer et altérant les écosystèmes marins locaux. De même, des recherches sur l’impact de la monoculture du cocotier, comme celles de Reynaud et al. (2020), ont mis en évidence des effets néfastes sur la fertilité des sols et la diversité végétale locale. En somme, bien que ces activités économiques puissent offrir des bénéfices à court terme, elles présentent des dangers à long terme pour l’environnement et le développement durable des populations locales, amplifiant ainsi les défis auxquels sont confrontés les territoires du Pacifique.
« Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »
Milan Hübl cité par Grand (2010 : 4)
28L’axe Indopacifique, une région stratégique reliant l’Asie à l’Océanie, est devenu un terrain clé dans les rivalités géopolitiques mondiales. La montée en puissance de la Chine, les ambitions militaires des États-Unis, ainsi que les stratégies de domination économique de pays comme l’Inde, ont un impact direct sur les îles du Pacifique. Ces dernières, bien que souvent oubliées sur la scène internationale, se retrouvent prises dans un jeu géopolitique où leur souveraineté et leur développement économique sont mis à mal par des puissances étrangères. L’axe Indopacifique cristallise ainsi les tensions et soulève des enjeux de dépendance économique et de domination, qui se manifestent dans les projets de développement et d’exploitation des ressources naturelles, souvent au détriment des populations locales.
29Le colonialisme n’a pas disparu, mais a pris de nouvelles formes, souvent plus subtiles et insidieuses, telles que la domination impérialiste, la répression systématique des populations locales et l’exploitation économique. La fin de la domination politique directe n’a pas signifié la fin de l’exploitation des territoires, notamment dans la région du Pacifique. Si l’indépendance politique de certaines régions, comme le Vanuatu, a été obtenue, elle n’a pas suffi à offrir une réelle autonomie, tant sur le plan économique que culturel. Le néocolonialisme, par la dépendance économique, l’influence culturelle et les interventions militaires, continue de maintenir un rapport asymétrique entre les anciennes puissances coloniales et leurs ex-colonies, tout en intégrant de nouvelles puissances économiques comme la Chine.
30Dans le Pacifique, des territoires comme la Polynésie française, Nauru, et d’autres, montrent que les formes modernes de colonialisme — qu’elles soient économiques, environnementales ou culturelles — demeurent présentes. La résistance à ces nouvelles formes de domination reste vive, mais les défis sont multiples. Le colonialisme environnemental, notamment, soulève des questions cruciales pour l’avenir de ces territoires, qui risquent de se retrouver à nouveau sous un processus de domination déguisé en discours de développement ou de modernisation.
31Le concept de « colonialisme environnemental » désigne la manière dont les pays industrialisés externalisent les conséquences écologiques de leur développement économique vers les pays du Sud. Cette forme de colonialisme est particulièrement visible dans le Pacifique. La Polynésie française, par exemple, lutte depuis de nombreuses années contre l’exploitation des terres rares et la préservation de ses ressources maritimes. Cependant, les vestiges de l’exploitation des phosphates rappellent que cette lutte est loin d’être terminée. Le cas de Nauru, victime d’une exploitation minière dévastatrice, demeure un avertissement pour d’autres territoires du Pacifique.
- 13 L’expression « hub numérique » désigne une infrastructure qui centralise et facilite l’échange, le (...)
32Le projet de la Polynésie française de devenir un « hub numérique13 » avec des centres de données mondiaux pourrait bien inaugurer une nouvelle forme de colonialisme environnemental. Ces projets, bien que prometteurs économiquement, requièrent une énorme quantité d’énergie et risquent d’entraîner une pression accrue sur les ressources locales. Le colonialisme environnemental se manifeste également par la pression exercée sur les océans et les écosystèmes marins de la région, souvent au profit d’intérêts économiques étrangers, tels que l’exploitation minière sous-marine et les infrastructures de télécommunications. L’équilibre fragile de la Polynésie, en tant que territoire isolé, est ainsi mis à mal.
33Dans ce contexte mondial en pleine évolution, la question de la sécurité des îles du Pacifique devient plus pressante que jamais. Avec l’expansionnisme de puissances comme la Russie, les ambitions militaires des États-Unis et la domination économique de la Chine, les îles du Pacifique risquent d’être prises dans un jeu géopolitique où leur autonomie et leur stabilité sont compromises. Dans cette dynamique, l’équilibre de la région indopacifique est essentiel, non seulement pour les intérêts géopolitiques, mais aussi pour la préservation de la souveraineté des peuples océaniens. Paradoxalement, sous couvert de « sécurité », certains discours actuels poursuivent une ingérence qui relève davantage de l’exploitation et de la domination. Ainsi, il devient urgent de repenser ces enjeux sous un prisme plus équilibré, loin des discours expansionnistes, afin de garantir un avenir stable et équitable pour ces îles et leurs populations.
34Face à ces défis complexes, il convient de s’interroger sur la place faite aux grandes forces qui structurent nos sociétés : l’individu, les communautés, les pouvoirs et les techniques. L’autonomie polynésienne peut-elle s’inscrire durablement dans un équilibre entre ces forces, ou se révèle-t-elle être un modèle transitoire, marqué par des rapports toujours asymétriques avec l’extérieur ? Claude Lévi-Strauss et Edgar Morin nous invitent à adopter une approche distanciée et holistique, pour repérer les structures invisibles qui déterminent le développement des sociétés. Lévi-Strauss, dans Race et histoire, montre que la colonisation ne saurait être dissociée des mythes et du symbolisme qui sous-tendent les rapports de domination. Si la pensée sauvage a tant à nous apprendre, c’est qu’elle peut guider les sociétés modernes vers une reconfiguration plus juste et équilibrée de leurs relations avec les peuples et les territoires.
35L’autonomie polynésienne pourrait-elle alors s’inspirer de ces réflexions pour redéfinir un modèle plus respectueux des identités locales, tout en établissant un dialogue fécond avec les forces globales qui façonnent le monde contemporain ? Cette réflexion reste ouverte, car elle engage les questions fondamentales d’émancipation, de souveraineté et de justice dans un monde en constante évolution.
36Les paroles du poète Dionysiens, Didier Morville, d’origine martiniquaise et chinoise, résonnent profondément : « Un peuple sans terre dans les brouillards d’une mémoire, Un peuple qu’on enterre dans les cercueils de l’histoire. Un peuple sans père c’est un peuple qui s’égare, Et trouvera ses repères, il n’est jamais trop tard » (2006 : 16). Ces mots résonnent comme un appel à la prise de conscience et à la réappropriation de l’histoire et des identités des peuples océaniens face aux enjeux contemporains (Tchekemian, 2025b). Ils soulignent l’importance essentielle de la mémoire collective et de la réappropriation des racines, afin que les peuples du Pacifique puissent, malgré les turbulences actuelles, retrouver leur chemin et préserver leur identité face aux défis mondiaux.
Illustration 12 : Stèle de Pouvāna'a a 'Ō’opa Tetuaapua, figure emblématique du mouvement indépendantiste polynésien, à Papeete (Tahiti), classée aux monuments historiques
Crédit : Jean-Tenahe Faatau, 2024
- 14 En tahitien « te Metua » désigne le père de la nation, surnom de Pouvana'a a Oopa Tetuaapua.
37Sur les plaques commémoratives sont inscrits en tahitien et en français : Née à Huahine le 10 mai 1895. Engagé volontaire dans le bataillon du Pacifique pour défendre la France pendant la 1ère guerre mondiale d’où il revient en juin 1919. Au cours des vingt années qui suivent, il constate et dénonce les injustices flagrantes de l’Administration coloniale et décide de défendre son peuple ? Fondateur du premier partie politique local, le Rassemblement démocratique des population Tahitienne (le RDPT). Plébiscité par son peuple, il sera le premier député tahitien élu en 1949, réélu e 1951, puis en 1956. Habité par la foi, il aspire à plus de justice, un idéale d’égalité des rapports entre l’Etat français et les élus polynésiens, puis il défend l’idée de l’océanisation des cadres et le retour des terres à leurs véritables propriétaires. Arrêté le 10 octobre 1958 et accusé d’avoir incité à brûler Papeete. Condamné le 21 octobre 1959, à 8 ans de prison et à 15 ans d’exil en France. Amnistier, il est de retour parmi les siens le 30 novembre 1968. Il clame son innocence et demande la révision de son procès point élu sénateur en 1971. Au sein du Front uni, il se lève contre les essais nucléaires et prône l’émancipation à travers une loi d’Autonomie. Décédé le 10 janvier 1977 quelques mois avant l’obtention d’un statut d’autonomie de gestion. Après des décennies de recherche pour établir la vérité, l’Assemblée de la Polynésie française vote à l’unanimité en 2009 puis en 2013 deux résolutions en faveur de la révision de son procès. Le procès en révision de Pouvannaa Oopa s’ouvre à Paris le 5 juillet 2018. La chambre criminelle de la Cour de cassation prononce l’annulation de son procès de 1959. Le Metua14 est reconnu innocent le 25 octobre 2018. Homme de paix et de sagesse, il n’a cessé de croire en la justice. « Je n’ai ni haine, ni rancune point la France est une grande nation, et c’est pour cela qu’elle me rendra justice. ».
Encadré 1 : Pouvāna'a a 'Ō’opa Tetuaapua, le symbole de la résistance polynésienne face à l’injustice coloniale
- 15 En tant qu’établissement public territorial, le Port autonome de Papeete a été créé par la délibéra (...)
- 16 Un récent ouvrage, dirigé par deux historiens métropolitains, Meltz, Vrignon (2022) a fait polémiqu (...)
La construction de l’aéroport de Faa’a, de 1959 à 1961, et la modernisation des infrastructures portuaires15 de Papeete à partir de 1962, n’ont pas été pensées à des fins économiques, voire touristiques16. En mobilisant les nombreux travaux publiés depuis 1985 par l’historien prolifique sur l’histoire contemporaine de la Polynésie, Jean-Marc Regnault (1985, 2000, 2016a, 2016b, 2021), la raison en serait tout autre. En effet, la construction de l’aéroport a été concomitante avec, d’une part l’arrêt brutal de la carrière politique de Pouvana’a A Oopa, en 1958, d’autre part avec l’implantation du CEP en Polynésie française. A partir de 1957, le Gouvernement français retient deux territoires pour mener ses essais nucléaires : le Sahara algérien, notamment les départements français, avec l’exploitation de quatre installations militaires principales (Colomb-Béchar, Hammaguir, Reggane et In Ekker) et l’archipel des Tuamotu dans le Pacifique français. Cependant, à cette date la Polynésie française ne possède pas encore d’aéroport, à l’inverse de la colonie algérienne, retenue comme site provisoire tant que des essais thermonucléaires français ne sont pas menés (Regnault, 1985). En mai 1957, la construction de l’aéroport est décidée, soit trois mois après les conclusions du rapport du Général Ailleret, qui préconisait l’archipel des Tuamotu pour des essais de grande puissance. Ainsi, cette construction répondait essentiellement à la préparation du CEP, et non à des fins touristiques (Regnault, 2000). D’ailleurs, en 1958, le premier essai nucléaire français n’avait pas encore eu lieu dans le Sahara. La décision officielle de la France d’implanter le CEP dans les Tuamotu sera donc prise en 1962, après la fin des travaux de l’aéroport de Faa’a (Regnault, 2006, 2016a).
Dans un courrier adressé aux deux historiens métropolitains, Renaud Meltz et Alexis Vrignon (2022), auteurs du récent ouvrage collectif Des bombes en Polynésie, ainsi qu’à la communauté universitaire, Jean-Marc Regnault explique que la construction de l’aéroport répondait essentiellement à la préparation du CEP ; donnant lieu à une controverse entre les scientifiques (Samoyeau, 2022). Regnault, après consultation des archives militaires, s’appuie sur le rapport du Général Ailleret : « Pourtant dans les archives du Ministère des Affaires étrangères qui contiennent le verbatim des réunions qui amenèrent à la décision de construction, des responsables politiques indiquent clairement que "l’aéroport aurait un rôle relativement réduit du point de vue des transports aériens". Ils ajoutent que "le tourisme restera limité" car les Américains qui avaient étudié la situation de la Polynésie (fiscalité, réglementation du travail…) avaient renoncé à leurs investissements, de même que des investisseurs français. Les archives prouvent que les raisons économiques n’ont pas été décisives et d’autres archives indiquent a posteriori que les arguments avancés pour le développement des relations aériennes avec l’Australie, par exemple, étaient infondés. On trouve aussi cette note du cabinet militaire du gouverneur : "l’aéroport de Faa’a a été ouvert au trafic aérien, mais rien n’a été prévu pour héberger les touristes" (Archives nationales, 940165, article 15, 8 décembre 1960). Cependant, après avoir critiqué la « traditionnelle fantaisie qui présidait à l’élaboration des projets de l’Etat en Polynésie, le gouverneur Sicaud mentionne (naïvement ?) : "la seule réalisation qui ait été parfaitement étudiée dans ses moindres détails est l’aérodrome de Faa’a" » (Navarro-Rovira, 2017). Cette controverse entre Meltz, Vrignon et Regnault a créé un « malentendu Pacifique » (Toullelan, Bare, 1989 : 345), témoignant d’une forme d’incommunicabilité qui peut expliquer certaines erreurs voire poncifs sur l’acculturation.
Dans la continuité, Regnault démontre que le rapport Ailleret, de 1957, est très explicite quant au fait que la Polynésie devait être le futur siège des essais, tout « en montrant les éléments qui allaient dans ce sens, et ceux qui montraient qu’on avait cherché d’autres sites, mais qu’on revenait régulièrement à la Polynésie » (Navarro-Rovira, 2017). D’après l’historien, ce rapport de 1957 précise que « pour les essais de grande puissance, il faudra aller aux Tuamotu ». Puis, « le 18 avril 1958, Ailleret expose les difficultés de Reggane (il est alors directeur des essais en préparation) et propose d’en revenir à une île selon une étude déjà faite. […] ». Autres sources mobilisées par Regnault : « le Conseil de Défense du 12 novembre 1958 [qui] montre que le CEA n’avait pas confiance dans le Sahara pour les essais de grande puissance et suggérait une île d’Océanie ou les Kerguelen », puis « les recherches de l’ingénieur Gougenheim pour trouver un site en Océanie (plus précisément en Polynésie) ». Ainsi Regnault (2016b), dans l’ouvrage Pouvana’a et de Gaulle, la candeur et la grandeur – rendu possible grâce à l’ouverture des archives du fond Foccart et à la collaboration de la magistrate Catherine Vannier – présente la façon dont la France s’était comportée à l’égard de la Polynésie, alors qu’elle accordait à tout l’outre-mer des statuts engageant la décolonisation (voir aussi Regnault, 2013). L’auteur aborde également le fait qu’une « formidable machine s’était mise en route contre Pouvana’a ». Les arguments de Jean-Marc Regnault ont d’ailleurs été repris nommément par la Cour de cassation lorsqu’elle a annulé la condamnation du leader polynésien, Pouvana’a, en 2018 (Roger, 2018).
À noter que Pouvana’a A Oopa (1895-1977) a été engagé volontaire pour la France en 1918, dans le bataillon du Pacifique. Homme politique polynésien, député sénateur de la République française, parlementaire avec trois mandatures successives, surnommé te Metua (« le père de la nation »), dont le grand combat avait été le refus des essais nucléaires, sera accusé et exilé en métropole. Lors de ses trois mandatures, il soutiendra pourtant la loi Defferre qui étend les pouvoirs de l’Assemblée territoriale. Il prend alors la tête du nouveau gouvernement polynésien et son discours, indépendantiste pour certains ou autonomiste pour d’autres (Regnault, 2016b), se radicalise. Lorsque le Général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, il organise, la même année, le référendum constitutionnel (Ve République et Communauté française) du 28 septembre, dont la question principale porte sur le souhait des Polynésiens à demeurer Français : le « oui » l’emporte avec 64 % des suffrages. Or, au référendum Pouvana’a A Oopa avait fait campagne pour le « non », c’est-à-dire pour l’accès à l’indépendance. Mais, la population ne le suit pas. Le lendemain des résultats, la situation est tendue à Papeete entre pro et anti Pouvana’a. Toutefois, malgré le résultat du référendum, Pouvana’a restait puissant. Ainsi quelques jours après, à l’occasion du Conseil des ministres, présidait par le Général de Gaulle, le ministre des outre-mer déclare que la France ne peut pas conserver Pouvana’a A Oopa comme vice-ministre du Gouvernement. En octobre 1958, il est accusé d’une tentative d’incendie de la ville de Papeete, puis arrêté. En 1959, il sera condamné à huit ans de prison et quinze ans d’exil en métropole. Gracié en 1968 par Charles de Gaulle, il rentre triomphalement à Tahiti. Il est amnistié en 1969, élu sénateur en 1971, puis meurt en 1977. Initiée en 2014, la révision de son procès aboutit en 2018. La justice annule sa condamnation et reconnaît son innocence. Une question demeure : quelle était donc la raison de cette calomnie, en vue de la destitution de Pouvana’a A Oopa ?
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Regnault, Vannier (2009), Villierme (2012), Navarro-Rovira (2017) s’accordent sur le fait que la Constitution française permettait aux territoires d’outre-mer de choisir une option, celle de la Communauté. Comprenons donc que la Polynésie serait devenue une République au sein de la Communauté française. Mais à partir du moment où un territoire entrait dans cette Communauté, il était très facile d’en sortir et de devenir un pays indépendant. Un problème subsistait : cette décision devait être prise par l’Assemblée territoriale, or dans celle-ci Pouvana’a était encore majoritaire. Ainsi, après avoir perdu le référendum, Pouvana’a aurait pu se saisir du statut d’Etat de la Communauté et faire en sorte que la Polynésie devienne indépendante quelque mois plus tard. Le Gouvernement français prévient le Gouverneur en poste en Polynésie française que celle-ci ne peut en aucun cas accéder au statut d’Etat de la Communauté. Il fallait donc la maintenir au sein de la République. Or, entre la fin des années cinquante et au cours des années soixante, la France accorde l’indépendance à ses colonies du Maghreb17, puis d’Afrique de l’Ouest18. Si depuis 1895 les colonies africaines, qui formaient une vaste entité territoriale nommée Afrique-Occidentale Française (AOF), d’une superficie d’environ 4 689 000 km² au sein de l’empire colonial français, la République française ne pouvait accepter qu’un ensemble d’archipels dans le Pacifique puisse devenir à leur tour indépendant19. Ainsi, la bonté de l’Etat vis-à-vis de populations isolées, supposées incapables de pouvoir se développer par elles-mêmes, n’était pas la véritable raison. Par conséquent, tout est mis en œuvre pour que l’Assemblée territoriale polynésienne soit tétanisée et obéisse au Gouverneur, afin de rester un territoire d’outre-mer rattaché à la République française.